Histoire de France 1715-1723 (Volume 17/19)

Chapter 18

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L'originalité de Blount, le spéculateur puritain, c'est qu'avec lui on joue selon la Bible. Il est le bon pasteur Jacob, pattepelue, délivrant le païen Laban de ses idoles d'or. Les _Saints des derniers jours_ ne peuvent agioter qu'en langage sacré. La hausse est en David, la baisse en Jérémie. Stanhope aurait voulu qu'il donnât à la Banque quelque part au gâteau. Il répondit, comme la bonne mère à la mauvaise dans le jugement de Salomon: «Oh! ne coupons pas notre enfant!»

CHAPITRE XVI

LA RUINE--LA PESTE--LA BULLE

Juin-Décembre 1720

La Bourse de Paris, languissante et malade, est établie en juin à la somptueuse place Vendôme. Ses grands hôtels, celui du Chancelier, les fiers palais des fermiers généraux, ont le misérable spectacle de la déroute financière. C'est le champ de la baisse. Sous de méchantes toiles qui défendent un peu de soleil, l'agiotage agonisant s'agite encore. Ces tentes misérables qui donnent à la place un faux air militaire, la font dire le _Camp de Condé_. Juste hommage au grand capitaine, immortel à la Bourse, qui y fit tant d'exploits, «y put compter tant d'_actions_.» Qu'était-ce au prix, que son aïeul, qui, disait-on, n'en eut que trois ou quatre! Mais c'était Fribourg et Rocroi.

Ce camp ne peut jeûner. Près des tentes s'ajoutent les mal odorantes logettes où s'abritent les petits traiteurs. Puis de légères échoppes de toutes marchandises où vous pouvez, à grosse perte, employer ce mauvais papier. De plus en plus le brocantage absorbera l'agiotage. Pour un billet qui ne vaut guère, le fripier vous fait prendre l'habit qui ne vaut rien du tout. La fine marchande à la toilette reconnaît à la mine l'homme entamé où l'on peut profiter. Pour son portefeuille aplati, elle lui donne un diamant faux, une dentelle éraillée, et qui sait? une belle pour souper, rire avant de se noyer. Mais se noie-t-on après? De jolies curieuses affluent à la place Vendôme. Elles égayent ce champ de ruines. Un des désespérés voit passer une dame de grand air, élégante. Il ne dit que ces mots: «Cent louis! ma voiture!» Elle le regarda, s'attendrit et sourit, dit: «Pourquoi pas?» Elle monte lestement. Il est consolé (Du Hautchamp).

Cela rappelle tout à fait Machiavel, son sinistre récit de la peste de Florence, où la mort est l'entremetteuse, où l'étranger, la veuve, tous deux en deuil, s'entendent au premier mot. Parfaite ressemblance. La France a la peste à Marseille, ici la ruine. Entre deux morts, on joue, on s'efforce de rire, entre le fléau de Provence et les étouffés de Paris.

Aux portes de la Banque, dit un témoin, «c'était une tuerie.» On se pressait, on se foulait aux pieds les uns les autres pour arriver à toucher un petit billet de dix francs. Dans cette furie de misère, on s'occupait bien peu de ce qui se passait au Midi. L'herbe poussait sur les quais de Toulon, et dans son arsenal; on vendait pour le bois les vaisseaux de Louis XIV. Sous Colbert et sous Seignelay, il y avait là un mouvement immense. Un argent énorme y passait. Tout cela tarit. En même temps, notre marine marchande, notre commerce du Levant, si naturel à ces contrées, et qui, à travers tout événement, durait depuis le Moyen âge, fut assommé d'un coup. En vain Marseille fut déclarée port franc. Partout, à Smyrne, à Constantinople, en Égypte, nos adversaires nous avaient remplacés, fournissant à bas prix ce que ne donnaient plus nos fabriques ruinées par la Révocation.

Mal durable et définitif. Marseille, énormément grossie et encombrée, plus qu'une ville, un peuple tout entier, resta là dans sa cuve et dans son port fétides, sans plus savoir que faire, macérée de famine, de misère, de la malpropreté croissante qu'engendrent l'inertie, l'abandon. De là un foyer permanent de maladies. On y était habitué. Le long de 1719, disent les médecins de Montpellier, la peste régnait à Marseille et personne n'y songeait. On mourait fort tranquillement. Plus fatalistes que les Turcs, nul n'essayait, comme eux, de prévenir le mal par des cautères ou des sétons. En juin 1720, l'état sanitaire empira du surcroît de misère que produisit sur cette place la débâcle financière de Paris. C'est alors qu'un navire marchand qui arrivait de Smyrne aurait, dit-on, apporté la contagion.

Le Nord est tout entier à sa peste morale, à la misère, aux soucis, à la peur. Dès deux ou trois heures de nuit, les pauvres gens arrivent à la porte du jardin de la Banque (du côté de la rue Vivienne), attendant leur payement, leur pain. Foule énorme. Dès le 2 juin, il y eut là des gens étouffés; le 3 encore, deux hommes et deux femmes étouffés. Le 5, on enfonçait les portes, si la troupe n'eût chargé. Pour payement, on donna du feu aux affamés.

La Compagnie était-elle ruinée? Avait-elle mal géré? Nullement. Le 3, Law, au fond de cet hôtel si menacé, dresse un bilan, et comme un testament. Il prouve que la Compagnie est très-riche, a des ressources immenses, mais ses trésors de marchandises dispersées, mais ses terrains à vendre, mais ses trois cents navires, ne mettent pas dans la caisse de quoi apaiser cette foule.

Le 5, devant ces scènes affreuses, cette espèce de siège que soutenait la Banque, il regarda sa femme comme veuve, et pour elle obtint du Régent, non faveur, mais restitution, le titre d'une rente exactement proportionné au capital qu'il avait apporté en France, «rente qui ne pourrait être saisie pour aucune cause» (_lettre de madame Law_, 5 avril 1727). Ainsi, nul bénéfice, nul avantage stipulé. Pour cet immense effort de cinq années, il ne réclamait rien.

L'honneur de Law était relevé, sinon sa caisse. Le Régent voyait trop les fruits du beau conseil de d'Argenson. Dubois sacrifia celui-ci, se lava de complicité eu se chargeant de le punir. Lui-même il alla lui ôter les sceaux. Law, réhabilité, eut l'honorable charge d'aller (le 7) à Fresnes chercher, rappeler le bon chancelier d'Aguesseau, dont le nom, synonyme d'honnêteté, donnerait espoir au public, plairait au Parlement, ferait bien au crédit. Ce que l'on pouvait craindre, c'est que le digne janséniste hésitât pour venir orner le triomphe des ultramontains, la chute de l'Église gallicane, la farce impie du sacre de Dubois. Law fut persuasif et d'Aguesseau faiblit. Comme Law, il était père de famille, et sa famille s'ennuyait de l'exil. Il revint juste à point pour voir les noces de Gamache que Dubois fit pour célébrer son sacre (9 juin). Des miracles s'y virent, de dépense et de mangerie. Une poire coûtait trente livres. Toute la cour et tout le clergé mangeait, buvait, riait. L'humanité frémit. L'effrontée bacchanale qui eut lieu au Palais-Royal s'entendait au jardin funèbre, dans cette Banque à sec où l'on s'étouffait à deux pas.

Juillet fut un mois de terreur. Barbier et Buvat font frémir. Buvat, comme employé de la Bibliothèque du roi, vit de bien près les choses, entrant tous les jours par cette terrible porte. Le jardin menait d'une part à la Bibliothèque, de l'autre à la galerie basse où étaient les bureaux, la caisse de la Banque. Pour aller à la caisse on passait par une enfilade de sept ou huit toises entre le mur et une barricade de bois. Les ouvriers robustes, pour prendre un rang meilleur, se mettaient sur la barricade, et de là se lançaient à corps perdu sur les épaules de la foule; les faibles tombaient, étaient foulés, étouffés, écrasés. D'autres filaient sur le mur du jardin, par les branches des marronniers, par des décombres. Buvat se trouva une fois, au passage, pris comme à un étau de fer. Une autre fois, un cocher fut tué à côté de lui d'un coup de feu.

Dans la nuit du 16 au 17, il y avait quinze mille personnes. On était poussé, on poussait. Au jour, on vit avec horreur qu'on poussait des cadavres. Ils allaient, mais ils étaient morts. On en retire douze à quinze; on les promène devant l'hôtel de Law, dont on casse les vitres. On porte un corps de femme au Louvre, au petit Louis XV. Villeroi effrayé descend, paye l'enterrement. Trois corps vont au Palais-Royal. Il était six heures du matin. Le Régent, «blanc comme sa cravate,» s'habille en hâte. Deux ministres descendent, haranguent, amusent ce peuple, au fond crédule et débonnaire. Cependant des soldats déguisés avaient filé dans le Palais. À neuf heures, le Régent, assez fort, fit ouvrir la grille; le torrent s'y jeta; et, la grille se refermant, il fut coupé. On en eut bon marché.

Law osa sortir à dix heures. Reconnu, arrêté, il descendit de voiture, montra le poing, et dit: «Canaille!» On recula. Lui entré au Palais-Royal, son carrosse fut brisé, le cocher blessé. Law n'osa plus sortir, coucha chez le Régent.

Le Parlement, loin d'apaiser les choses, repousse durement les expédients de Law, ses essais misérables pour ramener un peu de vie, de confiance. Le 20 juillet, on exila ce corps au très-doux exil de Pontoise, vraie faveur qu'il méritait peu et qui le posait glorieusement devant le public. Le Régent donna de l'argent pour faciliter le petit voyage, en donna au premier président pour tenir table ouverte et régaler les magistrats. En arrivant, pour poser leur justice, leur inaliénable droit, ils dressèrent leur gibet, jugèrent, firent pendre un chat. Facétie déplacée dans ce moment tragique.

Une autre, ce fut le spectacle du grand patriote Conti, qui vint mettre le poing sous le nez au Régent. Le héros de la rue Quincampoix, illustre par ses trois fourgons, grotesque par sa galante femme et par sa figure ridicule, tout à coup se pose en Caton. Lui seul peut réformer l'État. Il va se mettre à la tête des troupes, et prendre la Régence. On rit.

Ce fou n'est pas le seul. Il arrive en ce temps ce qu'on voit aux époques infiniment malades, c'est que tout l'esprit s'obscurcit. Law, le Régent, quand on les suit de près, sans être tout à fait en démence, sont manifestement effarés, incertains; ils perdent le sens du réel et toute présence d'esprit. Ni l'un ni l'autre n'étaient nés pour endurer froidement la haine publique, et ils en étaient éperdus.

L'anathème, la malédiction des grandes foules a un magnétisme terrible, pour frapper d'impuissance, d'aveuglement, d'hébétement. Ils essayent coup sur coup je ne sais combien de choses vaines, puériles, font édits sur édits, et plus sots les uns que les autres. Par exemple, Law imagine d'inviter les négociants à faire les dépôts à la Banque, à faire leurs comptes en Banque, à la manière de la Hollande; on recevra et l'on payera pour eux. La belle imitation! comme il est vraisemblable, dans un tel discrédit, que cette misérable caisse va attirer l'argent comme l'antique, la vénérable, la solide caisse d'Amsterdam!

Autre essai ridicule. On s'avise un peu tard de séparer la Compagnie de la Banque; on se figure qu'après avoir cruellement ruiné la seconde, on pourra isoler, faire fleurir à part la première, comme pure Compagnie de commerce. Qui ne voit que ces deux noyés, quoi qu'on fasse, fortement liés, ont même pierre au cou qui les emporte au fond de l'eau?

On avait balayé la place Vendôme. Agiotage et brocantage, toutes les ordures à la fois furent transportées chez le prince de Carignan, dans les baraques que ce spéculateur avait faites et louait à cinq cents francs par mois dans son jardin de Soissons (Halle au blé). Mais là encore le brocantage, la friperie prima la Bourse. Il fallut fermer cet égout.

Aucun payement depuis le 21 juillet. Souffrances intolérables. Les petits billets de dix francs n'étant plus même payés, et ne s'échangeant pas, on meurt de faim. De là ces fureurs, ces menaces de mort contre Law et le Régent. Le peuple parisien sort de son caractère, jusqu'à insulter, poursuivre des femmes. Aux Champs-Élysées, on reconnaît la livrée de Law; on jette des pierres à son carrosse, qui promenait sa fille: une pierre atteint, blesse l'enfant.

On fit à Londres la gageure, et de forts paris même, que le Régent «ne passerait pas le 25 septembre.» Cela arriva en un sens. Cet homme, jadis de tant d'esprit, aujourd'hui lourd, apoplectique, est déjà mort en tous ses dons charmants. Plus d'amabilité, de politesse même. Les _quatre métiers_ de Paris, le haut commerce, venant se plaindre à lui, il s'emporte, il adresse à ce corps respectable les injures du coin de la rue. La seule voix qu'il entend, c'est celle de son Dubois, impétueux, impérieux, qui le fait obéir, le traîne hébété dans sa voie, comme instrument de sa fortune. Le Parlement qui s'ennuie à Pontoise, pour revenir, s'arrange avec Dubois, enregistre l'_Unigenitus_. Le Grand Conseil l'imite, sur l'intimation du Régent et des princes qui viennent tout exprès pour y siéger.

L'athée Dubois, Rohan (la femme évêque), l'intrigant Bissy et deux autres, forment maintenant le Conseil de conscience, qui nommera aux bénéfices, selon les volontés papales. Le Régent ne s'en mêle plus «ayant désormais la tête trop fatiguée.» Triste finale de nos longues luttes religieuses. Ignoble enterrement de la vieille Église de France.

Si bas est tombé le Régent qu'il semble n'avoir rien gardé de ce qu'on aurait cru en lui indestructible, le courage. La foule sait trop bien le chemin du Palais-Royal; le 24 septembre il va coucher au Louvre sous la protection du petit roi. Et ses craintes sont telles qu'il faut qu'on lui pratique un escalier secret par lequel à toute heure il peut descendre au lieu inattaquable, la chambre à coucher de l'enfant.

Law cependant osait rester encore. M. le Duc y avait intérêt et d'autres; ils le couvraient. Cependant les Pâris, ses violents ennemis, étaient revenus de l'exil. Leur faction fit supprimer la Banque (10 octobre). Ils avaient obtenu le 30 une défense générale de sortir du royaume sans passe-port, annonce claire des mesures violentes dont on frapperait les enrichis, des spoliations, des procès, d'un _visa_ nouveau et peut-être d'une nouvelle Chambre de justice. Qui le premier y eût été traîné? Law sans nul doute. Et qu'eût-il dit? Eût-il pu se défendre sans accuser les princes, et les profusions du Régent, et les brigandages de M. le Duc? Celui-ci réfléchit, arrangea le départ de Law. Dans une belle voiture de promenade à six chevaux, il monta avec le chancelier de la maison d'Orléans, et une dame, jeune et jolie, hardie, fort intéressée à coup sûr à ce qu'il échappât. C'était la marquise de Prie.

Hors de Paris attendait une autre voiture, du duc de Bourbon, une rapide voiture de voyage pour le mener à la plus proche frontière. Un fils de d'Argenson, intendant sur cette frontière du Nord, l'arrêta à Maubeuge, demanda à Paris ce qu'il fallait en faire. Réponse: «Le laisser passer, mais lui retenir sa cassette,» une cassette des bijoux de sa femme, dernière ressource du proscrit.

CHAPITRE XVII

LA PESTE

1720-1721

Un Anglais écrit à Dubois (le 15 janvier 1721): «Lord Stanhope a été tenté d'aller vous féliciter du coup de maître par lequel vous avez fini l'année en vous défaisant d'un concurrent si dangereux pour vous et pour nous.» Dubois se donnait le mérite d'avoir rendu ce service essentiel à l'Angleterre. De septembre en décembre, la baisse s'était faite à la Bourse de Londres, et elle aurait été bien autrement rapide, si la ruine, la fuite de Law, n'avaient décidément tourné les capitaux vers Londres.

Notre amie l'Angleterre consolait son orgueil de ses folies récentes en regardant avec complaisance la situation de la France, en ce moment si misérable, courbée sous trois fléaux, frappée de trois Terreurs:

_La Terreur financière._--Pâris rentre implacable, juge ses ennemis et tout le monde, épluche toutes les fortunes.

_La Terreur des Jésuites._--Dubois est leur Tellier, qui fourre à la Bastille tout ce qui n'est pas serf de Rome.

_La Terreur de la peste._--On établit partout des cordons sanitaires. De la Provence, elle s'avance au nord et marche à grands pas vers la Loire.

Nous avons laissé en arrière la peste de Marseille, qui sévissait dès juin-juillet 1720. Il faut y revenir.

Marseille avait-elle besoin d'emprunter la peste au Levant? J'en doute fort. Elle avait d'elle-même toutes les conditions qui la font en Égypte.

1º L'infection des fanges, des profonds détritus, accumulés et fermentant dans la cuve immonde du port, la décomposition de tant de choses mortes qui pourrissent là à plaisir; 2º la misère, l'épuisement des petites gens mal nourris, la saleté proverbiale et de la ville et des ménages. Ces ardentes populations, vives et bruyantes, toujours en mouvement, n'en sont pas moins, en même temps, extraordinairement négligentes. Naguère encore il en était ainsi. Des noires ruelles où l'avalanche toujours redoutée des fenêtres faisait doubler le pas, si l'on entrait aux petites cours, on les trouvait pleines d'ordures. C'était bien pis à monter l'escalier. Sans souci d'odorat, dans sa chambrette obscure, la jolie femme, au teint jaune et malsain, nourrie de crudités, d'oignon ou de poisson gâté, d'oranges aigres, parfois de mauvais bonbons italiens, dédaignait toute précaution, se moquait de la propreté.

C'est d'abord sur les femmes, les enfants, les plus indigents, les faibles en général, que le fléau mordit.

En juillet, on tâchait d'en étouffer le bruit. Les échevins eux-mêmes allaient la nuit faire emporter les morts, enlever les malades, murer la porte des maisons infectées. Mystère sinistre que ces portes murées révélaient trop éloquemment.

Il y avait en cette année beaucoup d'orages, mais il y en eut un terrible à Marseille le 21 juillet. Partout tombait la foudre. Nombre d'églises furent frappées. Dès lors forte mortalité. L'aigre vent, le mistral, qui succède, empêche l'éruption naturelle des bubons de la peste. La terreur est au comble. Plus de pudeur, on fuit. Le marchand part pour la foire de Beaucaire. Le juge part, plus de justice. Les riches partent, plus de ressources (il n'y avait que mille francs dans la caisse de la ville). Il n'est pas jusqu'aux sages-femmes qui n'abandonnent à leur sort les femmes qui vont accoucher. Tout fuit la ville condamnée.

Quel est le désespoir, l'accablement de la grande masse qui reste, lorsque le 31 juillet le Parlement de Provence ferme Marseille et sa banlieue d'un cordon de troupes, des plus sévères défenses et sous peine de mort. Le fléau concentré dans ce foyer morbide, dans un grand peuple accumulé, s'irrite et sévit d'autant plus.

Nos médecins de l'armée d'Égypte, qui ont observé la peste de près, disent qu'elle prend de préférence les épuisés, les effrayés. Un petit nègre, dit Savaresi, qui le soir, dans un escalier du Caire, avait eu peur d'une ombre, frappé de cet ébranlement, eut la peste le lendemain. Ces observations font juger à quel point, dans l'épidémie de 1720, la masse de Marseille était prête à prendre la peste, ayant justement au plus haut degré l'épuisement des misères, la peur (dans toute la violence de l'imagination méridionale), l'effroi surtout de se voir enfermée.

Le célèbre Chirac, médecin du Régent, consulté, répondit «qu'il fallait surtout être gai.» C'était aussi l'avis des médecins de Montpellier, qui niaient la contagion. En réalité, ceux qui avaient le moral très-haut, la vie forte et tendue, avec une bonne nourriture, risquaient moins que les autres. La femme d'un médecin allemand, jeune, intrépide, vivait au fond de la peste, à l'hôpital, et touchait les malades. Les magistrats municipaux, qui affrontaient partout la maladie, ne furent point attaqués.

Mais la grande masse était très-abattue, par la disette d'abord, à laquelle on ne remédia qu'un peu tard. Elle l'était par l'abandon. L'arsenal et le lazaret, la garnison, n'aidèrent en rien la ville. Les riches bénédictins de Saint-Victor s'isolèrent, s'enfermèrent. Ayant de grandes provisions, ils murèrent eux-mêmes leur porte, ne se souciant plus de savoir si l'on vivait, si l'on mourait dehors.

Rien de plus lugubre que l'aspect de cette ville où d'abord chacun se renfermait. Sur les places désertes, des bûchers par lesquels on croyait purifier l'air, l'incendiaient, aggravaient les lourdes chaleurs d'août, jetant au loin de sinistres lueurs. Par les rues circulaient des ombres ridicules et lugubres, les médecins, dans le costume étrange qu'ils avaient inventé, et qui n'exprimait que trop l'excès de leur peur. Montés sur des patins de bois, couvrant leur bouche et leurs narines, serrés dans une toile cirée, comme des momies égyptiennes, ils étaient effrayants à voir. Ces précautions leur servaient peu, car, de quarante qu'on envoya de Paris, trente moururent, et l'on n'en renvoya qu'en les chargeant d'argent, avec promesse de pension pour ceux qui survivraient.

Dans la fuite générale des fonctionnaires, rien de plus glorieux que la conduite de l'évêque Belzunce et des échevins, deux surtout, Estelle et Moustier. Ces fermes magistrats eux-mêmes, l'épée à la main, menaient les enterreurs dans les maisons des morts et les forçaient de travailler. L'évêque, bon, vaillant, généreux, se multiplia, fut partout pour encourager, soutenir, et avec lui nombre de religieux qui s'immolèrent, vrais martyrs de la charité. Belzunce, malheureusement, avait plus de courage que de tête. Dans son imitation fidèle de Charles Borromée à la fameuse peste de Milan, il multipliait trop les prédications effrayantes, les lugubres processions. De figure imposante, de taille colossale, ce bon géant, dans le fléau public, suivit trop l'instinct théâtral, ici fort dangereux, des populations du Midi.

Après ceux qui firent leur devoir, mais bien au-dessus d'eux, nommons _les volontaires_, ceux que rien n'obligeait d'agir.

Les Oratoriens, ennemis de la Bulle _Unigenitus_, étaient interdits par l'évêque que menaient les Jésuites. Non-seulement on ne les obligeait pas de confesser les mourants, mais on le leur défendait. Dans leur humilité héroïque, ils se firent tout au moins gardes-malades; ils embrassèrent la mort.

Un autre volontaire, immortel, dont le nom ira d'âge en âge, c'est le chevalier Roze, intrépide, inventif, et homme aussi d'exécution. Il donna sa fortune, donna mille fois sa vie à des dangers terribles, où tous périrent. Il en revint.

L'évêque comptait sauver la ville en la dédiant au Sacré-Coeur. Le 6 août, il fit avec tout le clergé une procession terrible, à grand spectacle d'expiation, de pénitence. Prêchant que le fléau était un châtiment céleste, il frappa les esprits, brisa les coeurs brisés, montra, derrière la mort, les supplices éternels. Il accablait les simples, les pauvres gens crédules, les faibles femmes craintives, déjà éperdues de remords. Les frayeurs aggravèrent la peste. Tels qui mouraient chez eux tout doucement ne se résignèrent plus. On en vit qui, désespérés, furieux, se crurent damnés d'avance, et se jetèrent par les fenêtres. Beaucoup de pauvres créatures délaissées eurent tellement peur dans leurs maisons, où tout était mort, qu'elles sortirent, vinrent criant, pleurant sur les places, dans leurs lambeaux, dans leurs linceuls.

Cette chose effroyable éclata le 20 août. Tout se remplit de spectres ambulants. Nouveau malheur. Ces abandonnés qui ne rentraient plus dans leurs maisons pleines de morts, restaient la nuit exposés aux froides rosées, aux intempéries violentes du brutal climat de Provence. L'éruption ne se faisait plus. La mort était certaine. Ils demandaient d'être reçus la nuit, par charité, dans les églises qui les eussent abrités du vent. Mais le clergé, l'évêque, eurent scrupule de les profaner en y recevant ces malades qui bientôt devenaient des morts. Donc, nul abri que l'auvent fortuit de certaines boutiques, le dessous de quelques balcons. Mais les propriétaires ne leur accordaient pas même cette faible hospitalité. Même le banc devant la porte, sans abri, on l'interdisait (honteuse barbarie) en l'enduisant d'ordure! Repoussés ils restaient donc au milieu des places, couchés sur le pavé dans les froides nuits, les mourants près des morts, à côté de cadavres demi-dissous, difformes. Parfois on rencontrait, appuyée contre un mur, une figure immobile, un corps pris par la mort dans cette attitude même, qui semblait méditer sur son triste abandon.