Histoire de France 1715-1723 (Volume 17/19)

Chapter 20

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Ainsi les enrichis s'arrangeant avec les vieux riches, la finance nouvelle avec l'ancienne, l'agiotage épousant la noblesse, une certaine société bâtarde va commencer où l'élément jeune et actif des gens d'affaires ne rajeunira pas les vieux oisifs, mais participera à leur vieillesse, à leur paresse. De ce beau mariage sort la race des frelons qui vont stériliser tout le règne de Louis XV.

C'est en bas, sur les grandes masses, sur la partie active de la population (_un million de familles_, donc cinq millions d'individus?) que tomba lourdement d'aplomb l'écrasement du Visa. Ceux qui n'avaient ni rentes ni actions, ceux qui spéculaient le moins, avaient reçu malgré eux, en paiement et de mille manières, des papiers de toute sorte, spécialement les papiers-monnaie qui avaient cours forcé. Au Visa, tout fondit. Ils se trouvèrent n'avoir presque rien dans les mains. Mais ce peu, mais ce rien, ils croyaient au moins le toucher. Point du tout. Ce débris de débris, ils ne l'auront pas même. Ils pourraient le manger. L'État est soucieux de le leur conserver; il ne leur en fait que la rente. Une rente minime à un taux misérable. Une rente peu sûre après tant de réductions, que nul ne voudrait acheter. Après tant de rudes coups, c'en est fait de la foi publique.

Rude aussi et terrible l'effet de tout cela sur la moralité, et, ce qui est plus fort, sur la raison, sur le bon sens. Les têtes sont fortement ébranlées par la grandeur d'un tel naufrage. Il en résulte un effet singulier qu'on croirait un trait de folie. Moins on a, et plus on dépense. C'est qu'on ne compte plus, on ne songe plus à rien équilibrer. Chacun joue de son reste. Et ce n'est plus, ce semble, au plaisir que l'on court (comme dans les premières années de la Régence), c'est à l'étourdissement, à l'oubli, au suicide. Ce qui reste, force, vie, fortune, on a hâte de l'exterminer. En Provence, on l'a vu, la peste fut galante et luxurieusement effrénée. Même effet à Paris pour l'autre peste, la débâcle des fortunes. Les survivants d'un jour semblent se faire scrupule de garder rien de leurs débris. On va de fête en fête, de bal en bal. Surtout les bals masqués, champ d'aventures furtives, folles loteries de femmes, de plaisirs d'un instant.

Il y avait de l'entrain, mais fort peu de gaieté, plutôt des farces ou obscènes, ou tragiques. À certain bal arrivent quatre masques apportant un cinquième qui semblait faire le mort. Les quatre disparaissent, mais le cinquième non. Car c'était un mort en effet.

Deux morts gouvernent le royaume, pour mieux dire, font semblant. Le Régent et Dubois, toujours entre deux crises, pourraient à chaque instant passer demain. Dubois, avec les apparences d'une activité furieuse, stimulé, endiablé de l'urètre et de la vessie, reste inaccessible et s'enferme. Pour les choses pressées, nul moyen d'arriver à lui. Sauf son affaire (d'acheter le chapeau) et les mariages espagnols, l'affaire des Orléans, dont nous parlerons tout à l'heure, il ne fait presque rien. Combien moins le Régent dans sa torpeur apoplectique!

De plus en plus, celui-ci est grotesque. Pour faire croire qu'il existe encore, il fait obstinément l'Henri IV et le vert galant. Il ne tient pas à lui qu'on ne le croie un joyeux libertin. De son mieux il simule l'enivrement des vices, lorsqu'il n'en a plus que l'ennui.

Quelle est à cette époque la figure de ce galant prince? Si changée que personne n'ose le peindre. Dans la célèbre estampe du Triomphe de la Banque (1720), entre l'Industrie, l'Abondance, le Temps offre un petit portrait du Régent au culte des agioteurs. Mais ce joli portrait est pris sur ceux de la jeunesse. Fausse et menteuse image, toile légère et pauvre chiffon, que le vent va plier, crever, rouler, on ne sait où.

Après sa mort, un burin véridique (de la belle galerie Restout) donne la triste réalité. Là il fait peine. Il est fort sombre, fort lourdement bouffi, avec de gros yeux injectés, saillants et pleins de sang, qui vous disent: «Je mourrai bientôt.»

C'est justement cela, je crois, c'est ce besoin de faire dépit à la nature, de démentir la mort prochaine, qui lui fait faire le galant, l'amoureux. Ainsi, au moment même où il est pauvre au point de ne plus payer les domestiques de sa mère, il bâtit à Auteuil une _petite maison_. Et pour qui? pour une maîtresse qu'il a depuis longtemps, dont il a assez, plus qu'assez, son habituée, la Parabère, qui a souvent la sinécure de passer la nuit avec lui.

Il se pouvait fort bien qu'il mourût dans ses bras. La peur qu'elle eut, en voyant un de ses domestiques mourir subitement, la décida. Elle déclara vouloir se convertir, se retirer. Le même mois, il en achète une autre, une jeune femme que le mari lui vend. Sans voir, sans aimer, il achète. C'était une petite noiraude, déjà fanée, les seins pendants, mais moqueuse, rieuse, impudente. Pour un si digne objet, on ne peut faire trop de folies. Sur la Seine, devant Saint-Cloud, c'est-à-dire par-devant madame d'Orléans, il fait pour la coquine des illuminations et des feux d'artifice. Tout Paris y va, indigné, mais curieux, voulant voir «si le tonnerre de Dieu y tombera.» Curiosité fatale aux paysans; la foule marche dans leurs blés, dans leurs vignes. Avec tout ce bruit, cette dépense, il est si peu épris qu'au moment même il a un autre objet en tête. Un grand seigneur, joueur, panier percé, voudrait bien lui vendre sa nièce. C'était l'écuyer du roi, Sainte-Maure, cousin des Montespan, du duc d'Antin. «Que ne me parliez-vous? dit-il. Je vous aurais donné l'amour même.--Pourquoi pas?--Impossible. Maintenant elle est religieuse. D'ailleurs, dit-il en vrai marchand, elle est de grande condition. C'est ma nièce ...» Cela toucha juste. Le couvent était loin, du côté de Rhodez. On lance une lettre de cachet pour en tirer la fille et la remettre à M. le curé de l'endroit, qui veut bien se charger de la conduire à Paris chez son oncle, aux Écuries du Roi. Comme une mule ou un cheval d'Espagne, de ce fond du Midi à travers toute la France, elle est amenée par l'obligeant pasteur. Entre lui et son oncle, la pauvre nonne, intimidée, d'autant plus belle, est longuement lorgnée par le myope. Pour rien heureusement. Soit qu'il eût pitié d'elle, soit qu'il se sentît froid, indigne d'un si jeune amour, il laissa aller l'innocente.

Il n'était pas méchant, et même à cette époque où il était tombé si bas, tellement matérialisé et incapable de tout bien, il n'eût pas goûté un plaisir cruel, n'eût pas fait pleurer une fille. En cela, il ne fut nullement du temps qui finit la Régence, temps âprement corrompu et cruel qui appartient déjà à l'époque de M. le Duc. Il aurait voulu être aimé. Il l'espéra deux fois, dans la réforme de Noailles et dans l'utopie du Système. Deux fois il retomba.

Mais, quelque indifférent qu'il parût être à tout, faisant la sourde oreille à la haine publique, il se jugeait fort bien. Une fois, à table avec Dubois, comme on lui donne un papier à signer: «F. royaume! s'écrie-t-il. Il est bien gouverné! par un ivrogne et un maquereau!»

CHAPITRE XIX

MANON LESCAUT.--MORT DE WATTEAU

1721

Nous ne pouvons passer sans dire un mot d'un petit roman d'importance, de popularité immense, _Manon Lescaut_. Le siècle de Louis XIV n'a pas de tels livres populaires. Il ne faut pas croire que la masse inférieure lût les tragédies de Racine. Dans les livres de dévotion, pas un n'a le succès de se faire lire de tous. Les sottes éjaculations de Marie Alacoque se répandent, mais dans les couvents.

Voici un livre populaire. Grand, très-grand événement. Il ne paraît qu'en 1727, mais il est certainement écrit, ou du moins commencé, vers le temps qu'il raconte, vers les cruelles années des enlèvements pour le Mississipi, quand la douloureuse aventure était toute brûlante encore. C'est bien moins un roman qu'une histoire, une confession.

Il n'y a jamais eu un tel succès de larmes. Nulle critique; on n'y voyait plus. Les hommes mêmes pleuraient. Les femmes lisaient et relisaient. Les filles dévoraient en cachette. Pourquoi la janséniste, la petite marchande, s'enfonce-t-elle derrière son comptoir? Pourquoi la jeune femme de chambre n'entend-elle plus sonner sa dame? La voilà comme folle. Elle pleure sans pouvoir s'arrêter. «Qu'as-tu?--Rien.»--Mais la dame, sous son fichu, lui trouve sa _Manon_, qu'elle lui a dérobée.

Ce livre tout petit s'adresse à un grand peuple (bien nombreux, car c'est tout le monde), celui des amoureux. Il est seul sans partage, jusqu'à la _Julie_ de Rousseau,--donc, pendant plus de trente années. La _Julie_, à son tour, qui régnera autant, ne pâlit qu'en présence de _Paul et Virginie_. Chacun de ces trois livres est une ère nouvelle, une révolution dans les moeurs.

L'amour est grand au XVIIIe siècle. À travers le caprice désordonné et la mobilité, il subsiste adoré, et surtout admiré. Il n'a pas la fadeur des Astrées, des Cyrus. Il est fort et réel, et il semble une religion, accrue des ruines de l'ancienne. La corruption même croit «qu'il est une vertu.» Le plus gâté est fier s'il a la bonne fortune d'avoir cette belle maladie: de tomber amoureux.

Est-ce pour rire? non, on se dévoue. Aux épidémies meurtrières, surtout quand le fléau du temps, la petite vérole, saisit la dame, l'amant ne cède la place à personne, donne congé au mari, s'enferme seul avec la malade pour vivre ou pour mourir. Dévouement dont la femme montre encore plus d'exemples. La plus légère est fidèle à la mort; elle se remet à aimer son mari et s'enferme avec lui _quand même_.

Il y a de tout cela dans _Manon_, mais il y a autre chose. Est-ce bien l'âme de la Régence qu'elle exprime, comme on le croit communément? Dans ce torrent de passion, trouble de larmes (hélas! aussi de boue), trouve-t-on pour se relever par moments le vif élan d'esprit, l'essor vers l'avenir, qui caractérise l'époque dans les _Lettres persanes_? Non, nul amour de la lumière. Cette désolée _Manon_ regarde moins l'aurore que le couchant. Elle appartient surtout à la fin de Louis XIV. C'est un livre amoureux, libertin, catholique. Son chevalier, s'il pouvait autre chose qu'être amoureux, serait, comme maint autre héros de son auteur (l'abbé Prévost), homme de la cour de Saint-Germain, un aventurier jacobite.

C'est la chose essentielle et capitale qu'on n'a pas dite. Le petit chevalier Desgrieux et Manon, les deux enfants qui arrivent de leur pays, lui à dix-sept ans, elle à quinze, et qui se trouvent si vite au niveau de la corruption de Paris, ne peuvent lui devoir leur précocité pour le vice. Débarqués peu après la mort du Roi, ce n'est pas la Régence, ce n'est pas le Système qui les font si gâtés déjà. Ils sortent uniquement de l'éducation de province. Ils ont été élevés en maisons nobles. Lui, fils d'un gentilhomme assez considérable, puisqu'il a des gentilshommes pour serviteurs. Elle, malgré son petit nom de Manon, elle est soeur d'un garde du corps, donc de bonne famille et très-certainement _demoiselle_.

Ils sont tout à l'image du bon Prévost. Malgré tous leurs désordres, ils ont un fond religieux qui revient bien fort à la fin, puisque dans leur établissement en Amérique, ils ont absolument besoin du Sacrement. Mais ce fond religieux n'a pas eu grand effet moral sur leurs débuts. À quinze ans, la petite est déjà «expérimentée.» Et cette expérience lui fait suivre sans hésitation (après deux mots de compliments) un garçon inconnu. Lui, plus passionné, moins naturellement corrompu, comme il passe vite cependant du séminaire au tripot, à l'escroquerie! «Mais c'est qu'il aime, dit-on, et il va à l'aveugle.» D'accord, mais l'amour même serait plus fortement marqué si l'honneur, la religion luttaient un peu, du moins afin d'être vaincus. Mais ces principes sont si morts, parlent si peu, que l'amour n'a pas même à vaincre.

L'auteur et le héros, c'est le même homme, au jugement de la critique sérieuse. Le livre n'a rien d'une fiction. Cela ne s'invente pas. Prévost, auteur lâche et diffus, ici, sous l'aiguillon d'un sentiment très-personnel, a trouvé une force et une simplicité terribles. Ce n'est pas du génie. C'est bien plus, c'est nature, douleur, honte, amour, volupté amère, désespoir ... Le coeur est percé.

Il n'a pas fait comme Rousseau. Il ne s'est pas nommé dans sa confession. Et je crois qu'il en a souffert. Tel qu'il fut, il aurait trouvé un sensuel bonheur à signer son histoire d'amour, à écrire que c'était bien lui qui avait eu Manon. Il eût fort aisément endossé des misères qui alors faisaient peu de tort à _l'homme de qualité_. Mais il ne le pouvait. Il était prêtre. Il avait été moine. C'est sa robe qu'il a respectée.

Prévost est à peu près de l'âge de son chevalier. Un peu avant le siècle, il naît sur la lisière d'Artois, de Picardie, et pas bien loin des lieux où naît Watteau. L'un d'Hesdin l'autre de Valenciennes. Deux grands peintres, qui, d'un art différent, feront tous deux Manon Lescaut.

Prévost naquit en plein roman, dans ce pays où les séminaires irlandais élevaient tant de têtes chimériques, d'apôtres intrigants, pour les aventures d'Angleterre. Esprit charmant, facile, faconde intarissable, tête chaude et quasi irlandaise. Toute imagination. Il en fut dupe toute sa vie. Ses maîtres, les jésuites, qui l'aimaient fort et qu'il aima toujours, auraient bien voulu le tenir. Il était trop léger. Il se croyait bon gentilhomme (étant le fils d'un procureur du roi). Il servit. Il aima. Tout jeune (1721), l'année même où son chevalier est converti par la mort de Manon, nous voyons Prévost converti de même chez les Bénédictins. Il y reste encapuchonné (non sans regret) quelques années, compilant tristement la _Gallia christiana_. Mais, près du gros volume, il en écrit un autre bien petit (devinez lequel). Brûlant secret qu'on ne peut garder guère. Ce rêve, et bien d'autres encore, de vie folle et mondaine, il les contait indiscrètement. Le soir, il ramassait des moines dans certain petit coin. Il les tenait là fascinés. Il contait, il contait, sans pouvoir s'arrêter, et cela durait jusqu'au jour.

Sa fuite du couvent, en 1727, le divorça d'avec le fatal manuscrit. Quand l'oiseau envolé plana aux vertes plaines de la libre Angleterre, il ne put plus tenir cette _Manon_. Elle aussi s'envola, publiée comme un épisode d'un long roman. Elle emporta, ce semble, une bien grande partie de lui-même. Car depuis, il resta un écrivain facile, agréable, diffus, délayant, et bref, peu de chose.

Il a du papier, une plume, mais nul plan devant lui. Telle sa vie, tels ses livres. Il n'a jamais prévu. Il va, flotte; c'est le cours de l'eau. D'homme d'épée, moine et défroqué, romancier et prédicateur, traducteur et compilateur, journaliste, auteur à gages, par tous pays et tous métiers, il va et ne peut s'arrêter. Souvent amoureux, souvent converti, à l'église, au cloître, au grenier, ermite, ou presque marié avec une belle Hollandaise qui l'enlève un matin. Ce qu'il a de plus fixe, c'est un certain attachement à ses bons Pères, à ses bons moines, à tant de bons abbés. Tout le clergé est bon. Son imagination douce et charmante ne lui laisse voir partout que l'excellent Tiberge du roman, ce héros de vertu, d'amitié, il est si prévenu, qu'il donne les mêmes traits au chef de la rude maison où jouait tant le nerf, au supérieur de Saint-Lazare. (Voir plus haut mon _Louis XIV_.)

Son chevalier est-il tout à fait sans principes? Non. Qu'il s'en rende compte ou non, il en a deux. L'un: qu'un homme _né_, élevé chrétiennement, peut toujours revenir de ses échappées de jeunesse, qu'il peut aller fort loin sans danger du salut. L'autre, le principe galant: «Que l'amour excuse tout, qu'un _véritable amant_ a le droit de tout faire.» Avec ces deux idées, rien n'embarrasse Prévost. Il court bride abattue, va des deux pieds dans le ruisseau.

Nous ne sommes plus de cette force. Nous ne supportons plus l'aisance avec laquelle le chevalier, sans s'étonner, entre dans une bande d'escrocs. Nous ne digérons plus «ses longues manchettes,» propres à filer la carte. Encore moins sa résignation à faire «le petit frère de Manon,» le naïf et le niais, devant l'entreteneur qu'on veut plumer. Je ne dis rien de l'homme tué, petit assassinat sans conséquence, fait si vite qu'on n'y songe plus. Il est vrai, ce n'est qu'un portier.

Les critiques ont été, disons-le, étonnamment faibles, j'allais dire lâches, pour Manon. Cent ans après, elle corrompt encore, et les hommes contre elle ne gardent pas leur jugement. Un d'eux nous dit qu'après que bien des livres auront passé, elle reparaîtra «dans sa _fraîcheur_.» C'est justement là ce qui manque. Prévost qui la montre adorée, et veut la rendre séduisante, lui fait maladroitement dire, écrire des choses basses qui la fanent trop. On sent ici les moeurs, les habitudes du prêtre. Il n'a pas connu les nuances, n'a pas vu les dames de près. Cette irrésistible Manon n'est qu'une fille, pas même le moderne _camellia_. Elle parle lourdement des besoins de la vie, des piéges qu'elle va tendre, «de ses filets.» Elle badine désagréablement sur les méprises de la faim: «Je rendrai quelque jour le dernier soupir en croyant en pousser un d'amour,» etc. Ce positif cynique fait froid. Mais sa facilité à enfoncer des pointes dans le coeur saignant fait horreur. Quand cela va jusqu'à lui envoyer une fille «pour le désennuyer,» tenir sa place au lit! la fureur de l'infortuné, l'explosion de son désespoir, dépassent les effets que l'auteur a voulu produire. On est dégoûté, indigné, mais plus irrévocablement que le héros. Manon est sans retour flétrie; elle s'est jugée elle-même.

Les critiques ont remarqué avec raison, comme grande originalité du livre, la parfaite _sécurité_ de Manon à chaque chute. Mais ils ont tort de l'appeler «une fille _incompréhensible_.» Cela ne se comprend que trop. Elle connaît son amant. Elle n'ignore pas, l'_innocente_, que le péché lui va, qu'elle en est plus jolie, aimée, désirée davantage. C'est le mot immoral de tel poète à son infidèle: «Tu sais que je t'en aimai mieux.»

L'amour certainement y est aveugle et violent. Mais dessous on démêle aussi quelque chose de bien gâté, de dépravé. Avec l'odeur de séminaire, de tripot, d'hôpital, il y en a une autre encore. «Expérimentée» dès quinze ans, et formée spécialement par certaine éducation (qu'on comprend moins en pays protestant), Manon n'est pas tant ignorante. D'instinct au moins, elle connaît «les grâces de la chute,» combien une jeune Madeleine est embellie «de son indignité,» attendrissante de faiblesse et de honte.

Le chevalier abbé, la fleur de Saint-Sulpice, qui y a passé de si belles thèses, n'a pas perdu son temps. Il connaît ces fins fonds mystiques, tout ce que la théologie peut prêter à l'amour. Quand Manon le tire du séminaire, il se sent, dit-il, emporté d'une _délectation victorieuse_. Mais la _délectation_ semble augmenter à mesure que Manon, plus souillée, devrait inspirer répugnance. Cet attrait de corruption, cette amère volupté, mêlée de désir et de jalousie, comme une eau-forte, va creusant dans une âme malade et malsaine. Le progrès est marqué de pardon en pardon. Elle avoue, se confesse. Elle pleure, demande grâce. Et toujours le vertige augmente. À la troisième fois (coupable, jusqu'à cet outrage de lui envoyer une fille!), à genoux, à discrétion, «elle a peur,» mais reste à genoux, attend son châtiment. D'où il résulte que c'est lui qui défaille, qui n'en peut plus, et tombe. Elle a vaincu! Elle est si touchante, abaissée dans cette attitude d'esclave, et elle dépend tellement.

La passion est au comble? Non. Car elle augmente encore quand il la suit en sa dernière misère, enchaînée par le corps aux filles sales et dans la même ordure. Là, mise à leur niveau, flétrie des corrections de l'Hôpital, éteinte et fanée, l'oeil fermé, n'osant regarder même, par la honte elle enfonce le dernier dard d'amour.

On pleure. Et on est furieux de pleurer. Ce qui dépite, choque, et plus que la dépravation, c'est le singulier amour-propre qui subsiste avec tout cela. Il fait très-bien entendre que Manon a été (comme toute fille perdue) _corrigée_ à la Salpêtrière, et il a soin de dire que lui, il ne l'a pas été à Saint-Lazare. Sa _naissance_ l'en a dispensé.

Cette _naissance_ lui fait tenir un étrange propos. De sa mortification même à Saint-Lazare, il tire occasion pour se relever, se croire «au-dessus du commun des hommes,» se ranger dans l'élite des caractères plus nobles «dont les idées, les sensations passent les bornes de la nature. Ces personnes ont le sentiment d'une grandeur qui les élève au-dessus du vulgaire, etc.» Quoi de plus pitoyable? On sent combien la sotte éducation du petit gentilhomme de séminaire l'a mis hors du bon sens, de toute idée du vrai, et l'a sans retour perverti.

Une chose plus habile, dans Prévost, fort adroite, c'est de n'avoir pas fait le portrait de Manon, d'avoir laissé flotter vaguement son image, de sorte que chacun fait la sienne. À certains traits pourtant, «ces yeux fins, languissants,» on n'a pas de peine à se rappeler qu'on l'a vue dans Watteau. Ce grand peintre qui meurt justement cette même année (1721), n'a pas pu lire Manon, mais à chaque instant il l'a vue dans la vie, ne s'est pas lassé de la peindre.

On a dit trop légèrement que son modèle est l'Italienne. Presque toujours c'est la Française. L'Italienne est toute autre de deux façons, ou par la beauté pleine, régulière, harmonique, ou par l'agitation excessive et gesticulante. La fille que Watteau nous donne, beaucoup plus gracieuse, n'est que doux mouvement; elle ondule, comme l'air et l'eau, se meut sans se mouvoir. Fine ou d'esprit ou de misère (mal nourrie dans l'enfance, et maltraitée plus tard?), elle pique, mais elle touche. On voudrait bien la rendre heureuse. Hélas! il n'y a pas beaucoup de prise. Elle aime peu. Sa jolie tête est tout. Du coeur, du corps, peu de nouvelles.

Est-ce Manon? oui, le plus souvent, Mais Watteau qui a sa noblesse, qui est toujours exquis dans une délicatesse que Prévost n'a connue jamais, Watteau l'a donnée moins flétrie.--Chose curieuse, l'abbé qui ne parle que de grand monde, qui se croit _homme de qualité_, tombe volontiers dans le vulgaire, par le bavardage étourdi, la sentimentalité triviale. Watteau, le fier rapin, sans vanité que de son art, est toujours noble, quoi qu'il fasse, par la finesse singulière, la pointe aiguë de son génie.

Nul avant lui, nul après lui, n'a pu représenter un mystère singulier de grâce et de mouvement: «Comment le Français marche.» Dès son premier tableau, où vous voyez sous la pluie dans la boue (lestement, comme au bal), marcher un bataillon de nos maigres soldats, on sentit que lui seul, le plus nerveux des peintres, avait surpris, saisi les adresses invisibles, les rhythmes variables de cette chose inconnue: «le pas.»

Dans le plus grossier même, il est exquis encore. Ses mendiants sournois, observateurs, obliquement loustics, plus dangereux peut-être que les brigands de Salvator, on le sent bien, joueraient cent rôles, depuis le vol de poules, jusqu'à l'assassinat. Rien du peuple. Au besoin ce seront messieurs les escrocs.

Cette puissance de peindre l'esprit, et l'invisible même, plaisir délicat, mais si vif, doit user, mordre à fond. Il rend son homme indifférent à tout le reste et dégoûté. Il en fait un mélancolique, dédaigneux des joies de nature. Watteau, fort sensuel d'idées, ne l'est guère en peinture. Il fuit l'obscénité. Elle alourdirait son pinceau. Aux sujets charnels, il élude. Dans son _Voyage de Cythère_ que ces gentilles pèlerines, si jeunes, font pour la première fois, il reste au départ même. Il n'en peint que l'espoir, le rêve. Il va les embarquer, et il ne quitte pas le rivage.--Autre ne fut sa vie, un incessant départ, un vouloir, un commencement.