Histoire de France 1715-1723 (Volume 17/19)
Chapter 21
Il atteint l'innocence quelquefois, à force d'esprit, le tragique souvent, une fois même aussi le sublime. Exemple: le bouffe italien, qu'il peint à tous ses âges, _le grand Gilles_. Au dernier triomphe, écrasé de succès, de cris et de fleurs, revenu devant le public, humble et la tête basse, le pauvre Pierrot un moment a oublié la salle; en pleine foule, il rêve (combien de choses! la vie dans un éclair), il rêve, il est comme abîmé ... _Morituri te salutant_. Salut, peuple, je vais mourir.
Watteau meurt pauvre. On l'eût étouffé d'or, s'il avait plié son génie. Protégé (même aimé) des rois de la finance, qui voulaient le loger chez eux, il voulut être seul, libre et triste à son aise.
Triste de quoi? De l'art d'abord. Il croyait ne pas le savoir, ne sachant pas l'anatomie,--ignorant le dessous qui permet de mouvoir, de transformer en tout sens le dessus.
Je le crois triste aussi de ce qu'il sent la vie du temps. Quel misérable peuple! il n'a presque jamais que des maigreurs à peindre. Ces femmes si jolies, ce sont (comme disait un roi matériel de Madame Henriette), ce sont de jolis «petits os.»
Le Système, la fièvre d'argent le dégoûtait, et il s'était enfui en Angleterre. Il y gagna le spleen. Puis la débâcle l'assomma. Le monde lui parut une impasse. Voilà ce que nous avons à chaque instant le tort de croire. S'il avait vécu quelques mois, il eût lu les _Lettres persanes_, eût senti la nouvelle aurore, trouvé les ouvertures, les perspectives qu'il cherchait, en un mot: _causa vivendi_.
Il meurt à trente-sept ans. Le très-noble chagrin du génie arrêté qui n'a pas rempli son destin, est superbement indiqué dans son portrait unique, dans la belle gravure du bocage, où on le voit debout, les pinceaux à la main, près de l'intime ami qui est assis. Ils ne se disent rien. L'ami intelligent sait que toute parole, sur un coeur si malade, pourrait blesser, aigrir. Mais pour fondre cette sécheresse douloureuse, il fait de la musique, lui fait vibrer, chanter, pleurer le violoncelle. Plein de coeur et d'élan, de foi dans le génie, ce doux consolateur lui joue son immortalité.
CHAPITRE XX
ROME ET LES SACRILÉGES--MARIAGES ESPAGNOLS
1721
Un sujet admirable pour l'épopée badine, la muse du _Lutrin_, de la _Secchia rapita_, ce serait la conquête du chapeau de Dubois, qui coûta tant d'années d'intrigues et de millions, vrai poème qui eut son merveilleux, ses héros, ses péripéties.
Il n'y a pas souvenir d'une poursuite si persévérante, si passionnée. Il se mourait pour ce chapeau. Prières, larmes, soupirs, insinuations délicates, menaces, cris de fureur, prodigalité effrénée, présents de tout à tous, rien n'y manque. C'est là que l'on voit ce que peut faire un coeur vraiment épris. Rien de plus éloquent que sa correspondance, de plus comiquement pathétique. À ses moindres agents (pour les encourager), au fripon Lafitau, au lâche et bas Tencin, il écrit des flatteries incroyables. Rohan, le sot cardinal-femme, dont il fait son ambassadeur, il l'appelle «un grand homme,» lui prédit qu'il fera une école en diplomatie, comme Richelieu et Mazarin.
Toute la politique de la France en Europe est désormais subordonnée à cette grande affaire. Avec un talent véritable, Dubois parvient à faire agir d'ensemble, pour ce but, les éléments les plus contraires, les ennemis les plus acharnés. Nul miracle impossible à une grande passion. Rien de difficile à l'amour. Mais aussi il faut avouer que jamais il n'y eut un homme si large, si généreux, jamais un si grand coeur. «Vous voulez dix mille livres? Vous ne les aurez pas. Vous en aurez cent mille!» Notez que chaque envoi était un tour de force, dans la cruelle détresse où se trouvait l'État. On ne pouvait même payer les troupes. Et cependant on trouva huit millions pour payer le chapeau! Dubois parfois ne sait comment faire, pousse des cris: «Pour envoyer 10,000 pistoles, il faut en trouver ici 30,000. Rien à espérer du Trésor. Je voudrais pouvoir me vendre moi-même, fussé-je acheté pour les galères!»
L'exact et malin Lemontey a retrouvé, suivi aux Affaires étrangères, le minutieux détail des ventes et des achats, du marchandage infini qui se fit. Dubois, tout terminé, conclut avec mélancolie (comme il en vient toujours après la passion satisfaite) qu'il eût pu s'en tirer à moindre prix. Ces besoigneux auraient accepté tout. Les agents de Dubois jetèrent l'argent. Ils cherchèrent, ils trouvèrent toute sorte de petites influences qui servaient peu ou point, d'obligeantes inutilités. Ils ne dédaignaient rien, ils fouillaient au plus bas. Point de passage ignoble, de porte de derrière qu'ils ne tentassent pour aller vite au but. Toute la canaille intime de chaque palais, valets de confiance, favoris et petits abbés, fainéants piliers d'antichambre, tout ce monde râpé put se refaire des chausses. Il n'y eut pas jusqu'à une ex-courtisane, vieux meuble du sacré Collège, la grande Marina (ou Marinaccia, comme on l'appelait dans le peuple), qui ne se fît payer, qui ne rentrât en guerre pour Dubois au nouveau conclave. Elle avait influence, au moins de souvenir, près du vieillard ventru sur qui tomba le Saint-Esprit (Conti, Innocent XIII).
Il est honteux, ridicule, incroyable, et pourtant très-certain que cette belle affaire de coiffer de rouge un coquin domina souverainement toutes les grandes affaires de l'Europe pendant l'année 1721. Il est certain que cette ordure romaine, par les canaux, fentes et fissures que fit partout sous terre une main astucieuse, filtra, souilla, infecta toute la politique du temps.
Il y a, pour ce comble de honte, deux fortes raisons qui l'expliquent:
Premièrement, une défaillance générale. Depuis 1715, chacun avait voulu, espéré, tenté quelque chose. Et chacun était retombé. La France, après Law, aplatie. L'Espagne, après son Parmesan, sous sa Parmesane, aplatie. L'Angleterre même, après Blount et sa duperie grossière, mortifiée. Tout le monde avait mal au coeur.
Secondement, ce vieux fripon de Dubois, bien au contraire, avec l'âge et la maladie, était endiablé de passion, jeune de vice. Si longtemps retardé, il délirait d'impatience. À sa fortune d'un moment, il mettait à la fois deux choses qui ne vont guère ensemble, avec la rage du mourant, une ardeur de vie, de folie, qu'on n'a guère qu'au premier amour.
Vu de près, cela faisait peur. Il était tellement à sa passion, à son emportement pour le chapeau, pour la patente de cardinal-ministre, qui sait? pour la tiare, qui sait? pour la Régence (sa fureur alla à ce point), qu'il n'y avait plus moyen de lui parler d'affaires courantes. Tout restait là. Mais on n'osait rien faire sans lui. Pour l'absolue nécessité, on hasardait d'entre-bâiller la porte, et il entrait alors dans des accès quasi-épileptiques. Sacrant, jurant, il se précipitait, courait, comme un chat-tigre, tout autour de sa chambre en sautant par dessus les chaises. On refermait, craignant d'être mordu.
Voilà l'homme qui, aux grands jours, maniait l'hostie, faisait Dieu. Bouffon, brouillon, rieur et furieux, il massacrait la messe en blasphémant, grinçant ... Vraie figure de damné.
Il était le vivant enseignement du sacrilége. Un Dieu si résigné, sous la main de Dubois, on fut curieux de voir ce qu'on pouvait lui faire impunément. On vit un frénétique, à l'église du Marché-Neuf (où l'on expose aujourd'hui les noyés), en plein jour, ôter ses culottes, sauter sur l'autel, le salir, barbouiller la Vierge et Jésus (_Buvat_, 164). À Saint-Thomas du Louvre, tout se trouve un matin déshonoré de fiente humaine (_Buvat_, 172). Au fond du faubourg Saint-Antoine, on prend des fous, qui, indignés de la patience du Christ, le font rôtir entre deux maquereaux, châtiment symbolique, entre Dubois et le Régent (_Buvat_, 171).
L'affaire du Marché-Neuf fit grand bruit. On purifia solennellement l'église, et on eut soin que le fou mourût à la première torture qu'on lui donna. On pouvait dire pourtant qu'à ce moment Dubois avait fait davantage. Il avait barbouillé de sa malpropre intrigue l'Église universelle. Il avait fait qu'en cette année chacun démentît son principe, salît sa conscience, outrageât son Dieu intérieur.
Voyons dans le détail cette opération dégoûtante:
_France._ 1º Ce que le Régent avait eu, dans sa vie si souillée, c'était d'être après tout un homme d'esprit, avec un goût naturel, généreux, pour les libertés de l'esprit. Ce qu'il avait de pire (et de pire que les vices mêmes), ce que Dubois cultiva à merveille, c'était un instinct bas, animal, d'adorer ses petits _quand même_. On a vu son étrange amour pour son aînée. Elle morte, pour les autres (plus innocemment) il reste un faible et plat père de famille, voulant pour elles de royaux mariages. Avec cela, Dubois le mena par le nez.
Il n'y avait rien à faire en Angleterre. Les mariages étaient en Espagne. De là de grands ménagements pour cette cour. De là, servitude pour Rome, servitude aux Jésuites. On fait la révérence à la Bulle _Unigenitus_. On l'inflige au Parlement même (nov. 1720). Cascade inouïe de bêtises. Le Régent fait le sot et ne trompe personne. Et cela au moment éclatant des _Lettres persanes_, entre Voltaire et Montesquieu.
2º Pour Dubois et le Régent, si dépendants de l'Angleterre, la grosse question est de savoir comment elle prendra les mariages espagnols qui vont relier les Bourbons. Que pensera-t-elle de Dubois qui, pour se concilier Rome, pensionne le Prétendant, l'appelle Majesté?
Il a vu l'Angleterre de près et il la sait par coeur. Tant fière, grognante et grommelante qu'elle soit, il sait qu'il y a tel morceau qui va la désarmer. Ce n'est plus l'Angleterre de Cromwell, d'idée haute, de foi violente, d'âpre et profond combat. Celle-ci, l'Angleterre de Blount et de Walpole, est insigne surtout pour la gloutonnerie. Soûlons-la, endormons-la. Qu'elle-même dise ce qu'elle veut, qu'elle fasse la carte du festin. Dubois fait faire à Londres notre traité avec l'Espagne. Deux articles en tout, pas un pour nous, tous deux pour l'Angleterre: 1º seule elle aura l'_assiento_, la vente des nègres; 2º seule elle aura la porte de la fraude, de la contrebande dans le Nouveau Monde. Un tout petit vaisseau, chargé de marchandises à la côte de l'Amérique. Vaisseau miraculeux, toujours vidé et toujours comble, que de grandes flottes viendront renouveler. Commerce ignoble, et qui devint barbare. La fraude se faisait hardiment, au nez des agents espagnols, et, au besoin, à main armée. Tout cela dirigé, commandité de Londres, justement au début de la réforme pieuse de Wesley. La constriction de décence, de petite pratique, de petit esprit, se dédommage et se lâche aux dehors par les fureurs cupides, les trafics illicites, spécialement de la chair humaine.
3º L'Espagne, ainsi livrée à la brutalité anglaise, l'Espagne, vendue par Dubois, va être apparemment l'implacable ennemie de la France? Qu'espérer désormais de cette cour aigrie, ulcérée?
Ce fut tout le contraire. Étonnante lâcheté. Battue, elle devint bonne et douce, jeta tout sur Alberoni. Le roi, la reine, le chargèrent à l'envi, s'excusant bassement comme des écoliers.
Ils dirent aux Anglais, aux Français, qu'il les avait séduits, leur avait fait faire _trois péchés_: l'emploi de la sainte _cruzada_ contre des princes catholiques, l'Empereur attaqué pendant sa guerre des Turcs, et enfin la défense de demander au pape des bulles pour la nomination aux bénéfices.
Ce qui irrita beaucoup plus Alberoni que ces sottises, c'est qu'ils lui reprochaient leurs fautes, comme l'obstination de la reine aheurtée à son Italie, à sa Sicile, où elle noya la marine espagnole, contre l'avis d'Alberoni, qui subordonnait tout à la grande affaire d'Angleterre.
Autre point, un peu ridicule. On sut qu'aux _trois péchés_ il s'en joignait un quatrième. On sut ce que cachait ce royal sanctuaire de dévotion, cette chambre renfermée et obscure, si bien gardée par la nourrice. L'odeur en est dans Saint-Simon, qui tire par respect le rideau. La vie que les princes italiens, les Médicis et les Farnèse étalaient si naïvement, la Farnésine de Madrid, avec plus de décence, en faisait un moyen de gouvernement intime. On a vu qu'à la guerre de 1719, elle prit l'habit leste de petit officier. Gracieuse, mais déjà amaigrie, n'ayant plus l'embonpoint qui la fit épouser, et de plus marquée, couturée, le visage perdu, elle suppléa sans scrupule par l'excès de la complaisance.
Alberoni avait ces burlesques secrets. Il avait su, et vu peut-être. La cour d'Espagne eût bien voulu le retenir; elle n'osa arrêter un cardinal. D'autre part, elle frémissait de le voir passer en France. Le Régent dont elle avait tant attaqué, conspué les moeurs, ne prendrait-il pas sa revanche? Ayant en main ce dangereux témoin, n'amuserait-il pas ses roués, tout Paris, aux dépens de Leurs Majestés? On le craignait horriblement. On se crut tout permis pour sauver l'honneur monarchique, cette suprême religion, la royauté. Avant qu'Alberoni eût atteint la frontière, une bande (selon lui envoyée de Madrid) lui barra le chemin pour le tuer. Mais il avait du monde, il fut brave, chassa ces coquins. Sauvé en France, il remercia Dieu de se trouver enfin «dans un pays chrétien.» Un envoyé du Régent, le chevalier Marcien, le reçut et le conduisit avec égard et politesse. Le proscrit déchargea son coeur. Il dit ce qu'il savait de ce plaisant contraste, une si sombre cour de vie si relâchée.
Cette cour, désolée d'apprendre qu'il n'était pas tué, demandait qu'il lui fût livré. Le Régent refusa. Autant en fit la république de Gênes. En Suisse, à Lugano, nouvelle tentative d'enlèvement ou d'assassinat. Les rois ont les bras longs. Il se le tint pour dit. Pendant plusieurs années, sous la protection de l'Empereur, il se tint si caché qu'on ne put plus le découvrir.
Le roi, la reine, pour arranger ensemble le fantasque plaisir et le santissimo, avaient besoin d'un excellent Jésuite. Leur confesseur, le bon P. Daubenton, était un vieillard grassouillet, qui semblait avoir engraissé de toutes ces petites ordures qu'en sa longue carrière il avait enterrées d'indulgence et d'oubli. C'était un sot, mais non pas sans adresse à son métier de confesseur, pour garder dans sa connivence quelque attitude décente. La Trinité, pour lui, avait quatre personnes; la quatrième, pour qui il eût fait bon marché des autres, était sa Société. Dès 1719, Dubois l'acheta par la promesse qu'à la première occasion il rendrait aux Jésuites le confessionnal du roi, leur livrerait le petit Louis XV. L'occasion future, alors bien peu probable, était que la cour de Madrid, si ennemie du Palais-Royal, se laisserait gagner elle-même par l'espoir de donner à la France une reine espagnole, une nouvelle Anne d'Autriche, l'espoir d'être appuyée dans son grand rêve d'Italie, en épousant, subissant (chose dure) deux filles de ce Régent, «l'impie et le roué, le parricide empoisonneur.»
En 1719, et encore en 1720, la reine accueillait, caressait tous les ennemis du Régent. Elle avait près d'elle, à Madrid, l'horrible pamphlétaire, le calomniateur Lagrange-Chancel, dont les furieuses Philippiques appelaient sur le Palais-Royal l'horreur du monde, le poignard et la foudre.
Comment, en 1721, tout va-t-il brusquement changer? Comment Madrid pourra-t-elle se démentir, s'allier tout à coup, et si étroitement, avec celui qu'elle croit le maudit, l'ennemi de Dieu?
J'ai dit tout le danger d'une reine espagnole pour la France. Mais l'Espagne ne devait pas moins craindre les deux princesses françaises. Les filles du Régent, à vrai dire, étaient effrayantes. Toutes jolies, mais folles à lier, et propres à rendre fou. L'aînée, on l'a vu, délirait d'impiété; la seconde, l'abbesse de Chelles, d'emportement fantasque. La jeune duchesse de Modène, dès l'enfance joueuse effrénée. En allant se marier, elle emporte son tapis vert, joue à mort chaque nuit.
La future reine d'Espagne, laissée à la servilité ignoble des nourrices, n'ayant ni tenue, ni décence, va étonner dans ce pays si grave, sera presque un objet d'horreur.
Mais expliquons le pacte, la façon brusque, impudente, dont Dubois corrompit la reine par l'intérêt de ses enfants.
On connaît la forte scène de Shakspeare, où l'affreux bossu Richard III, rencontrant la belle jeune veuve devant le mort qu'on porte, devant la cendre chaude de tant de princes assassinés, arrête la faible femme, la force de l'entendre, est écouté, d'abord avec horreur,--n'importe, est écouté, parle si bien, le traître, qu'elle se laisse enfin passer l'anneau!...
Avec moins de façon, moins d'éloquence, presque aussi peu de temps, le vieux furet à la perruque rousse brusqua l'affaire avec la reine. L'Italienne, élevée dans un grenier de Parme, et qui se sentait toujours un peu de sa condition, quand on lui offrit à la fois ces choses énormes, de faire reine de France son bébé de quatre ans, et son petit Carlos un grand prince italien (roi d'Italie peut-être), elle ne se sentit aucune force de résistance. Cette damnée pomme d'or qu'elle rêvait toujours, l'Italie! fit tout à coup de l'orgueilleuse une Ève, tristement mise à nu dans la honte de sa friandise.
Avec Daubenton et la reine, Dubois tenait la chose. Il se gênait fort peu. À ce moment, où il eût été naturel qu'il prît certains ménagements de décence catholique, il ne perdait nulle occasion publique de cracher sur les choses saintes.
Le Sultan envoyant ici une solennelle ambassade, tout ce monde venu à Marseille fut établi par lui dans une église pour faire sa quarantaine. Grande surprise pour les Turcs eux-mêmes, que l'iman souverain qui gouvernait la France leur fît polluer sa mosquée. Les curieux remarquaient que cette ambassade nombreuse n'avait pas amené de femmes, autant qu'on pouvait supposer sur les costumes un peu équivoques des Orientaux. Mais quatorze jolis enfants, galamment parés de rubans, laissaient un peu douter si c'étaient des pages ou des filles. Dubois fait coucher tout cela dans une église chrétienne.
Dans l'audience publique qu'il dût donner au Turc, le cérémonial exigeant qu'on le parfumât à l'orientale, Dubois en fit une scène à la Molière, encensa son mamamouchi avec des encensoirs bénis du pape que Tencin lui avait envoyés de Rome. Ils s'écrivirent des lazzi sur cela, en firent des gorges-chaudes.
Voilà l'homme avec qui Philippe V et sa reine vont pactiser. Cette cour, cruellement, effroyablement catholique, qui immole à sa foi tant de victimes humaines, va marcher sur sa foi! Comment le roi, qui sait si bien la puissance de la femme, ne sent-il pas que ces deux petites Françaises, élevées au Palais-Royal, toutes-puissantes sur leurs jeunes maris, vont les gâter, qui sait? gâter l'Espagne de la contagion de leur libertinage impie!
Mais voici le plus fort pour l'ex-Français, le gentilhomme. Il avait été accablé de la cruelle mort des Bretons, les martyres de sa cause, que Dubois venait de faire exécuter à Nantes. Il en restait mélancolique. Leur sang tout chaud, leurs têtes coupées se dressaient entre lui et le Régent. Le coeur, l'honneur s'opposaient au traité. On ne l'en vit pas moins s'y prêter, le solliciter, faire les premières démarches officielles, contre tous les usages, offrir sa fille (sept. 1721), sans attendre qu'on la demandât.
CHAPITRE XXI
LOUIS XV--LES MÉCHANTS--CARTOUCHE
1721
Louis XV, à onze ans, ne pensait guère au mariage. Il prit fort mal la chose. Quand on lui en parla, qu'on lui dit qu'il allait avoir une petite femme, il se mit à pleurer, ne sachant bien ce que c'était, mais craignant d'être dérangé, craignant qu'on ne le fît parler, ou que cette camarade ne le troublât dans son ménage d'enfant.
Il n'était pas né gai, n'aimait personne. Tout son bonheur, quand il avait été forcé de figurer, c'était de s'enfermer le soir pour faire sa soupe. Au parc de la Muette, dont le Régent lui fit cadeau, son joujou favori était une vache naine et de faire le laitier. Il s'amusait aussi avec une pioche et des petits terriers. Ces chiens, par un instinct analogue à celui du porc, excellaient à fouiller et déterrer les truffes.
Avec ces goûts obscurs, il était dans les mains de deux personnes au contraire fastueuses, qui l'auraient volontiers mis sur les planches, élevé en acteur. Son gouverneur, le vieux fat Villeroi, tête frivole et tout à l'évent, sa gouvernante, l'antique amante de Villeroi, madame de Ventadour, et sa soeur, la marraine du roi, madame de La Ferté, une folle, travaillaient tous à l'envers de sa nature. Il resta sec et dur, muet. Nul moyen d'en tirer un mot.
Croira-t-on bien qu'à l'âge de six ans, tout juste à son avénement, ils eurent l'idée barbare de le régaler d'un massacre? Dans une vaste salle remplie d'un millier de moineaux, on lâcha des oiseaux de la fauconnerie, et l'enfant jouissait des cris, de l'effroi des victimes, de la confusion des plumes au vent et de la pluie de sang. Une autre indignité: comme pour lui enseigner déjà le mépris de l'espèce humaine, la vieille bête, La Ferté, imagina de lui donner un ballet par des enfants vêtus en chiens.
S'il eût profité de cette éducation, il serait devenu un monstre; mais rien n'agit, ni en bien ni en mal. Si stérile était sa nature, que longtemps on pût croire qu'il n'y aurait pas de prise même pour le vice. On verra tout le mal que se donna la cour pour l'y amener. Le fond en lui était l'insensibilité, l'ennui, le _rien_. La représentation le mettait de mauvaise humeur. Il haïssait le bal, fuyait la comédie, bâillait à l'opéra. La seule personne dont il s'accommodât (tout au moins d'habitude) était celle qui ne parlait guère, ne faisait et ne voulait rien (pas même l'amuser), son précepteur Fleury. Vieux prêtre complaisant, homme du monde, fort ignorant, qui n'essaya pas de l'instruire, mais qui, comme une nourrice, s'arrangeait des puérilités taciturnes où il passait sa vie. Il lui souffla la religion toute faite, comme une petite chose à apprendre par coeur. Pure pratique. Nulle idée morale. Il lui épargnait même la peine de la confession. Il la lui dictait, et écrite, il la lui corrigeait. L'enfant la récitait au confesseur, qui, bien appris, s'en tenait à quelque mot vague et le renvoyait sans oser lui faire la moindre question.
Rare _fruit sec_. Parfaite arabie. À dix ans, il eut l'air d'annoncer une passion; il apprit certains jeux de cartes et joua vivement. On crut qu'il serait un joueur. Mais point. Il retomba dans son immuable inertie.
La merveille, c'est que ce muet est fils de la vive et parlante, de la sémillante duchesse de Bourgogne.
Cet insensible est fils de l'élève, si passionné, de Fénelon.
La royauté dévore; et il semble, en ce temps surtout, que les maisons royales à chaque instant tarissent (Espagne, Lorraine, Farnèse, Médicis, Autriche, Russie, etc.), ou, si elles se continuent, c'est par des figures discordantes, d'opposition tranchée, comique. Henri IV fut bien étonné de se voir naître, en Louis XIII, je ne sais quoi de sec et de noir, un vieux prince italien. Louis XIII, à son tour, dans l'enfant du miracle que lui donna la sainte Vierge, ne put retrouver rien de lui. Louis XV, à son tour, avec son père, sa mère, fait un contraste violent. Le duc de Bourgogne, né si ému (de l'amoureuse Bavaroise), le tendre, le dévot, le subtil et l'ardent bossu, qui avait tant de coeur, n'a rien à voir en cet enfant.
Et il ne tient guère non plus de la gentille Savoyarde, si amusante avec ses petites farces, tous ses patois grotesquement mêlés. Elle fut la comédie vivante. L'enfant, c'est le contraire; il est comme la salle après la représentation, morne, vide, tout est parti et l'on a soufflé les quinquets.