Histoire de France 1715-1723 (Volume 17/19)

Chapter 19

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L'autorité municipale était inégale à sa tâche. Marseille avait le droit de se gouverner elle-même. On respecta ce droit, et beaucoup trop, en agissant fort peu pour elle. Sauf les médecins envoyés le 12 août, avec une somme d'argent à laquelle Law avait contribué, le gouvernement s'abstint. Il n'agit fortement qu'à mesure que la peste s'étendit vers le Nord, et lorsqu'il craignit pour lui-même.

Son premier soin, dès l'origine, devait être de créer, non par les ressources locales, mais par celles de l'État, nombre de petits hôpitaux, de pavillons bien isolés, où la foule se fût divisée. Il les fallait surtout abrités du vent aigre qui tuait sans rémission. Les tentes que la ville dressa d'abord hors de ses murs, dans une exposition très-froide, livraient précisément les malades à son influence. Ils aimaient mieux rentrer, mourir au centre de la contagion. Un nouvel hôpital qu'on bâtit dans la ville par le travail des Turcs, ne fut achevé qu'en octobre. Donc, en août, en septembre, la masse vint se concentrer dans l'unique et étroit asile, dans l'ancien hôpital. On se battait aux portes pour y entrer. Nul n'en sortait vivant. Ceux qui y soignaient les malades, les voyant mourir tous, se firent peu de scrupule (pour avoir plus tôt les dépouilles) d'accélérer cette mort inévitable. L'infirmier devint assassin.

Un vaste assassinat se fit. On avait entassé trois mille enfants abandonnés à l'hospice des Enfants-Trouvés. Là, comme à l'hôpital, la féroce spéculation s'établit sur la mort. Les trois mille y moururent de faim!

L'égoïsme commun espérait cerner, limiter, ce foyer d'horreur, donner à la peste une ville, sauver le reste en lui faisant sa part. Mais elle ne s'en contenta pas. Elle vola par-dessus les cordons sanitaires; dès août elle passa à Aix, dans l'automne à Toulon. Le Parlement, qui défendait si durement aux Marseillais d'émigrer, se hâta de le faire lui-même. Autant en fit le commandant de la province dont la présence était si nécessaire.

Sur ces nouveaux théâtres de la contagion on essaya de différents systèmes. On croyait que Marseille n'avait été si violemment frappée que par les communications libres qu'elle laissait aux malades. À Aix, dès qu'un signe léger apparaissait, l'homme enlevé était sur l'heure jeté aux hôpitaux, et dans ce grand entassement, il ne manquait pas de mourir. De huit mille, cinq cents survécurent. À Toulon, on essaya une autre méthode d'isolement. Tout ce qui n'entre pas aux hôpitaux est consigné chez soi, tous, les sains, les malades, et sous peine de mort. Le premier des consuls, M. d'Antrechaus, avait, du premier jour, interdit l'émigration, empêché les riches de fuir. Tout mourut, riches et pauvres. Ce consul (un héros plutôt qu'un habile homme) soutient sept grands mois cette gageure de tenir enfermée et de nourrir à domicile une population de vingt-six mille âmes. Captivité cruelle. On meurt encore plus qu'à Marseille.

Dans l'automne à Marseille, et l'hiver à Toulon, la mort allait si vite et il y avait tant de corps à enterrer qu'on songeait à peine aux vivants. La sépulture était la grande affaire publique. Les confréries de pénitents, qui dans tout le Midi se chargent de ce soin pieux, manquèrent apparemment. Car les échevins durent faire _la presse_ dans les hommes forts du petit peuple, et, bon gré mal gré, leur faire enlever les corps. La foule avait horreur de ces hommes utiles, les maudissait comme la mort elle-même, injuriait ces _corbeaux_. Ils désertaient. Il fallut implorer l'assistance des galériens. N'ayant nulle force militaire (car la garnison s'enfermait) on ne pouvait surveiller, fermement contenir ces hommes dangereux, Marseille acceptait un fléau plus terrible peut-être que la peste elle-même. Corrompus et féroces, de plus, dans l'échappée sauvage d'une liberté imprévue, deux mois durant, ils donnèrent un spectacle effrayant, _le règne des forçats_.

Ces nouveaux venus apportèrent, dans la calamité, quelque chose de pis, une hilarité diabolique. Bons amis de la mort et cousins de la peste, ils la fêtaient, bien loin d'en avoir peur. Elle avait des égards pour eux, touchait peu ces hommes si gais. À Toulon, ils allaient en habits magnifiques. Plus de fers, plus de nerf de boeuf. Et la ville à discrétion. Le droit d'entrer partout. Ils enlevaient, pêle-mêle avec les corps, ce qui leur convenait. Les abandonnés qui restaient avaient peur de la peste moins que des gaietés du forçat. Il prenait ces retardataires pour des gens paresseux qui manquaient à l'appel. Un mourant réclamait, priait d'attendre un peu. «Bah! dit le galérien, si on les écoutait, il n'y en aurait pas un de mort.»

À Marseille, on tirait les morts avec des crocs de fer. À Toulon, on les jetait par la fenêtre du quatrième étage, la tête en bas, au tombereau. Une mère venait de perdre sa fille, jeune enfant. Elle eut horreur de voir ce pauvre petit corps précipité ainsi, et, à force d'argent, elle obtint qu'on la descendît. Dans le trajet, l'enfant revient, se ranime. On la remonte; elle survit. Si bien qu'elle fut l'aïeule de notre savant M. Brun, auteur de l'excellente histoire du port.

À Marseille, MM. les forçats permirent très-peu le tombereau. Ils trouvaient qu'il faisait tort à leur industrie. Ils coupèrent les harnais, et pas un ouvrier n'osait les réparer. Le peuple lui-même, d'ailleurs, déplorait le malheur de ne pas être enterré un à un. Il avait horreur des charrettes où les corps, sans honneur, dépouillés, tombaient l'un sur l'autre. Il appelait _infâme_ cette promiscuité de sépulture, ces mariages de la mort. Tous mêlés par hasard, en une même masse molle, mutuellement putréfiés!

Qui le croirait? Ces choses épouvantables qui révoltaient les sens, loin d'éteindre l'imagination, l'exaltèrent étrangement. Si l'amour, comme dit le Cantique, est fort comme la mort, on peut le dire de l'art aussi. Le vaillant peintre Serres, au lieu de craindre, regarda tout cela en face, chercha ce qu'on fuyait, admira, copia. Ce qu'on trouvait horrible, il le trouva merveilleux, parfois sublime, toujours attendrissant. Il était l'élève du Puget, qui a tant sculpté la douleur, la misère, l'esclavage (ces préliminaires du fléau). Serres vit dans celui-ci la suite naturelle de l'oeuvre de son maître, comme la fin du monde que son art douloureux avait prophétisée.

Il est certain qu'un tel bouleversement de toute chose, qui met tout en dehors si cruellement, a des révélations inattendues, profondes. Les éminents artistes, et Boccace, et Machiavel, l'ont bien senti. De même les peintres vénitiens, le Tintoret et autres, qui, dans divers tableaux qu'on croirait de piété, ont jeté hardiment tout ce qu'ils avaient vu à la peste de 1576. Dans l'un (le crucifiement?) qui me reste comme une vision, vous trouvez force femmes, filles, enfants du peuple, race pauvre, mal nourrie, qui donne tous les aspects de la misère et de la peste. Des groupes entiers d'amies, de soeurs, qui se tiennent et se serrent, dans l'obscurité indistincte, dans un chaos de ténèbres livides, anticipent déjà la communauté du sépulcre. Tout est fuyant, s'émousse et se dissout. Et cependant telles de ces pauvres petites figures ont des grâces étranges, déjà de l'autre monde, des langueurs, des mollesses, des morbidesses fantastiques. Certaines, en décomposition, sont effroyablement jolies.

Tableaux malsains de sensualité funèbre. C'est l'âme même de la peste. À Florence, Venise ou Marseille, telle elle fut, âprement amoureuse. La mort fit la furie de vivre. Les veuves marseillaises profitaient du fléau et convolaient de mois en mois. Les filles ne marchandaient guère. Ce fut comme à Florence, où les nonnes, aux maisons galantes, se vengeaient de leur chasteté. Ceux mêmes qui avaient constamment la mort sous les yeux et la plus rebutante, les chirurgiens, sûrs de mourir, prennent, avec le poison, un vertige effréné et se payent de leur fin prochaine. Les _carabins_ furent terribles à Toulon. Dans l'enfermement général dont ils étaient seuls exceptés, trouvant partout des isolées, rien ne les arrêtait. Le danger, le dégoût, la douceâtre odeur de la peste, la malpropreté naturelle où ces abandonnées gisaient, ne gardaient pas le lit fétide. Nulle pitié des mourantes. La mort même peu en sûreté.

À Marseille, le 2 septembre, un grand coup de mistral frappa, et tout ce qui languissait dans les rues fut terrassé, ne se releva pas. Dès lors, on meurt en masse, à mille par jour. Les enterreurs sont débordés, perdent la tête. Il faut prendre un violent parti, abréger. On force les églises, on crève les caveaux, on les comble de corps mêlés de chaux. Puis scellés hermétiquement. Tout le reste aux fosses communes. Mais elles furent bientôt pleines et gorgées. Elles se mirent à fermenter, et, chose effroyable, elles vomissaient! les fossoyeurs s'enfuirent. Il fallut qu'un des consuls même, le vaillant Moustier, prît la pioche; avec quelques soldats qui eurent honte de reculer, il avança sur ce charnier mouvant, le mit à la raison, l'enfouit de nouveau dans la terre.

Le danger le plus grand était un tas de deux mille corps qu'on avait abandonnés sur une esplanade, qui se dissolvaient depuis trois semaines, et s'étaient résolus en une mer de pourriture. Que faire? comment détruire cela? comment aborder seulement cette horrible fluidité?

Par bonheur, le chevalier Roze savait qu'en dessous les vieux bastions étaient creux jusqu'au niveau du flot. Il fit percer la voûte. Puis, à la tête de soldats intrépides et d'une bande de cent forçats, il poussa en trente minutes la masse hideuse au gouffre. Tous ceux qui mirent la main à cette oeuvre de délivrance le payèrent de leur vie, moins Roze et deux ou trois qui survécurent.

La peste recula dès ce jour. On commença à prendre le dessus. On balaya les fanges profondes qui encombraient les rues. Un commandant, envoyé de Paris, M. de Langeron, concentra les pouvoirs et put employer pour la ville les ressources de l'arsenal et de la garnison. Il remit un peu d'ordre, somma les juges, les employés de revenir.

Les vivres abondaient. Le blé était venu de tous côtés, au point qu'on voulait refuser celui que le pape envoya. La vendange arriva, et avec elle les effets salutaires de la fermentation vineuse, d'une détente physique et morale. Elle alla trop loin même. Repas, orgies, fêtes, mariages, les gaietés effrénées du deuil. Nombre de filles en noir brusquement se marient. Telle qui ne l'eût jamais été, tout à coup seule et délivrée des siens, héritière, remercie la peste.

Belzunce, l'héroïque imbécile, aimait les grandes scènes, où il apparaissait imposant, plein d'effet sur cette masse si émue. Au plus haut de l'église des Accoules, au clocher, au panorama qui embrasse la côte, les collines, la Méditerranée, et cette pauvre Marseille, on lui fit faire une cérémonie bizarre et fort troublante pour des esprits malades, l'_anathème à la peste_, son exorcisme solennel, l'excommunication et la déclaration de guerre qui la proscrivait à jamais, lui interdisait le pays.

Cela piqua la peste. Elle revint, mais par moments, capricieuse. Les fêtes et les réjouissances qui se faisaient pour son départ la provoquaient à revenir.

Toulon, l'hiver et le printemps, lui donna riche pâture. De vingt-cinq mille personnes, elle en laissa cinq mille.

L'été, pendant que les gens d'Aix, enfin sauvés, se réjouissent et font des repas dans la rue, la voyageuse meurtrière s'est établie en terre papale; elle est dans Avignon (octobre). Le légat, éperdu, s'enferme dans le palais des papes.

En mai-juin 1722, elle a assez d'Avignon, la dédaigne; elle marche vers le Nord. D'inutiles cordons sanitaires, des régiments qu'on envoie, s'établissent ridiculement en Poitou pour tirer sur la peste, si elle se permet d'avancer.

Mais n'était-elle pas derrière eux? On eût pu le penser.

Une panique eut lieu à Paris (mai 1722). Une caisse de soie ayant été ouverte chez un marchand, voilà des morts subites, et dans la maison même, et des deux côtés de la rue. Toute maladie courante était imputée à la peste. On ne fut tout à fait rassuré qu'en janvier 1723.

Donc, elle avait régné deux ans et demi en France. On sut ce qu'elle avait dévoré dans deux ou trois villes, Marseille, Aix, Toulon; mais ses exploits cruels dans l'épaisseur du centre de la France, on s'est gardé de les savoir. Car la peste, sous plus d'un rapport, était un fléau politique, la fille des misères envieillies, des ruines récentes, un reliquat morbide de l'accumulation des souffrances et des désespoirs. Trois générations successives, celle de la Révocation, celle de la Banqueroute du grand roi, celle enfin des avortements de la Régence, de père en fils, en petits-fils, par trois cercles d'enfer, peu à peu descendues, cherchèrent dans la terre un repos.

Le pays, fort près de Paris, était quasi-désert. Certain abbé, prédicateur du roi, qui voyageait dans la voiture publique, s'étant écarté un moment, fut happé par les chiens. On retrouva ses os.

Une femme qui, fuyant la contagion, tenta le périlleux voyage de Provence à Paris, fit un récit terrible de ce qu'elle avait vu. Pour échapper aux cordons sanitaires, elle évitait les villes, marchait par les campagnes. Aux montagnes du Gévaudan, aux vallées de l'Auvergne, du Limousin, dans plus de vingt villages, pas une âme vivante. Partout des morts non inhumés. Ne rencontrant personne pour l'héberger, elle entrait dans les maisons vides, et parfois y trouvait du pain. Un presbytère ouvert, abandonné, lui offrit un spectacle étrange. Le curé, habillé, était là, mais pourri; la servante sur un autre lit, en décomposition. Dans l'armoire, cinq cents livres en or, abandonnées (_ms. Buvat_, 24 sept. 1721).

CHAPITRE XVIII

LE VISA

1721

En attendant la peste, Paris subissait un fléau aussi cruel peut-être, l'incertitude effrayante qui planait sur toute fortune, sur l'existence de chacun. Le violent Pâris Duverney commençait l'opération chirurgicale d'amputer de nouveau la France. Il allait revoir tous les titres, bien acquis, mal acquis, en juger l'origine, la qualité, le droit, annuler l'un et rogner l'autre, réduire les milliards à néant. Dictature étonnante! si délicate à exercer! Il y prit pour adjoints les hommes infiniment suspects qui avaient fait la guerre à Law, les vieux financiers de Louis XIV[NT-2], le très-rusé Crozat et Samuel Bernard, le vénérable banqueroutier.

[Note NT-2: Dans ce chapitre XVIII qui a trait à l'année 1721, Michelet fait référence à Antoine Crozat, marquis du Chatel (1655-1738), né à Toulouse, financier et constructeur du canal de Crozat qui fait communiquer l'Oise à la Somme (25 km) et à Samuel Bernard, (1651-1739), né à Sancerre, financier qui prêta des sommes considérables à Louis XIV. Le nom de Louis XVI mentionné ici par Michelet (dans l'édition de A. Lacroix, 1877) est donc incompatible avec l'époque où ont vécu Crozat et Samuel Bernard. C'est pourquoi dans la présente édition du "Project Gutenberg" le nom de Louis XVI a été remplacé par celui de Louis XIV.]

Les seigneurs qui avaient rétabli leurs fortunes, qui gardaient les mains pleines, n'étaient pas sans inquiétude. Leur bienfaiteur prodigue, le Régent, qui si sottement s'était laissé piller, qui, comme un enfant ou un fou, avait éreinté le Système, paya de honte pour tous.

Au Conseil du 1er janvier 1721, il avoua tête basse qu'il avait fait de grandes fautes. Si triste fut son attitude, que le coupable des coupables, M. le Duc, contre qui on aurait dû faire une enquête, s'enhardit et tomba sur lui, le poussa sur le départ de Law (que lui-même, M. le Duc, avait sauvé dans sa voiture!). Dans son état demi-apoplectique, le pauvre gros homme, interdit, ne trouva guère à dire. Comme un écolier pris en faute accuse son camarade, il se rejeta sur Law absent. Pitoyable séance où des deux premiers hommes du royaume, l'un parut idiot, et l'autre, un effronté coquin.

Le parti du Système, la Compagnie des Indes, n'avait espoir que dans M. le Duc, qui y avait encore un intérêt considérable et y avait gagné tant de millions. Et, en effet, d'abord il la défendit quelque peu, montra les dents à la réaction, pour l'obliger sans doute de composer avec lui et les siens, pour en tirer des garanties. Duverney n'eût osé toucher au prince que la mort si probable du Régent allait faire Régent. Sa meilleure chance était, en respectant les vols de l'agiotage princier, de devenir ce qu'il fut en effet sous la seconde Régence, l'homme d'affaires de M. le Duc et de sa madame de Prie. Les hauts agioteurs (M. le Duc, Conti, d'Antin, etc.) comprirent parfaitement qu'on songerait moins à eux si tout le monde craignait pour soi, qu'on s'informerait moins de leurs trésors acquis s'ils livraient généreusement leurs compagnons de bourse, agioteurs, accapareurs. Ce fut le secret du Visa, la poursuite des sous-voleurs. Gloire aux brigands, mort aux filous!

Rien de meilleur dans les grandes détresses publiques, où tout le monde est furieux, que d'ouvrir une chasse qui détourne, occupe les haines. On fait lever un lièvre, quelque gibier ignoble et ridicule. Tout court après. Un accapareur de denrées est très-propre à cela; nul animal plus détesté du peuple. On n'avait que le choix des grands noms, d'Estrées, Guiche, la Force, etc. On se contenta d'un, et on lui attacha les chaudrons à la queue. J'entends les chansons du Pont-Neuf, la satire, la caricature. Ce fut le duc de la Force. Le malpropre seigneur s'était fait épicier, trafiquait surtout dans les suifs. Les chandeliers allaient la nuit, en bonne fortune, acheter chez lui à bas prix les graisses et les savons. Il en avait comblé des couvents, des églises, entre autres les Grands-Augustins, où Bossuet fit la fameuse assemblée de 1682. Toute l'année se passa à manier, à remanier cette cause huileuse. Chacun y mit la main. Superbe occasion pour Bourbon, pour Conti, d'Antin, de montrer leur délicatesse, de s'indigner contre un seigneur, un duc et pair qui faisait de telles choses. D'Antin, pendant ce temps, en avait fait une autre bien autrement hardie. Il avait enlevé sans façon la prodigieuse masse de tous les plombs de Versailles, en mettant à la place de très-mauvais tuyaux de fer. Tout tomba sur la Force.

On régala le Parlement de ce procès. Lui-même se flétrit bien plus encore qu'on ne voulait, en accusant son intendant, que l'on envoya aux galères.

Le 26 janvier, Duverney lance à la fois ses deux brûlots qui incendient tout:

1º La Compagnie des Indes est déclarée comptable, responsable des billets de la Banque.--Billets qu'on fit _sans elle_. Billets qu'on augmentait secrètement, contre son règlement, _contre l'engagement qui fut pris avec elle de n'en faire qu'avec l'aveu de l'assemblée de ses actionnaires_. Cela ne la sauve pas. L'argument du loup à l'agneau (dans la fable de la Fontaine) prévaut ici. Elle est croquée, c'est-à-dire saisie, sous scellé, livrée à ses ennemis.

2º On organise au Louvre une commission souveraine, vaste inquisition financière, avec une armée de commis. Tout cela dans les bas appartements, les salles royales d'Henri IV et d'Anne d'Autriche. Cette administration doit examiner et viser tout titre, tout papier (actions, billets, contrats, quittances, etc.), distinguer les bons des mauvais, en faire le _Jugement dernier_. Pour cela, il faut en connaître, en apprécier les origines. Travail épouvantable. Où trouvera-t-on des employés si exercés, si habiles, des têtes si fortes, pour démêler d'un coup tant de choses embrouillées? On prend ceux que l'on trouve, des jeunes gens sans place, des gaillards qui ne faisant rien, ne sachant rien, sont propres à tout, batteurs de pavé qui promènent la petite tonsure ou l'inutile épée. L'effrayant, c'est que des novices doivent _en deux mois_ finir cette oeuvre révolutionnaire, la Saint-Barthélemy du papier. Si la plume y succombe, l'épée y subviendra contre les mal-appris qui se plaindraient trop haut. On ne prétend pas faire une banqueroute timide, détournée, par derrière. On veut la soutenir fièrement. Tout est prêt, les portes ouvertes, mais peu de gens y viennent. Nul n'est pressé d'aller se mettre sous la dent. Quelques-uns, et les plus véreux, croient prudent d'aller déclarer une petite partie de leur fortune, de donner aux bureaux certaine pâture pour qu'on s'informe moins du reste. Le temps passe, s'allonge. On ajoute aux deux mois.

On frappe coup sur coup. On déclare annulé tout papier non visé. On déclare confisquée l'acquisition non avouée. Enfin, on s'adresse aux notaires. Ces hommes de confiance, discrets confesseurs des fortunes, qui reçoivent dans l'oreille tant de choses qui doivent y mourir, les notaires sont forcés de trahir leurs clients, d'apporter des extraits des contrats et de tous les actes. Mesure inattendue, cruelle, qui mettait à jour les fortunes, marquait les aveux incomplets, permettait au pouvoir des punitions lucratives. Pour pincer mieux, Duverney, le grand maître, fit de sa main d'ingénieux règlements, pièges certains, infaillibles filets où les plus fins se trouvaient pris. Il se fiait à la passion: les juges des nouveaux enrichis étaient leurs ennemis, des robins restés maigres. Il se fiait à l'intérêt. Les commis savaient bien que la sévérité ferait leur avancement. Ils étaient stimulés par de gros appointements. Et, si l'âpreté leur manquait, ils en prenaient des suppléments à la vaste buvette établie exprès dans le Louvre.

En moins de rien on jugea la fortune d'un million d'hommes (500,000 à Paris; 500,000 en province). Nulle telle opération depuis l'origine du monde.

On remarqua le soin, la précision arithmétique, avec lesquels Duverney procéda, autant qu'il se pouvait. Il avait pris pour chef de ses calculateurs l'infaillible Barême, dont le nom est proverbial. Mais cette exactitude dans ce qu'on faisait ne couvrait point assez ce qu'on ne faisait point, je veux dire les ménagements avec lesquels on détourna l'enquête des illustres voleurs. Ce qu'on pouvait reprocher le plus à cette Terreur, ce n'était pas d'être terrible, mais de l'être inégalement, d'être ici clairvoyante, aveugle là. Elle poussa à mort la Compagnie des Indes, les Mississipiens isolés. Mais elle ne voulut rien savoir de tous les grands seigneurs qui avaient refait leurs fortunes, avaient payé leurs dettes, pour rentrer dans leurs biens saisis. Cette persécution si partiale, qui frappa les riches nouveaux et ménagea les autres, eut l'effet détestable d'une réaction nobiliaire. Ces nouveaux, la plupart, étaient au moins des hommes intelligents. Les anciens, les seigneurs refaits étaient ces races incurablement fainéantes que le roi, que la cour, l'intrigue et la prostitution avaient tant de fois relevées dans le XVIIe siècle, mais toujours inutilement.

On avait une liste de gens à rançonner, liste énorme de trente-cinq mille. Liste comminatoire, pour amener à composition.

On s'arrangea. Ce grand appareil d'implacable justice eut un effet contraire au but. La plupart se jetèrent dans les bras de la Grâce, je veux dire s'adressèrent à la faveur. C'est ce qui rendait toujours vaines les opérations de ce genre. Les commissaires de Duverney, ses employés ne furent point insensibles, falsifièrent des pièces, arrangèrent des affaires. Trois ou quatre, pris pour l'exemple, condamnés, devaient être pendus, mais on les épargna. Que de gens il eût fallu pendre? C'était à qui sauverait les riches victimes du Visa. La sensibilité des dames brilla là, comme toujours. Elles coururent, assiégèrent les puissants. Telle s'entremit pour un diamant ou quelque autre cadeau. Telle fit plus; elle couvrit l'opulent malheureux en l'épousant. Force seigneurs daignèrent donner aux Mississipiens des _filles de protection_. Ce fut le terme consacré. S'ils n'avaient pas de filles, l'agioteur disait avec simplicité: «On m'en veut pour cette terre, cet hôtel ... Eh bien! prenez-les.»