Histoire de France 1715-1723 (Volume 17/19)
Chapter 12
La lave de Bourbon, pas plus que le sable arabique, ne suffisait à la production. Le Régent le sentit, et fit transporter le café dans les puissantes terres de nos Antilles. Deux arbustes du Jardin du Roi, portés par le chevalier de Clieux, avec le soin, l'amour religieux d'un homme qui sentait porter une révolution, arrivèrent à la Martinique, et réussirent si bien que cette île bientôt en envoie par an dix millions de livres. Ce fort café, celui de Saint-Domingue, plein, _corsé_, nourrissant, aussi bien qu'excitant, a nourri l'âge adulte du siècle, l'âge fort de l'Encyclopédie. Il fut bu par Buffon, par Diderot, Rousseau, ajouta sa chaleur aux âmes chaleureuses, sa lumière à la vue perçante des prophètes assemblés dans «l'antre de Procope,» qui virent au fond du noir breuvage le futur rayon de 89.
L'immense mouvement de causerie qui fait le caractère du temps, cette sociabilité excessive qui se lie si vite, qui fait que les passants, les inconnus, réunis aux cafés, jasent et s'entendent tout d'abord, quel en était l'objet, le but? Les petites oppositions parlementaires et jansénistes? Oui, sans doute, mais bien d'autres choses. Les _Nouvelles ecclésiastiques_, toujours poursuivies, jamais prises, piquaient quelque peu le public. Mais tout cela fort secondaire. On était rebattu, excédé de théologie. Les pédants jansénistes (fort cruels pour les protestants, pour les libres penseurs) n'intéressaient guère plus que les molinistes fripons. La Grâce suffisante et le Pouvoir prochain, tout ce vieux bric-à-brac de l'autre siècle rentrait au garde-meuble. On parlait bien plutôt de Law, de son ascension singulière, de la république d'actionnaires qu'il entreprenait de créer. On parlait du café, de la polygamie orientale, des libertés du monde antichrétien. Tout cela mêlé et brouillé. Cette France, si spirituelle, ne sait pas plus de géographie que de calcul ou d'orthographe. Beaucoup mettent l'Asie à l'Occident. Trompés par le mot _Indes_, ils confondent les deux continents sous un magique nom, toujours de grand effet: _Les îles._
Des Hespérides à Robinson, tout le mystère du monde est dans les îles. Là, le trésor caché de la nature, la toison d'or, ou ce qui vaut autant, les élixirs de vie qu'on vend au poids de l'or. Pour d'autres, c'est l'amour, le libre amour qui vit aux îles. Sans parler de la Calypso, dès le XVIe siècle, le cordelier Thévet, dans les hardis mensonges de sa cosmographie, nous conte les amants naufragés dans les îles. Toujours la même histoire, Manon Lescaut, Virginie, Atala. Le Français naît Paul ou René. Plusieurs, faits pour l'amour mobile, élargissent _les îles_, préfèrent l'horizon infini des grandes forêts américaines, la vie du promeneur, hôte errant des tribus, favorisé la nuit du caprice des belles Indiennes, libre au matin, joyeux, sans soin, sans souvenir.
C'est le rêve du _coureur de bois_.
Quoiqu'on lût peu, les livres, ceux de Hollande, défendus et proscrits, les manuscrits furtifs, avaient grande action. On se passait Boulainvilliers, son ingénieuse apologie de Mahomet et du mahométisme. Mais rien n'eut plus d'effet que le livre hardi et brillant de Lahontan sur les sauvages, son frontispice où l'Indien foule aux pieds les sceptres et les codes (_leges et sceptra terit_), les lois, les rois. C'est le vif coup d'archet qui, vingt ans avant les _Lettres persanes_, ouvre le XVIIIe siècle.
Le voile épais et lourd dont les livres de missionnaires avaient caché le monde, se trouve déchiré. Leur thèse ridicule que l'homme non chrétien n'est pas homme, d'un coup est réduite à néant. Plus de privilégiés de Dieu. Plus d'élus, mais tous frères. L'identité du genre humain.
Un siècle auparavant, Montaigne avait hasardé de dire que ces nations _étranges_ nous valaient bien. Seulement, il s'était amusé aux discordances apparentes qui semblaient accuser une Babel morale en ce monde. Sur-le-champ, Pascal en abusa pour nier la raison et l'accord de la vérité.
Au siècle nouveau qui commence, on ne fait plus la faute de Montaigne. Tout au contraire, on pose l'accord profond de la nature, la concordance des croyances et des moeurs. Les collections de voyages, imprimées et réimprimées, nos voyageurs, simples, mais de grand sens, un Bernier, un Chardin, firent déjà réfléchir. Le savant anglais Hyde montra que le Parsisme fut originairement le culte du vrai Dieu (1700). Les Jésuites eux-mêmes disaient que les Chinois en possédaient la connaissance et adoraient le Dieu du ciel. À l'autre bout du monde, chez les Sauvages, si différents, le Grand-Esprit nous apparut de même.
Les Jésuites se sont dépêchés de faire dire par leur professeur, le rhétoricien Charlevoix, que Lahontan n'est pas un voyageur, que son voyage est une fiction, qu'on a écrit pour lui, etc. Ils l'on dit, non prouvé. Tout indique que réellement il habita l'Amérique, de 1683 à 1692. Peu importe d'ailleurs. Tout ce qu'il dit est confirmé par d'autres relations. Ce qui lui appartient, c'est moins la nouveauté des faits, que le génie avec lequel il les présente, sa vivacité véridique (on la sent à chaque ligne). Il y a un accent vigoureux d'homme et de montagnard. Gentilhomme basque ou béarnais, ruiné par une entreprise patriotique de son père, qui eût voulu régler l'Adour pour exploiter les bois des Pyrénées, Lahontan courut l'Amérique, n'obtint pas justice à Versailles, et passa en Danemark. Il a imprimé en Hollande en toute liberté.
Il expose, raconte, conclut rarement. Toutefois ce qu'avaient déjà dit pour l'éducation Rabelais, Montaigne, Coménius, ce qu'avait dit en médecine le grand Hoffmann (1692), Lahontan l'enseigne en 1700: _Revenez à la nature._ Le siècle qui commence n'est qu'un commentaire de ce mot.
Deux choses éclatent par son livre: l'accord des voyageurs laïques,--la discordance des missionnaires.
L'accord des premiers est parfait. Les seules différences qu'on trouve chez eux, c'est que les premiers, Cartier, Champlain, parlent surtout des tribus Acadiennes, Algonkines, etc., demi-agricoles, de moeurs fort relâchées, et les autres des Iroquois, d'une confédération héroïque et quasi-spartiate, qui dominait ou menaçait les autres.
Quant aux missionnaires, ils composaient deux grandes familles rivales: 1º les Récollets, _pieds nus_ de saint François, qui avaient plus de cinq cents couvents dans le Nouveau Monde, moines grossiers et illettrés, agréables aux sauvages pour leurs _pieds nus_, mais peu réservés dans leurs moeurs; 2º les Jésuites, plus décents et plus politiques, prudents avec les femmes, ne vivant qu'avec leurs élèves convertis, les jeunes sauvages.
Les Récollets disaient que les Indiens étaient des brutes, infiniment difficiles à instruire. Ils ne parlaient, dans leurs relations, que des tribus avilies, dégradées, faisaient croire que la promiscuité était la loi de l'Amérique. Les Jésuites rabaissaient moins les sauvages, les déclaraient intelligents, prétendaient en tirer parti. Ils mentaient sur deux points, d'abord sur la religion des Indiens, qu'ils donnaient comme culte du Diable. Sur les conversions, plus menteurs que les Récollets, ils soutenaient en opérer beaucoup, et profondes et durables. Sur tout cela, Lahontan déchira le rideau.
Les fameuses _Relations_ des Jésuites (1611-1672), lettres qu'ils envoyaient du Canada presque de mois en mois, avaient été un demi-siècle l'édifiant journal de l'Europe, journal intéressant, mêlé de bonnes descriptions, de touchants actes de martyrs, de miracles, de conversions. Tout cela très-habile et fort bien combiné pour émouvoir les femmes, pour attirer leurs dons, pour les faire travailler à la cour et partout dans l'intérêt des Pères.--Le brave capitaine Champlain montre déjà comment les commerçants avaient dans les Jésuites leurs dangereux rivaux, et comment les dames (de Sourdis, de Quercheville, etc.) travaillaient à donner la direction exclusive à ces religieux, plus fins qu'habiles, et qui toujours firent manquer tout.
Les _Relations_ des Jésuites n'ont garde d'expliquer ce que c'étaient que leurs martyrs. Ils ne l'étaient pas pour la foi, c'étaient des martyrs politiques. Alliés des Hurons, auxquels ils fournissaient des armes contre les Iroquois, dans la terrible guerre de frères que se firent ces deux peuples, les Jésuites surpris dans les villages hurons étaient traités en ennemis.
Une petite confédération, toujours citée par eux, trompait sur l'Amérique entière. Les Iroquois, héros cruels et tendus à l'excès d'un fier esprit guerrier, leur servaient à faire croire que tout le nouveau continent était un monde atroce, et, par cette terreur, ils le fermaient, s'en assuraient le monopole. Lorsque les voyageurs laïques s'y hasardèrent, ils virent tout le contraire. Ils trouvèrent chez les tribus de l'intérieur une touchante hospitalité.
Il faut voir dans Cartier, Champlain, mais dans Léry surtout, l'aimable, le charmant accueil que les peuples des deux Amériques faisaient à nos Français. Les pauvres gens croyaient que ces étrangers généreux prendraient parti pour eux, les défendraient contre leurs ennemis. Le mot que les femmes d'Afrique disaient à Livingstone: «Donnez-nous le sommeil! (la sécurité),» c'est l'idée des Américaines, quand elle faisaient au voyageur français une si tendre réception. On l'asseyait sur un lit de coton. Ces douces créatures, toutes nues, venaient pleurer à ses pieds, si bien qu'il ne pouvait s'empêcher de pleurer. C'étaient des petits mots de soeurs, qui fendaient l'âme; «Quoi? tu as pris la peine de venir de si loin pour nous voir!... Que tu es donc aimable et bon?»
Ces observateurs excellents s'accordent en tout là-dessus. L'Amérique sentait qu'elle avait besoin de l'Europe, d'une Europe compatissante. Ces tribus, d'elles-mêmes humaines et douces, n'étaient ensauvagées que par leurs discordes intérieures, des vengeances mutuelles, des représailles qu'on ne savait comment finir. Leurs éternelles petites guerres avaient porté à la famille même une grave atteinte qui la menaçait réellement d'extinction. C'est ce qu'on a vu dans l'ancienne Grèce. Une vie trop guerrière y fit considérer la femme comme un être presque inutile, un embarras souvent funeste. De là une dépopulation infaillible et rapide. Nos Français, au contraire (c'est le défaut ou le mérite de cette race), étonnamment empressés, amoureux, et jusqu'au ridicule, courtisans de l'Indienne, si dédaignée des siens, s'en faisaient adorer.
Ils n'avaient ni l'orgueil ni l'exclusivisme de l'Anglais qui ne comprend que son Anglaise. Ils n'avaient point les goûts malpropres, avares, du senor espagnol, son sérail et ses négrillons. Libertins près des femmes, du moins ils se mettaient en frais de soins et de galanterie. Ils voulaient plaire, charmaient et la fille, et le père, les frères, dont ils étaient les hardis compagnons de chasse. La tribu accueillait volontiers le fruit de ces amours, des métis de vaillante race. La femme américaine, se voyant aimée, désirée, se trouvait relevée. Notre émigrant français, roturier en Europe, simple paysan même, était noble là-bas. Il épousait telle fille de chef, parfois devenait chef lui-même.
Les esprits les plus positifs, Coligny, Henri IV, Colbert, avaient cru que notre Français (et surtout celui du Midi) était très-propre aux colonies, qu'un petit nombre de Français aurait créé un grand empire colonial. Comment? en se greffant par mariages sur le peuple indigène, le pénétrant d'esprit européen. Véritable colonisation, qui eût sauvé et transformé la race de l'Amérique, que le mépris sauvage des Anglais a exterminée. Ils ont fait une Europe, c'est vrai, mais supprimé l'Amérique elle-même, anéanti le _genius loci_. Ce qu'il y aurait eu de fécond dans son mariage volontaire avec la civilisation, cela a péri pour toujours. Crime contre Dieu, contre Nature. Il sera expié par la stérilité d'esprit.
Les Jésuites, rois du Canada, maîtres absolus des gouverneurs, avaient là de grands biens, une vie large, épicurienne (jusqu'à garder de la glace pour rafraîchir leur vin l'été). Ce très-agréable séjour était commode à l'ordre qui y envoyait d'Europe ce qui l'embarrassait, parfois de saints idiots, parfois des membres compromis qui avaient fait quelque glissade. Ils n'aimaient pas qu'on vît de près les établissements lointains qu'ils avaient au coeur du pays, qu'on vînt se mettre entre eux et les troupeaux humains dont ils disposaient à leur gré. Colbert se plaint à l'intendant de ce qu'ils éloignent les sauvages de se mêler aux Français par mariage ou autrement. Si ce monde fût resté fermé, ils auraient fait là à leur aise ce qu'ils ont fait au Paraguay, une société singulière où les sauvages, devenus écoliers, auraient été la matière gouvernable la plus agréable du monde (comme leurs imbéciles du Sud dont parle M. de Humboldt). Seulement, ces moutons n'auraient pu se garder des loups, lutter avec les fières tribus, restées sauvages. Une terrible expérience fut celle du vaillant peuple des Hurons, qui, à peine christianisés, tombèrent dans une énervation telle que les Iroquois l'anéantirent (1650).
Rien n'était plus suspect aux Jésuites que nos rôdeurs, qu'on appelait les _coureurs de bois_. Tous les mensonges de ces Pères sur l'horreur du monde sauvage, sur sa férocité, sur les hommes mangés ou brûlés, n'effrayaient guère nos vagabonds, chasseurs, marchands, etc. Ils s'étaient faits bons amis des Indiens. On les trouvait partout. Les Jésuites s'appuyèrent des Compagnies de Colbert, et obtinrent des ordonnances terribles contre les _coureurs_, à ce point qu'il fut défendu, sous peine des galères, d'aller à la chasse _à une lieue_. (_Ord. du Canada_, éd. R. Short Milnes. p. 93.)
Ce système de précaution fut terriblement dérangé quand un hardi voyageur, le Normand Cavelier, sans s'arrêter à leurs fables sur les dangers de l'intérieur, descendit le Mississipi, découvrit en une fois huit cents lieues de pays, du Canada à la Louisiane. C'était un enfant de Rouen, en qui avait passé l'âme des grands découvreurs de Dieppe, des vieux Normands, précurseurs de Colomb et de Gama. Génie fort et complet, de calcul et de ruse, de patience, d'intrépidité. Il avait pris les deux baptêmes sans lesquels on ne pouvait rien. Il se fit noble, devint Cavelier de la Salle. Il étudia sous les Jésuites, et les étudia, sut tout ce qu'ils savaient. Il en tira deux beaux certificats, passa en Amérique, et là vit du premier regard qu'il n'y avait rien à faire avec eux, qu'ils empêcheraient tout. Il s'appuya des Récollets et du gouverneur Frontonac, qui (chose rare) n'était pas Jésuite. Tout jeune encore, il alla à Versailles, exposa à Colbert son plan hardi et simple, de descendre le grand fleuve, de percer l'Amérique en longueur. Les Jésuites soutenaient qu'il était fou. Puis, la chose réalisée, ils soutinrent qu'ils savaient tout cela, qu'il les avait volés.
Je laisse à M. Margry, qui en a réuni les pièces, l'honneur de reconstruire la superbe épopée de cette vie extraordinaire. Elle a les vraies conditions épiques: l'enfantement d'une idée héroïque, invariablement suivie, l'exécution hardie, habile, la catastrophe naturelle, le héros victime de la trahison et mourant de la main des siens. Il est intéressant d'y suivre le complot meurtrier, qui, tramé à Québec, à Saint-Louis, partout, n'existait pas moins sur la flotte que l'on donna à Cavelier pour découvrir par mer l'embouchure du Mississipi. Le commandant Beaujeu avait en sa femme un Jésuite qui surveilla la trahison. Cavelier, débarqué par lui, avec des canons (sans poudre ni boulets), avec quelques colons affamés et découragés, fut tué, comme un chien, dans un bois.
Ces colons misérables auraient péri cent fois dans leur voyage immense pour retourner au Canada, sans la compassion des sauvages. On vit là la douceur, la sensibilité charmante de ces tribus tant calomniées. Ils pleuraient en voyant la misère de nos fugitifs, souvent les adoptaient et leur donnaient leurs filles. Ces hommes imberbes et beaux comme des femmes, qui semblent toujours jeunes (V. Remy, 1860), en réalité étaient des enfants, tendres et bons, parfois colères, comme la femme sensible et nerveuse l'est par moments. Les représailles de guerre entre tribus étaient cruelles. Pourtant, le plus souvent, les prisonniers livrés aux veuves étaient adoptés par elles, remplaçaient le mort qu'on pleurait. Ils n'étaient nullement destructeurs comme l'a été l'Europe. Ils conservaient, sauvaient les races, même d'animaux. Forcés de tuer des castors, dans un pays très-froid où les fourrures sont nécessaires, ils n'en faisaient pas le massacre indistinct que l'on a fait depuis. C'était chez eux un crime de détruire tout un village de castors. On devait au moins y laisser six mâles et douze femelles. Ils étaient convaincus que les castors délibéraient entre eux, et disaient: «Ils ont trop d'esprit pour n'avoir pas l'âme immortelle.» De là une généreuse fraternité avec ces nobles animaux, qui, bien traités, apprivoisés, devenaient des serviteurs utiles.
Chez ces douces tribus, Cavelier n'eût rencontré aucun obstacle. Il aurait mis à fin son projet admirable. Après avoir percé l'Amérique en longueur, il l'aurait ouverte en largeur, d'ouest en est. Il eut dans les deux sens établi une chaîne de forts sous lesquels nos coureurs de bois et leurs femmes indiennes, leur famille mêlée et les sauvages un peu agriculteurs auraient cherché un abri et formé des villages. Le drapeau de la France eût partout défendu cette véritable Amérique et contre l'Iroquois, et contre l'Espagne, surtout contre l'exclusivisme destructeur des colonies anglaises, qui a fait la fausse Amérique.
Cavelier put périr, mais la vérité ne périt pas. Les récits informes, incomplets, qu'on eut de l'expédition (Tonti, Joutel, Hennequin, etc.), laissèrent échapper la lumière. Elle éclata tout entière dans le livre de Lahontan.
Il eût dû éclairer Versailles. Mais, pour en profiter, il eût fallu sortir franchement du bigotisme, épouser l'Amérique, je veux dire ne pas craindre les mariages des nôtres avec les Indiennes, les filles du Grand-Esprit. Le système suivi jusque-là d'envoyer là-bas des femmes catholiques (les coureuses que l'on ramassait, l'écume de la Salpêtrière), ne pouvait avoir qu'un piètre effet, créer un petit peuple blanc. L'autre aurait fait un grand empire métis.
La chose n'était pas difficile. Un exemple frappant suffisait pour le bien montrer. Le baron de Casteins, officier béarnais, au lieu de prendre une blanche, avait épousé une Indienne, était devenu chef des Abenakis. N'ayant pas converti son peuple, il se trouvait dispensé du contact dangereux des Jésuites, des intrigues des missions. Il était devenu une espèce de roi, s'était fait un trésor pour les cas imprévus, était estimé, redouté. De tels chefs, leurs enfants, heureusement mêlés des deux races, seraient restés tributaires de la France pour avoir son secours contre les Iroquois.
On ne pouvait rien faire en Amérique que par la liberté. Les esprits généreux, humains, Coligny, Henri IV, Vauban, auraient voulu en faire un grand refuge des persécutés du vieux monde, de tant de gens qui, pour cause de religion ou autre, étaient déterminés, sans espoir de retour, à changer de patrie. Il fallait des colons libres, et de Versailles, et de l'administration détestable du Canada, des commis, des missionnaires. Desmarets, en 1712, imagina de céder au banquier Crozat, créancier du roi, ce qu'on appelait la Louisiane (la plus grande partie des États-Unis d'aujourd'hui). Crozat, homme d'esprit, agit avec intelligence, n'envoya que de sages et honnêtes cultivateurs. Mais il n'était pas libre. Il ne put rien, fut accablé entre l'Espagnol et l'Anglais, se trouva trop heureux, en 1717, d'abandonner son privilège, qui passa augmenté à la Compagnie d'Occident.
Law avait justement tout ce qui manquait à Crozat. Il était protestant. Sa personnalité, hautement impartiale et généreuse, donnait confiance. En prenant pour caissier et principaux commis le réfugié Vernezobre et d'autres protestants, il annonçait assez la libéralité d'esprit qui présiderait à ses établissements. Le Régent lui donnait, on peut dire, carte blanche. La Compagnie, indépendante de la vieille administration, devait nommer elle-même les magistrats de sa colonie, les officiers de troupes coloniales. Elle faisait la paix et la guerre avec les sauvages. Elle pouvait construire des vaisseaux de guerre. Elle occupait non-seulement le long cours du Mississipi, mais ses affluents qu'on lui cédait encore. Sa direction intelligente se marque par deux choses. On remonta le fleuve, et dans une situation dominante, admirable, on fonda la Nouvelle-Orléans, la reine du bas Mississipi. Pour le fleuve central, Law ne comprit pas moins l'importance de la grande position; il l'occupa personnellement, s'établit chez les Illinois.
Son plan était-il chimérique? Le mauvais succès l'a fait dire. Mais on en verra les causes réelles. Law ne périt en Amérique que parce qu'il périt en Europe. S'il eût duré et dirigé lui-même ce qu'il venait de commencer à peine, les résultats pouvaient être meilleurs. Sa colonie qui partait du Midi eût exploité une belle source de bénéfices que le Canada n'avait point, la riche culture du tabac. Dira-t-on que les nôtres étaient des paresseux, peu propres à la vie agricole? Mais ceux qui profitèrent de leur désastre, ceux que le tabac enrichit tellement dès 1750, qu'étaient-ce, sinon les moins laborieux des Anglais, l'orgueilleuse et fainéante race des _Cavaliers_ de Charles Ier.
L'énorme espace que l'on cédait à Law n'avait que 400 agriculteurs blancs en 1712, 1700 en 1717. Mais cela même était un avantage. Rien de gâté d'avance. La virginité du désert. Ce n'était, pas comme le Canada, une méchante petite Europe, pourrie d'abus et de Jésuites. On avait fort sagement laissé ce Canada à part. Il aurait gâté tout le reste. La jeune Louisiane (le monde immense qu'on appelait ainsi), avec ses rares tribus sauvages, s'offrait neuve et entière au génie créateur du siècle nouveau qui s'ouvrait. Par un système tout contraire à celui des Jésuites et des commis du Canada, la Compagnie, loin de gêner les communications entre les nôtres et les Indiens, de faire payer fort cher des patentes aux chasseurs, donna des récompenses et des primes aux _coureurs de bois_.
En Amérique, Law partait exactement de rien. En Europe, de très-peu de chose. Qu'était la mise première de sa Compagnie d'Occident? Rien que quatre millions de rentes. Qu'étaient les concessions commerciales qu'on lui fit? L'héritage obscur, incertain de nos compagnies endettées.
Law eut plus tard des fermes, etc. Mais ce fut après son succès, lorsque ses actions étaient montées très-haut, et qu'on était déjà en plein _Système_. En avril 1719, quand il parvint à le lancer avec tant de bonheur, qu'offrait-il? Rien que l'espérance.
Ce que les Compagnies de Colbert n'avaient pu, quand le pavillon français dominait les mers, devait-on l'espérer après une si longue ruine? Les premières compagnies étaient mortes avant 1680, avant l'épouvantable guerre de 25 ans! L'éclat de nos corsaires avait illuminé ces temps d'une gloire sinistre. Mais la marine royale était tuée; Toulon, Brest étaient déserts; on vendait pour le bois les vaisseaux de Louis XIV (_Brun_). La marine commerciale, sans protection, captive dans les ports, avait chômé, langui, péri. Le Levant même, qui si longtemps nous fut propre, à l'exclusion de tous les peuples, nous avait échappé, au grand profit des Anglais, Hollandais. Nos Antilles qui, au milieu du siècle, devinrent très-productives et donnèrent lieu à un grand mouvement maritime, étaient tombées alors au plus bas. La traite était aux Anglais seuls. Seuls ils couraient les mers de l'Amérique espagnole, y imposaient leur contrebande.