Histoire de France 1715-1723 (Volume 17/19)

Chapter 14

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On pouvait deviner les résultats. Philippe V n'apparut que pour voir tomber l'une après l'autre ses meilleures places, Fontarabie, Saint-Sébastien. Il avait cru gagner l'armée française. Et le contraire eut lieu. Les Basques espagnols demandaient à se faire Français. Cela acheva le pauvre roi. Il s'en alla, rentra désespéré à Madrid, ne sortit plus de la petite chambre où le tenait sa femme. Il rêva dès lors les moyens d'abdiquer, de ne penser plus qu'au salut.

Notre armée et la flotte anglaise, aux deux rivages, à l'Ouest et à l'Est, brûlèrent les vaisseaux commencés, les chantiers, les arsenaux. On en blâma fort le Régent, comme d'une lâche complaisance pour l'Angleterre. Mais quoi! ces vaisseaux achevés, Alberoni s'en servait contre nous, et les envoyait en Bretagne.

Cette guerre se passait, pour ainsi dire, incognito. Law seul remplissait les esprits. La mort de la duchesse de Berry occupa à peine un moment.

Mort cependant tragique, entourée de circonstances déplorables. Un mois après ses couches, elle se retrouva enceinte, bientôt tomba malade et n'en releva plus.

Madame, sa grand'mère, qui ne se mêlait de rien, et ne demandait rien, pour l'affaire de Riom, demanda, agit, fut terrible. Elle eût voulu le faire noyer. Elle dit au Régent qu'elle quittait la France, si cet homme n'était arrêté. Comme il allait joindre son régiment (27 avril), il fut saisi à Lyon et mis dans la dure prison de Pierre-en-Cize. Quel coup pour l'orgueilleuse qu'on eût osé cela sur son capitaine des gardes, sur l'homme qui lui appartenait! Elle employa le grand moyen, et, quoique fort peu remise, elle fit venir le Régent à Meudon (1er mai) pour un souper intime. Sans souci de sa vie, elle prolongea la nuit sous les étoiles cette folle fête qui délivra Riom, mais la tua.

Elle eût voulu encore une chose impossible, insensée, faire revenir Riom au nez de sa grand'mère, écraser celle-ci, solenniser ce bel hymen. Le Régent, effrayé de la trouver si absurde et si violente, n'osait plus aller à Meudon. Elle se fit porter à la Muette pour le tourmenter de plus près. Il n'y venait guère davantage. Il alléguait les embarras réels, très-graves, qu'il avait à Paris. Au moment où le grand succès de Law relevait ses affaires, on voulait le lui enlever. Un complot se formait pour faire sauter la Banque. C'était le milieu de juillet. La malade, seule à la Muette, abandonnée du Régent même, soit par douleur et désespoir, soit par un fol essai pour ressaisir la vie, se lève, se fait un grand repas, et de choses rafraîchissantes. Dans la soif qui la dévore, elle mange du melon en buvant de la bière glacée (_ms. Buvat_). Cela l'achève. Elle tombe.

Deux médecins sont à son chevet. Chirac, celui de son père, s'obstine à la purger, et l'empirique Garus lui administre son brûlant élixir. Même incertitude pour l'âme. Chirac ne souffrait pas qu'on lui parlât de sa fin. D'autres l'avertissaient. Elle prit vivement son parti, fit ouvrir toutes les portes, reçut solennellement les sacrements, dans une triste et sinistre ostentation de fermeté, parlant moins en chrétienne qu'en reine à qui cela est dû.

On s'exagérait la douleur du duc d'Orléans qui était là à la Muette, à ce point que presque personne n'osa y venir. Saint-Simon, qui y vint, le trouva seul. Deuil mêlé de remords. Il avait été pour beaucoup dans cette déplorable destinée. Un moment, il pleura à faire croire qu'il étoufferait. Saint-Simon l'enleva avant qu'elle expirât (la nuit du 21 juillet). Il se chargea des funérailles, qui furent sans pompe et simplement décentes. Madame de Saint-Simon eut la lugubre fonction d'assister à l'ouverture du corps, où la pauvre princesse fut trouvée, comme j'ai dit, enceinte et le cerveau fêlé.

On supposait le Régent écrasé. C'était peu le connaître. C'était un homme fini, blasé, vide, épuisé de coeur, aussi bien que du reste. Il n'avait pas d'ailleurs le droit de pleurer. La mère même de la morte, Madame d'Orléans, les yeux rouges (mais au fond ravie), le supplia de ne pas s'enfermer. Il fit ouvrir les portes, reçut tout le monde. Il tint le Conseil, et donna à Law les Arrêts nécessaires pour faire face à ses ennemis.

Duverney, Argenson, la compagnie des Fermiers généraux, ce qu'on appelait l'Anti-Système, ne se contentaient pas d'attaquer le Système avec ses propres armes en émettant aussi des actions. Ils s'étaient, sans scrupule, associés à un monde singulier d'étrangers qu'on ne voyait jamais, qui travaillait par agents et prête-noms. C'étaient des Anglo-Hollandais, qui de leurs trous obscurs, sans bruit, faisaient sur les monnaies de très-fortes opérations. Profitant des variations violentes qu'elles subirent, ils guettaient les moments, raflaient, exportaient à grand profit. Leurs maîtres, gros banquiers de Londres et d'Amsterdam, qui allaient faire jouer leur compagnie du Sud (superbe pompe à pomper dans les poches), les chargeaient de miner par tous moyens notre Compagnie des Indes, en poussant à la baisse contre Law, aidant Duverney.

Law n'en ignorait rien. Il avait les yeux très-ouverts, et, pour se tenir en mesure d'abord contre les marchands d'or, il se fit donner pour neuf ans la fabrication des monnaies (20 juillet). Le 21, le 22, le 23, justement au moment du grand deuil du Régent où sans doute l'on crut que le Conseil chômait, l'Anti-Système, aidé de ses Anglais, tenta un coup hardi pour faire sauter la Banque et chavirer la Bourse. Ils avaient juste à point gagné le premier des agents de Law, l'oracle de la place, qui jusque-là avait poussé la hausse, et tout à coup précipita la baisse.

Un mot du personnage, Vincent. C'était un homme fort douteux, moitié agioteur, moitié accapareur de vivres. Il avait eu plus d'une fois de petites affaires avec la justice, souvent arrêté, toujours relâché. On ne pouvait pas s'en passer. Les plus mauvais papiers devenaient bons, lorsqu'il les soutenait. Dès qu'il paraissait, chacun regardait s'il était triste ou gai; on achetait, on vendait au froncement de son sourcil.

Law, au début, avait été heureux de trouver un tel instrument. En mai, par dix agents de change dont chacun avait dix courtiers, Vincent souffla la hausse. Law employait aussi des hommes moins connus à qui la Banque même prêtait de quoi jouer. L'un d'eux, André, gagna à ce métier, en trois mois, trente millions. Cela déplut fort à Vincent, qui d'ailleurs, comme accapareur et enchérisseur de denrées, était gêné par les projets de Law. Il tourna, et le jour même où la cabale vint d'ensemble à la Banque avec un torrent de billets enlever l'or, Vincent donna à la Bourse le surprenant spectacle de sa désertion. Vrai poignard pour égorger Law. Son Vincent, le vaillant Vincent, le héros de la hausse, lâche pied au fort du combat; il est pâle, il a peur; il crie le Sauve qui peut!

La farce était jouée, la panique opérée. On courait à la Banque; chacun, et à l'heure même, exigeait d'être remboursé. Le 25, au matin, Law tira une arme cachée qu'on n'avait pas prévue, et qui mit tout en fuite. Il frappa ses ennemis d'une mesure trop ordinaire alors et dont eux-mêmes récemment (sous d'Argenson) avaient donné l'exemple. Par arrêt du Conseil, l'or tombe, le louis vaudra un franc de moins. Les amateurs de monnaie forte, qui enlevaient l'or de la Banque, n'en veulent plus, s'enfuient.

On croit que Law est fort. «Il a des reins. Soutenu tellement d'en haut, qui l'empêche un matin de s'adjuger les Fermes, et dès lors de fonder son Mississipi sur la France même?» On commence à gager pour lui. On rougit d'avoir craint. L'élan revient; un poétique éclair a passé sur la Bourse, l'amour et la foi du papier.

Le papier _monnaie immuable_ (qualifié ainsi par Arrêt), vainqueur du vil métal, variable et capricieux. Qui se fierait à l'or? Altéré et changeant à toute crise, haussé, baissé, sans caractère, sans consistance ni tenue, il semble un piége à faire des dupes. C'est l'objet du mépris, de la haine. Il est conspué. On vit, rue Quincampoix, un créancier tirer l'épée contre le débiteur perfide qui voulait le payer en or.

CHAPITRE XI

LA BOURSE--LES MISSISSIPIENS

Août-Septembre 1719

Nous avons faiblement marqué le péril qu'avait couru Law. Mais il était accru par son triomphe même. Son danger financier devint un danger politique. Les Anglais, furieux d'avoir manqué le coup de Bourse, se découvrirent brutalement par leur ambassadeur, l'enragé Stairs, menacèrent le Régent.

Reprenons la situation.

Dans la hausse rapide, impétueuse, qui se fit, Law fut emporté dans les airs comme un ballon sans lest, ou l'homme qu'une trombe eût pris en plaine, soulevé, pour l'asseoir à la pointe de la flèche de Strasbourg.

Il avait stupéfié, plus que vaincu, ses ennemis. Ils n'étaient pas moins là, campés autour de lui, pour le ruiner, le démolir. Armée serrée, compacte. Avec les Duverney, les meneurs de la baisse, marchaient toute la Maltôte, les Fermiers généraux, leurs cent mille _gabeleux_, rats de cave, huissiers et recors. À ce corps régulier ajoutez les troupes légères, les associés, intéressés, les accapareurs, fournisseurs, leurs agents, employés, mangeurs, rongeurs de toute espèce.

Law n'était pas myope. Il voyait, pour comble d'effroi, sous ses pieds mêmes et sous sa base unique, je veux dire auprès du Régent, Stairs qui montrait le poing, et son compère Dubois, qui minait et sapait. Dubois avait eu du faible pour Law et pour sa caisse; mais ce grand citoyen savait dominer ses faiblesses. Ministre et bientôt cardinal par la grâce de l'Angleterre, il en avait, dit-on, de plus une petite pension d'un million.

Le Régent, si Anglais, était-il sûr pour Law? Était-ce un homme encore? À en croire ses maîtresses, c'était l'homme de neige au dégel.

Contre cet affreux dogue, Stairs et ses dents, Law ne se rassurait que par un bouledogue qui valait l'autre pour la férocité. Il coûtait gros. Si l'on ne l'eût gorgé de minute en minute, il eût mangé son maître. M. le Duc (c'est de lui que je parle), même avant le succès de Law, en mars déjà tire de lui un million pour un petit duché qu'il lui fait acheter. En août, huit millions, par la Bourse.

Comme le chien d'enfer, il mangeait par trois gueules. Ce n'était jamais fait. Après lui, arrivaient sa mère, sa grand'mère, son frère Charolais. En les gorgeant, on ne faisait qu'irriter l'envie, l'appétit des Contis.

Et ce qui était effrayant, c'est que, derrière les princes, arrivait la file infinie de la _mendicité d'épée_, les grands seigneurs qui daignaient protéger Law en tendant la main, les nobles et quasi-nobles, un monde de pauvres menaçants. Plus, l'armée de ses amoureuses, duchesses et comtesses et marquises, des femmes impudentes et jolies, qui personnellement le sommaient, ne lui faisaient pas grâce, exigeaient qu'on les achetât.

Voilà les deux abîmes que Law vit béants à ses pieds. À droite, le précipice où la Maltôte et les Anglais voulaient le faire tomber. À gauche, ce gouffre de noblesse, cette bourbe profonde, la prostitution mendiante.

On a peint plus ou moins l'extérieur du Système, mais jamais le dedans. On a été discret, prudent, respectueux. Du Hautchamp et les autres (Barbier, Marais, Buvat) sont pleins d'omissions volontaires. Le sage Forbonnais, compilateur tardif, donne les chiffres, et non les personnes. Le violent Pâris Duverney, si impétueux contre Law, dans le livre où il semble vouloir le tuer (après sa mort), a l'art de ne point voir les maîtres et tyrans de Law, ceux qui surent s'en faire un jouet. On croyait tout cela éteint et oublié, et l'on peut dire _en cendres_. En effet, les registres, actes, pièces, tous les monuments du Système avaient été brûlés en 1722.

On avait établi une bonne cage de fer, de dix pieds sur huit, dans la cour de la Banque (aujourd'hui la Bibliothèque). Là tout passa aux flammes. Nul procès désormais possible.--Mais celui de l'histoire, serait-il impossible? non. Par une industrie patiente, en rapprochant des faits qui jusqu'ici ne présentent aucun sens, nous espérons refaire la Sodome pour la foudroyer.

Ce qui a bien servi pour obscurcir la vue, faire cligner les plus clairvoyants, c'est la foule elle-même, l'amusement de ces tableaux mouvants, le va-et-vient de la rue Quincampoix. Il en reste de bonnes gravures (entre autres un beau volume hollandais, à la Bibliothèque de la Ville de Paris). On voit là le flux et reflux de cette mer, les confuses mêlées, les tournois de l'agiotage. Mais tout cela fort trouble.

Je vais, dans cette foule, saisir quelques individus. Cela sera plus clair. Leurs vies sont instructives. C'est le petit, c'est le menu. Mais il n'y a rien de petit, pour qui cherche et qui veut comprendre. On voit alors et on distingue (parfois plus qu'on ne veut). La vie du temps s'y montre et devant et derrière, par le propre et par le malpropre, par tous les rangs mêlés et tous les métiers confondus, des balayeurs aux princes, des Holbak aux Condés. C'est ici l'_âge d'or_. Plus de prince et plus de valet. La fraternité du ruisseau.

_Le balayeur._ Il y avait dans la boutique d'un changeur un bon gros Allemand, qui s'appelait Holbak. Il faisait les fortes besognes, remuait, portait des sacs, balayait le devant de la porte. On le croyait trop bête pour friponner. Des banquiers le prirent pour domestique. Puis, voulant un homme de paille et le plus ignorant qui ne sût que signer et signât sans comprendre, ils lui achetèrent (ce qui alors était fort peu de chose) une charge d'agent de change. Mais voilà que l'argent lui éclaircit la vue. Il vit que tout le secret était d'acheter à vil prix les titres du rentier désespéré, et de les vendre à bénéfice. Il fit cela tout comme un autre, et mieux. Car il réalisa à temps, et envoya tout en Allemagne.

_Le laquais._ Les Anglais, qui, sans paraître, sournoisement travaillaient à la baisse, devaient vendre des actions par un agent à eux. Il se trouva malade, mais il avait un domestique de confiance, son laquais Languedoc. Il l'y envoie. Languedoc doit vendre au cours du jour, 8,000 livres par action. Mais il voit qu'elles montent. En homme intelligent, il attend, vend à dix mille livres, garde pour lui la différence qui était de cinq cent mille francs. Huit jours après, il avait dix millions et s'appelait M. de la Bastide. Six mois après il était ruiné, reprenait du service, avec son nom de Languedoc.

_La brocanteuse._ Un jour entra chez Law une bonne femme de province, une wallonne de la Meuse, une dame Chaumont. Elle implore sa justice dans une affaire, et elle parle si bien d'affaire, que Law l'appuie. C'était sur la frontière une brocanteuse de dentelles, qui au passage des armées s'était intéressée avec deux fournisseurs et leur avait fait des avances. Ces gaillards (un soldat gascon et un barbier de régiment) avaient fort réussi dans les fourrages, et le barbier, se disant noble, avait eu l'industrie d'obtenir une demoiselle de Saint-Cyr, et la protection de Versailles. Depuis, les deux associés, travaillant à Paris, ne songeaient plus à payer la Chaumont. Elle vient. On ne veut la payer qu'en billets d'État, qui alors perdaient 60 pour 100. Cette femme courageuse accepta, sachant ou devinant le nouveau miracle de Law, qui décupla la valeur des billets. Elle eut en un mois six millions. Les deux fripons pleurèrent alors, et ils voulaient lui disputer ses bénéfices. De là un procès solennel dont Law amusa le Régent. Ils donnèrent raison à la femme, qui avait cru, quand personne ne croyait encore. «Il lui fut fait selon sa foi.»

Cette Chaumont paraît avoir eu le don qu'on recherchait le plus alors, quelque chose de rond, d'ouvert, de simple qui donnait confiance. Elle était relativement honnête. Elle dut être le prête-nom des employés de Law qui n'osaient jouer sans masque. Elle devint bientôt, comme on va voir, un centre autorisé, et comme l'hôtesse et la nourrice, _la bonne mère_ des agioteurs, tenant (sans doute aux frais de Law et de la Banque) une table immense, prodigieuse, pour recevoir des milliers d'hommes. Les joueurs de toute nation que Law voulait attirer à Paris allaient manger chez la Chaumont. Sa cuisine de Gargantua, Bourse gastronomique où l'on fricotait des affaires, rappelait par sa monstrueuse grandeur les mangeries impériales, les distributions, les repas où jadis les Césars firent asseoir le peuple romain.

_Les belles agioteuses._ L'écueil, il faut le dire, de ces triomphes de Plutus, c'était le défaut national, la galanterie. Des dames intrépides, pour brusquer la fortune, sans perdre le temps à jouer, se saisissaient du joueur même. Éprises de celui qui gagnait, dans ces moments d'ivresse où un coup de fortune trouble la tête, elles échangeaient vivement l'amour contre le portefeuille.

La langue de la Bourse y aidait, et Law avait donné l'essor. Ses actions, au féminin, avaient de jolis noms de femmes. Les anciennes, nées de quelques mois, étaient nommées les _mères_, celles d'après les _filles_, les récentes les _petites filles_. Pour avoir une _petite fille_, il fallait présenter et des _filles_ et des _mères_, pas moins de _quatre mères_. Or, cela se réalisait. Tel achetait des actions, et se trouvait payé en _filles_; il avait une mère et plusieurs.

Plusieurs furent comiquement dupes. Un Rauly, par exemple, l'un des meilleurs, bon, généreux, crédule, fut surpris par deux Hollandaises, la mère et la fille, celle-ci un miracle de naïve ingénuité, de beauté enfantine et tendre. Il eut un moment poétique, voulut fuir au désert, je veux dire acheter quelque part hors de France, loin des procès possibles, un nid voluptueux pour cacher son trésor. Il envoya les dames devant, avec son intendant, qui devait mettre là un million à couvert. Cet intendant était un homme sûr, honnête, mais, hélas! un Français tout aussi galant que son maître. Le voilà amoureux, éperdu, idiot. Bref, il ne voit plus goutte, se laisse enlever son million. Les belles et le million étaient partis ensemble, si loin, qu'on n'a jamais su où.

Tels furent les jeux de l'amour, du hasard, parfois tragiques, atroces. Un Bordelais, le fils d'un conseiller au Parlement, poussé au désespoir par une maîtresse exigeante qui l'avait mis à sec et voulait le quitter, tua son père qu'il croyait un grand thésauriseur. Il ne trouva rien et s'enfuit. Sous des noms supposés, il joua, et devint trop riche pour être poursuivi. Mais tout le monde le connaissait. Sa lugubre figure, sa démarche égarée, disaient assez qui il était.

_L'entremetteuse._ Madame de Tencin fit-elle, comme le veut Soulavie, un livre sur l'orgie antique? Organisa-t-elle à Saint-Cloud (pour relever le pauvre prince) des bacchanales assaisonnées de pénitences obscènes? J'en doute. On a chargé la légende de cette sainte. Les chansons de l'époque assurent, chose plus vraisemblable, que l'ex-religieuse, avec sa grâce et sa finesse, son expérience (elle n'était pas loin de 40 ans), avait le mérite spécial d'une infinie complaisance en amour. Elle en savait beaucoup. On pensait qu'avec elle il y avait toujours à apprendre. Dubois, d'Argenson, Bolingbroke, vrais gourmets, aimaient ce fruit mûr. Elle tenait maison aux dépens de Dubois, lui faisant croire que son salon, agréable aux Jésuites, avancerait l'affaire du chapeau. Par lui, par d'Argenson, elle avait des secrets de Bourse. Elle jouait les fonds que Bolingbroke avait la simplicité de lui confier. Mais pour ne pas descendre à la rue Quincampoix, elle avait un amant exprès, M. de la Fresnaye. Il était sûr, exact à rapporter ses gains; elle lui faisait croire qu'elle l'épouserait. En 1726, elle traita impartialement ces deux derniers. À Bolingbroke elle nia le dépôt, et rit au nez de la Fresnaye. Celui-ci, furieux, surtout d'avoir été si sot, se coupa la gorge chez elle et inonda tout de son sang.

Il n'est pourtant pas sûr qu'elle aimât fort l'argent, ni le plaisir. Elle ne fit pas fortune. Ce qu'elle aimait, c'était de s'entremettre, d'intriguer, de corrompre. Par elle ou par sa soeur, qui avait les mêmes dons, furent travaillées l'affaire d'Aïssé, plus tard celles des trois fameuses soeurs avec le roi. Mais le maquerellage politique ne lui plaisait pas moins. Elle et son frère avaient des arts charmants pour amollir les gens et leur faire trahir leur principe. Ils corrompirent Law, l'amenèrent à se faire catholique. Ils corrompirent jusqu'aux Jésuites, leur firent laisser l'Espagne, le Prétendant, pour accepter Dubois, l'homme de l'alliance anglaise. Enfin, faut-il le dire? le croira-t-on? ils corrompirent Dubois!

Law n'aurait pu, sans l'aveu de Dubois, emporter sa victoire, entamer sa grande oeuvre. Dubois, en convertissant Law par son ami Tencin, pouvait se faire un honneur infini dans le monde catholique, un titre solide au chapeau.

La grande difficulté, c'est que Dubois était Anglais de coeur, de système, de position. Il fallait obtenir de lui une petite infidélité à cette passion dominante, pour quelques mois du moins. Il donnait, il est vrai, en ce moment au ministère anglais un très-solide gage en détruisant la marine espagnole. Mais, quoi! si la Bourse de Londres, malgré cela, se mettait à crier? si les spéculateurs (et le prince de Galles en était) s'en prenaient à Dubois, la pension d'un million lui serait-elle continuée? Grave, très-grave considération qui pouvait rendre Dubois incorruptible. Cet esprit net et froid, qui se moquait de tout, serait-il pris aux mirages de Bourse? Il y fallait, ce semble, beaucoup d'art?... Ce fut tout le contraire. On alla droit au but en employant tout franchement _la compagnie du Savoyard_.

Un des chefs de la compagnie était du pays des Tencin, du Dauphiné.

La plupart de ces gens d'affaires, d'argent, d'intrigues, venaient de Lyon, Grenoble, Genève, des pays hauts et pauvres, étaient de rusés montagnards. Le plus fameux, c'est Duverney.

Avez-vous vu un dessin de Watteau, merveilleusement fort, _le Savoyard_? C'est un drôle, un rieur de gaieté singulière, gaieté physique propre à ces fortes races qu'on croirait innocentes,--en réalité, prêtes à tout.

Jeune et riant toujours, cet enfant des montagnes, aussi rude joueur que porteur ou scieur de bois, ira haut, ira loin dans les affaires, n'ayant ni hésitation, ni scrupule. Il rit en vous volant, rirait en vous cassant les reins.

C'était la vraie figure pour faire fortune, et ce fut, je n'en fais pas doute, celle de Chambéry, un Savoyard qui créa cette compagnie. Il avait sa sellette au coin de la rue aux Ours, mais il monta, devint frotteur, porteur de sacs, se frotta à l'argent. Il était honnête, économe, à ce point qu'il avait amassé mille francs. Il lui fallait pour associé un homme qui parlât bien, écrivît, fût grave et posé. Il en trouva un plus que grave, un habit noir, étonnamment sérieux. C'était ce Bordelais qui avait tué son père. Les associés s'associèrent deux fripons, un Dauphinois qui prétendait avoir une manufacture de savon, et un M. Bombarda, trésorier du trésor vide de l'électeur de Bavière, usurier enrichi de la ruine de son maître. Je passe toutes les autres vertus des quatre associés qui se chargèrent de la grande entreprise, _corrompre la vertu de Dubois_.