Histoire de France 1715-1723 (Volume 17/19)
Chapter 16
Le Régent n'aimait pas les larmes, et ces scènes de désespoir eussent fait tort au mouvement des affaires. Il voulut que ces demoiselles, ces pauvres diables s'amusassent avant de quitter Paris. Elles furent mariées sommairement. À Saint-Martin des Champs, on mit les malheureuses en face de la bande des hommes. Parmi ces inconnus, mendiants ou voleurs, elles durent choisir en deux minutes, sous l'oeil paternel de la police, se marier en deux temps, comme on fait l'exercice. Puis soûlés et lâchés dans la vaste abbaye. Dans cet état, les pauvres immolées, avec des rubans jaunes pour couronne de mariage, furent promenées, montrées, pour qu'on vît combien les partants étaient gais. Barbare exhibition. Elles riaient, pleuraient, parmi les quolibets, chantaient pouille au passant, la mort au coeur, sentant ce qui les attendait.
Temps joyeux. Les morts mêmes n'étaient pas dispensés d'être de la partie. Au 20 septembre, lorsque après une baisse de deux jours reprit la hausse, trois joueurs la fêtèrent toute la nuit à se soûler. Il n'y avait pas moins qu'un parent du Régent, le jeune Horn (Aremberg). Le matin, plus qu'ivres, un peu fous, passant au cloître de Saint-Germain l'Auxerrois, ils voient un corps exposé sous la garde d'un prêtre que le clergé va venir relever. Ils demandent quel est l'imbécile qui se laisse mourir à la hausse.--«Le procureur Nigon.»--«Attends, attends, Nigon! Nous allons te tirer de là. Laisse ton corbeau, ta prison, et viens boire avec nous.» Chandeliers, bénitier, bière, cadavre, tout est jeté sur le pavé. Le clergé arrivait. Le mort est porté dans l'église. On commence le _De profundis_. Mais au seuil de l'église, Horn chante un Arrêt du Conseil. On va chercher la garde. Elle n'ose venir. Le lieutenant de police veut un ordre du Palais-Royal. On y court.
La chose racontée au Régent lui parut trop plaisante. Il rit. Nos trois fous en furent quittes pour boire huit jours à la Bastille.
Le Régent, ivre chaque soir, ne veut pas l'être seul. Il supprime la taxe du vin.
Law se fait adorer. Il rembourse, bon gré, mal gré, chasse les inspecteurs du pain, du porc, de la marée, du bois et du charbon, etc., qui levaient de gros droits.
Vrai Parisien, l'auteur du précieux _Journal de la Régence_ s'arrête ici, s'épanouit. Paris nage dans l'abondance des vivres, fait fête au cochon, au poisson.
C'est alors que je vois un des agents de Law, la Chaumont, la grande hôtesse de la Bourse, recevoir chez elle, près de Paris, tout le peuple des agioteurs. Prodigieux festins qui ne purent guère se faire que sous le ciel.
«Pour un seul jour, un boeuf, deux veaux et six moutons.» (Ms. Buvat.)
Où est Law pendant ce temps-là? En suivant ses démarches dans le _Journal de la Régence_, on le trouve partout où il est inutile. Il va, vient, il s'agite. Est-il devenu fou? Est-il un mannequin qu'on drape à la royale pour s'en servir et s'en moquer? Il semble qu'il détourne les yeux de la scène de honte, d'effronté filoutage.
Il ne voit pas la Banque. Distrait et ridicule, il semble l'Arlequin de ce grand carnaval.
Où est-il aux jours décisifs où le Système proclamé va s'appliquer, sera une réalité, ou une infâme illusion?
Il s'en va au Jardin des Plantes, à la Salpêtrière, et dit aux directeurs de ce grand hôpital: «Je vous donne un million. Cédez pour le Mississipi quelques centaines de vos filles; je me charge de les doter.» (Septembre.)
Chose grotesque. Les tout-puissants voleurs, princes, ducs, etc., l'obligent, de minute en minute, d'acheter des fiefs, des terres titrées, ridicules, inutiles à un homme de sa sorte, et cela à des prix insensés.
Les millions lui coulent comme l'eau. Il est duc en Mercoeur, il est duc en Mississipi, etc.
Et en même temps, il fait ici le prévôt des marchands, le lieutenant de police. Il a l'esprit aux vivres de Paris, ne songe à autre chose.
Son coeur est à la viande, il ne dort pas de ce qu'elle est trop chère. Il convoque chez lui les bouchers, et les gronde. «La viande à 4 sous! dit-il, cela ne sera plus. Je me chargerai, moi, de la vendre à un autre prix!»
Voilà un homme étrange. Si on le pousse un peu, il va se faire boucher. Cela manque à ses titres. Que lui sert d'être partout en France comte, duc et que sais-je? un vrai marquis de Carabas? Pour honorer la Bourse, la réhabiliter et lui gagner le peuple, il faut qu'il soit roi de la halle.
Roi de tout, roi de rien, de vide et de risée.
CHAPITRE XIII
LAW VEUT S'ENFUIR. ON LE FAIT CONTRÔLEUR GÉNÉRAL
Novembre-Décembre 1719.
Quel était l'intérieur de Law? Si on le savait mieux, bien des choses obscures s'éclairciraient. Ce qu'on en sait, c'est que cet homme, jeune encore, tellement en vue et observé, fut en vain obsédé, poursuivi d'une foule de femmes, vives et jolies, terribles. Il ne vit rien. La belle réputation de galanterie qu'il avait apportée, disparut tout à fait. On maudissait ce farouche Hippolyte, qui semblait tout entier à la grande chasse des affaires.
En réalité, le roman, la tragédie d'amour, cette beauté étrange qu'il avait enlevée, pesaient sur son foyer. Le temps n'y faisait rien. Elle le gouvernait comme un amant, comme un complice. J'ai dit combien elle tenait à la fortune. Elle avait sujet d'être satisfaite. Dans sa position équivoque (non mariée?) elle voyait les princesses et duchesses, bien plus, les vertueuses, lui faire une humble cour. Son fils dansa avec le roi. Le nonce raffolait de sa fille, la caressait, jouait à la poupée.
Madame Law était dans l'empyrée. De si haut, elle apercevait à peine encore la terre, prenait en pitié les mortels, mais son mari surtout. Le brillant duelliste alors ne se ressemble guère. Aujourd'hui il est effaré. Au fort de son succès (novembre), il pose, inquiet et léger, comme un lièvre au sillon, qui flaire, écoute aux quatre vents. À peu ne tient qu'il ne s'envole.
Instinct miraculeux. Il entend la pensée, tout ce qu'on ne dit pas encore. Sous la terre, rien ne bouge, tout va bouger. Les rats ne sont jamais surpris sous le sol qui doit enfoncer. Vous verrez, en décembre, ces intelligents animaux, prudents _réaliseurs_, laisser tout doucement le Système, déserter le papier, chercher les solides maisons, les bons biens patrimoniaux.
D'autre part, Law attend un terrible assaut des Anglais. Leur guerre (dès qu'ils n'ont plus besoin de nous contre l'Espagne) va tourner contre le Système. Or le Système, qu'est-ce? un homme, on le sait, un homme mortel. Son attrait, trop puissant, intéresse à sa mort. Adoré comme César, il peut finir comme lui. Qu'il eût été béni de la banque étrangère, le hardi patriote qui se serait fait son Brutus! La baisse effroyable et subite qui eût eu lieu, l'énorme pression qu'auraient exercée des milliards de papier arrivant d'un seul coup au remboursement, aurait produit bien plus qu'une banqueroute. Cette Compagnie, qui maintenant levait l'impôt, était l'Administration même, elle eût emporté dans sa ruine le gouvernement, tout ordre public.
L'Angleterre serait restée seule, et, seule, eût fait la paix. Il lui était extrêmement avantageux et agréable, après avoir fait la guerre par la France, de briser celle-ci. Elle avait promis, avec la garantie du Régent, que si l'Espagne subissait la quadruple alliance, elle lui rendrait Gibraltar. Un tel coup frappé sur la France dispensait l'Angleterre de se souvenir de sa promesse.
Voilà ce qui pouvait tenter un violent patriote comme Stairs. Voilà ce qui très-justement effrayait Law. Il le voyait armé, entouré de gens dévoués. Il le voyait réunir à sa table jusqu'à cinquante chevaliers de l'ordre anglais de Saint-André. Il eut un instant l'idée de partir, de s'en aller à Rome. Nous le savons par Lemontey, si instruit et qui eut en main des documents aujourd'hui dispersés ou peu accessibles. Rien de plus vraisemblable. Je crois fort aisément qu'il voulait fuir non-seulement Stairs et ses ennemis, mais surtout ses amis, ses violents protecteurs, la grande armée des joueurs à la hausse qui le précipitait. Il sentait dans le dos la pression épouvantable, aveugle, d'une foule énorme, d'une longue colonne qui poussait furieusement. Les historiens économistes expliquent tout par son entraînement systématique, l'exagération de ses théories. Mais comment ne pas voir aussi cette poussée terrible qui le force d'aller en avant? Que trouvera-t-il au bout? un mur? un poignard? un abîme? Sans voir encore, il sent que cela ne peut bien finir. Donc, à gauche, à droite, il regarde s'il ne peut se jeter de côté. Laisser tout, grandeur et fortune, sacrifier son bien, reprendre, libre et pauvre, son métier de joueur à Rome ou à Venise, c'était sa meilleure chance, le plus beau coup qu'il eût joué jamais.
Il aurait fallu pour cela partir seul un matin, n'en donner le moindre soupçon à sa famille même, à sa femme. Elle était la plus forte chaîne qui le rivât ici. Hautaine, ambitieuse, comme elle était, comment dût-elle le traiter, s'il osa parler de départ! Quoi! tout abandonner, se faire d'impératrice mendiante! avoir quitté honneur, devoir, patrie, puis maintenant quitter la France même, qui était dans leurs mains une si prodigieuse fortune, pour aller vivre de hasard dans quelque grenier de Venise!...
Law, toujours jeune d'esprit, pensait bien et pensa toujours que quelque souverain, le czar ou l'empereur, serait trop heureux de l'employer. Mais c'est là que madame Law avait beau jeu pour lui faire honte, s'il rêvait ces châteaux de cartes en désertant ici l'édifice admirable qu'il avait déjà élevé. Il est certain, et il faut l'avouer, qu'il avait obtenu de grands résultats, et allait en obtenir d'autres. Son beau projet d'égalité d'impôt, même après la mort de Renaut, n'était nullement abandonné. Celui d'obliger le clergé à vendre une partie de ses biens ne pouvait que plaire au Régent. Sa Compagnie des Indes montrait une activité inouïe. En mars 1719 elle n'avait que 16 vaisseaux, et elle en eut 30 en décembre; elle en acheta 12 en mars 1720. En juin, son bilan révéla qu'elle possédait ou avait en construction (vrai prodige!) trois cents navires. Elle fondait, à la fois, ici le port de Lorient, là-bas la Nouvelle-Orléans. Quelle gloire pour le Système! et comment laisser tout cela! Law, quoi qu'il arrivât, pouvait se consoler, se donner l'épitaphe de ce roi d'Orient: «Qu'importe de mourir!... En un jour j'ai bâti deux villes.»
Mais le plus beau, dont on parlait le moins, et ce qui plus que tout le reste devait le retenir ici, c'était la France transformée, transfigurée, en quelque sorte. Il avait, à partir d'octobre, réalisé d'un coup les vues de Boisguilbert, devancé Turgot, Necker. Les vieilles barrières des douanes intérieures entre les provinces tombèrent par enchantement, les cent tyrannies ridicules qui tenaient le royaume à l'état de démembrement permanent. La libre circulation du blé, des denrées commença. On ne vit plus le grain pourrir captif dans telle province, tandis qu'il y avait famine dans la province d'à côté. Les hommes aussi librement circulèrent. Le travailleur put travailler partout, sans se soucier des entraves municipales. Un _maître_ menuisier de Paris fut _maître_ aussi, s'il le voulait, à Lyon. Ainsi le pauvre corps de la France étouffée eut pour la première fois les deux choses sans lesquelles il n'y a point de vie: _circulation_, _respiration_. On le vit sur-le-champ. Il fallut ouvrir de tous côtés des routes immenses. Admirable spectacle! Comment l'auteur de tout cela eût-il pu les quitter, fuir sa création commencée, par faiblesse et lâcheté! C'eût été le dernier des hommes, le plus méprisé des siens même. Sa femme, j'en réponds, l'accabla.
Et non moins accablé fut-il d'offres et de caresses, de prières, au Palais-Royal. Au premier mot de retraite qu'il hasarda, le prince tomba à la renverse d'étonnement, d'effroi. Quel cataclysme eût fait ce foudroyant départ! On lui dit que non-seulement il resterait, mais qu'il aurait la place de Colbert, serait contrôleur général, qu'on ferait tout ce qu'il voudrait. Pour Stairs et ses menaces, on rit. Quoi de plus simple que de le faire gronder par Stanhope, même destituer, remplacer? De Londres on en eut l'espérance.
Les finances, c'était le premier ministère, en ce moment la royauté. Seulement, pour que le nouveau roi entrât en possession, il fallait une petite chose; il fallait que, comme Henri IV, il crût que la France «valait bien une messe, qu'il fît le saut périlleux.» Cela ne pesait guère, selon le Régent et Dubois. Et cela pesa peu pour Law, fort peu Anglais, et bien plus Italien, qui n'aimait que Venise et Rome, qui avait pour amis le Président, le Nonce, pour courtisan, convertisseur, Tencin. Madame Law aussi était sensible aux avances de ces prêtres, à leur facilité pour régulariser sa position.
Tencin n'eut pas grand mal. Law alla avec lui promener à Melun, et fut sur-le-champ converti. De retour, le jour même, il communia lestement à Saint-Roch, le soir donna un bal. L'apôtre en eut deux cent mille francs, et, ce qui valut mieux, fut chargé par Dubois de faire valoir à Rome le service si grand qu'il venait de rendre à l'Église.
En même temps, par tous les moyens, dons, pensions, achats, etc., Law s'assure des protecteurs. C'est comme une sorte de ligue, de confédération, qui se fait entre les seigneurs pour lui, pour le Système. Le grand distributeur est le Régent, _la machine à donner_, «le grand robinet des finances,» ouvert, et qui laisse aller tout. Le Palais-Royal en attrape (la Fare, la Parabère), mais autant, mais bien plus les ennemis du Régent (la Feuillade un million, Dangeau un demi-million), puis des seigneurs quelconques. Châteauthiers, Rochefort, la Châtre, Tresmes, ont à peu près 500,000 francs chacun; d'autres plus, d'autres moins. Qui refuse est mal vu. Noailles, le ministre économe, est le chien qui défend le dîner de son maître, mais finit par y mordre. Saint-Simon est persécuté; on tâche de lui faire comprendre qu'il est indécent qu'il refuse. Enfin il se rappelle je ne sais quel argent que doit le Roi à sa famille; il se résigne et palpe aussi.
Mais le général du Système, le roi du grand tripot, souverain protecteur de Law, c'est M. le Duc. Flanqué des Conti, du Conseil, de la Banque, de la Compagnie, d'un monde de seigneurs, d'intéressés de toute sorte,--en outre, énormément compté comme héritier certain (prochain) de ce Régent bouffi qui peut passer demain, il entraîne visiblement tout.
Du reste, il n'est qu'un masque. En regardant derrière son inepte brutalité, on voit ses vrais moteurs, deux femmes infiniment malignes, sa mère et sa maîtresse, la rieuse et l'atroce, madame la Duchesse et madame de Prie. La première, toute Montespan, toute satire et toute ironie, jolie sur un corps indirect, eut l'esprit méchant des bossus. Née singe, sur le tard «elle épousa un singe» (M. de Lassay). Elle excellait à rire, à nuire; intarissable en bouts-rimés mordants, polissons et malpropres (V. _Recueil Maurepas_). Madame de Prie tenait plutôt du chat, de sa férocité exquise. Sa mère fut la souris. Dès qu'elle fut en force et puissante par M. le Duc, elle la prit dans ses griffes, commença à persécuter ceux qui l'avaient aimée et soutenue (décembre).
Dans leurs vengeances, leurs plaisirs et leurs gains, cette trinité de l'agio, M. le Duc et les deux femmes, jouissaient avec insolence. M. le Duc paya madame de Prie à son mari douze mille livres de pension, et pour bouquet de sa double victoire, d'amour, de bourse, il s'acheta un Saint-Esprit de diamants de cent mille écus (septembre). Du gain de la rue Quincampoix, madame la Duchesse se bâtit sur le quai, au lieu le plus apparent, le délicieux petit palais Bourbon, où son vieil épicuréisme inventa, réunit les recherches voluptueuses, les sensuelles aisances auxquelles ni l'Italie ni la France n'avaient songé.
Jouir n'est rien sans outrager. On voulut braver le public, insulter la rue Quincampoix. Lassay, le singe-époux de madame la Duchesse, «pour donner la comédie aux dames,» les mena, et Law avec elles. Ils l'associèrent, bon gré mal gré, à une farce irritante, qui pouvait le rendre odieux. Ils lui firent jeter d'un balcon, sur la foule, de vieilles monnaies anglaises du roi Guillaume, qu'on ne trouvait plus à changer. On se les disputa, on se rua, on se pocha. Et sur cette mêlée, un autre balcon, chargé de seaux d'eau, lança un froid déluge (cruel au 25 novembre).
Tout allait entraîné dans la férocité rieuse d'un gouvernement de joueurs. Le parti de la hausse, l'ascendant de M. le Duc emportait tout. Pour empêcher la baisse que l'affaire de Bretagne aurait pu amener, on fait de la vigueur, on envoie six bourreaux à Nantes. On y dresse l'échafaud. Pour pousser à la hausse, pour faire croire que l'on colonise, faire monter le _Mississipi_, on fait à grand bruit, sur les places, l'enlèvement de ceux qui vont peupler _les Îles_. Pourquoi à Paris plus qu'ailleurs? Pour que les étrangers, les trente mille joueurs, spéculateurs, qui de toute l'Europe sont venus ici, voient bien de leurs yeux que l'affaire n'est pas chimérique.
Law, on l'a vu, offrait des dots, des primes aux émigrants. Il donnait là-bas trois cents arpents à chaque ménage. S'il eût duré, sa colonie heureuse se serait recrutée par l'émigration volontaire. Mais tout était précipité barbarement pour la montre et la mise en scène, l'effet nécessaire à la Bourse.
Un tableau de Watteau, fort joli, très-cruel, donne une idée de cela. Quelque enrichi sans doute, un des heureux du jour, qui trouvait ces choses plaisantes, le commanda, et l'artiste malade, âpre et sec, y a mis un poignant aiguillon. On y voit comme la police prenait au hasard ses victimes. Un argousin, avec des mines et des risées d'atroce galanterie, est en face d'une petite fille. Ce n'est pas une fille publique, c'est une enfant, ou une de ces faibles créatures qui, ayant déjà trop souffert, seront toujours enfants. Elle est bien incapable du terrible voyage; on sent qu'elle en mourra. Elle recule avec effroi, mais sans cri, sans révolte, et dit qu'on se méprend, supplie. Son doux regard perce le coeur. Sa mère, ou quasi-mère plutôt (la pauvrette doit être orpheline), est derrière elle qui pleure à chaudes larmes. Non sans cause. Le seul transport de Paris à la mer était si dur que plusieurs tombaient dans le désespoir. On vit à la Rochelle une bande de filles, trop maltraitées, se soulever. N'ayant que leurs dents et leurs ongles, elles attaquèrent les hommes armés. Elles voulaient qu'on les tuât. Les barbares tirèrent à travers, en blessèrent un grand nombre, en tuèrent six à coups de fusil!
Il est instructif de placer auprès du tableau de Watteau un autre, non moins désolant: c'est le portrait de Law, contrôleur général. Grande gravure, solennelle et lugubre. Que de siècles semblent écoulés depuis le délicieux petit portrait de 1718, si féminin, suave, d'amour et d'espérance. Mais celui-ci est tel qu'il ferait croire que, de toutes les victimes du Système, la plus triste, c'est son auteur. Il est plus que défait; il est sinistrement contracté, raccourci; il semble que cette tête, sous une trop dure pression, à coups de maillet, de massue, ait eu le crâne renfoncé, aplati.
Au moment même où sa nomination le mit si haut, au trône de Colbert! il sentait que la terre lui fuyait sous les pieds. Ses amis, ses fidèles, les vaillants de la hausse, sous une fière affiche d'audace et d'assurance, sourdement en dessous se soulageaient des actions,--non pour de l'or, ils n'auraient pas osé,--mais pour des _fantaisies_ qu'ils avaient tout à coup, une terre, un hôtel, des bijoux pour madame, un diamant pour une maîtresse.
Il le voyait, ne pouvait l'empêcher, était plein de soucis. Mais, ce qui était plus atroce, c'est que, plus ces traîtres dans leur désertion occulte risquaient de faire la baisse, plus ils insistaient pour la hausse. Ils glorifiaient le papier pour le céder avec plus d'avantage. Tout systématique qu'il fût, Law n'était pas un sot; il sentait à coup sûr cette chose simple et élémentaire que, s'il était de son intérêt de soutenir le cours, il ne faisait, en surhaussant une hausse déjà insensée, qu'augmenter son danger et la profondeur de sa chute. Mais il allait cruellement poussé, comme un tremblant équilibriste qu'on hisse au mât, le poignard dans les reins: qu'il veuille ou non, il faut qu'il monte, qu'il gravisse éperdu le dernier échelon.
Ses maîtres, les haussiers, qui avaient déjà réalisé des sommes énormes, Bourbon, Conti, etc., donnèrent cet indigne spectacle au 30 décembre. Ils vinrent, le Régent en tête, distribuer le dividende à l'assemblée des actionnaires. Dans ce troupeau crédule, où déjà nombre d'esprits forts risquaient de se produire, on imposa la foi par l'audace, à force d'audace, par l'excès de l'absurdité. Law se déshonora. Le saltimbanque infortuné alla jusqu'à crier: «Je n'ai promis que douze ... Je donnerai quarante pour cent!»
CHAPITRE XIV
LA BAISSE--L'ABOLITION DE L'OR
Janvier-Mars 1720
Quand Law, nommé contrôleur général, se présenta aux Tuileries, on lui ferma la grille. Sa voiture n'entra pas. Insulte calculée. Ce même jour, le Parlement avait ému et enhardi le peuple par une remontrance sur la cherté des vivres. On espérait que Law, obligé de descendre en pleine foule, serait hué, sifflé (16 janvier 1720).
Même au Palais-Royal et à la table du Régent, en février, on l'insulta en face.--Un des roués, Broglio, lui jeta une sinistre plaisanterie: «Monseigneur, dit-il au Régent, vous savez que je suis un bon physionomiste. Eh bien, d'après les règles, je vois que M. Law sera pendu dans six mois ...»--Le Régent rit, douta. «Et par ordre de Votre Altesse.»
Celui qui si bravement insultait Law ne risquait pas grand'chose. Il savait bien qu'il plaisait à Dubois.
Dubois avait un peu flotté, avait été un peu écarté de sa route par les séductions du Système, les pommes d'or de ce jardin des Hespérides. Mais le volage revenait à son premier amour, l'Église, qui seule pouvait l'établir, selon les vues de toute la vie. Sa chimère, son roman, couvé soixante années, l'échelle de Jacob qu'il montait dans ses rêves, c'était en trois degrés d'avoir quelque grand siège, puis le chapeau, puis ... la tiare peut-être! Qu'un coquin, comme lui, qui n'était ni diacre, ni prêtre, n'avait que la tonsure, allât si haut, dans le peu qu'il avait à vivre, ce miracle ne pouvait se faire que par une basse servitude et au clergé, et au roi George. C'était surtout dans le prince hérétique qu'il espérait, pour gagner Rome, attraper le cardinalat.
Or, en janvier 1720, le clergé, l'Angleterre, étaient également contre Law. Dubois devait l'abandonner.
Malgré l'argent que Law envoya à Rome pour le Prétendant, malgré les caresses du Nonce, en décembre, en janvier, l'on commence à sonner le tocsin contre lui. On prêche contre le Système. Des évêques assemblés condamnent la Banque. Cela se comprend à merveille, quand on voit Law, le nouveau converti, pour son entrée au ministère, occuper le Conseil d'une vente de biens du clergé. Il allait toucher l'Arche sainte. Comment Dubois eût-il osé le soutenir, lui qui précisément alors se faisait prêtre, archevêque de Cambrai? Il avait besoin des évêques pour lui donner les ordres et le sacrer. En un jour, ils le firent sous-diacre, diacre, prêtre. Il fut sacré par Massillon.
Les Anglais désiraient, espéraient la chute de Law. Leur premier ministre Stanhope avait adopté en décembre le plan de Blount, imitateur et concurrent de Law. Blount voulait faire rembourser la Dette anglaise en actions du Sud. Chose improbable: la Compagnie du Sud, fort languissante, avait traîné depuis 1711, devait traîner encore si la nôtre se soutenait. Donc, il fallait qu'elle pérît. Cela allait au politique Stanhope, inquiet de notre marine. Cela allait aux maîtresses allemandes de George, à qui l'affaire devait valoir un demi-million. L'héritier présomptif était aussi pour Blount, voulant entrer dans la spéculation.