Histoire de France 1715-1723 (Volume 17/19)
Chapter 17
Stanhope, loin de laisser soupçonner ses projets, se montra favorable à Law, blâma la violence de Stairs contre lui, promit même de le remplacer (18 décembre). De sa personne, il passa le détroit, vint s'arranger avec Dubois pour les affaires d'Espagne, et autre chose aussi sans doute. En mars, le plan de Blount devait être présenté aux Chambres, et son affaire lancée. En mars (on pouvait l'espérer), au jour fatal du dividende, Law, incapable de tenir ses imprudentes promesses, allait être précipité. Sa terrible culbute, un coup d'énorme baisse, faisant fuir tous les capitaux, les renverrait à Londres et ferait la hausse de Blount.
Le premier point était de discréditer le Mississipi, de détruire ce vaste mirage qui avait fait monter si haut les actions. On annonce à Londres à grand bruit que de vives représentations vont être faites aux Chambres sur ces établissements français «qui empiètent sur les Carolines.» Ici, Dubois écrit et dit qu'on a tort d'attendre des denrées tropicales de la Louisiane, que ce grand pays inondé ne sera jamais qu'une espèce de Hollande, tout au plus bonne à nourrir des bestiaux.
Ce n'étaient point des attaques personnelles, mais d'autant plus efficacement de pareilles confidences minaient le crédit. On savait bien aussi que Law, tout en promettant de ne pas augmenter le nombre des billets de banque, ne pouvait faire face aux besoins qu'en en fabriquant de nouveaux (de février en mai, près de quatorze cent millions!). Dès le 28 janvier, il leur donna un cours forcé, obligea de les recevoir comme monnaie. En même temps, la monnaie métallique était persécutée et par les variations qu'on lui faisait subir, et par le rappel qu'on fit des anciennes monnaies décriées. On en fit des recherches, des poursuites, des confiscations chez les particuliers et dans les couvents même.
Un état si violent ne pouvait durer guère. Peu avant le payement du dividende de mars, on dut prendre un parti. Il s'en présentait deux: on pouvait sauver l'une ou l'autre des deux institutions, ou la Compagnie ou la Banque, soutenir ou l'action ou le billet. «Mais (on l'a très-bien dit) la plupart des possesseurs d'actions étaient des gens qui avaient librement spéculé. Les porteurs de billets, au contraire, les avaient reçus forcément, en vertu des édits, comme monnaie obligatoire, sans chance de fortune; leur droit était sacré. Donc on devait plutôt laisser tomber l'action, non le billet, sauver la Banque plutôt que la Compagnie.»--Seulement, en sacrifiant celle-ci, on fermait l'espérance, on sacrifiait la colonisation et le commerce renaissant.
Le 22 février, on associa, on fondit les deux établissements. La Banque devint Caissière de la Compagnie, et celle-ci _caution de la Banque_. Ce fut le plus fragile, le plus ruineux des deux établissements qui prétendit soutenir l'autre.
En Angleterre, la Banque, vieille, puissante corporation et fort indépendante, ne voulut nullement s'associer aux périlleuses destinées de la Compagnie du Sud. Celle-ci même ne le désira pas, sentant que la pesante sagesse de la Banque alourdirait ses ailes dans le vol hardi qu'elle méditait. Ces deux puissances financières restèrent donc séparées, et la ruine de la Compagnie n'entraîna pas la Banque.
Ici, la Compagnie des Indes, ayant l'honneur d'avoir des princes pour gouverneurs et hauts actionnaires, sans difficulté associa à son péril la Banque plus solide.
Leurs destinées, leurs fonds se mêlèrent fraternellement. Mesure agréable aux voleurs.
Pour décorer ce mariage par un grand air d'austérité, il est dit _qu'on ne fera plus de billets_, sinon avec beaucoup de formes, sur proposition de la Compagnie, et par arrêt du Conseil. Il est dit que le roi renonce à ce qu'il a d'actions (il arrête le cours de ses largesses illimitées), _qu'il ne tirera rien de la caisse_ qu'en proportion des fonds qu'il y dépose, comme tout autre actionnaire.
Une chose frappe: à la grande assemblée des actionnaires où tout cela passa, et où le Régent, les banquiers, courtiers, agents de change et tout le peuple financier siégea, vota, signa, les deux princes qui devaient le plus profiter de l'arrangement, Bourbon, Conti, ne parurent pas (22 février).
On poussait âprement la persécution de l'argent. Tout ce qu'on essayait d'exporter était confisqué. On pinça ainsi Duverney, qui tâchait de sauver sept millions en Lorraine. On pinça un Anglais, dit-on, pour vingt-quatre millions. Le 27 février, défense d'avoir chez soi plus de cinq cents livres. Rigoureuses saisies. Nulle sûreté. Le dénonciateur avait moitié de la confiscation. Un fils trahit son père. Nombre de gens timides aiment mieux sortir d'inquiétudes, et viennent docilement changer leurs espèces en billets. L'or, l'argent, ces maudits, sont serrés de si près, qu'ils ne savent plus où se cacher; ils n'ont d'abri sûr que dans les caves de la Banque.
Mais l'arrêt du 22 qui l'unit à la Compagnie en a donné la clef à celle-ci, et lui ouvre l'encaisse. Avant la fin du mois, son gros actionnaire, Conti, arrive avec trois fourgons dans la cour. Il veut réaliser en espèces ses actions. Effroyable impudence! de venir enlever l'or que ses légitimes possesseurs apportent avec tant de regret et pour obéir à la loi! Vouloir que Law, publiquement, viole cette loi qu'il a faite hier!... Rien n'y servit. Il fallut le payer, remplir ses trois voitures. En plein jour, au milieu de la foule ébahie, il emporte quatorze millions.
Le Régent en fut indigné, mais beaucoup plus M. le Duc, qui regrettait de n'en pas faire autant. Le 2 mars, il prend son parti, et lui aussi fond sur la Banque. Lui, protecteur de Law, il vient le sécher, le tarir, rafler tout et faire place nette. Lui, qui a pu réaliser huit millions en septembre, vingt millions, dit-on, en octobre, il présente à la caisse, le bourreau, pour vingt-cinq millions de papier qu'on doit, sur l'heure, changer en or. Coup féroce du chef de la hausse, qui vient outrageusement donner le signal de la baisse. Law se voilà la tête. Le Régent se fâcha. On fit même semblant de rechercher cet or et de courir après. Il cheminait paisible sur la route du Nord, tendrement attendu de la reine de Chantilly.
Law, indomptablement, répondit à ce coup par un autre, désespéré, le plus audacieux du Système. Il alla jusqu'au bout, atteignant les voleurs et détruisant leur vol. _Il abolit l'or et l'argent_, leur ôta cours et défendit qu'on s'en servît.
«Les louis d'or en mars vaudront encore quarante-deux livres, trente-six en avril. Et en mai? pas un sou.--L'argent a un répit. Il vivra un peu plus que l'or, jusqu'en décembre, sera enterré en janvier.»
Mesure étrange, hardie, mais d'exécution difficile, qu'on ne pouvait maintenir.
Mais, quoi qu'il en pût être de l'avenir, elle eut pour le moment un effet violent pour les _réaliseurs_, les rendit furieux. Leur or ne pouvait ni sortir de France (on l'avait vu par Duverney), ni s'employer aisément en achats, sinon avec grande perte; on hésitait à recevoir ces métaux dangereux qui bientôt ne serviraient plus.
Les riches du Système, gorgés par lui, en devinrent les plus cruels ennemis, ardents apôtres de la baisse, outrageux insulteurs de Law et du papier. Dans leurs orgies, ne pouvant brûler l'homme, ils brûlaient des billets, pour bien convaincre le public que ce n'étaient que des chiffons.
Leur espoir le plus doux, c'était que le Parlement, qui, dès août 1718, eût voulu déjà pendre Law, effectuerait enfin ce voeu, prendrait son temps et, par un jour d'émeute, ferait brusquement son procès. Ces magistrats haïssaient Law, et pour le mal et pour le bien. Il était le monde nouveau qui les sortait de toutes leurs idées. Aux plus dévots d'entre eux, il semblait l'Antichrist. Tous trouvaient fort mauvais que le grand novateur touchât à la vénalité des charges, qu'il parlât de supprimer cette justice patrimoniale, où le droit souverain de vie, de mort, la robe rouge, passait par héritage, échange, achat, legs, dot. Petit fonds, de fort revenu pour qui savait, de certaine manière, le rendre fructueux.
L'austérité de quelques-uns n'empêchait pas le corps d'être détestable, d'orgueil borné et d'inepte routine, bas pour les grands, cruel aux petits, très-obstiné pour la torture, pour toute vieille barbarie. Le fisc, le règne de l'argent à son début sous Henri IV, avait consacré ce bel ordre. Ici, l'homme d'argent, Law, eût voulu le supprimer. De là duel à mort, où l'on croyait que Law serait fortement appuyé par l'ennemi personnel du Parlement, M. le Duc, qui avait tant aidé à le briser en 1718. En mars 1720, M. le Duc, Conti, ont sur cela changé d'opinion. L'abolition de l'or les blesse trop. Ils se vengent de Law en défendant le Parlement (_ms. Buvat_, 2, 221). S'étant garni les mains, ils s'en détachent, flattent le public à ses dépens. On se dit que cet homme, abandonné des princes, ne peut durer, qu'actions et billets, tout cela va tomber. Ce qui fait justement que d'autant plus ils tombent. La baisse se précipite.
C'est le moment où Blount, à Londres, a présenté son plan aux Chambres. Heureuse chance pour lui. Il leur montre Paris en baisse, la ruine imminente de Law. L'enthousiasme des Communes, l'approbation des Lords accueillent le bill présenté, qu'on votera le 3 avril. Déjà on prépare tout dans l'Alley-change. C'est son tour. La fortune riante lui montre le visage, le dos à la rue Quincampoix.
Souvent, aux funérailles antiques, on décorait les morts de couronnes de fleurs. C'est ce que le Régent fait pour Law. Il lui donne le titre de Surintendant des finances que n'a pas eu Colbert. Titre funèbre; c'est celui de Fouquet.
La rue Quincampoix, de plus en plus tragique, ne montrait que des visages pâles. Plus d'un désespéré, sous le coup du matin, rêvait le suicide du soir. La Seine ne roulait que noyés.
Mais tous ne se résignaient pas. Les gens de qualité cherchaient des querelles d'Allemand aux joueurs plus heureux, et faisaient appel à l'épée. On était averti qu'ils avaient formé un complot pour faire d'ensemble une grande charge sur la foule, enlever tous les portefeuilles. On décida la fermeture prochaine de la rue Quincampoix, désormais d'ailleurs odieuse, n'étant plus que le champ des spéculations de la baisse.
À l'avant-dernier jour, le jeune Horn (si emporté, qu'on a vu faire la guerre aux morts), ayant eu connaissance sans doute de cet arrêt de fermeture qui allait être publié, veut jouer de son reste, refaire de l'argent à tout prix. Avec deux scélérats, il raccroche un agioteur, l'attire au cabaret avec son portefeuille et le poignarde. Arrêté, il sourit. Il prétend qu'on l'a attiré, attaqué, qu'il s'est défendu. Il croyait fermement qu'on ne pousserait pas la chose; que, parent de Madame et par conséquent du Régent, il n'avait rien à craindre. En effet, le lieutenant criminel alla prendre l'ordre du Régent. Déjà il était entouré des plus vives supplications des seigneurs, des princes étrangers. Mais il y avait grand danger à faiblir. Vingt ou trente mille étrangers étaient ici, beaucoup ruinés, désespérés et prêts à tout, beaucoup suspects et mal connus, rôdeurs sinistres qui viennent toujours flairer autour des grandes foules. Nombre de crimes se faisaient avec une exécrable audace. Et cette police, si terrible pour les enlèvements, n'empêchait nul assassinat. Le matin, on trouvait aux bornes des bras et des jambes, étalés sans cérémonie. En une fois, vingt-sept corps d'assassinés (hommes, femmes, pêle-mêle) se pêchent aux filets de Saint-Cloud. Hors de Paris, de même. Quatre officiers, braves, armés jusqu'aux dents, sont, dans la forêt d'Orléans, attaqués, entourés, et, après un combat, définitivement massacrés. La nuit même qui suivit le jugement de Horn, on trouva, près du Temple, un carrosse versé, sans chevaux, et dedans une pauvre dame qu'on avait à loisir, coupée, détaillée en morceaux.
Le Régent était si peu rassuré, qu'en février déjà il avait augmenté de cinquante hommes chaque compagnie du régiment des gardes. Il fut sévère pour Horn, plus qu'on ne l'eût pensé. On eut beau lui représenter que le coupable lui tenait à lui-même, tenait à l'Empereur, à je ne sais combien de princes d'Empire, qu'on devait épargner cette tache à tant d'illustres familles, à toute la noblesse européenne, qui en souffrirait tellement dans son honneur et dans ses priviléges. On donna de l'argent, on pria, on menaça presque. On eût voulu obtenir au moins la décapitation secrète dans une cour de la Bastille, l'échafaud de Biron. Le Régent, tellement pressé, trouva un mot, qui reste: «C'est le crime qui fait la honte, non l'échafaud.» Puis il se sauva à Saint-Cloud.
Horn, pris le 22 mars, fut, le 26, exécuté, rompu, et en pleine Grève, à la stupéfaction de tous. Grave, très-grave événement, qu'on n'eût jamais vu sous Louis XIV. Remarquable victoire de la moralité moderne, de la loi inflexible contre le privilége et l'injustice antique, contre les élus impeccables, «prolongement de la divinité.» Tous responsables et jugés par leurs faits. Pour tous, l'égalité du glaive.
CHAPITRE XV
LAW ÉCRASÉ.--VICTOIRE DE LA BOURSE DE LONDRES
Mai 1720
Duverney exilé, Argenson aplati (se maintenant à peine au ministère), pouvaient espérer en Dubois, désormais opposé à Law.
Dubois avait cela d'original, d'être le meilleur Anglais de l'Angleterre, et le meilleur Romain de Rome. Le 3 avril, dans un repas immense, il triompha et fêta sa victoire, son archevêché de Cambrai, sa guerre d'Espagne, l'acceptation de l'_Unigenitus_ par nos évêques opposants. Ce 3 avril, c'est le jour même où le plan de Blount devient loi, le jour d'où la hausse de Londres va précipiter notre baisse. C'est la veille de l'exécution de Nantes, où l'on coupe le cou aux insurgés bretons (4 avril 1720).
Il faut avouer que Dubois avait bien préparé son succès ecclésiastique. D'abord il avait su ignorer, ne rien voir du renouvellement de la persécution des protestants dans le Midi. Les curés reprirent dans toute sa force leur atroce police des nouveaux convertis. Certains revinrent aux dragonnades. Près de Mendes, un curé Mignot _dragonna_ une fille obstinée dans sa foi. Il appela des soldats à son aide, leur fit couper des branches d'aune pliantes, cruels fouets de bois vert dont ces braves travaillèrent si bien qu'elle en mourut huit jours après.
Qui songeait à ces bagatelles dans l'entraînement du Système, au milieu de tant d'aventures? Dubois employa admirablement pour sa grandeur, pour Rome, l'absence de l'âme de la France, l'affaissement, l'ivresse effarée du Régent. Celui-ci est le valet de Dubois. Le 13 mars, il a fait venir en son Palais-Royal le faible archevêque de Paris. Là, Dubois avait réuni cinq cardinaux, six archevêques, trente évêques. Noailles, vaincu, signe enfin sa soumission, tant attendue de Rome. En échange, Dubois eut à l'instant les bulles de l'archevêché de Cambrai.
Seulement le nouveau prélat, ne sachant un mot de la messe, eut assez de peine à s'y faire. Il s'exerçait. Il en faisait, au Palais-Royal, de bouffonnes répétitions, où son étourderie, ses _lapsus_, ses fureurs, ses jurons parmi les prières, amusaient le Régent. L'assistance riait à mourir.
Avec un tel apôtre, Rome triomphe. On fait promettre à Law de donner des missionnaires, des Jésuites à sa colonie. On le mène à Saint-Roch communier et faire ses pâques. Il croyait répondre par là aux bruits semés dans le sot peuple, qu'il restait huguenot, qu'il était esprit fort, ne croyait pas en Dieu, etc.
Ses ennemis, par différents moyens, jouaient un jeu à le faire mettre en pièces. D'une part, le Parlement, aux jours de cherté où bouillonnaient les halles, semblait le désigner comme affameur du peuple, disant qu'il avait fait plus de mal en six mois que toute la guerre en vingt années. D'autre part, la police continuait, aggravait les enlèvements, malgré Law, contre son avis et son opposition formelle. D'Argenson, qui semblait avoir quitté la police, la gardait réellement et la faisait agir.
Law n'avait jamais compté que les paresseux flâneurs de Paris seraient de bons cultivateurs. À la Salpêtrière, il ne demanda que des filles, et en répondant de les doter. Sa Compagnie, en mars, engagea, envoya avec (outils, vivres, dépenses de la première année), d'excellents émigrants, des Suisses, des Allemands laborieux. Elle acheta même des nègres, ouvriers supérieurs pour ce climat (mai); mais elle refusa nos vagabonds (_ms. Buvat_, 2, 245). Or, juste à ce moment, la police s'obstine à ignorer cela. Elle crée des enleveurs patentés, en costume éclatant (_bandouillers du Mississipi_). Pour faire plus de scandale, outre leur paye, ils ont dix francs de prime pour chaque enlevé. Cela les anime si bien qu'ils capturent, au hasard, cinq mille personnes! des servantes qui viennent s'engager à Paris, des petites filles de dix ans, des gens établis, de notables bourgeois. Ils en font tant que, dans certains quartiers, on assomme ces bandouillers. Cependant une commission du Parlement court les prisons, délivre les pauvres enlevés, s'apitoie sur leur sort, déplore la tyrannie de Law.
Persécution étrange! il a beau refuser. Tout le long de mai, jusqu'en juin, on enlève pour lui, pour lui on fait passer aux ports, on embarque des troupeaux humains.
Quel poids que la haine d'un peuple! Law ne pouvait la supporter. Il voulait à tout prix refaire sa popularité. L'horreur de sa situation n'avait fait qu'exalter ses puissances inventives. Battu sur tant de points, il s'élance dans un nouveau rêve,--celui-ci vraiment analogue à ceux de nos socialistes. La Compagnie sera le grand industriel de France, fabriquera, vendra elle-même. Supprimant les nombreux intermédiaires oisifs et parasites qui tous gagnent sur le travailleur, elle livrera directement la marchandise à très-bas prix. Déjà il avait fait un premier essai à Versailles dans sa belle colonie de neuf cents horlogers appelés d'Angleterre. Il en fit un nouveau dans son château de Tancarville pour la fabrique des étoffes et la confection des habits. Il avait fait venir de Flandre un habile homme, Van Robais, qui aurait habillé le peuple presque pour rien. Law voulait le nourrir lui-même. Il achète des boeufs à Poissy. Il tue, détaille, vend la viande au rabais, fait taxer les bouchers, les oblige de vendre de même.
Soins perdus. Et en même temps, il perdait le temps à dicter, faire écrire par l'abbé Tenasson une longue apologie en quatre lettres qu'on mit dans _le Mercure_. Mais les oreilles étaient bouchées par les grandes et terribles préoccupations de la ruine. Les ennemis de Law sentirent que tout cela ne lui servait à rien, qu'il était mûr, et qu'on pouvait frapper. La dernière lettre est du 18. Le 21, ils saisirent le moment, et lui portèrent le coup mortel.
Il y avait vacance au conseil et au Parlement. Chacun allait un moment respirer. M. le Duc, Villars, Saint-Simon, etc., sont dans leurs terres. Il ne reste près du Régent, avec Law, que son ennemi d'Argenson, et Dubois, non moins ennemi, voué à l'Angleterre. Saint-Simon est bien étourdi, quand il dit que Dubois «fut dupe.» Il fut fripon, comme toujours. Jamais, sans son concours, d'Argenson, si prudent, heureux qu'on l'oubliât, n'aurait eu cette audace de lancer contre le Système la machine qui le mit à terre. À qui sert-elle, cette machine? À Blount et Stanhope. Elle est mise en branle de Londres, montrée par d'Argenson, mais poussée victorieusement par l'excellent anglais Dubois (La Hode, II, 84).
«La baisse allant toujours (dit d'Argenson), sans qu'on pût l'arrêter, ne valait-il pas mieux la dominer, la régler et la mesurer, par une réduction progressive des actions et des billets qui baisseraient de mois en mois jusqu'en décembre, où ils seraient réduits à peu près de moitié?»
Il est certain que beaucoup abusaient de la situation, forçaient leurs créanciers de prendre en payement de mille livres ce qui bientôt ne vaudrait que cinq cents. Le Roi même avait fait ainsi. Mais, s'il en fait l'aveu, s'il le proclame effrontément, combien il va la précipiter, cette baisse, hâter le naufrage de tant de gens qui, en faisant moins de bruit, eussent liquidé tout doucement? Ce n'était plus la baisse qu'on aurait, mais la chute subite et complète.
Quelque claire qu'elle fût, cette baisse, plusieurs ne voulaient pas la voir, disant qu'on remonterait. Il y avait des croyants obstinés, espérant contre l'espérance. Quelle fureur sera-ce et quel cri quand le Roi les démentira, détruira toute illusion, dira: «N'espérez plus.»
Law trouva le Régent bien stylé, préparé. D'Argenson proposait et Dubois appuyait. Donc Law était seul contre trois. Qu'avait-il à faire? Rien, que de se retirer. Il les eût foudroyés de honte, accablés, en leur laissant tout. Mais sans doute les deux fins renards lui firent entendre qu'en restant il ferait encore un grand bien, ralentirait la baisse, que jamais, tant qu'on le verrait au timon des affaires, on ne perdrait coeur tout à fait. Du reste, qui avait amené cette triste nécessité? n'était-ce pas lui? Il fallait qu'il aidât à adoucir des maux dont il n'était pas innocent. L'édit, fort insidieusement, commençait par un hymne à la gloire du Système; bon moyen pour faire croire que Law était auteur, rédacteur de cette pièce. Ce fut exactement comme aux enlèvements pour le Mississipi. On s'arrangea pour lui faire imputer ce qu'il refusait, ce qui le perdait.
Signerait-il? Le Régent pria, ordonna; l'homme qui dès longtemps ne s'appartenait plus et se sentait perdu, signa son acte mortuaire.
L'effet fut effrayant. Tous ces gens se virent ruinés. Ils crurent que l'édit produisait ce qu'il constatait seulement. Ce ne fut qu'un cri contre Law. À peu ne tint qu'on ne le mît en pièces. Le 25 mai, émeute; on casse ses vitres, à coups de pierres. Le Régent eut pitié de lui; il le prit, et pour faire voir qu'il l'avouait de tout, il se montra le soir avec lui à l'Opéra, en même loge.
Cependant M. le Duc arrivait indigné de Chantilly. Il avait encore les mains pleines d'actions. Il fit au Régent une scène terrible et ne quitta pas le Palais-Royal qu'on n'eût amendé le tort qu'on lui faisait (dit-il); on lui promit quatre millions.
À ce prix, on dut croire qu'il couvrirait la Banque, défendrait Law au Parlement. Il alla y siéger, mais se garda de s'embourber en justifiant l'innocent. Le Parlement discutait sa question favorite, celle de pendre Law et les chefs de la Compagnie. Le Régent fut si alarmé, que non-seulement il révoqua l'édit, mais demanda au Parlement une commission qui s'entendrait avec lui sur les affaires publiques. Il lâcha Law décidément, le destitua, lui donna une garde, pour le tenir prisonnier (29 mai 1720).
L'effet était produit, la confiance perdue sans retour, notre Bourse enfoncée. L'édit du 21 devait valoir à Dubois les vifs remercîments de l'Angleterre, une couronne civique de la Bourse de Londres.
Toute la spéculation s'embarque, passe le détroit. L'action de Blount monte, en mai, de 130 à 300! En août, jusqu'à 1,000! À lui maintenant le tréteau. Il crie plus fort que Law. Law promettait 40; Blount promet 50 pour 100! (_Mahon._)
Il croyait dans sa Compagnie concentrer tout. Mais sur ce gras terrain, les champignons, j'entends les Compagnies nouvelles, poussent effrontément chaque nuit. Et chacune a ses dupes. Ce peuple taciturne est, dans certains moments, âprement imaginatif. Des Compagnies se forment pour le mouvement perpétuel, d'autres pour engraisser les chiens, trafiquer des cheveux, tirer l'argent du plomb, repêcher les naufrages, dessaler l'Océan, etc. Tout n'est pas vain dans ces affaires. L'héritier présomptif se met dans les mines de Galles; sa Compagnie perd tout, mais il gagne un million.
«Tous jouent. Le duc joue, triche, pour un petit écu. Ministres et _patriotes_ oublient le Parlement; leur lutte est à la Bourse. Le Lord juge agiote. Le pasteur (loup-cervier) mord au sang son troupeau. À la caisse, on voit (doux accord) la grande dame, duchesse et pairesse, qui fraternellement touche avec son laquais.» (_Pope._)