Histoire de France 1715-1723 (Volume 17/19)
Chapter 2
Pour qu'ils fussent parfaitement libres, le Régent y mit tous ses ennemis, ses calomniateurs, tel qui voulait qu'on lui coupât la tête, qui parlait de le poignarder. L'un avait dit: «Je serai son Brutus.» Mais celui-là était capable, inventif et de grand esprit. Le Régent lui donna la première place, le fit chef du conseil des finances.
Au conseil ecclésiastique, il appela la vertu et l'austérité, les purs, les irréprochables, l'archevêque de Noailles, d'Aguesseau, et jusqu'à Pucelle, un âpre janséniste, vrai héros du parti. C'étaient justement ceux que les persécutés auraient élus. Le Régent espérait, à tort, qu'ayant souffert, les jansénistes seraient tolérants pour les protestants.
Quel changement depuis le dernier roi! et quelle différence profonde d'avec tous les rois antérieurs! Qui règne? moins un homme que le libre esprit et la grâce, le _parti de l'humanité_.
Que signifie ce mot? que, sous la barbarie des temps divers, sous le sanguinaire fanatisme, sous la cruelle raison d'État, de Montaigne à Molière, à Vauban, à Montesquieu, à Voltaire, au Régent, il exista toujours une succession d'esprits libres et doux, qui, par des voix diverses, mais concordantes, nous rappelaient à la nature, à la clémence, à la bonté.
Contraste douloureux, humiliant pour la faiblesse humaine! Cet homme vicieux était l'homme de France, non pas _le meilleur_, à coup sûr, mais, ce qui est toute autre chose, _le plus bon_. La bonté, la bienveillance universelle, était le fond de sa nature, brillait, charmait en tout. Rien de haut, rien de dur. Pas même d'humeur dans les plus grands tiraillements. Une patience merveilleuse, excessive à écouter, supporter les impertinences de l'un ou les aigres sermons de l'autre. Ceux même qui souffraient le plus des honteuses misères où il noya sa vie, le sentirent, à sa mort, irréparable, unique, pour la douceur du coeur et pour la lumière de l'esprit.
L'enfant, sec de nature et parfaitement insensible, qu'on appelait le Roi, sentait cela lui-même. Bien loin de croire un mot des sottes calomnies qu'on voulait lui insinuer, il comprit de bonne heure, avec l'instinct de son âge, que cet homme charmant lui était très-bon et très-tendre et vraiment le meilleur pour lui.
Le Régent avait eu un sacre singulier, un beau baptême que n'eut nul roi du monde, d'être le martyr de la science. Il avait failli périr comme empoisonneur, pour son amour de la chimie. Son premier soin fut d'émanciper l'Académie des sciences. Il ouvrit la Bibliothèque royale au public. Il fonda dans le Louvre une Académie des arts mécaniques. Il donna, sans compter, aux savants, aux artistes, aux gens de lettres. Et il donnait, bien plus que de l'argent, un ravissant accueil, leur parlant à tous leur langage, leur disant des mots justes, éloquents, pénétrants, qui montraient qu'il était des leurs, des mots émus pour la science, pour eux, des paroles d'amis. Il les logeait avec lui et chez lui, ou mieux, au Luxembourg, chez sa fille, tant aimée. Il allait tous les jours la voir et causer avec eux.
Le grand roi lui laissait un terrible héritage, une situation contradictoire, absurde et sans issue,--trois dangers, dont un seul pouvait être mortel pour la France:
1º La caisse vide, la banqueroute, rien pour payer les troupes; _impossibilité d'armer_;
2º L'Europe irritée, l'Angleterre provoquée, la paix presque rompue, donc _la nécessité d'armer_;
3º Un testament funeste qui, en léguant le pouvoir au bâtard, risquait de le donner réellement au roi d'Espagne, dont le duc du Maine n'eût été que le lieutenant. On croyait à Madrid, on disait à Paris, que Philippe V, seul, sans armée, entrant de sa personne en France, comme oncle, prendrait la tutelle et déposséderait le régent. De là, pour celui-ci, une situation chancelante, la nécessité déplorable (où l'on vit jadis Henri IV) d'acheter un à un, dans une telle pénurie! les princes et les grands qui vendaient leur fidélité.
Donc résumons:
La guerre en perspective. Point d'argent pour la faire. Et le peu qu'on emprunte, raflé par les seigneurs.
Les partisans du roi d'Espagne, ceux du duc du Maine, demandaient hypocritement pourquoi, dans ces dangers, on ne convoquait pas les États généraux. C'était aussi l'avis des spéculatifs érudits, amants du passé féodal, de Boulainvilliers le gothique, de Saint-Simon, des gens du temps de Charlemagne, qui croyaient rétablir les douze pairs et les hauts barons, écraser la Robe et le Tiers. Pour assembler la France, il fallait qu'il y eût une France. Avec celle qu'avait faite Louis XIV, une France assommée, éreintée, cette comédie des États eût été un champ admirable au parti des couleuvres, des menées souterraines, celui du duc du Maine. Il eût habilement groupé et les restes de la vieille cour, et les partisans des Jésuites, et les amis du roi d'Espagne, enfin la grande masse des petits nobles (qu'il animait contre les ducs et pairs), la masse des quasi-nobles (notables et municipaux), tout un peuple de Sottenvilles, arrivés de province, aigres pour le Régent, qu'ils disaient le roi de Paris. D'un bel élan patriotique, ces idiots auraient appelé l'étranger.
Je le dis, l'_étranger_. Philippe V regrettait la France, et se croyait Français. Mais il était devenu plus Espagne que l'Espagne même.
On a horreur de dire le nombre épouvantable d'hommes que l'Inquisition brûla sous son règne, la sauvage police qu'elle exerçait, les populations supprimées, englouties, dans ses _in pace_. Pouvoir énorme, hideuse royauté, qui un moment rendit le roi jaloux, en 1714. Mais sa dévotion l'emporta. La cabale italienne, qui le tenait alors, releva la puissance du Saint-Office. Et c'est à ce moment, juste en 1715, que la France risqua d'avoir un tel Régent, un bigot maniaque, et le serf de l'Inquisition!
Par sa mère bavaroise, Philippe V venait d'un mélange de Bavière-Autriche, où les esprits troublés ne sont pas rares. Il avait pour aïeul l'affreux Ferdinand II, le spectre de la guerre de Trente ans. J'ai dit le tragique roman de sa mère, ermite en plein Versailles, affolée de sa Bessola. Le vertige du Tyrol était dans cette tête, et elle le transmit à son fils. Comme elle, il fut tout amoureux, mais à la façon de son père, le gros Dauphin blondasse, et il en eut la sensualité bestiale.
Né tel, il tomba en Espagne, dans l'âpre et violente contrée, admirable pour faire des fous. Charles-Quint le devint. Philippe II, dans ses derniers rêves de son sinistre Escurial, d'avance éclipsa don Quichotte.
Philippe V ne fut fou que par moments. Il n'était pas dénué d'esprit, souvent parlait très-bien. Presque toujours muet, et enfermé, comme l'avait été sa mère, il ne voyait guère que sa femme. Le sexe annulait tout en lui. Il fut le mari le plus assidu, le plus mari qu'on vit jamais, acharné, implacable d'exigence amoureuse. Sa première femme, malade à la mort, perdue d'humeurs froides, dissoute et couverte de plaies, n'eut pas grâce un seul jour, ne put faire lit à part. L'aimait-il? Le jour de sa mort même, il alla à la chasse, selon son habitude, et, rencontrant le convoi au retour, froidement le regarda passer.
La vieille princesse Des Ursins, qui gouvernait, fut prise dans un double embarras, le veuvage du roi et un essai de réforme qu'elle avait commencé. Réforme des finances, réforme du clergé et surtout de l'Inquisition. Si elle n'eût été si âgée, elle se serait fait épouser, et elle aurait gardé le roi. Mais il lui échappa d'abord par la dévotion, puis par un second mariage. On a souvent conté sa brouillerie avec Versailles, mais trop peu rappelé qu'elle avait contre elle l'Inquisition et le clergé.
Avec le tempérament du roi, il n'y avait pas un moment à perdre pour le marier. La Des Ursins cherchait dans toute l'Europe, mais chaque princesse lui faisait peur. Elle craignait surtout un trop grand mariage, une fille de roi qui eût pris ascendant. Il n'y avait guère de plus petit prince que le duc de Parme. Donc elle ouvrit l'oreille lorsque son envoyé Alberoni, un nain bouffon qui l'amusait, lui demanda un jour pourquoi elle ne prendrait pas la nièce de son maître, le duc Farnèse, une fille toute simple, élevée dans un grenier du palais, qui ne savait que coudre. La princesse le crut, fit la chose; puis, un peu tard, mieux informée, elle voulut la défaire. Mais le mariage était déjà célébré à Parme. D'autre part, le roi était dans une terrible impatience; Alberoni, grossièrement, obscènement, à sa manière, lui avait décrit la fille, selon les goûts du roi, la disant «une grasse Lombarde, bien empâtée de beurre, de parmesan.» Éloge mérité de toute la maison des Farnèse, dont le dernier meurt à force de graisse.
Ce charmant idéal envahissant le coeur du roi, il sut très-mauvais gré à la princesse Des Ursins de vouloir lui inspirer des défiances sur sa future épouse. Alberoni l'avait pris entièrement par ses contes luxurieux. Il en tira deux choses pour la jeune reine qui arrivait: 1º l'ordre verbal de lui obéir en tout; 2º un billet où il lui mandait de faire arrêter, enlever madame Des Ursins, finissant par ce mot d'exquise délicatesse: «Ne manquez pas votre coup tout d'abord. Autrement, elle vous _enchantera_ et nous empêchera de coucher ensemble, comme avec la feue reine.» Il est vrai que la Des Ursins, aux derniers jours, l'avait sagement prié d'épargner la mourante, qui pouvait lui donner son mal.
Alberoni porta ce mot lui-même à la frontière où était la jeune reine, et se tint dans la coulisse pour surveiller l'exécution. Autrement cette fille sans expérience n'eût eu ni l'assurance ni la férocité impudente pour jouer cette scène de fausse fureur sans cause ni prétexte. Tout le monde l'a lue dans Saint-Simon. C'était l'hiver; la vieille dame fut enlevée en habit de bal et traînée vingt jours dans les glaces, au hasard de la faire crever. Le lendemain, le roi qui était venu au-devant, rencontra enfin sa grasse Lombarde, et l'épousa sur l'heure dans la première maison qui se trouva. En plein jour, ils se mirent au lit.
En rentrant à Madrid, on rendit à l'Inquisition ses droits et privilèges. On renonça à la réforme du clergé. Alberoni, sans titre, devint le seul ministre et le vrai roi d'Espagne. Son triomphe était celui de l'Église. Il entretint dès lors une étroite correspondance avec Rome pour obtenir le chapeau. Il donna de sa main au roi un confesseur jésuite, et le plus agréable au pape, le P. d'Aubenton, principal rédacteur de la bulle _Unigenitus_. La reine aussi reçut un confesseur de la main de ce Figaro.
Elle était jusque-là la créature d'Alberoni, qui l'avait tirée de son néant de Parme et l'avait si lestement délivrée de la Des Ursins. Mais elle prit si fortement le roi qu'en un moment elle fut maîtresse de tout. Ce n'était pas une petite fille. Elle avait vingt-quatre ans. Elle était forte, véhémente, envahissante. Comme elle avait été très-malheureuse, très-durement tenue par sa mère, sa situation nouvelle, tout enfermée qu'elle fût, était pour elle une liberté relative. Elle y fut gaie, charmante, et elle enveloppa entièrement Philippe V. Elle partagea, resserra la captivité qu'il aimait. Ils furent prisonniers l'un de l'autre. Même chambre, petite, un seul lit, et petit. Ils se quittaient si peu que même avec son confesseur, le roi ne restait qu'un moment. Et, si la confession de la reine était un peu longue, le roi l'interrompait. Si en marchant elle restait de deux pas en arrière, il se retournait, l'attendait. Ils communiaient, priaient, chassaient, mangeaient ensemble. Ni nuit, ni jour, nul _à parte_.
Alberoni était souvent en tiers. La reine lui donna un rival d'influence. Se trouvant grosse, elle voulut avoir sa nourrice, la fit venir de Parme. Cette femme, Laura Piscatori, était une simple paysanne, mais fort intelligente, et la reine eut dès lors une âme à elle. Cette nourrice eut le bas service intérieur, qui donnait tant de prise. Elle entrait le matin, tirait les rideaux, aidait la reine à prendre les premiers vêtements avant la toilette. Elle fut, peu à peu, comme un animal domestique qui voyait tout, le plus caché, les secrets rapports des époux. S'il y avait un peu de froid, elle les rapprochait. Elle avait deux moments uniques où la reine était seule et pouvait s'épancher, bien courts, il est vrai, cinq minutes, où le roi sortait pour se faire habiller et où la reine se chaussait; et parfois un peu plus, quand il recevait le Conseil de Castille. Alors elle glissait à la reine des papiers, des mémoires, des lettres secrètes. La nourrice était l'unique intermédiaire qu'elle eût avec le monde. Il n'y avait pas à servir la reine en galanterie. Mais la nourrice la servait, la chauffait en son unique passion, ses plans d'établissements futurs, de royautés pour ses enfants.
Cette société unique et très-secrète, qui paraissait si peu, primait Alberoni, et faisait vraiment un gouvernement de nourrice et de femme grosse. Le roi avait du premier lit un fils, le futur roi d'Espagne. Toute la pensée des femmes fut de chercher comment l'enfant à naître et ceux qui pourraient suivre deviendraient aussi rois, princes, au moins en Italie. La condition, des reines veuves était intolérable en Espagne; elles devenaient forcément religieuses. Ces Italiennes ne s'en souciaient pas; elles rêvaient le retour dans leur beau pays, une retraite splendide et paisible chez un fils de la reine qui aurait Parme, la Toscane, qui sait? les Deux-Siciles? L'obstacle était l'Empereur. Il eût fallu brouiller l'Angleterre avec l'Empereur, offrir à George de si grands avantages aux dépens de l'Espagne, qu'il laissât faire ce qu'on voulait de l'Italie. Mais Philippe V y consentirait-il? honnête et scrupuleux comme il était, immolerait-il aux Anglais le commerce espagnol, traiterait-il avec les hérétiques, trahirait-il la cause sainte que Rome et tous les catholiques appuyaient de leurs voeux, la cause du Prétendant, ce grand intérêt de donner un roi catholique à l'Angleterre, à la puissance qui, par la dernière paix, se trouvait l'arbitre du monde?
Alberoni dut, s'il voulait garder la faveur de la reine, entrer dans cette voie. Lui qui venait de relever l'Inquisition, il dut décider le roi à rechercher l'alliance hérétique, à reconnaître la succession protestante. Tant que Louis XIV vécut, on n'osa pas même en parler. Lui mort, sans ménagement, on démasqua la batterie. Alberoni, la reine, sans retard, sans ménagement, exigèrent de Philippe V qu'il tournât tout à coup contre sa foi, contre l'opinion nationale de l'Espagne, contre la volonté de son grand'père, qui, sur son lit de mort, lui avait écrit pour le Prétendant.
On profita de sa mauvaise humeur contre la France et le Régent. On lui montra que le Régent rechercherait l'alliance de George et qu'il fallait le gagner de vitesse. Il semble cependant que le bon roi d'Espagne ait lutté environ huit jours. Il était fort dévot, craignait l'enfer, exécrait l'hérétique. Quoique Alberoni fût déjà son ministre réel, le ministre nominal était le grand inquisiteur, qui faisait un peu la balance. La reine la rompit, vainquit, emporta tout.
Dans cette précipitation indécente, l'honneur du roi n'était pas ménagé. Elle ne daignait cacher l'empire honteux qu'elle exerçait sur lui, ses moyens plus honteux encore. D'une part, elle lui faisait suivre un régime irritant de viandes, d'alicante et d'épices, sans mouvement qu'un peu de chasse en voiture. De l'autre, elle le domptait par les plaisirs ou les refus. Rien n'était ménagé, caresses, menaces, flatteries. Au besoin, elle était très-basse, parfois lâche à ce point d'admirer la beauté du roi (dont le nez touchait le menton).
Ce sont les premières scènes, et non pas les moins rebutantes, d'un temps où la nature, hardie et sans réserve, triomphera souvent des intérêts moraux. Cette femme toujours enfermée, qui ne put rien savoir du monde, ignorante, d'autant plus hardie, le troubla vingt années. Elle avait l'âpreté maternelle de la chatte et sa furie pour ses petits. Pour eux, elle alla à l'aveugle jusqu'à ce qu'elle eût fait son fils roi, son mari idiot.
L'emploi peu scrupuleux des sinistres recettes qui ravivent l'amour aux dépens de la vie, aboutit à l'épilepsie. Les enfants de Philippe V eurent de leur père cet héritage et le portèrent de la maison d'Espagne dans celles d'Autriche et de Naples. La moitié de l'Europe fut gouvernée par des fous.
Dès le 18 septembre, Alberoni, autorisé du roi, négocia avec Dodington, l'envoyé anglais à Madrid. Il s'agissait d'abord de détruire les barrières que les Anglais trouvaient dans l'Espagne et ses colonies. On tentait l'Angleterre par le côté secret de sa concupiscence, les mers du Sud, le commerce des précieuses denrées qui devenaient des besoins pour l'Europe, la fourniture des nègres qui les cultivent, trafic si lucratif. On voulait dire au fond: «Nous ouvrons l'Amérique. Ouvrez-nous l'Italie.» On ne le disait pas encore. Cependant Dodington fut tellement ravi, ébloui, qu'Alberoni n'hésita pas à lui confier toute la pensée de la reine, et que bientôt il écrivit à Londres: «qu'il n'était rien que l'on n'obtînt, si on la laissait faire en Italie un bon établissement pour ses enfants.» Elle eût donné tout à ce prix, presque l'Espagne elle-même.
La première lettre de Dodington à Londres pour annoncer les offres de l'Espagne est du 20 septembre. Date extrêmement importante. Avant le 30, un mois après la mort de Louis XIV, le gouvernement whig, notre ennemi, sut que désormais la France était seule, que l'union des deux branches de la maison de Bourbon était dissoute. La fameuse sottise: «Il n'y a plus de Pyrénées,» reparaissait ce qu'elle est, une sottise. Les Pyrénées se relevaient plus hautes. La France, désormais isolée de l'Espagne, était plus faible sous le Régent que la veille de la mort du roi.
Dodington écrivait à Londres: «Voilà la France et l'Espagne brouillées plus qu'elles ne le seraient par une guerre de quinze ans.»
Cette brouillerie allait tout d'abord passer aux voies de fait. Alberoni, en attendant qu'il eût construit des vaisseaux, en louait pour poursuivre les nôtres dans les mers du Sud. Il nous fermait ces mers, qu'il ouvrait aux Anglais, se tenant même prêt à les aider dans la destruction de notre marine.
Quel encouragement pour Marlborough, pour les aboyeurs de la guerre! L'Angleterre est le pays des fortes haines, des colères longues et obstinées. Nombre de whigs sincères retenaient fidèlement l'horreur du dernier règne, la trop juste rancune de la _Révocation_. Pour eux, Louis XIV n'était pas mort, et ne pouvait mourir; ils le gardaient présent pour justifier leur haine pour nous. Les machines infernales qu'ils lancèrent contre Saint-Malo, elles restaient dans leurs coeurs, chargées et surchargées de voeux pour faire sauter la France.
Les deux marines se haïssaient cruellement. Dans une guerre (de duels à la fin), on s'était des deux parts envenimé jusqu'à n'avoir plus âme d'homme. Notre Cassart, si vaillant, fut féroce, et, sans scrupule, arma les flibustiers. Nos trop heureux corsaires stimulaient l'ennemi, comme les mouches qui rendent un taureau fou. Les Anglais tuaient tout ce qu'ils prenaient. Et encore, ils ne se contentaient pas de la mort; ils y joignaient parfois de longs supplices.
À ces haines atroces, trop réelles, ajoutez les fausses. Les plus véhéments orateurs, les plus emportés contre nous, étaient les patriotes de l'_Alley change_, les vaillants de l'agiotage qui, dans la crise de la guerre, avaient eu leurs combats, leurs victoires, de merveilleux Blenheim de bourse, des rafles incomparables. Le calme plat désolait ces héros.
Dans un moment pareil, l'offre de Philippe V était un coup cruel pour nous, et, disons-le, un acte bien étonnant d'ingratitude. Il avait déjà oublié que nous avions, pour le faire roi, accepté contre l'Europe la plus épouvantable lutte, sacrifié deux milliards, un million d'hommes! La nation, non moins que le roi, nous était redevable. Si elle n'avait un Espagnol, elle devait vouloir un Français, un prince de race, de langue latine. Elle devait repousser l'Autrichien, le blond barbare allemand, dont elle n'eût pas compris un mot. Pour chasser ce barbare, elle eut un moment d'élan admirable, mais court, et généralement, elle rejeta le poids de cette longue guerre sur les armées de la France, et triompha par notre sang.
Et, aujourd'hui, au bout d'un mois, nous recevions derrière ce coup fourré de l'abandon de l'Espagne. Nous perdions, pour la guerre, notre compagne naturelle, notre _matelot_, comme on dit en marine du vaisseau acolyte qui doit garder le flanc du vaisseau engagé en bataille.
Ainsi, quel que pût être le gouvernement bienveillant de la Régence, son élan juvénile et son semblant d'espoir, elle n'avait rien de solide, et réellement portait en l'air. Sans allié, sans argent ni ressources, pliant sous deux milliards et demi de dettes, elle était de plus entourée par la meute implacable des illustres voleurs qui lui mettaient le marché à la main, la rançonnaient, sinon, passaient du côté de l'Espagne.
CHAPITRE II
GRANDEUR DE L'ANGLETERRE--ÉTAT INCURABLE DE LA FRANCE
1716
L'Angleterre est grande en ce siècle, grande d'elle-même et par l'éclipse de la France. Celle-ci, pour longtemps, est absente des affaires humaines. Elle ne fera que des sottises en politique, en littérature des oeuvres de génie.
Naufragée et demi-brisée, enfonçant, elle roule entre deux eaux dans le sillage du vaisseau britannique. Tout flotte derrière celui-ci, non-seulement les puissances protestantes, mais les catholiques. L'Espagne, l'Empereur, la courtisent pour arracher des lambeaux d'Italie.
Cette grandeur de l'Angleterre n'est point illégitime. Seule, entre les nations d'alors, elle a les trois conditions pour vivre et agir: un principe, une machine, un moteur.
C'est le moteur qu'on n'a pas remarqué. Sans lui, elle n'eût rien fait. Son beau principe du _gouvernement de soi par soi_ était représenté, très-peu fidèlement, par deux chambres aristocratiques. Sa fameuse constitution,--une vieille machine de Marly,--était propre à ne pas bouger et ne rien faire. La prétendue balance n'était qu'une bascule alternative. L'Angleterre prit force et vigueur, justement parce qu'il n'y eut plus ni balance ni bascule. Un moteur vint, qui emporta tout en ligne droite, dans un mouvement simple et fort. Ce fut le parti de l'argent, le tout jeune parti de la banque, auquel se réunit bien vite la haute propriété; bref un grand parti riche, qui acheta, gouverna le peuple, ou le jeta à la mer; je veux dire, lui ouvrit le commerce du monde.
Ce parti de l'argent se vantait d'être le parti patriote. Et la grande originalité de l'Angleterre, c'est que cela était vrai. La classe des rentiers et possesseurs d'effets publics, spéculateurs, etc., qui était pour les autres États un élément d'énervation, pour elle était une vraie force nationale.
Cette classe fut et le moteur et le régulateur de la machine. Elle poussa tout entière d'un côté. Il y eut impulsion, et non fluctuation. J'ai montré, au moment critique de 1688, combien l'Angleterre flottait encore. Ni l'Église, ni la propriété territoriale, ces prétendus éléments de fixité, ne lui donnaient aucune base. Les propriétaires étaient divisés (tories et non-tories, catholiques et non-catholiques, jacobites et non-jacobites). L'Église n'était pas moins divisée contre elle-même; l'Anglicane faussée par son credo absolutiste, jusqu'à regretter Jacques II! Et il eut même des Puritains pour lui! Des Puritains regrettaient le Jésuite! Que serait devenu Guillaume à la Révolution sans le fanatisme héroïque de nos Réfugiés.