Histoire de France 1715-1723 (Volume 17/19)

Chapter 22

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La duchesse de Bourgogne eut, comme on sait, toujours de petites galanteries. Maulévrier, Nogent, l'abbé de Polignac, plus ou moins avancés, à des titres divers, tinrent la place à peu près jusqu'en 1706. Comme elle était très-bonne, avec toute sa légèreté, elle eut un vif retour pour son mari quand elle le vit humilié par sa triste campagne de 1708. Elle prit son parti, le soutint, j'allais dire le protégea. Jusqu'à la mort du grand Dauphin son père, sa position fut déplorable. Une cabale active travaillait contre lui. Les malins, les _méchants_ (le mot n'est pas créé alors, mais bien la chose), auraient été heureux de le rendre encore ridicule du côté de sa femme. Chose qui semblait peu difficile. Elle ne se faisait guère respecter, on l'a vu par Maulévrier, et elle était trop douce pour se venger jamais. Elle pleurait, riait, c'était tout.

C'était un temps de grande méchanceté. L'abominable école des fats cruels (Vardes, Lauzun, La Feuillade) durait, et chaque jour inventait quelque tour. Ils avaient d'infernales machines, surtout contre les femmes qui voulaient se garder. Dans les bals, par exemple, sous un masque ordinaire, on en portait un autre, de cire très-habilement peint, à la parfaite ressemblance de la dame qu'on voulait perdre. Ce second masque, montré perfidement au demi-jour par échappée, lui faisait imputer tout ce qu'on hasardait d'infâme. Trahison et surprise, violence même, tout leur semblait de bonne guerre.

Madame de Bourgogne, en mai 1700, après l'horrible hiver, lorsqu'elle devint enceinte de Louis XV, vivait presque toujours chez madame de Maintenon et n'avait là d'amusement «qu'une poupée,» comme elle le disait elle-même, un enfant de treize ans. Les deux vieilles personnes, si ennuyées, au lieu de petits chats ou de jeunes chiens, avaient volontiers quelque enfant joueur. Madame de Bourgogne avait été l'enfant; puis la Jeannette Pingré dont j'ai parlé. Alors, c'était le tour du petit Vignerod (Richelieu), neveu de la grande dévote Anne Poussart (madame de Richelieu), qui avait jadis protégé madame de Maintenon. Elle s'en souvenait, et l'appelait: «Mon fils.» Ayant un père remarié, une belle-mère assez dure qui l'habillait fort mal, il semblait orphelin. Cela alla au coeur de la bonne duchesse, qui lui fit fête et en fit son joujou. Il faisait le timide, moyen de se faire enhardir. Né faible, tout nerveux, mais d'autant plus précoce, il osait, et l'on en riait.

Ce qui est singulier dans un enfant et ce qui montre un naturel pervers, c'est qu'à peine ayant quatorze ans, dès qu'il fut _présenté_ et alla à Marly, il exploita la petite faiblesse que l'on avait pour lui, ne cherchant que le bruit, la gloriole, tout ce qui pouvait nuire à la charmante femme. Il s'arrangea pour être pris en tête-à-tête. Il attrapa une miniature, la cacha si bien qu'on la vit. Son père, fort sottement, aida à cette indignité. Il alla furieux demander pardon au roi, le prier d'enfermer ce polisson à la Bastille, jura qu'il allait le marier. Admirable moyen d'ébruiter et d'exagérer le peu qu'il y avait peut-être. Le drôle, dès ce jour à la mode, imita les méchants, La Feuillade surtout. Avec quelques petits duels, il se fit un héros. Ce qui le porta haut fut surtout son indifférence, sa malice égoïste à se jouer des folles qui couraient après lui. Pitoyable caprice. Plus il fut froid, cruel, plus il fut à la mode. Il faisait des bassesses. Mais rien ne l'avilit. Il vendait ses faveurs à trois cents francs par rendez-vous.

Nul n'influa plus et plus mal sur le règne de Louis XV, sur le roi indirectement, dont la sécheresse semble un reflet de ce désolant caractère. Sans exagérer sa faveur auprès de la princesse, il semblerait qu'enceinte elle ait pris du petit favori comme un regard, un mauvais sort, qui agit sur son triste enfant.

Louis XV n'avait que onze ans quand sa nature eut occasion de se montrer. Le 31 juillet 1721, il tomba très-malade. Paris, la France, témoignèrent combien l'espérance commune s'était attachée à cette tête frêle, combien on craignait de la perdre, en proportion du dégoût, de la haine que l'on avait alors pour la Régence. Les ennemis du Régent qui entouraient l'enfant ne manquèrent pas de croire, de dire les choses les plus atroces. La duchesse de La Ferté criait: «Il est empoisonné.» Ces bruits, répandus dans le peuple, pouvaient faire un effet terrible, du moins un grand désordre, dont les brigands, alors fort nombreux, auraient profité. Le gouvernement se sentait si faible, que le Régent enleva l'argent des caisses publiques, redoutant le pillage, s'il arrivait un malheur. Les médecins étaient consternés, n'osaient rien faire. Un seul, le jeune Helvétius, osa le traiter sans façon, comme s'il n'eût été qu'un homme mortel. Il lui donna l'émétique, dont l'explosion le sauva.

Immense fut la joie populaire, touchante et ridicule. Ces pauvres gens se crurent sauvés aussi. Il y eut pendant plusieurs jours des réjouissances spontanées, des danses au Carrousel, des députations empressées de tous les corps de métiers, des charbonniers, des dames de la Halle; tendresses pour le Roi, injures pour le Régent et son papier-monnaie.

À la Saint-Louis, une foule énorme se porta aux Tuileries pour voir le Roi. Vif élan de nature, d'espoir, mais surtout de bonté. Tout cela mal reçu. Il en fut excédé. À grand'peine il se laissait traîner au balcon. Dès qu'on l'entrevoyait, des cris frénétiques éclataient. Il se cachait, se tenait de côté. Le vieux Villeroi lui criait: «Voyez, mon maître, voyez ce peuple ... Tout cela est à vous, vous appartient!» Il n'en tira rien d'agréable, nulle bonne grâce, nul signe du coeur. Les courtisans eux-mêmes furent étonnés. D'Antin écrit: «Il ne sentira rien.»

Il portait l'empreinte évidente de deux époques déplorables, l'année 1709, où il fut conçu, au milieu des désolations de la France, et le temps de sa puberté, marqué de trois fléaux, la ruine, la peste interminable, et le pire des fléaux, l'aigreur qu'ils produisent à la longue.

De 1722 surtout à 1726, c'est un temps de moeurs violentes. Cela commence sous Dubois, et sous M. le Duc continue ou augmente. Dubois ne fait attention qu'à la police politique. Il divise la France à huit Argus, bien posés, grands seigneurs, qui dénoncent les Jansénistes, les mal-contents uniquement. Aux voleurs, liberté parfaite. Les grandes routes du Roi n'ont de roi qu'eux. En nombre même, en diligence, on court d'extrêmes dangers.

Dans la société qui semble près de se décomposer, une autre se forme, celle du vol, une armée bien conduite, tout à l'heure une monarchie. Les bandes principales se rattachent à Cartouche. Son vrai nom était Bourguignon. Il était né à Bar-le-Duc. Il entreprenait fort en grand. Quand la fille du Régent alla en Espagne, Cartouche ne manqua pas de la faire accompagner. Trente des siens entrèrent avec elle à Madrid.

Ces bandes, en faisant leurs affaires, faisaient obligeamment celles des autres. Pour un salaire honnête et modéré, ils vous tuaient votre ennemi. Certain marquis, de Lyon, embarrassé d'une promesse de mariage qu'il avait faite à une demoiselle de qualité, et qu'elle voulait faire valoir, s'arrangea avec les Cartouche. À tel jour elle devait passer dans une voiture publique. Dès qu'ils se présentèrent, elle devina, et rassurant les autres voyageurs, elle dit: «Cela ne regarde que moi.» Elle descendit et les suivit.

Paris, avec sa grande police, était pour les brigands un lieu de parfaite sécurité, un refuge, un asile. La ville, énormément grossie, avait huit cent mille âmes (dont cent cinquante mille âmes de laquais). La police, myope et fantasque, un jour était féroce pour la foule, et l'autre jour sensible, indulgente (aux voleurs). On allait jusqu'à dire que ceux-ci, au lieu de disputer, s'étaient arrangés à forfait, prenaient abonnement de certains magistrats.

On ne parlait que de Cartouche. Il devenait une légende, un être mystérieux. Tels disaient qu'il n'existait pas. Ses actes le révélaient assez. Il allait jusqu'à exercer entre les siens haute et basse justice, faire des exécutions solennelles et presque publiques.

Cela piqua. On prit un des siens, un Du Châtelet, bon gentilhomme de la maison du Roi, qui dit où il était. On se garda d'avertir la police. Ce fut le ministre de la guerre, Leblanc, qui arrangea la chose en grand secret. Il choisit de sa main quarante braves soldats du régiment aux Gardes. Cartouche ne s'attendait pas à une attaque militaire. Il était dans son lit, à la Courtille, quand il reçut cette visite. Il raccommodait ses culottes.

Il est arrêté le 15 octobre (1721). Et le 20 déjà, Arlequin joue _Cartouche_, une farce de Riccoboni, au petit théâtre Italien. Le 21, aux Français, autre _Cartouche_ du comédien Legrand. Le vrai Cartouche fut curieux; se moquant de ses fers, un jour il brise tout; sans un hasard, il eût été se voir jouer.

Le dégoûtant fut la légèreté des magistrats qui faisaient son procès. Dînant au Palais même, ils reçoivent l'auteur et l'acteur, et la serviette sur le bras, les mènent voir le héros du jour, le font jaser, lui font dire son argot, de quoi faire rire après sa mort.

Cartouche, bien traité, bien nourri, et même recevant sa maîtresse, eut la galanterie de ne nommer personne.

La torture (ménagée peut-être) ne le fit pas parler. Mais, quand il fut en Grève, et qu'il ne vit qu'une roue au lieu de cinq, il crut qu'on sauvait ses complices et se fâcha. Il déclara qu'il allait tout dire; il parla vingt-quatre heures de suite. Ces aveux et tous ceux des gens qu'on roua après lui, taillèrent de la besogne aux juges pour plus d'un an. On arrêtait de tous côtés, souvent fort au hasard. En juillet 1722, il y avait encore cinq cents complices de Cartouche au Châtelet, des gens de toutes classes, plusieurs superbement vêtus.

Mais combien de crimes secrets, privilégiés, que l'on n'osait poursuivre! Plusieurs éclataient par hasard.

Les puissants, ou les hommes abrités par un corps puissant, se passaient d'odieuses fantaisies, qui les menaient souvent au meurtre.

Un conseiller du Parlement attire, garde, enferme chez lui une infortunée demoiselle, l'accable de traitements barbares, honteux. Elle échappe, fort heureusement; car la satiété, la crainte, lui auraient fait pousser les choses à mort. Il tua son cocher, qui sans doute était son complice; puis, se sentant perdu, il se fit justice à lui-même.

L'exemple part de haut. Le jeune frère du duc de Bourgogne, Charolais, préludait à l'amour par les coups, n'aimait les femmes que sanglantes. Il était demi-fou.

M. le Duc lui-même, le futur maître du royaume, donnait (comme avaient fait ses pères) maints signes d'un esprit dérangé (_Barbier_), d'une mauvaise bête sauvage.

Les amusements de ces princes frisaient de près l'assassinat. On a vu la façon dont leur père, ce nain singulier, _s'amusa_ du pauvre Santeuil. Les occasions ne leur en manquaient pas.

Il tomba dans leurs mains, chez madame de Prie, que tout le monde alors recherchait, comme le soleil levant, une dame étourdie, imprudente, madame de Saint-S. (_Barbier_, _Marais_). Elle était jolie, encore jeune, d'une bonne famille de robe. Veuve d'un homme d'affaires, elle avait des enfants, et sans doute, dans ce moment, sous la Terreur du Visa, elle avait grand besoin d'une haute protection pour couvrir le résidu de leur fortune. Elle ne songea point que la vipère, pour amuser les princes, pouvait se divertir à ses dépens cruellement.

Cette bonne madame de Prie l'invite en effet à souper. Nulle défiance. Elle s'y rend. On l'amadoue, on la caresse, on la fait boire. On s'en fait un jouet. Cela arriva par deux fois. La première, on la dépouilla, et Charolais la roula dans une serviette. Une telle honte devait tout finir. Mais la pauvre mère, n'ayant sans doute rien obtenu encore, croyant qu'une femme, après tout, aurait quelque pitié de sa triste aventure et voudrait réparer, osa y retourner, sur une invitation nouvelle de madame de Prie. Cette fois, M. le Duc eut la cruelle idée de la flamber comme un poulet. Brûlée (et dehors, et dedans!), la pauvre femme fut près d'en mourir, et n'en revint qu'après plusieurs années.

CHAPITRE XXII

DUBOIS ABANDONNE TOUTE RÉFORME--APPROCHE DE LA MAJORITÉ

1722

M. le Duc paraît à l'horizon. Deux ans entiers il approche, il avance, comme une comète sinistre. On va regretter le Régent, que dis-je? regretter Dubois même. Le baroque et barbare gouvernement du borgne, la sauvage administration qui veut _marquer_ les pauvres, qui codifie les dragonnades, par la comparaison canonise le fripon Dubois.

À la mort de Dubois, Paris ne se réjouit point. Qui le croirait? les gens du Parlement, qu'il écrasa, le barreau, l'avocat Barbier, commencent à trouver que ce drôle eut du bon. Il avait de l'esprit. Il n'a pas fait de grands établissements aux siens. «S'il eût vécu, il eût voulu punir les coquins _de tout état_.»

De tout état. Aux seigneurs tout honneur. Au premier rang les princes, et le premier, M. le Duc.

Si Dubois eût eu la vue nette, si, averti par l'âge, par ses vilaines maladies, par les apoplexies avortées du Régent, il se fût avisé d'avoir une pensée pour ce pauvre royaume qui (après tout) lui échappait; s'il eût, en s'en allant, fermé la porte au Duc,--il aurait fait un coup de maître, eût terriblement remonté; il eût embarrassé l'histoire. La France, faible et bonne, lui eût gardé un souvenir.

Il ne fallait pas être lâche, ne pas laisser brûler les papiers du Système et les documents du Visa, ne pas permettre cette cage de fer qui, dans la cour de la Banque, dévora, effaça le passé, rendit toute enquête impossible, brûla la justice et l'histoire.

Il ne fallait pas être lâche, mais éclaircir, imprimer, publier. Ce qu'on savait déjà devait faire désirer de savoir davantage. Sur un de ces registres qu'on brûla si soigneusement, on avait lu qu'un seul commis avait directement délivré en or à M. le Duc dix-sept cent mille louis. Mais, indirectement et par ses prête-noms, les agents de l'agiotage, qui, jour par jour, instruits des Arrêts du Conseil, travaillaient à coup sûr, combien purent-ils réaliser, lui, madame de Prie, madame la Duchesse et Lassay son mari, les entours de cette maison? c'est ce qu'on ne peut plus calculer.

Il ne fallait pas se laisser marcher sur les pieds comme firent Dubois et le Régent, n'avoir pas peur des gros souliers de Duverney, ni des plumets du _Camp de Condé_; mettre à jour tous ces braves, crottés de la rue Quincampoix. Il fallait dominer la réaction et s'en servir, subalterniser Duverney, ne pas permettre que sa Terreur du Visa fût une farce, la rendre sérieuse, atteindre au plus haut même,--et, ce qui était capital pour l'avenir: _déshonorer M. le Duc_.

Dubois, je le sais bien, n'était pas net, ni le Régent. Le Régent avait gaspillé. Dubois avait reçu ou pris. Mais ni l'un ni l'autre n'était le patron solennel, le général des deux armées du vol,--du Système, de l'Anti-Système, de la Bourse et de la Maltôte. Ce rôle étrange faisait la force de M. le Duc. D'une part, il plaidait pour les amis de Law, la défunte Compagnie des Indes. D'autre part, il se rattachait les vieilles dynasties financières, le triumvirat du Visa, la féodalité des Fermiers généraux. Tout en condamnant le Visa, il s'arrange avec Duverney, dont il va faire son factotum. Double rôle, assez compliqué, dont le jeune brutal eût été incapable. Mais les deux araignées, madame la Duchesse et madame de Prie, des gens habiles, adroits, clients anciens de cette maison, arrangeaient tout et filaient le réseau.

Dubois, avec tout son esprit, ses rires, ses airs d'audace, était au fond un plat petit coquin. S'il n'eût trembloté, vivoté, craignant tout, n'osant disputer rien à cette ligue, il nous aurait sauvé un précieux héritage: tout le meilleur des réformes de Law, nombre de choses excellentes, nullement chimériques, qui étaient faites ou commencées.

Law se passait de la haute finance, qui revend à l'État le crédit que l'État lui donne. Law se passait de Fermiers généraux et de gros Receveurs, si fort payés, tripotant de l'argent des caisses. Il réduisait l'énorme armée bureaucratique. Il poursuivait l'idée de Renaut et des sages esprits du Languedoc, qui, voyant dans cette province les effets excellents de la taille _réelle_, assise sur les biens, sur un cadastre sérieux, l'essayaient, préparaient l'égalité d'impôt.

Mais Dubois lâche tout. Tout au clergé; on va le voir. Tout aux nobles; il défend de continuer les essais de la taille territoriale (juin 1721). Tout à la finance. Il retourne aux plus misérables expédients de Louis XIV, la double usure: Samuel Bernard prête aux Fermiers généraux ce qu'ils vont prêter à Dubois.

Sa maladresse fut telle, que le Parlement même (que M. le Duc et Conti avaient tant aidé à briser en 1718) se lie à eux. Sur quelques mots polis, les juges font fête à ces honorables voleurs. Au lieu d'être épluchés et jugés par le Parlement, ils y siègent, ils y trônent. Ils font les délicats, les scrupuleux, dans l'affaire de La Force, leur camarade en tripotage.

Dubois eût dû, contre M. le Duc, chercher appui au moins dans un fort Conseil de régence, purgé, refait et réorganisé. Les hommes ne manquaient pas autant qu'on dit. Avec Noailles et d'Aguesseau, il fallait appeler ceux qui, au début de la Régence, avaient marqué dans les Conseils, des hommes jeunes et de mérite. Plusieurs des roués même, malgré leurs moeurs, étaient des gens d'infiniment d'esprit et fort capables. Par un tel Conseil de régence on eût jugé les juges du Visa; on les aurait fait marcher droit, et forcés de parler français sur les malpropretés de ceux qu'il fallait démasquer et rendre à jamais impossibles.

Dubois fit le contraire. Il brise, pour une question de vanité, ce cadre si utile qu'il aurait rempli à son gré. Il exige pour les cardinaux la préséance, et la plupart des membres s'en vont. Le Conseil est désert.

Ainsi, de plus en plus, n'ayant ni Parlement, ni Conseil de régence, en se donnant toutes les places et pourtant restant seul et n'étant qu'un individu, il se voit juste en face du mufle de M. le Duc, qui compte l'avaler à la majorité. M. le Duc a la surintendance de l'éducation royale, comme l'a eue le duc du Maine. Ce qui le sépare encore de la personne royale, ce qui fait que l'enfant n'est pas en son pouvoir, c'est que le gouverneur, Villeroi, le tient de très-près. Villeroi, l'ami du feu roi, gardien, _sauveur_ du petit roi, l'acteur emphatique et grotesque qui fait pleurer les Dames de la Halle sur la frêle vie du cher enfant, Villeroi, avec sa sottise, ses défiances affectées du Régent, n'en est pas moins utile au Régent, à Dubois, étant réellement le mur qui sépare le Roi de M. le Duc. Supprimer un tel mur, c'est servir celui-ci et le rapprocher de l'enfant.

Villeroi ayant, de tout temps, été serviteur des Jésuites, et très-bon Espagnol, il ne semblait pas que le mariage espagnol, le confesseur jésuite, pussent le blesser. Ce fut là cependant la cause ou le prétexte de sa mauvaise humeur. Il donna la main sans scrupule à l'athée Canillac et au janséniste Noailles. L'archevêque refusa les pouvoirs au Jésuite pour confesser dans son diocèse. La première communion du Roi approchait. Ce fut le terrain du combat.

Chose grave. Vers le 1er avril, quand on annonça le choix du Jésuite, le petit Roi montra une extrême mauvaise humeur. On lui avait soufflé certainement qu'à la veille du sacre, de la majorité, c'était une insolence de disposer ainsi de sa conscience, de nommer un homme si important de sa maison, son officier, son domestique, comme on disait.

Comme il ne parlait pas, son irritation enfantine éclata par un acte, un caprice cruel et sauvage, où il était bien sûr de choquer tout le monde. Il voulut montrer durement qu'il était désormais le maître, ne se souciait de personne, agirait à sa fantaisie. Il élevait une biche blanche qui ne mangeait que dans sa main. Il la fait mener à la Muette, la fait mettre à distance, la tire, la blesse. La pauvre bête revient à lui et le caresse. Il l'éloigne encore, et la tue. (_Barbier_, avril, I, 212.)

Voilà un grand changement. Cet enfant de douze ans, dont on ne tirait rien, ni acte ni parole, il agit et il parle, ordonne. Il signifie à son grand aumônier, cardinal de Rohan, qu'il ne veut se confesser, pour la première communion, qu'au curé de sa paroisse, la paroisse du Louvre, Saint-Germain-l'Auxerrois. Le grand aumônier, en effet, qui devait le faire communier avait droit de le faire confesser par qui il voulait. Mais Rohan, si intime avec Dubois pour l'_Unigenitus_, pour l'affaire du chapeau, et son agent à Rome, Rohan, à qui Dubois vient de donner la préséance au Conseil de régence, Rohan va-t-il agir contre Dubois?

Un courtisan ne voit point le passé, mais le seul avenir. Rohan pensa qu'à la majorité (si prochaine), Dubois très-probablement tomberait, que Villeroi, Fleury, qui tenaient l'enfant, régneraient.--Fleury s'était déclaré (en juillet). Dubois, recevant alors la calotte, voulut lui donner sa croix d'archevêque en diamants, pour le brouiller avec Villeroi. Il évita le piége, ne porta pas ce bijou sale, le vendit pour donner aux pauvres. Insulte réelle à Dubois. Rohan s'en souvenait. Il fit comme Fleury, tourna contre Dubois, et fit le curé confesseur. (_Buvat._)

Qu'un homme aussi timide que Rohan eût osé cela, qu'un homme aussi prudent que Fleury (seul responsable, au fond, des paroles du Roi) l'eût fait parler et ordonner, c'étaient des signes effrayants de ce qu'à la majorité pouvaient attendre Dubois et le Régent. Nul doute qu'à ce moment la cabale ne fît agir contre eux la petite machine royale, l'automate qu'elle savait faire parler par instants (comme le canard de Vaucanson). Quel remède? Différer de quatre ans la majorité, la reculer de treize ans à dix-sept. Chose naturelle et raisonnable à laquelle on pensa, dit-on, mais malheureusement impossible. La demander aux États généraux? quel péril! L'implorer du Parlement, qu'on écrasait hier? quelle pitié! La faire décréter par un Conseil de régence, brisé, détruit? quelle risée! Qui l'aurait prise au sérieux?

Le Régent cependant en jasa fort imprudemment avec ce qui restait de ce triste Conseil. Plus sottement encore, il fit venir le président de Mesmes (si fort dans les Scapins au théâtre de Sceaux), de Mesmes, son gracié, qui naguère, pris sur le fait, lui avait léché les souliers, s'était fait son mouchard. C'est à ce digne magistrat qu'il se confia. Autre temps. Le faquin se dresse, fait de la dignité.--«Mais si l'on vous exile?--Nous resterons et ne bougerons pas.» (15 avril, _Buvat_, 149.) Dubois, exaspéré, dit aux Parlementaires une chose qui les fit reculer: Qu'ils ne seraient plus qu'un bailliage, qu'on mettrait leurs épices à sec. Ils ne soufflèrent, mais disaient en dessous que le Régent voulait tondre le roi, être Maire du palais, se faire un Pépin ou un Guise. (_Buvat._)

Dubois et le Régent songèrent que, s'il leur était impossible d'ajourner la majorité, il serait très-possible, avec un peu d'adresse, de s'emparer du roi majeur. Deux hommes d'esprit, comme ils l'étaient, contre l'ennuyeux Villeroi, radoteur, presque octogénaire, avaient beaucoup de chance. Comme il n'était qu'orgueil d'ailleurs, Dubois ne désespérait pas, par l'excès de la déférence, les respects, les soumissions, de le capter, de l'étourdir, ainsi que, dans la fable, le renard agile, à force de voltes et de courbettes, étourdit le dindon sur l'arbre. Il espérait diviser la cabale, chasser Noailles et Canillac, ramener, gagner Villeroi.

À ce dernier effet, il était fort utile de mettre le Roi à Versailles, d'éloigner Villeroi de Paris, son théâtre, où il jouait, pour l'admiration des poissardes, son rôle d'ange gardien. À Versailles, plus isolé et un peu dégrisé, il écouterait davantage et deviendrait moins sot peut-être. Enfin, s'il fallait le briser, c'était plus aisé qu'à Paris.

CHAPITRE XXIII

LE ROI RAMENÉ À VERSAILLES--ENLÈVEMENT DE VILLEROI

1722