Histoire de France 1715-1723 (Volume 17/19)

Chapter 25

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La langueur aride, impuissante et si près de la mort, qui marque la fin de Louis XIV, a fait place aux élans d'une vie qui, malgré les rechutes, ne peut plus s'arrêter. On est sorti de la paralysie. Une circulation active s'est établie. Des arts nouveaux, charmants, sont la révélation extérieure et légère d'un autre esprit, d'un changement profond dans les moeurs et les habitudes.

Mais la belle, très-belle révolution qu'il faut noter, c'est l'_humanisation_, l'adoucissement singulier des opinions, le progrès de la tolérance. Naguère encore, Bossuet et Fénelon, madame de Sévigné, admiraient la proscription des protestants. Le meilleur prince du temps, un saint, le duc de Bourgogne, excusait la Saint-Barthélemy. Douze ans après, elle fait horreur à tout le monde. La _Henriade_, un poème peu poétique, n'en réussit pas moins, parce qu'elle la flétrit, la maudit.

Chose propre à la France, à laquelle l'Angleterre, l'Allemagne restent indifférentes, et les autres peuples contraires. La barbarie religieuse continue dans toute l'Europe.

L'Espagne suivait, bride abattue, la carrière des auto-da-fé. En 1721, la seule ville de Grenade, sur l'échafaud de plâtre où quatre fours en feu (figurant les prophètes) mangeaient la chair hurlante, Grenade mit en cendres neuf hommes, onze femmes. C'est l'année des _Lettres persanes_.

Dans l'année de _la Henriade_, Philippe V et sa reine, à Madrid, infligent à la petite Française qui arrive la fête épouvantable d'une grillade de neuf corps vivants, l'horreur des cris, l'odeur des graisses, des fritures de la chair humaine.

L'autre année (1724), la vaste exécution des protestants de Thorn; plusieurs décapités et plusieurs torturés dans des supplices exquis. Les Jésuites vainqueurs en firent une exécrable comédie de collège (_la Fille de Jephté_), où l'effigie des morts grimaçait sur l'autel, par un second supplice de haine et de risée.

Voilà l'Europe à cette époque brillante et encore si barbare, où Montesquieu, Voltaire, ont élevé la voix. Que disaient-ils?

«Grâce pour l'homme!... Respect au sang humain!» C'est le sens de leurs livres immortels et bénis, livres de bonté, de douceur, d'humanité, de pitié; donc de vraie religion. Si Dieu avait parlé, qu'aurait-il dit: «Grâce pour l'homme!»

Mais comment arriver à ce grand but d'humanité? Par nul autre moyen qu'en brisant la fascination des dangereux symboles, l'atroce poésie du Moyen âge, à qui on immolait tant de réalités vivantes. Il fallait bien la détrôner cette poésie imaginative, pour faire régner à sa place celle du coeur et de la nature. La satire, la critique, dans ce sens, étaient oeuvre sainte, puisqu'elles éteignaient les bûchers.

La difficulté très-bizarre, c'est que les âmes les plus tendres étaient les plus furieuses. La pitié, la tendresse n'ont jamais manqué en ce monde. Des Albigeois aux Dragonnades, à travers quatre cents, cinq cents ans de massacres, ces sentiments ont abondé; mais seulement, sans rapport à la pauvre vie humaine. La pitié était pour l'hostie. C'est l'hostie outragée, le petit Jésus maltraité, qui fait pleurer à chaudes larmes la douce femme aux auto-da-fé. Si l'on brûle à Wurzbourg un sorcier de neuf ans, c'est attendrissement pour l'idéal enfant qu'on dit immolé au sabbat.

Louis XIV n'était pas insensible, et son coeur fut ému après les Dragonnades. Comme tous les meilleurs catholiques, il eut scrupule, il eut pitié. Non des protestants certes. Mais il trouvait cruel de faire à des damnés litière et pâture de l'hostie, de mettre Dieu dans ces bouches grinçantes.

Maintenant voici une chose inouïe, un scandale. La thèse est retournée. Dans le poème de la Ligue, le poème de la Saint-Barthélemy, le croirait-on? la pitié est pour l'homme, pour la réalité saignante. Ces rouges torrents lui font horreur, et il avance un paradoxe audacieux; il soutient, cet impie, qu'en l'homme aussi Dieu avait son hostie et que, s'il est au pain, il était dans le sang encore.

Pauvre poème, mais grande action, plus hardie qu'on ne croit. L'auteur sortait de la Bastille. Le Régent finissait, ne pouvait guère le rassurer. Rome avait triomphé. Dubois était tout cardinal, jusqu'à promettre à Rome de faire rentrer partout les prêtres dans l'administration. Voltaire, en ce moment, le vaillant étourdi, va prendre un héros protestant. Il va chercher au fond de l'histoire un Henri IV, alors si profondément oublié, qui restait mal noté, un ennemi de l'Espagne qu'à ce moment la France épouse. Ce Henri, il l'expose, comme héros de clémence, d'humanité, d'un coeur facile et tendre, bref, comme _l'homme_. Ce seul mot dit tout. La merveille, c'est que le poème pâlira et tombera avec le temps et justement; Henri IV restera. Voltaire réellement l'a refait. C'est l'idéal nouveau et accepté du siècle. D'autant baisse Louis XIV, ce funeste idéal (enflure et sécheresse), qui jusque-là remplit la tête vide des rois de l'Europe.

Rhétorique et déclamation, faux merveilleux, faiblesse et parfois platitude. Tout cela ne fait rien. Il y a dans ce poème (la pire oeuvre de Voltaire) quelque chose d'aimable et de bon, qui est partout chez lui, le bon sourire, malin et tendre, de son portrait du Musée de Rouen. Et cela alla augmentant. Une de ses ennemies, madame de Genlis, qu'il reçut à Ferney, fut surprise de voir, avec sa bouche satirique, son regard si tendre et si doux. «Le coeur même, dit-elle, de Zaïre était dans ses yeux.»

«Voilà un grand contraste!» Point du tout. La tendresse, l'esprit satirique, l'amour, la guerre ne sont point opposés. La bonté, la pitié, chez quelques-uns sont violentes, et pleines d'un esprit de combat. Elles rendent impitoyable pour toute chose cruelle, pour toute idée barbare, pour tout dogme inhumain. Ces deux dispositions nullement contraires se rencontrent chez tous les grands hommes de ce siècle, spécialement chez Montesquieu. Dans une de ses _Lettres persanes_, il s'est peint, il a dit le fond de sa nature. Il s'avoue faible et tendre, sans défense contre la pitié. Il était jeune alors, moins résigné qu'il ne le fut plus tard aux souffrances de l'humanité, d'autant plus hostile aux tyrans, aux systèmes surtout qui furent pour des mille ans les tyrans de l'espèce humaine. Dans ce livre, si fort, léger en apparence, d'une gaieté habile et profondément calculée, il a montré comment les doux, au besoin, sont terribles, et les timides hardis. C'est un esprit serein, mondain, ce semble, et pacifique, qui fait en se jouant voler, briller le glaive, accomplit en riant la radicale exécution, l'extermination du passé.

Il imprime en Hollande; mais Voltaire qui imprime en France a bien plus de ménagements. Il reste longtemps en arrière, ne peut secouer son respect d'enfance pour le grand roi et le grand siècle. Il traîne longtemps son Racine. Les récits de Villars, le vieux conteur, les beaux yeux de la maréchale, tout cela fit longtemps tort à Voltaire, le retarda. Élève des Jésuites, et fort caressé d'eux, il est faible pour ses vieux maîtres.

Le siècle demandait, désirait un génie qui tranchât nettement dans le temps, partît de l'_écart absolu_, comme on dit aujourd'hui, mais de l'écart dans le bon sens, un génie qui surtout allât droit à la question fondamentale, la question religieuse, ne cherchât pas, comme les utopistes d'alors, de vains raccommodages pour une machine plus qu'usée.

Le Régent, par respect, a imprimé le _Télémaque_. Il essaye un moment des plans de Fénelon, de ses hauts Conseils de seigneurs. Tout cela ridicule, inutile et mort-né.

On essaye un moment de Boisguilbert, de Vauban même. Les réformes économiques qu'ils tentent à la surface n'ont nulle chance pendant qu'on garde le fond pourri qui est dessous.

Law eût fait quelque chose de sérieux. Ses terribles nécessités le poussant en avant, il aurait «labouré profond», comme on dit en 89. J'ai trouvé qu'au premier moment qu'il fût contrôleur général, on agita la question de _forcer le clergé à vendre_ ce qu'il avait acquis depuis cent vingt ans (plus de la moitié de ses biens). Vente énorme qui, faite d'ensemble, eût fait tomber la terre à rien, l'aurait presque donnée au monde des petits laboureurs. Mais Law était près de sa fin. On le précipita. Il y eut une espèce de petit concile pour le condamner.

Une telle opération supposait autre chose. Pour atteindre le temporel, il fallait que le spirituel fût éclairci, percé à jour. Deux hommes singuliers, qui virent beaucoup et souvent dans le vrai, semblaient appelés à cela. Boulainvilliers, le féodal, grand esprit en d'autres matières, avait, dans un très-beau pamphlet qui courait manuscrit, posé avec simplicité la loi de la religion, une en tant de cultes divers. Théorie haute et vraie, qui planait de trop haut.--L'abbé de Saint-Pierre, au contraire, eut mille idées pratiques. Telles de ses vues sociales, utiles et sérieuses, se sont réalisées. Mais, dans les choses religieuses, il est myope ou craint de voir. Il garde l'idée niaise d'être _un philosophe chrétien_. Les évêques firent chasser ce bonhomme de l'Académie. Les philosophes en rirent. Tout était ridicule en lui, et jusqu'à l'orthographe. C'était le roi des maladroits. Il changeait des misères, il réformait des riens, et conservait le pire; exemple, la moinaille, qu'il croit utiliser! On le renvoya en nourrice, avec cette pauvre âme que met Machiavel «dans les limbes des petits enfants.»

Mais qui sera donc l'_homme_? et dans quelle circonstance heureuse et singulière va-t-il donc naître et se former, le vigoureux génie qui, tranchant le passé au fil du glaive, dans cet éclair va faire voir l'avenir?... Gloire à la volonté! Il naît précisément, grandit, se fortifie, dans un milieu unique pour énerver, éteindre, admirable pour étouffer.

Né en 1689, affublé à 25 ans d'une perruque de conseiller, il le fut à 27 d'un bonnet de président à mortier. Son esprit vaste, vif et doux, sous ce poids qui le contenait, n'en fut pas accablé, mais s'étendit en dessous de tous côtés. Un mariage fort calme, dont il lui survint trois enfants, semblait (dès 26 ans) le calfeutrer tout à fait au foyer. De son hôtel au Parlement, du Parlement à son hôtel, sa vie était tracée. Cette quasi-captivité qui aurait amorti tout autre eut l'admirable effet de le vivifier. Il s'enquit de deux infinis, celui des sciences physiques, celui des moeurs, des lois, des transformations variées de l'âme humaine.

L'Académie de Bordeaux, qui jusqu'à lui perdait son temps aux amusements littéraires, aux petits vers, devint une académie des sciences. Il y lut des mémoires sur ses études d'anatomie et autres. En 1719, d'un élan juvénile (on commence toujours par l'immense et par l'impossible), il avait fait le plan d'une _Histoire de la Terre_.

Temps curieux de gigantesque effort. Marsigli donne son _Histoire de la Mer_. Vico prépare et bientôt donne son esquisse sublime et féconde: _Science nouvelle de l'Humanité._

Montesquieu, sans nul doute moins inventeur, fit davantage.

Il vit et pénétra, il jeta un ferme regard sur trois masses qui composaient alors l'indigeste richesse de la raison humaine.

1º L'édifice des sciences mathématiques et naturelles, si compliquées de phénomènes, et si simples de lois. Les écrits de Fontenelle y intéressaient vivement.

2º La série des voyageurs, spécialement de l'Orient, de la Perse et de l'Inde, depuis les charmants récits de Pietro della Valle, jusqu'aux Bernier, aux Thévenot, aux Tavernier, jusqu'au judicieux Chardin. Ici de même nul éblouissement. L'amusante diversité aboutit à des lois très-simples.

3º Le droit, pour ses prédécesseurs, était un monde à part qu'on tâchait d'enfermer dans le cercle du christianisme. Le premier, il le vit dans la variété immense des législations comparées, réductible pourtant à la haute unité du Juste. Planant sur la nature, les moeurs et les institutions, son grand esprit cherchait l'âme commune, _la loi de la loi_.

Cette hauteur est telle que, non-seulement les lois civiles et politiques, mais aussi les lois religieuses, en sont justiciables. La Justice est tellement la reine des mortels et des immortels, que les dieux mêmes répondent devant elle. Les religions lui font la révérence et en attendent leur arrêt, car celle qui prétendrait être sainte pour se dispenser d'être juste, serait impie, loin d'être sainte, ne serait plus religion.

Idée directement contraire à celle des légistes du siècle de Louis XIV. Domat exige que la justice soit chrétienne et la plie au Christianisme. Le XVIIIe siècle demande si le Christianisme est juste.

Le singulier, c'est que l'élan de la révolution soit parti justement d'un esprit pacifique, plus lumineux qu'ardent, et surtout conciliateur. Tel semblait Montesquieu avant 1721, quand il faisait ses paisibles lectures à son Académie. Et tel il redevint après son grand livre révolutionnaire. Il se tourna bientôt vers les calmes régions de la haute critique historique. (_Grandeur et décadence des Romains._)

Le génie girondin, celui de Fénelon, Montaigne, Montesquieu, celui du grand parti qui, en 93, périt pour ne pas tuer, est vif, mais modéré, équilibré, ce semble. Il faut une pression pour en tirer le jet de feu qui brûle. Il faut cette chose rare qui quelquefois saisit un jeune coeur, ce que j'appellerais: la fièvre de justice. La Boétie n'avait que vingt-six ans, lorsque de Bordeaux il lança sa brochure du _Contr'un_, l'évangile de la République; et Montesquieu guère plus de trente, quand son petit roman esquissa, déjà formula le _Credo_ de 89.

Leur vraie vie intérieure est absolument inconnue. La Boétie meurt jeune, et ne dit rien. Montesquieu s'est gardé de nous rien révéler des secrètes révolutions de son esprit. Il est aisé de deviner pourtant.

Tous deux étaient des juges, membres du Parlement. Tous deux, éclairés et humains, étaient associés à la justice routinière d'un grand corps immuable dans la barbarie du vieux droit. Les légistes royaux ayant, dans tant de choses, succédé aux pouvoirs judiciaires du clergé, résisté à l'Inquisition, se piquaient d'être aussi cruels. Ils se montraient prêtres autant que les prêtres dans les applications révoltantes du Droit canonique, maintenaient les supplices ecclésiastiques, le feu spécialement. Sans rien dire de Toulouse (le parlement le plus féroce), ceux de Bordeaux et de Rouen brûlent force sorciers dans le XVIIe siècle. Paris brûle le pauvre messie Simon Morin dans l'année du _Tartufe_ (1664). Il brûle deux libertins (1726). Djon, un curé quiétiste (1698).

Ces choses étaient rares, dira-t-on. Ce qui ne l'était pas, ce qui était constant et prodigué, c'était la torture préalable. Elle était chère aux Parlements autant qu'aux cours d'Église. En 1780, sous Louis XVI, un parlementaire d'Aix en imprime l'apologie, dédiée au pape Pie VI, qui accepte la dédicace.

Une autre torture, plus cruelle peut-être, c'est l'atrocité des prisons. Celles de Bordeaux étaient célèbres en Europe. Ses cachots du Château-Trompette, où l'on ne pouvait être debout, ni couché, ni assis, égalaient les plus effrayants _in pace_ de l'Inquisition.

Qu'on se figure ce génie doux, humain, associé à tout cela! Un Montesquieu, président d'un tel corps, forcé de suivre toutes ces vieilleries exécrables, obligé de signer une enquête par la torture, un jugement pour rouer, brûler! Quelque inerte qu'on soit dans une telle compagnie, on n'en endosse pas moins la solidarité terrible de ses actes. La consolation passagère d'adoucir parfois un arrêt peut-elle équivaloir à cette participation constante d'un droit affreux qui revient tous les jours? Montesquieu resta là de 1714 à 1726, cloué par la nécessité héréditaire, la volonté des siens, par la timidité, par la convenance. Il n'osait s'arracher de cette robe, sa fatalité de famille. Qui peut douter qu'il n'en ait souffert cruellement, souffert? de ce qu'il voyait, signait, faisait, souffert de son silence, et taciturnement amassé un merveilleux fonds de haine pour ce passé atroce, ce droit maudit et son principe impie.

Il faut être bien étourdi et bien léger soi-même pour trouver son livre léger. À chaque instant il est terrible. Les satires de Voltaire sont si débonnaires à côté! La différence est grande. Voltaire est libre par le monde. Montesquieu est un prisonnier.

L'oeuvre est moins merveilleuse encore que le secret, la patience qui la préparent, ce recueillement redoutable du solitaire en pleine foule. Grande leçon! Qu'ils apprennent de là, les prisonniers qui se croient impuissants, combien la prison sert, comme en prison le fer devient acier! Qu'ils apprennent, les hésitants, les maladroits, à affiler la lame. Jamais main plus légère. L'Orient lui apprit à jouer du damas. En badinant, il décapite un monde.

Il est intéressant pour l'art de voir comment le tour est fait. N'oublions pas qu'il se faisait dans un moment singulier d'inattention où personne n'avait envie de regarder. Écrit au plus fort du Système, le livre est publié dans la débâcle, la terreur du Visa, quand chacun se croit ruiné. La difficulté était grande pour se faire écouter de gens préoccupés si fortement. Quel cadre assez piquant, quel style assez mordant pouvait s'emparer du public?

Le petit roman fit cela. L'auteur prit une occasion. L'ambassadeur turc arrivait (mars 1721) avec tout son monde équivoque. La question débattue partout était: «A-t-il, n'a-t-il pas un sérail?»--«Et qu'est-ce que la vie de sérail?» Vous le voulez ... Eh bien, apprenez-le. Le nouveau livre le dira. Dès le commencement, cinq ou six lettres vous saisissent par cette vive curiosité d'être confident du mystère, au fond du sérail même, et ce qui est piquant, d'un sérail veuf, et des humbles aveux que ces belles délaissées écrivent en grand secret. Croyez qu'avec un tel prologue, on ne lâchera pas le livre.

Mais nulle mollesse orientale. Il ne s'en doute même pas. À cent lieues du sérail mystique des soufis, du sérail voluptueux du Ramayan, celui-ci est français, je veux dire amusant et sec. La flamme même, s'il y en a quelque peu, est sèche encore, esprit, dispute et jalousie. Ces disputeuses ne troublent guère les sens. Le tout est une vraie satire contre l'injustice polygamique, le dur veuvage où elle tient la femme. Même la polygamie chrétienne (quoiqu'il en plaisante parfois, comme d'une chose qui est dans les moeurs), il la flétrit très-âprement dans la lettre sur _l'homme à bonnes fortunes_.

C'est un coup de théâtre de voir comme après ces cinq ou six premières lettres de femmes, maître de son lecteur, il l'emporte, d'une aile prodigieuse, sur un pic d'où l'on voit toute la terre. Les sociétés humaines ont leur nécessité: _le Juste_. Elles vivent de lui et sans lui elles meurent. La brève histoire des Troglodytes, où la forme un peu maniérée ne fait nul tort au fond, donne, avec cette loi de Justice, ce qui en est d'usage: _le gouvernement libre, républicain_, de soi par soi.

Un Anglais n'aurait pas manqué de se servir ici du texte où Samuel énumère aux Hébreux qui demandent un roi, les fléaux de la royauté. Le Français sait bien mieux qu'un vieil habit sert peu pour la vérité éternelle.

On a chassé le pauvre Saint-Pierre pour ses petites hardiesses. Mais on n'ose toucher celui-ci. Il dit la mort prochaine de la religion catholique. Il dit que la république est le gouvernement de la vertu. Il dit que le roi et le pape, grands magiciens, ont le talent de faire que le papier soit de l'argent, que le pain ne soit pas du pain, etc. Le haut credo surnaturel a pour lui la valeur des actions de Law après le Visa.

Le Régent rit, et tout le monde. Et qui sait? les évêques eux-mêmes, tous les Pères de l'Église, Dubois, Tencin, etc. La France entière rit, et l'Europe.

C'est là bien autre chose qu'un succès littéraire. Sans s'en apercevoir, dans cette satire ou ce roman, on a pris, accepté un credo tout nouveau. Le livre, si critique, n'en est pas moins affirmatif. Tout en brisant le faux, il a posé le vrai.

FIN DU TOME DIX-SEPTIÈME

TABLE DES MATIÈRES.

PRÉFACE, I

La Régence est une _révélation_, une _révolution_, une _création_.................................................... I La révolution financière montra la France à elle-même.......... II Le Christianisme fut oublié pendant une année.................. IV Montesquieu prédit la mort prochaine du Catholicisme............ V La République financière....................................... VI La Régence n'eut aucun _credo_ préparé........................ VII Retour à la nature........................................... VIII Un mot sur ce volume. Son principe............................. IX

CHAPITRE PREMIER

TROIS MOIS DE LA RÉGENCE.--HOSTILITÉ DE L'ESPAGNE (septembre-décembre 1715).................................... 15 Le roi laisse une situation désespérée.--Élan généreux, impuissant................................................. 16 Philippe V et Alberoni....................................... 23 Immoralité d'Alberoni et de la Farnèse.--Ils relèvent l'inquisition et s'offrent aux hérétiques.................. 25

CHAPITRE II

GRANDEUR DE L'ANGLETERRE.--ÉTAT INCURABLE DE LA FRANCE. 1716... 34 Mécanisme anglais.--La ligue de la Terre et de l'Argent...... 39 George et le Prétendant veulent également la guerre européenne................................................. 40 Le parti espagnol rend tout impossible au Régent............. 46 Il fallait à tout prix assurer la paix.--Adresse de Dubois.--Triple alliance, 28 novembre 1716................. 54

CHAPITRE III

DUBOIS.--LA TENCIN.--MADEMOISELLE AÏSSÉ. 1717.................. 63 Esprit humain et indépendant du Régent....................... 65 Dubois empêche notre émancipation religieuse................. 67 Le Régent flottant et déjà usé............................... 68 Les moeurs de la Régence (avant le Système).--Tencin.--Aïssé. 73

CHAPITRE IV

LA FILLE DU RÉGENT.--WATTEAU.--RÉVOLUTION DE JANVIER 1718...... 83 Fatalité natale et folie de la duchesse de Berry............. 85 On veut la convertir, la marier, l'employer contre d'Aguesseau et Noailles.................................... 89 Le Régent publie _Daphnis et Chloé_, fait Watteau peintre du roi, lui fait peindre les palais de sa fille.--Arts et modes...................................................... 95

CHAPITRE V

ALBERONI ET CHARLES XII.--DÉFAITE D'ALBERONI.--LA PAIX DU MONDE. 1718................................................. 102 Conspiration d'Alberoni et de la Farnèse avec les mercenaires du Nord contre la paix et la civilisation..... 107 Dévotion libertine et féroce de la cour de Madrid.-- Casuistique.--Auto-da-fé.................................. 111 Union d'Hanovre et Orléans.--Destruction de la flotte espagnole, 11 août 1718................................... 119

CHAPITRE VI

TRIOMPHE DU RÉGENT SUR LES BÂTARDS ET LE PARLEMENT, août 1718. 126 L'Espagne et la duchesse du Maine voulaient créer une Vendée et soulever les Parlements................................ 129 Grands services de Law (avant le système).--Le Parlement veut le faire pendre...................................... 131 La nouvelle du désastre espagnol enhardit le Régent à frapper le Parlement et le duc du Maine, 26 août 1718............. 135 Exigences de M. le Duc, qui fait acheter son appui.......... 136 Grossesse de la duchesse de Berry.--Elle trône comme reine de France.--Apoplexie du Régent, septembre 1718........... 143

CHAPITRE VII