Histoire de France 1715-1723 (Volume 17/19)
Chapter 23
Au bout de six ans d'abandon, Versailles était déjà d'un délabrement singulier. Ce bâtiment, comme tous ceux de Louis XIV, était né vieux. L'artificiel, l'effort, donnent peu la durée. Les faux toits italiens, à peu près plats, protègent assez mal un palais, et le voleur d'Antin avait enlevé tous les plombs. L'appartement royal surtout était dans un état effrayant et funèbre. Les tentures, à la mort du Roi, furent indignement enlevées, en vertu d'un prétendu droit des temps barbares, par le grand maître de la garde-robe et autres officiers. Tous avaient pillé l'orphelin.
Le 15 juin, il fut brusquement amené de Paris à Versailles. Le Régent et Dubois, venus en même temps, déclaraient s'y fixer. Rien n'était préparé. Si Villeroi eût été prévenu, il aurait communiqué à l'enfant sa mauvaise humeur. Tout se passa au mieux. Le Régent lui-même le prit, lui montra tout, le parc, ce peuple de statues, les bosquets, beaux de la saison. Il faisait chaud, il se fatigua fort, voulut changer; mais point de linge. Quelqu'un prêta une chemise.
On ne rendit point aux seigneurs les innombrables logements que donnait le feu roi. Ceux qui voient aujourd'hui cet énorme palais réduit aux quatre murs et tout en galeries, sont loin de deviner que c'était une ville, une ruche, une fourmilière. L'ancien Versailles était divisé et subdivisé en une infinité d'appartements, dont beaucoup fort petits. Tel je l'ai vu en 1830, avant la grande métamorphose. Tel l'ont vu nos prédécesseurs, mademoiselle Delaunay, madame Roland et tant d'autres. Celle-ci, fort jeune alors, et menée par ses parents en visite chez une femme de chambre, fut fort choquée de tous ces nids à rats, de l'odeur et du pêle-mêle. Saint-Simon, en plusieurs endroits, décrit les arrière-cabinets qu'on ménageait aux épaisseurs obscures; on y allumait à midi. Chaque occupant de ces logis étroits, pour en tirer parti, y faisait des subdivisions, cloisons, soupentes, alcôves, petits réduits pour domestiques ou garde-robes, toilette, etc.
Aération, propreté, surveillance, trois choses également impossibles. Malgré les rondes de nuit, ces labyrinthes infinis de corridors, passages, escaliers dérobés, les petites cours intérieures (uniques latrines du palais), les combles enfin et les toits plats à balustrades, favorisaient mille aventures, maintes méprises volontaires. L'un des hommes qui ont su le mieux cette tradition, M. de Valéry, contait cela à merveille.
Dans le désert de cette énorme ruche abandonnée, le Roi était seul au premier avec Villeroi. Sous le Roi, à peu près, le Régent s'établit à ce coin du rez-de-chaussée qui domine et le petit parterre central et d'un peu loin l'Orangerie.
Un changement imprévu, surprenant, s'était opéré dans sa vie. Fatigué et blasé, il avait supprimé la comédie laborieuse d'avoir une maîtresse inutile, l'avait mise en vacances. Il ne soupait plus guère, n'allait guère à Paris. Bougeant peu de Versailles, il avait tout le temps de cultiver le Roi. L'enfant, tout sec qu'il fût, n'étant pas sans esprit, sentait la supériorité, la bonté de cet homme charmant. Le Régent le traitait avec un tact parfait, les égards délicats d'une paternité mêlée de respect pour le rang. Villeroi inégal, toujours ou trop haut, ou trop bas, n'eut rien de ces nuances. Il était assommant, acteur, déclamateur, exactement du caractère qui convenait le moins à celui de Louis XV. Le succès du Régent était sûr, s'il y mettait un peu de suite.
La ressource des Villeroi (ils étaient là tous en famille), une ressource peu honorable, c'était d'émanciper l'enfant plus que l'âge ne comportait, de tenir pour venue la majorité imminente. Villeroi lui disait: «Mon maître.» Et l'affaire de la biche montrait bien que ce jeune maître n'était pas loin de se donner carrière par des caprices violents. Physiquement, il avait repris depuis sa maladie. Un beau luxe de cheveux blonds, certaine fleur de teint (qui le rendait joli, malgré l'oeil terne et froid, la lippe maternelle), disaient suffisamment la santé et la vie, peut-être le prochain essor.
L'infante était encore toute petite, bien loin d'intéresser. Cependant elle était étonnamment précoce, plus qu'Espagnole, plus qu'Italienne. À cinq ans, c'était au complet la Farnèse, sa mère, avec des coquetteries, des ambitions enfantines vraiment étranges. Aux jeunes princesses qu'on amenait, et qui avaient dix ou douze ans, elle disait: «Jouez, mes petites.» Et, si grandes, elle voulait les tenir à la lisière, de peur qu'elles ne tombassent. On la mit à Versailles, dans l'appartement de la reine, avec sa gouvernante, madame de Ventadour, la grande amie de Villeroi. On eût voulu que les enfants s'habituassent un peu, se connussent. Et elle ne demandait pas mieux. Si jeune, et encore plus en grandissant, elle regardait bien si le Roi s'apercevait d'elle, et elle eût volontiers joué de la mantille. Il ne la voyait même pas, passait indifférent, et méprisant peut-être comme pour un bébé en bourrelet.
On sait, du reste, que longtemps on put croire que le Roi aurait peu de goût pour les femmes. Nulle ne le séduisit avant le mariage, et, dans ce mariage (mal choisi, absurde, ennuyeux), pendant dix ans on travailla sans pouvoir arriver à lui faire prendre une maîtresse. On pensait que plutôt il aurait quelque favori. La tradition de la cour était très-fixe là-dessus. Escamoter la royauté en donnant au Roi un petit ami qui, grandissant, mènerait tout (à la Luynes, à la Buckingham), ou à la façon italienne des favoris d'Henri III, de Monsieur, c'était le plan. Mazarin l'essaya, on l'a vu, pour Louis XIV, précisément à l'âge qu'eût Louis XV en 1722.
Villeroi, le grand-père, le maréchal et gouverneur, passait pour galant homme, autant que pouvait l'être un fat écervelé. Son fils, duc de Villeroi, capitaine des gardes, était aimé et estimé, le chevalier fidèle de la charmante madame de Caylus. On s'étonne que ces deux hommes aient laissé venir à Versailles les petits-fils avec leurs femmes et leurs beaux-frères, scandaleuse racaille de jeunes polissons, qui avaient révolté la Régence même, et qu'on eût dû tenir au plus loin de l'enfant.
L'école des moeurs italiennes, en grande décadence, comptait alors pour singularité. Vers la fin de Louis XIV, au lieu d'avoir pour chef Monsieur, prince du sang, elle n'avait plus que Courcillon, le fils du marquis de Dangeau. Cette poupée fardée, plâtrée, entourée d'une cour, s'étalait au théâtre, trônait à côté des actrices. Mais elle reçut de la Régence un immortel soufflet par la main de Voltaire (_Courcillonade_). Le chef meurt (1719). Écrasée par le ridicule, l'école traîne honteusement sous Rambures (1722), enfin sous Des Chauffours, que Fleury fait brûler en Grève (1726).
Les petits-fils de Villeroi, qui étaient de la bande, avaient été, pour réforme ou correction, mariés presque enfants. Mais rien n'y fit. Un peu avant le départ pour Versailles, trois d'entre eux, avec certains parents du premier président, avaient fait «une orgie si horrible, dit Madame, qu'on ne peut l'écrire.» Le pis, c'est qu'en cette partie d'hommes, le chef était une femme, la femme de l'aîné Villeroi (née Luxembourg, duchesse de Retz). À dix-huit ans, laissant la large voie de Messaline, écolier effréné, elle court les sentiers de Pétrone. Alincourt (Villeroi) et le petit Boufflers, leur beau-frère, un enfant, étaient de ce souper, trop grec, qui fit bruit dans Paris. Le Régent fut forcé de le savoir. Le grand-père, Villeroi, déroba les coupables en demandant pour eux un exil qui ne dura guère.
Comment ce grand-père imbécile les fait-il venir à Versailles? Comment Dubois et le Régent, qui les connaissent bien, ne lui font-ils pas remontrance, surtout sur cette jeune duchesse, page effronté, qui pouvait être un si dangereux camarade?
Faudrait-il croire que le vieux courtisan, fait à l'ancien Versailles, pensa qu'à tout prix il fallait s'assurer du roi contre le Régent? Faudrait-il croire que Dubois, non moins indélicat, fut ravi, à ce prix, de pouvoir pincer Villeroi, de le perdre dans l'opinion de Paris? Jusque-là il n'en tirait rien avec toutes ses avances. Il avait beau lui faire toutes les soumissions, lui offrir tout, se mettre à genoux devant lui. N'aboutissant à rien, il voulait, non pas le détruire (ce qui aurait servi M. le Duc), mais l'humilier, l'aplatir, le dégonfler, et bref, en faire un mannequin, pour en jouer comme on voudrait.
La jeune folle perdit son temps; la camarade étrange, d'impudente familiarité, blessa l'enfant hautain, timide, l'effraya presque. On ne pouvait aller ainsi brusquement et directement. Par un circuit, on visa les entours, un camarade que le roi avait déjà, un petit abbé de douze ans, docile oiseau, passif, qui privé aurait privé l'autre:
Ces misérables étaient des étourdis. Si près de la majorité, ils ne tenaient plus compte du Régent, et ne songeaient pas à Dubois, qui était là et les suivait de l'oeil. Ils étaient dans le parc comme chez eux, faisaient leurs bacchanales à l'aise, sous les ombrages des maigres bosquets de Versailles. Certaine nuit (2 août), par un beau clair de lune, avec leur chef Rambures, l'aîné et le cadet des Villeroi, et leurs beaux-frères furent vus, surpris. Probablement des témoins étaient apostés. Tout Versailles le sut la nuit même, au matin, tout Paris. Les chroniqueurs exacts (_Buvat_, _Marais_, _Barbier_), fort concordants ici, donnent les mêmes détails, les mêmes noms. Saint-Simon, ennemi du grand-père, mais très-ami du père (duc de Villeroi), aime mieux n'en rien dire: son récit reste obscur, bizarre, donnant des faits inexplicables dont il a supprimé la cause, si publique pourtant et si parfaitement connue.
Le coup accablait Villeroi. La passion du peuple pour le roi allait tourner contre lui et les siens. Quelle négligence dans l'aïeul! quelle audace dans les enfants! Manquer au roi à ce point-là, chez lui, sous ses fenêtres! L'exposer, à cet âge, à voir et savoir tout cela! Ajoutez le moment: la veille de sa première communion! Pour comble, une des Villeroi, et la seule qui fut vertueuse, dénonçait hautement l'infamie des tentatives plus directes. Corrompre cet enfant si frêle, c'était un attentat sur sa vie elle-même, et proprement un régicide.
Villeroi, effrayé, fit la plus pénible démarche: il alla chez Dubois. La chose lui coûtait tellement, qu'il n'y alla que le 3. Le 2, toute la journée, Rambures, l'effronté chef de bande, s'était montré partout en habit de gala. Il pensait comme Guise: «On n'osera,» croyant, le misérable, que plus la chose était honteuse, moins on pourrait faire un éclat qui la révélerait au roi même. Il spéculait sur la pudeur du Régent, de Dubois, et leurs ménagements pour l'enfant. Mais pourtant c'était trop. Il fallut bien faire quelque chose. On fit le moins qu'on put. On les envoya se laver à leurs châteaux. Rambures eut les honneurs de la Bastille.
L'ordre était inconnu encore, quand, le matin du 3, Villeroi, se faisant remorquer d'un ami, le cardinal Bissy, fait enfin visite à Dubois. Celui-ci l'étreint de tendresse, l'accable de respects, et, pour le recevoir, il renvoie les ambassadeurs qui attendaient. Avec tout cela, comment taire ce qui s'est fait contre les petits-fils? Là, Villeroi s'emporte. Dubois, qui, après tant d'avances, s'est empressé de le déshonorer, lui semble le plus faux des hommes. Il lui déclare la guerre. Il le raille, il l'insulte, il le traite en laquais. Dubois veut se sauver. Villeroi se met en travers, lui fait avaler tout, jure de faire du pis qu'il pourra, ajoutant ce conseil: «Vous pouvez tout ... Eh bien, arrêtez-moi? Vous n'avez que cela à faire.»
Ce radotage colérique, cet imprudent défi d'un homme qui ne se connaît plus, l'acheva dans le public. On sentit que l'enfant était fort mal placé dans les mains d'un vieillard qui tombait en enfance. Quels que fussent le temps et les moeurs, Paris avait trop de sens pour ne pas sentir le danger de laisser le roi avec une telle famille. La thèse s'était retournée. Le Régent, cet empoisonneur, gardait le petit roi, le défendait et le sauvait, Villeroi, le sauveur, exposait, par sa négligence, ses moeurs, sa vie elle-même.
On ne pouvait pourtant procéder régulièrement. On supposait que l'enfant y tenait. Il fallait brusquement l'en détacher et l'enlever. On chercha un prétexte. Il n'y en avait que trop, et d'excellents. Le vieux sot continuait son outrageante comédie de défendre la vie du roi, d'enfermer son pain et son beurre, de veiller ses tartines, ses mouchoirs, etc. Si le Régent voulait lui parler bas, il fourrait sa tête entre-deux. Le dimanche 12 août, le Régent prie le roi de passer avec lui dans un cabinet. Villeroi s'y oppose. Mais le Régent, ordinairement si patient, s'indigne, l'admoneste et sort. L'insolent en triomphe; puis, prend peur tout à coup, et dit qu'il ira le lendemain s'expliquer chez le prince. C'est ce qu'on attendait. En y entrant, il est désarmé et saisi, emballé dans une litière qui descend lestement l'escalier de l'Orangerie, de là dans un carrosse, qui le mène furieux à Villeroi, où, par égard pour l'âge, on lui permet de reposer (13 août).
Villeroi croyait que l'affaire aurait grand effet dans Paris. Elle en eut, mais de rire et de plaisanterie. «C'est encore sa nuit de Crémone, disait-on, il est toujours pris.» On s'étonnait seulement de la vaillance de Dubois. Dubois et le Régent étaient faits aux affronts. Et très-probablement ils auraient encore avalé celui-ci, si l'aile Nord de Versailles, le sombre côté des Condés, n'eût été occupée, n'eût pesé fortement sur l'aile du Midi. Quoiqu'il n'y eût ni cour ni, courtisans; que Dubois, le Régent eussent compté sans doute être seuls avec le petit monde du roi, M. le Duc, surintendant de l'éducation royale, se souvint de ce titre, qu'il semblait avoir oublié, vint prendre position sur le champ de combat. Quand je dis _lui_, je dis son âme, sa violence, qui le faisaient marcher, sa madame de Prie. Poussé d'elle, il poussa. Il obligea Dubois et le Régent de se tenir vraiment pour insultés, les empêcha de se calmer, leur dit: «Si on le souffre, il ne reste plus qu'à s'en aller, et mettre la clef sous la porte.» Donc ils débarrassèrent M. le Duc de l'homme qui eût pu le gêner à la majorité.
Restait le précepteur Fleury, auquel on n'avait pas songé. Il ne laissa pas que d'embarrasser. Il avait promis à Villeroi que, s'il partait, il partirait. Il crut décent de tenir sa promesse, du moins de faire semblant. Il disparut. Le roi se trouva seul, pleura, ne mangea pas. Dubois et le Régent sont aux abois. Où est Fleury? comment trouver Fleury? Il était à deux pas. Sur l'ordre du roi, il revient, ayant suffisamment établi à quel point il est nécessaire.
CHAPITRE XXIV
FIN DE DUBOIS ET DU RÉGENT[9]
[Note 9: À partir du Visa, pendant plus de deux ans, l'histoire est un désert.--_Madame_ vit encore et écrit, mais rien de suivi, parfois des ouï-dire peu exacts (par exemple, _les deux lits roulants_ du roi d'Espagne, qui n'en eut jamais qu'un).--_Barbier_ est peu sérieux. Il croit que le Régent fait poignarder les nouvellistes. Dans sa curieuse histoire de la religieuse vendue au prince, il établit d'abord qu'il est certain du fait, le tenant d'amis sûrs qui ont su et vu. Puis il s'effraye de son audace, et (sans doute craignant que son manuscrit ne tombe sous l'oeil de la police), il se dément; mais il ne biffe pas l'anecdote.--_Buvat_ me soutient mieux. Dans sa sécheresse calculée (qu'il signale et regrette lui-même), il me donne la plupart des grands faits significatifs, par exemple, l'abandon que fit Dubois des essais de réforme de Noailles et de Law, sa lâcheté pour les privilégiés, la défense qu'il fait (juin 1721) de continuer les essais de la taille _réelle_, etc. Il me fournit tout le détail inconnu de la première communion du Roi, le mépris public que Fleury montre pour Dubois en vendant son présent; fait capital; un homme si prudent n'aurait pas hasardé une telle chose, s'il n'eût été déjà arrangé avec le successeur de Dubois et du Régent, avec M. le Duc.--_Duclos_ n'apprend rien, ne sait rien. Il copie Saint-Simon.--Mais _Saint-Simon_ lui-même, comme je l'ai dit, est soigneusement tenu en quarantaine, isolé; on ne lui dit rien. Il étonne de son ignorance. Il ne sait pas des faits que savait tout Paris.--_Lemontey_ est pour cette fin d'une brièveté désolante. Cependant, ayant sous les yeux les pièces diplomatiques, il m'éclaire dans un point essentiel qu'ignore tout à fait Saint-Simon: c'est que l'Angleterre exigea _que Dubois fût premier ministre_, autrement dit que la Régence continuât, et qu'on ne tombât pas encore dans les mains folles et furieuses qui auraient compromis la paix du monde, établie si difficilement. Cela illumine toute la finale que _Buvat_, _Barbier_ et _Marais_ m'aident à filer tellement quellement. Lemontey aurait dû imprimer les curieux papiers qui témoignent du désespoir de Dubois, tout-puissant, mais abandonné. On fuyait vers Fleury et M. le Duc; on craignait Madame de Prie.]
1722-1723
Deux choses ressortaient de la situation. D'une part, que dans un gouvernement tellement idolâtrique et fétichiste, tout était dans la main de celui qui tenait l'idole, savait la faire parler. Mais, d'autre part, qui était celui-là? Un vieux prêtre, plus que prudent, qui, dans sa longue vie, n'avait fait autre chose que céder, obéir, se faire humble et petit. Combien facilement intimiderait-on un tel homme? La misérable mécanique, le très-faible ressort d'un enfant mû par cette main débile et tremblotante, n'allaient-ils pas être forcés par la brutalité de celui qu'on voyait venir?
Le souple Fleury céderait. Dubois, le Régent, qu'étaient-ils? Usés d'âge ou de maladies, Dubois d'anciennes, le Régent de nouvelles. Ce n'est pas certes à la légère que celui-ci réforma sa maîtresse. À ses derniers soupers, de huit convives, sept sont malades. Corps ruinés, caisse vide, oubli, insouciance, c'est ce gouvernement. Surtout inconséquence. Il est prodigue, il est sordide. À la mort de Madame, Dubois fait auner le drap noir dans toutes les boutiques, le taxe, achète à bon marché. Mais qu'on craigne la peste, il dort; un cas ayant éclaté à Paris, l'ex-gouverneur de Marseille ne peut arriver jusqu'à lui; il le fait attendre deux mois. Encore plus le Régent lâche tout. Tout près de son Palais-Royal, rue Richelieu, en plein midi, un bretteur oblige un novice de dégainer, le tue tranquillement, et le soir, tout sanglant, avant de se laver, il exige du Régent sa grâce.
C'est le soliveau-roi dont parle la Fontaine. Mais qu'a-t-on à attendre de ce qui doit le remplacer, de ce qui vient avec M. le Duc? Un élément arrive impitoyable, rien d'humain, quelque chose d'emporté sans mesure, la furie, la roideur, l'impudeur d'une force qui va droit devant soi, ne peut rougir de rien. Cette terrible locomotive va croître encore de violence. Une révolution singulière se fait dans son tempérament. Madame de Prie eut cela de bizarre, qu'en trois ou quatre ans elle fut trois personnes différentes. Svelte, fine, avant le Système, quand elle en eut humé les fruits, elle grossit, s'enfla de chair, de sang. Puis, son règne passant, elle sécha tout à coup. Au moment où nous sommes, à la majorité, elle gonflait. Un flot de sang, de feu et de fureur, lui coulait dans les veines. Elle avait l'énorme beauté et les emportements de la duchesse de Berry. Différente pourtant en ceci de la pauvre folle, qu'elle n'était point folle du tout, mais très-lucide pour le mal, et très-cruellement avisée.
Tout est solidaire en ce monde. L'Europe le sentait et songeait fort. Que serait-ce si la France, tombée aux mains sauvages de gens si neufs, si violents, allait flotter, comme un vaisseau perdu, en feu, pour heurter tout, pour tout brûler peut-être? La seule secousse du changement pouvait être mortelle à la paix, cette paix tant cherchée par Dubois et par tous, cette paix faible encore, d'un tempérament délicat et point du tout consolidée. Après Law, après Blount, les affaires, pour reprendre, avaient grand besoin de repos, point d'une telle révolution, d'un gouvernement d'aventures. L'Angleterre intervint. Elle donna au Régent le vouloir, la résolution. On lui fit constituer un _premier ministre_ qui concentrât tous les pouvoirs (23 août 1722), comme les avait eus Richelieu (le Régent gardant seulement les nominations et la présidence du Conseil). Dubois eut ses patentes, avec l'assentiment de toute l'Europe, ayant d'un côté l'Angleterre et les puissances protestantes, de l'autre l'Espagne et l'Empereur.
Cela rejetait loin M. le Duc et madame de Prie. Elle devait attendre deux ans pour l'héritage de Dubois. Chose dure. Il fallait qu'il mourût pour qu'à son tour elle palpât tant de biens désirés, entre autres le million annuel d'Angleterre. Dubois la consola, il entra dans sa peine, acheta un répit en lui faisant une fort belle pension. Mais cela ne la calmait pas. À peine elle touchait qu'elle criait pour toucher encore. En deux ans, elle en toucha sept.
Cet accord de l'Europe mettait Dubois bien haut. Il se vautra à l'aise dans le fauteuil de Richelieu. Il fit chercher par le P. Daniel tous les titres qu'il avait eus. Pour qu'il n'y manquât rien, il se mit, lui aussi, à l'Académie française. Comme un singe qui s'habille en homme, il se prenait au sérieux, se drapait dans son rôle. Il était fier surtout de son affaire d'Espagne. Coup sublime d'habileté! Ce vrai Scapin avait mis dans le sac ses amis les Anglais, ses ennemis les Espagnols. Que l'Angleterre aimât Dubois au point d'accepter sans mot dire ce pacte de famille qui reliait tous les Bourbons, n'était-ce pas miracle. Richelieu était effacé.
Dans le public on disait tout au moins: «Comme ancien domestique des Orléans, il n'est pas maladroit. Voilà la fille du Régent reine d'Espagne. Et, d'autre part, l'infante de quatre ou cinq ans qui nous vient, n'ayant pas d'enfant de si tôt, le Régent garde pour longtemps la chance du trône de France.»
Vanité et sottise. Le Régent, qui finit, son fils, un jeune sot, ne sauraient profiter de rien.
Vanité et sottise. L'Escurial et le Palais-Royal mariés! quoi de plus fou! Un moyen sûr que l'Espagne et la France se haïssent solidement, c'était de les montrer de si près l'une à l'autre.
L'infante avait été reçue ici avec une pompe, des solennités incroyables. Partout des arcs de triomphe. Une dépense excessive, insensée, dans notre épuisement. On y mit des millions. On écrasa Paris. Elle fut établie, comme reine, au Vieux-Louvre; puis, comme on a vu, à Versailles. Nos belles dames, qui, dans ses bosquets, avaient naguère favorisé le Turc, saisies de ferveur espagnole, entourent l'infante et la suivent aux églises, s'enrôlent avec elle dans la confrérie du Rosaire, reçoivent de la main d'un moine l'insigne de la Rose mystique, l'emblème de la virginité.
Notre Française n'eut pas cet aimable accueil à Madrid. Elle était haïe avant de venir. Elle trouva la reine entourée de tous les ennemis de son père. La jolie petite fille de treize ans, la fleur pas même épanouie, allait terriblement faner, enlaidir par contraste une reine avariée, qui pourtant ne régnait que comme femme et par le plaisir. Le seul portrait de cette enfant avait fait ravage à Madrid. Le jeune mari, tout pareil à son père de tempérament, tournait de ce côté l'emportement sauvage qu'il n'avait jusqu'alors déployé qu'à la chasse. Il séchait devant ce portrait. Il fallut le cacher.