Histoire de France 1715-1723 (Volume 17/19)

Chapter 24

Chapter 243,812 wordsPublic domain

L'original devait avoir le sort de toutes nos princesses qu'on maria en Espagne, toutes brisées cruellement. On essayait de la terreur d'abord. La première fête était le bûcher, l'horreur, les cris, et le premier parfum la chair grillée! Puis la pesante obsession des grandes duègnes titrées, leurs rapports de police, leur odieuse interprétation de la vivacité française. L'enfant (eût-elle été plus sage) ne pouvait guère manquer d'être stupéfiée, perdait la langue, même l'esprit.

L'Italienne, dans son génie bouffe, mieux que n'eût fait une Espagnole, arrangea une scène pour la faire paraître idiote. Saint-Simon allait prendre son audience de congé. La jeune princesse était sous un dais. Dans ces occasions publiques, ordinairement tout est prévu, on parle pour l'enfant ou on lui fait lire quelque chose. La Farnèse eut la barbarie de la laisser à elle-même. La petite, entourée de tant d'yeux malveillants, dut être intimidée. Au lieu de couvrir ce silence, de lui donner du temps pour se remettre, de parler un peu à sa place, Saint-Simon eut la sotte fierté de se blesser, et par trois fois articula la question de ce qu'elle voulait faire dire à Paris. Mais rien. Elle est muette. Et bien pis! elle n'est pas muette tout à fait. Elle venait de déjeuner sans doute; un petit bruit involontaire échappe de sa belle bouche. Les Espagnols ne voulaient pas entendre. Sans pitié, sans pudeur, l'Italienne entendit, donna le signal des risées.

Elle croyait en dégoûter le prince. À tort. Ces petites misères de nature ne font guère à l'amour. Témoin, ce qu'on a vu de Louis XIII et de mademoiselle la Fayette; l'humiliant accident pour lequel Anne d'Autriche fut si cruelle, ne le fit que plus amoureux. La Farnèse dut prendre aussi d'autres moyens. Elle exploita l'étourderie de la Française. Sa légèreté à courir dans un parc, les jupes au vent, fut donnée au mari pour un crime d'horrible indécence. On lui dit que, dans l'intérieur, elle voulait danser toute nue entre les dames et les seigneurs. On lui brouilla l'esprit, si bien qu'il consentait à l'enterrer dans un couvent. Mais elle eut la petite vérole. On espéra qu'elle mourrait. Cette cour, qui avait été lâche en la prenant, devint féroce alors, et on fit le mieux qu'on put pour qu'elle n'en réchappât pas. Dieu eut pitié de la pauvre petite. Elle vécut. Mais un objet d'horreur, et pour brouiller les deux pays. Beau résultat de cette grande et subtile diplomatie! Dubois fut si furieux de voir écrouler tout cela, que son très-cher ami, le bon Père Daubenton (si nécessaire à l'alliance) ayant ici son frère, Dubois le pila, le chassa à grands coups de pied de chez lui.

L'amitié, plus solide et si forte, de l'Angleterre, le soutenait ici, pouvait le rassurer. Il eut pourtant l'idée d'une machine assez ridicule, fort peu utile, contre ses concurrents. Il avait institué des conférences où, devant le Régent, on lisait au petit roi des leçons pédantesques sur l'art de gouverner. À travers cet enseignement, gauchement et hors de propos, trois jours durant, le Régent lut un plaidoyer où il reprenait, ressassait la vie de Villeroi, y mêlant les parlementaires, le duc de Noailles, faisant peur au Roi d'une Fronde, établissant longuement que, pour son bien, ces gens ne pouvaient revenir. Rien de plus sot. Quel résultat? Dégrader le Régent par l'énumération des soufflets qu'il avait reçus de Villeroi? Rendre impossible le duc de Noailles? c'est-à-dire rendre un seul possible, M. le Duc! fortifier celui qui n'était que trop fort déjà.

Dubois bientôt le vit et le sentit. Il avait sous la main deux hommes à lui infiniment utiles, que M. le Duc le força de sacrifier. Gens de vigueur et de peu de scrupules, de main, d'épée, très-bons en politique et meilleurs en police. C'étaient Leblanc, secrétaire d'État de la guerre, et son jeune ami Bellisle, petit-fils de Fouquet. Il était agréable à un homme de l'âge et de la robe de Dubois, qui n'avait jamais tenu qu'une plume, de disposer de ces gens-là pour des cas fortuits. Leblanc était à toute sauce; il arrêta Cartouche, enleva Villeroi. Le Régent y tenait, non-seulement pour l'agrément de son commerce, mais par un très-fort souvenir. C'est qu'en ce jour de terreur blême où Law fut presque mis en pièces, où le peuple forçait les grilles du Palais-Royal, Leblanc seul descendit, entra paisiblement dans cette foule et lui fit entendre raison.

Si Dubois, le Régent, les deux malades, eussent été serrés de trop près par l'impatience de leur successeur, M. le Duc, s'il eût frappé un coup, c'est Leblanc qui l'eût fait. Il l'aurait enlevé, tout aussi bien que Villeroi. Et Bellisle, au besoin, aurait fait davantage. Il était des Fouquet, armateurs (ou corsaires) de Nantes, et il était parti de bien moins que de rien, de la ruine et de la disgrâce, de la prison d'État où mourut son grand-père. Il voulait arriver, et n'importe comment. Il avait un esprit terrible, infiniment d'audace, l'intrigue, la bassesse intrépide. En 1719, il s'était chargé pour Dubois d'une scabreuse et dangereuse besogne, d'espionner l'armée d'Espagne et ce grand sec Berwick, si sujet à pendre les gens.

Bellisle avait pris poste dans la maison où l'on haïssait le plus madame de Prie, la maison de sa mère, si maltraitée par elle, madame Pléneuf. Elle était belle, aimable. Bellisle servit là d'abord les amours de la Fare, puis s'attacha à Leblanc, second entreteneur. Mais madame Pléneuf avait cela qu'elle ne perdait jamais d'amants. Elle les gardait tous, et ils devenaient entre eux amis intimes. Bellisle, réussissant près d'elle, n'en fut que mieux avec Leblanc.

C'est Oreste et Pylade, unis, inséparables. Ensemble, malgré tant d'affaires que doit avoir un ministre (Leblanc), ils passent des heures et des heures chez madame Pléneuf, toujours belle et coquette, que sa fille, déjà engraissée, déteste de plus en plus.

Ensemble encore, le soir, les deux amis sont chez Dubois, eux, et nul autre à son coucher. Cet homme inabordable, _non dictu affabilis ulli_, n'a pas d'humeur pour eux. Miracle.

En novembre 1722, M. le Duc, qui, comme on sait, est terrible pour la probité, commence à attaquer Leblanc, et peu après Bellisle. Ils ont tripoté dans les fonds, ont mis la main à la caisse de La Jonchère, un trésorier des guerres. Affaire obscure. Dans les ténèbres de la police militaire, savaient-ils bien eux-mêmes si vraiment ils avaient volé?

Saint-Simon, supposant que tout vient de madame de Prie, leur conseillait de voir plus rarement madame Pléneuf. Impossible. Ils ne peuvent, disent-ils, se passer de la voir un jour. Autre miracle. Est-ce l'effet des beaux yeux d'une dame si mûre? Ou faut-il croire que ses amis, entre Dubois et elle, assidûment préparent certaines choses dont Chantilly est inquiet?

Dubois fit une belle défense (de novembre en juillet), et l'on peut dire, jusqu'à sa fin, car il mourut en août. Il écrivait au sujet de Leblanc: «Je préférerais la mort à tout ce que j'ai souffert depuis huit mois à son occasion.» Ici il ne ment pas. Leblanc lui était nécessaire pour la crise prochaine de la mort du Régent. Dès janvier 1723, on n'ajournait l'apoplexie qu'en lui donnant journellement de petites purgations. Ce coup qui, d'un moment à l'autre, pouvait l'enlever à Dubois, aurait mis celui-ci dans l'extrême péril de se voir seul avec le jeune fils du Régent, devant M. le Duc. Fleury certainement eût donné le roi au plus fort. Pour être le plus fort, Dubois arrangeait tout. Il était sûr des Gardes par le duc de Guiche, voué aux Orléans. Il était sûr des Suisses et de l'Artillerie, par le duc du Maine, qu'il avait rappelé tout exprès. Mais pour donner l'ensemble à tout cela, et l'élan du coup de collier, il lui fallait son ministre Leblanc.

Il venait de faire une chose qui avertissait fort M. le Duc. Il avait rappelé, réintégré ses mortels ennemis, les bâtards, le duc du Maine, le comte de Toulouse. Malheureusement ils étaient trop brisés. Dans leur isolement, ils n'apportaient guère de force à Dubois. Il aurait bien voulu pouvoir les faire siéger dans le Conseil d'État qui fut créé à la majorité. Conseil très-étroit, trop serré, de cinq personnes en tout. Dubois, avec les deux d'Orléans et un jeune ministre, y avait quatre voix; mais celle de M. le Duc, à elle seule, pesait davantage. Hors du Conseil, il en était de même. Tout se portait de ce côté. Dubois offrait le singulier spectacle d'un homme tout-puissant qui reste seul, qu'on fuit, dont on craint la faveur.

Il le voyait très-bien, et flottait entre deux pensées, celle du prêtre, celle du ministre, la fuite ou le combat.

Quoi qu'il arrivât, après tout, il était cardinal, inviolable. Il garderait sa peau, autant et mieux qu'Alberoni. Il n'avait pas lâché Cambrai, un très-beau pis-aller, archevêché, principauté. Il y songeait sérieusement, car il faisait chercher les droits des archevêques sur le territoire même, le Cambrésis, qui serait devenu une souveraineté tout à fait. Mais, du côté de Rome, il avait de bien autres chances qu'il cultivait soigneusement. Il voulut présider ici l'Assemblée du clergé, pour se montrer là-bas au plus haut et capable de rendre les plus grands services. Il avait pris la Feuille des bénéfices pour ne nommer que les amis de Rome. Il écrivait même aux Romains qu'il méditait pour eux les plus grandes choses, qu'il voulait revenir au temps où les places d'administration et de gouvernement étaient données aux prêtres. À voir de telles promesses, on ne peut guère douter que le drôle ne comptât, s'il perdait la France, avoir Rome, changer le ministère pour la tiare. Branlant ici, il rêvait le palais de Latran.

En attendant, il défend le présent, prend la Police et la Justice,--la Police pour savoir, la Justice pour frapper. Il tient la police de Paris par le cadet d'Argenson, homme fin et sûr. Il tient directement et par lui seul les Postes, l'ouverture des lettres, le cabinet noir. D'Aguesseau l'incertain, le scrupuleux, est écarté. Dubois, sans titre, a en effet les Sceaux, machine essentielle de ce gouvernement, pour sceller, lancer à toute heure les actes nécessaires, Lettres royales ou Arrêts du Conseil, etc., etc.

Et avec tout cela, M. le Duc avance. En vain Leblanc, Bellisle, sont trouvés innocents (1er juillet). Il poursuit, il menace. Dubois dit lâchement qu'il en est étonné et mécontent (_Buvat_), tandis qu'il écrit autre part qu'il a tout fait pour les défendre (_lettre citée par Lemontey_).

Mais le Duc ne le tient pas quitte pour de vains mots. Il les fait exiler.

Dubois ayant décidément perdu son épée de chevet, son jeune ministre de la guerre, fut forcé d'être jeune. Il résolut de monter à cheval, de se faire connaître des troupes, à la revue de la Saint-Louis, de se donner auprès de la Maison militaire le mérite des libéralités et des régals d'usage, de bien montrer celui dont tout avancement dépendait.

Il simulait l'audace; mais il était accablé de son isolement. Il se croyait perdu et son cerveau se dérangeait. «Il a, dit Lemontey, déposé ses terreurs dans quelques écrits en désordre. J'ai lu plusieurs papiers noircis de ces funèbres visions.»

La revue le tua. Un abcès qu'il avait creva dans la vessie. Il aggrava le mal en le cachant. Il allait au Conseil. Il faisait dire aux ambassadeurs qu'il irait à Paris. Une opération devint nécessaire, et la mort la suivit de près.

Il mourut en homme d'esprit. Il fut moins sacrilège qu'il n'avait été dans sa vie. Il esquiva l'hostie, qui aurait été un scandale. Il dit que, pour un cardinal, il y avait de grandes cérémonies à faire, qu'il fallait aller demander cela à Paris, au cardinal Bissy. Il calculait très-bien que, pendant le voyage, il aurait le temps de passer (10 août 1723).

Tout retombe au Régent, et dans un état pitoyable. Dubois n'avait rien décidé sur l'essentiel de la situation. Chose incroyable, après ce terrible Visa, qui avait tant réduit, l'embarras subsistait le même. On éludait, on ajournait. Dubois envoyait tout au diable. Avec les Fermes, pour lesquelles Duverney lui payait beaucoup, avec quelques emprunts, quelques édits bursaux, il faisait face au plus indispensable. À sa mort, le Régent retrouve la question qui le poursuit depuis neuf ans: _Law ou Noailles? Noailles ou Law? Créera-t-on un papier-monnaie_ (discrédité avant de naître!), ou bien, avec Noailles, _essayera-t-on quelque nouveau retranchement_ (lorsque l'amputation du Visa est saignante encore!)?

Donc, il tournait dans un cercle fatal, de l'impossible à l'impossible. Ceux qui lui succédèrent, pour le rendre odieux, ont soutenu qu'il eût rappelé Law, qu'il pensait au papier-monnaie. Mais de cela aucune preuve. Ce qui est certain, c'est qu'il fit revenir de l'exil le duc de Noailles, le vit, le consulta.

Il n'était pas mal entouré; il avait rappelé ou appelé quelques hommes capables. Il conserva le jeune ministre Morville, un excellent choix de Dubois. Le jeune lieutenant de police, le second fils de d'Argenson, lui plaisait fort. Si l'on en croit Barbier, il l'eût fait «son premier commis,» son homme de confiance, à qui tous auraient rendu compte. Mais cela ne résolvait pas la difficulté financière. Tout ce qu'on avait imaginé pour trouver de l'argent, c'était un contrôle des actes des notaires, et le renouvellement du vieux droit féodal nommé, par antiphrase, droit de _joyeux_ avénement. Exigence tardive pour un règne qui déjà datait de neuf ans.

Sa meilleure chance, c'était de laisser tout, d'échapper par la mort. Il y avait espoir, sous ce rapport, de trois côtés. Depuis deux ans, il aurait eu besoin d'un traitement spécial et _loyal_ (disait-on). Mais ses fonctions générales, très-affectées, faisaient tout ajourner. Son médecin, Chirac, lui disait sans détour qu'il mourrait d'une hydropisie de poitrine ou serait brusquement enlevé par l'apoplexie. Il opta pour l'apoplexie, regardant une mort si prompte comme une faveur de la nature, ne faisant rien pour l'éviter et l'appelant en quelque sorte.

Deux jours avant sa mort, Maréchal, l'ancien et vénérable chirurgien de Louis XIV, l'envisageant, lui dit que d'un moment à l'autre il pouvait être frappé, qu'il lui fallait une saignée au bras, au pied. Même au dernier jour, 2 décembre, Chirac en dit autant. Il refusa toujours obstinément.

Chacun voyait cela. On prenait ses mesures. Hélas? d'aucun côté on ne pouvait rien faire de bon.

Avec un roi majeur qui n'a que quatorze ans (donc un mineur encore), le ministre sera un régent, un vrai roi. Mais, par une circonstance, la pire imaginable, le ministre d'alors allait être un prince du sang, un prince jeune, un prince incapable, bref un mineur d'esprit, qu'il s'appelât Orléans ou Bourbon.

De ces deux sots, le plus honnête était le jeune duc de Chartres, fils du Régent. Il aurait eu un guide fort expérimenté et de mérite dans le duc de Noailles. Celui-ci était revenu, et sa première démarche avait été d'aller à Notre-Dame communier de la main janséniste de son oncle l'archevêque. Démarche habile qui lui assurait les meilleurs du Parlement. Il eût fallu que les orléanistes se rattachassent franchement à Noailles. C'est ce que fit le duc de Guiche, qui, colonel des Gardes, avec le duc du Maine, colonel des Suisses, eût pu répondre de Versailles. C'est ce que ne fit pas Saint-Simon, qui, obstiné dans sa haine pour Noailles, resta à part. Il sentait bien pourtant quel malheur c'était pour l'État que l'avénement de M. le Duc et de madame de Prie. Il aurait voulu que Fleury, le vieux, le timide Fleury, se décernât le pouvoir, se fît premier ministre. Il osa le lui dire. Éconduit, il ne fit plus rien. Ainsi que le Régent, il se remit à la fatalité.

Sur les avis réitérés des médecins, qui ne furent nullement tenus secrets, le ministre la Vrillière avait dressé déjà la patente de M. le Duc, tenu prêt le serment solennel qu'il devait prêter. Ce vilain petit la Vrillière, que le Régent appelait un bilboquet, n'en avait pas moins été mis par lui au ministère. Il lui devait tout. Par son ingratitude, il resta au pouvoir, fut pour un demi siècle le ministre des prisons d'État. Cinquante mille lettres de cachet ont été signées _la Vrillière_.

Le 2 décembre au soir, le Régent était chez lui, et recevait avec sa bonté ordinaire la dédicace d'un savant livre de l'avocat Bonnet (_Histoire de la danse profane et sacrée_). Hommage fort désintéressé, car l'auteur se mourait, et il avait envoyé son épître par un de ses amis.

Il était six heures. Le Régent devait, à sept, monter chez le Roi et travailler avec lui. Ayant une heure à attendre, il dit (tout en buvant ses tisanes) au valet de chambre: «Va voir s'il y a dans le grand cabinet des dames avec qui l'on puisse causer.--Il y a madame de Prie.» Cela ne lui plut pas. Par je ne sais quel flair, elle avait comme senti la mort, était venue au-devant des nouvelles, observer et rôder. «Mais il y a une autre dame, madame de Falari.--Tu peux la faire entrer.»

C'était une jeune et charmante femme qu'il voyait depuis peu. Elle était Dauphinoise et du pays de la Tencin. Probablement cette dame obligeante l'avait procurée au Régent. Il est vrai, c'était tard pour un homme qui avait dû licencier les Parabère, les Sabran, les d'Averne. Mais la Falari l'amusait. Elle était fort jolie, intéressante et malheureuse. Nulle plus qu'elle n'eut d'excuse. Elle avait épousé un très-mauvais sujet, neveu d'un cardinal, qui, par le crédit de son oncle, s'était fait faire duc de Falari. Il avait des moeurs effroyables, détestait les femmes, battait la sienne, l'abandonnait et la laissait mourir de faim.

Le Régent, qui était assis à boire ses drogues, la fit asseoir aussi, et pour rire, pour l'embarrasser, dit: «Crois-tu qu'il y ait un enfer? un paradis?--Sans doute.--Alors tu es bien malheureuse de mener la vie que tu mènes.--Mais Dieu aura pitié de moi.» (_Manuscrit Buvat._)

Il devint rêveur, s'inclina vers elle, et lourdement sa tête tout à coup appuya sur elle. Il glisse, il se roidit, il meurt.

Elle pousse des cris. Mais comme il était près de sept heures, il n'y avait plus personne. On pensait qu'il était monté, comme à l'ordinaire, chez le Roi par un petit escalier intérieur. Elle a beau courir, appeler par le palais mal éclairé, désert, en cette noire soirée de décembre. Il lui faut un quart d'heure pour avoir du secours. L'une des premières personnes fut la Sabran et un laquais qui savait saigner. «Mon Dieu, n'en faites rien, crie la Sabran, il sort d'avec une gueuse ... Vous le tuerez.» On essaya pourtant et l'on n'y risquait guère. La Falari, profitant de la foule qui se faisait, se dérobe et s'enfuit. Il est mort! Tout s'en va. L'appartement redevient solitaire.

Dès le premier moment, la Vrillière était chez le Roi, chez Fleury. Madame la Duchesse, mère de M. le Duc, s'était jetée dans une voiture; elle volait à Saint-Cloud, chez sa soeur, madame d'Orléans, qu'elle ne voyait jamais, qu'elle détestait, pour la complimenter, la plaindre, l'observer, surtout la clouer là, lui faire perdre du temps, au cas où cette princesse ferait sur sa paresse l'effort d'aller à Versailles, de parler au Roi pour son fils.

L'aile Nord de Versailles était pleine. On assiégeait M. le Duc. La Vrillière, avec sa patente et son serment tout prêt, le mena chez le Roi, où Fleury, comme il était convenu, dit que le Roi ne pouvait mieux faire que de le prier d'être premier ministre. Le Roi avait les yeux humides et rouges. Il ne dit pas un mot. D'un signe il consentit et transféra la monarchie. M. le Duc à l'instant remercia et fit le serment.

Que faisaient les amis du mort? Saint-Simon vint de Meudon à Versailles, pourquoi? pour s'enfermer, dit-il.

Noailles et Guiche couraient, cherchaient le fils du Régent. Il était à Paris. Leurs offres de service furent mal reçues. Il s'en débarrassa. Et Saint-Simon a tort de le lui reprocher. Ils arrivaient fort tard; ils arrivaient sans Saint-Simon.

Louis XV, qui ne sentait rien, pleura cependant le Régent et en parla toujours avec affection. L'Europe le regretta et regretta Dubois. Paris, avec le temps et sous ceux qui suivirent, plats, sots et violents, se souvint volontiers de deux hommes d'esprit qui n'avaient pas été cruels. Dubois persécuta bien moins qu'on n'eût voulu. Il s'en excuse plaisamment en écrivant à Rome: «Les Jansénistes sont si sobres et si simples de vie, que la prison, l'exil ne leur font rien.» Le Régent, avec tous ses vices et sa déplorable faiblesse, fut, il faut bien le dire, infiniment doux et humain. La _Henriade_, livre non de génie, mais d'humanité, de bonté, fut accueilli par lui, et on lui saura toujours gré d'avoir bien reçu, admiré, laissé circuler ce grand livre si hardi, les _Lettres persanes_, l'oeuvre émancipatrice qui a couronné la Régence.

CHAPITRE XXV

MONTESQUIEU. LETTRES PERSANES[10]--VOLTAIRE, HENRIADE

[Note 10: Montesquieu lut Chardin et les excellents voyageurs du siècle précédent. Voilà l'origine du livre. Je ne crois pas qu'il en ait pris l'idée des _Siamois_ de Dufresny. L'homme d'esprit voulait amuser par le contraste des deux mondes. L'homme de génie, tout à l'opposé, voudrait effacer ce contraste. Son âme, toute _humaine_, voit admirablement que les différences sont extérieures, illusoires, que partout l'homme est l'homme. Partout il s'y retrouve, il reconnaît son coeur, et sent avec bonheur que la nature est identique.

Au moment décisif où l'on sort de l'enfance, où il put sur le monde jeter un premier regard d'homme, on ne parlait que de l'Asie. À quinze ans, il put lire les _Mille et une Nuits_ (1704), livre persan bien plus qu'arabe. Les publications de Chardin, ses voyages excellents, tournaient l'attention vers la Perse, mais beaucoup plus encore deux romanesques aventures. D'une part, une femme, courageuse et jolie, Marie Petit, maîtresse du négociant Fabre, notre envoyé en Perse, l'avait suivi en habit d'homme, et l'ayant perdu en chemin, elle prit ses papiers, les présents pour le Shah, et, malgré mille obstacles, se constitua bravement ambassadeur de Louis XIV. D'autre part, un aventurier vint d'Orient, se donna pour ambassadeur persan, et, par la connivence de nos ministres, qui voulaient amuser le Roi, il se joua de sa crédulité.

Ce que j'ai dit de l'horreur que Montesquieu dut avoir pour la barbarie des Parlements serait bien plus vraisemblable encore, s'il était vrai _qu'en_ 1718 _un sorcier eût été brûlé à Bordeaux_. M. Soldan et autres l'ont dit; je l'ai répété d'après eux dans la _Sorcière_. Cependant, les recherches que MM. les archivistes et MM. Delpit et Jonain ont faites pour moi, n'ont eu aucun résultat.--J'ai cherché aussi inutilement, à la _Bibliothèque impériale_, les précieux mémoires de Marie Petit (V. l'article de M. Audiffret, _Biographie Michaud_), et je n'y ai trouvé que les détestables rapports de Michel, domestique de Fabre, et agent des Jésuites, qui persécuta cette femme intrépide, la fit enfermer. C'est un tissu de contradictions qui se réfute lui-même. Ce débat fut très-scandaleux. Il avertit fortement l'opinion, la tourna vers la Perse, à la fin de Louis XIV, à l'époque où probablement le jeune légiste de Bordeaux commença à s'informer, à recueillir les notes, d'où (dix années plus tard) sortirent les _Lettres persanes_.]

1721-1723

L'avortement de la Régence, le chaos qui suit le Système, les exploits de Cartouche, le dur gouvernement qui vient, ne doivent pas nous faire perdre de vue les résultats immenses qui restent de ces neuf années.