Histoire de France 1715-1723 (Volume 17/19)

Chapter 10

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Si elle avait été maligne, dénaturée, impie, autant qu'il semble, elle eût joui de voir ces avances obliques, ces adresses quelque peu rampantes, pour obtenir qu'il se trahît lui-même. Mais la jeune duchesse ne vit ou ne voulut rien voir. Malgré toute sa violence et ses folies, elle avait le coeur de son père. Ils n'eurent qu'une âme à deux. Comme lui, elle ne vit qu'une femme, une mère humiliée, dans les larmes, pas jeune et fort déchue, demandant la pitié. Frappant contraste avec elle-même, brillante, dans l'éclat de sa beauté royale, adorée, le centre de tout. Elle n'y tint pas, et se mit à pleurer aussi de tout son coeur. Le Régent suffoquait. Ce fut entre les trois un concert de sanglots.

Doit-on croire qu'en voyant ce changement subit, d'une mère si orgueilleuse, tout à coup abaissée, elle eut quelque pensée de l'instabilité commune, un pressentiment vague qu'elle aussi, un coup la frapperait? Elle était dans un moment grave. S'il faut le dire, elle était grosse.

Elle l'était d'environ sept semaines (sans nul doute du mois de juillet).

Pendant son mariage, elle n'avait jamais pu amener à bien une grossesse. Celle-ci, inattendue, fortuite, devait l'inquiéter.

Cet état de péril, de honte, de gêne constante, pouvait avoir mauvaise fin. Et en effet, elle accouche en avril, meurt en juillet, presque à l'anniversaire du premier jour de sa grossesse.

En Espagne, à Sceaux, en Europe, on crut, on assura que, si Riom y fut pour quelque chose, il n'y fut qu'en second. Non-seulement les ennemis, mais les indifférents, les impartiaux (Du Hautchamp par exemple, écrivain financier nullement hostile au Régent), soutinrent cette chose bizarre que, tout en s'obstinant au mariage qui devait amender sa vie, elle avait des rechutes vers son vice d'enfance, sa dépravation presque innée. En rapprochant les dates, on voit par son accouchement d'avril 1719 qu'elle devint enceinte aux fêtes de Saint-Cloud en juillet 1718, à ce triomphe de famille. Orléans, alors assuré, garanti par Stanhope, lui parut déjà sur le trône, arbitre de la paix du monde. Au même mois il eut en main tous les fils de l'intrigue de la duchesse du Maine, pour la perdre quand il voudrait. Joie violente pour la fille du Régent. Unique confidente, comme toujours, possédée de ce grand secret qu'il lui fallut garder longtemps, elle dut, dans l'orgie furieuse, s'en dédommager à huis-clos.

Une grossesse ne pouvait alors que nuire à Riom. Il devait peu la désirer. Un tel éclat (qui devait surtout exaspérer Madame), n'allait à moins qu'à briser tout. Il était bien dirigé par sa maîtresse, la Mouchy, qu'il aimait mieux que la princesse. Il n'était pas aveugle, voulait avant tout fixer la fortune. Il gouvernait en maître, en mari. Cela suffisait.

Riom n'avait ni esprit, ni grâce, ni même agrément de jeunesse. Il avait l'air malsain. C'était un amant un peu ancien pour une personne si mobile. Et, bien pis, c'était un mari. Il en avait déjà les honneurs, les déboires, les ridicules aussi.

Elle faisait la reine, la régente, sans souci de lui. Elle porta sa maison jusqu'à huit cents domestiques et officiers de toute sorte.

Elle accepta chez les Condés, à Chantilly, une fête babylonienne où l'on semblait célébrer son avènement; trente mille flambeaux éclairaient la forêt (_Manuscrit Buvat_).

Au Luxembourg, elle se fit un trône élevé de trois marches, où elle voulait que les ambassadeurs vinssent à ses pieds recevoir audience, selon l'étiquette des reines régnantes. C'était démasquer, afficher violemment la situation, faire trop visiblement de Riom un mannequin.

À en croire Du Hautchamp, dans un souper, on se gêna si peu qu'il éclata avec fureur. Ni lui ni le Régent ne se souvinrent plus des distances. Ces scènes violentes et dégradantes expliquent peut-être l'apoplexie que le Régent eut en septembre (_Manuscrit Buvat_). Avis sinistre que donnait la nature. D'autant plus entraînés, poursuivant leur destin, ils semblaient le braver et courir au-devant, dans ce chemin fatal qui était celui de la mort.

CHAPITRE VII

LE ROI BANQUIER--CONSPIRATION ET GUERRE--OEDIPE

Novembre-Décembre 1718.

La furie du plaisir fit chez nous la furie du jeu. Le déficit, la banqueroute, que dis-je? la faim même n'eût pas suffi pour faire d'une France de gentilshommes une France d'agioteurs.

On ne peut dire assez combien elle était sobre, cette ancienne France, combien elle portait gaiement les souffrances, les privations. La vie riche d'alors nous semblerait très-dure. On avait du luxe et des arts, mais aucune idée du confort, de ses mille dépenses variées qui, aujourd'hui, nous rendent si soucieux et font tant rechercher l'argent. Au plus galant hôtel, on campait en sauvages. Nulle précaution. Peu de chauffage. La dame avait des glaces et des Watteau aux derniers cabinets, mais passait son hiver entre des paravents, comme l'oiseau niché sous la feuillée.

À tout cela peu de difficulté. Mais régler ses dépenses, mais mourir au plaisir, vivre de la vie janséniste, c'est ce qui ne se pouvait pas. À peine on avait eu le temps de mettre le vieux siècle à Saint-Denis, à peine on commençait d'entrer dans l'échappée des libertés nouvelles, et déjà brusquement on se voyait arrêté court. Les dames surtout, les dames ne l'eussent jamais supporté. Si l'homme pouvait vivre noblement gueux, joueur ou parasite en pêchant des dîners, la femme qui avait pris un si grand vol, gonflée dans son ballon royal, ne pouvait aplatir ses prétentions. Elle dénonça ses volontés, et dit fermement: «Soyez riches!»

On se précipita. On prit pour guide, pour maître (non, pour Dieu) un grand joueur, heureux, et qui gagnait toujours à tous les jeux, aux amours, aux duels. Personnalité magnifique d'un brillant magicien qui, autant qu'il voulait, gagnait, mais dédaignait l'argent, enseignait le mépris de l'or.

Toute l'Europe était alors malade de la fièvre de la spéculation. C'est bien à tort que les autres nations font les fières, se moquent de nous, nous reprochent avec dérision la folie du _Système_. Chez elles il y eut folie, mais la folie ne fut pas amusante. Il n'y eut ni esprit ni système. Il y eut simplement avarice.

Par trois et quatre fois l'Angleterre, la grave Hollande, eurent des accès pareils. Mais, sous forme analogue, l'idée, le but étaient contraires. Que veulent-ils en gagnant? amasser. Le Français dépenser, vivre de vie galante, d'amusement, de société.

Ajoutez le jeu pour le jeu, le piquant du combat, la joie de cette escrime, la vanité de dire: «J'ai du bonheur, j'ai de la chance. Je suis le fils de la Fortune. C'est mon lot! _Je suis né coiffé!_»

Si quelqu'un eut droit de le dire, ce fut Law, à coup sûr. Il fut beaucoup plus beau qu'il n'est séant à l'homme de l'être: élégant, délicat, de la molle beauté qui allait à ce temps où les femmes disposaient de tout. C'est pour elles certainement, pour la foule des belles joueuses qui raffolaient de lui, qu'on a fait son premier portrait (_Bibl. imp._). Il n'a encore qu'un titre inférieur, _conseiller du roi_, il est dans ses débuts, sa période ascendante. Il est l'aurore et l'espérance, la Fortune elle-même, sous un aspect très-féminin, avec ses promesses et ses songes de plaisirs et de vices aimables.

Image, en conscience, indécente, le cou nu, la poitrine nue, combinée pour flatter l'amour viril, les penchants masculins de ces bacchantes effrénées de la Bourse, qui sait? pour les précipiter à l'achat des Actions?

Heureusement, il était bien gardé. Par une très-obscure aventure, après certains duels qui le firent condamner à mort, le trop heureux joueur avait gagné là-bas une fort belle Anglaise, que certains disaient mariée. Il l'appelait madame Law, lui rendait tout respect et en avait des enfants. Cette beauté avait la singularité d'offrir à la fois deux personnes; son visage, charmant d'un côté, montrait sur l'autre un signe, une tache de vin. Le contraste, quelque peu choquant, avait cependant au total quelque chose de saisissant qui rendait curieux, lui donnait les effets d'un songe, d'une énigme qu'on aurait voulu deviner. Qu'était-elle? le Sphinx? ou le Sort?

Les Écossais sont souvent de deux races (exemple Walter Scott). Law, né à Édimbourg, dans la positive Écosse des Basses terres, eut, par-dessus, le génie de la Haute, superbe et désintéressé, l'imagination gaélique. Avec un don étrange de rapide calcul (qu'il tenait de son père, banquier), une infaillibilité de jeu non démentie, le pouvoir d'être riche, il n'estimait rien que l'idée. Il était visiblement né poète et grand seigneur. Par sa mère, disait-on, il descendait du _Lord des Îles_. Il fut l'Ossian de la banque.

Rien, selon moi, ne dut agir plus fortement sur Law que deux spectacles qu'il eut fort jeune:

_La matérialité de la vieille Angleterre_ sous Guillaume, la bizarre crise monétaire qu'elle eut alors. La monnaie s'étant retirée, se cachant, on se crut perdu. Le commerce, un moment, fut dans le désespoir. On inventa heureusement une machine rapide pour frapper la monnaie nouvelle. Cette machine, à chaque ville, reçue comme un ange du ciel, y entrait en triomphe, au son des cloches. On ne savait quel accueil faire aux ouvriers secourables qui venaient donner le salut.

Et en même temps, il vit _en Hollande l'immatérielle puissance du crédit_, du papier, du billet, qu'imita l'Angleterre ensuite. Sans billets même, les affaires se faisaient avec quelques chiffres, par un simple virement de parties sur les registres. Chacun étant tout à la fois créancier, débiteur, réglait facilement par un petit calcul et le solde de la différence. On n'était pas toujours à se salir les mains avec de l'or et de l'argent. Dans beaucoup de transactions on stipulait le payement en billets, car on les préférait à l'or.

Le papier contre le papier, l'idée contre l'idée, la foi contre la foi, c'était la noble forme du commerce.

Plus que la forme: c'était une part incontestable du fonds. Le négociant qui n'a que cent mille francs, avec la confiance, fait des affaires pour un million, exploite ce million, gagne en proportion d'un million, comme s'il l'avait en fonds de terre. C'est donc neuf cent mille francs que son crédit lui crée.

N'eût-il pas même cent mille francs, s'il a un art ou un secret utile à exploiter, s'il inspire confiance, le million tout entier sortira pour lui du crédit.

«_La richesse peut être une création de la foi._» C'est l'idée intérieure qui faisait le génie de Law, sa doctrine secrète qui éleva une théorie de finance à la hauteur d'un dogme: le mépris, _la haine de l'or_[8].

[Note 8: Elle était chez lui instinctive, mais se développa sous l'empire des circonstances. C'est ce que les historiens économistes n'ont pas assez senti. Ils supposent que Law apporta le _Système_ tout fait avec les diverses théories qui en sortaient. Cela me semblait peu vraisemblable _à priori_. Mais lorsque je me suis moi-même occupé de la chose et l'ai regardée à la loupe, j'ai vu que ce n'était point vrai. En reprenant la vie complète (politique, religieuse, littéraire, avec tous les détails de moeurs), on démêle fort bien comment, des circonstances mêmes, le Système naquit, se modifia.--Ce n'est pas Forbonnais, déjà éloigné de ce temps et trop exclusivement financier, qui peut faire soupçonner cela. Il faut, en suivant les pièces datées (_Arrêts du Conseil_, etc.), suivre en regard les journaux secrets de Paris (_Barbier_, _Marais_, etc.), et surtout l'important manuscrit de _Buvat_ qui date bien mieux que tous les autres.--Ces journaux aident à classer les faits très-curieux, très-nombreux, que donne l'historien principal Du Hautchamp, obscur, confus, informe, mais si riche.--Lemontey, qui, ce semble, n'a pas lu Du Hautchamp, l'éclaire d'une vive lumière, en ce qu'il dit des Anglais et de Stairs, de la peur de Law, etc.--Lord Mahon donne peu d'attention à la guerre des deux Bourses, de Paris et de Londres.

Ni lui ni nos économistes modernes, ne mentionnent la première crise de Law (en juillet 1719), lorsque la coalition de Duverney et des agioteurs anglais faillit le faire sauter (p. 165), lorsque Law fut trahi par son agent, etc.--La seconde crise est la fin de septembre 1719, le moment solennel de la grande razzia, la résistance que Law essaya d'y opposer pendant trois jours. Il est fort curieux de voir comment chacun a jugé cette affaire. Les sources principales sont les Arrêts, les récits de Du Hautchamp et Forbonnais. Rien dans Noailles. Un mot dans Dutot, p. 912, éd. Daire. Peu ou rien dans Duverney, qui voudrait bien écraser Law, mais d'autre part, craint de trop éclaircir, pour l'honneur de M. le Duc. Rien dans Barbier. Peu ou rien dans Lemontey. Thiers (_Encycl._, 81), partout ailleurs si lumineux, n'est ici ni clair ni sévère; il appelle ce filoutage «un défaut de précaution.» Daire, net et fort, très-incomplet, p. 459. Peu dans Louis Blanc, I, 299. Peu dans Henri Martin, 4e édition, XV, 51. Rien dans le _Dubois_ de M. Seilhac. Le meilleur incontestablement est M. Levasseur; seulement, son livre, exclusivement économique, omet, laisse dans l'ombre, les côtés sociaux qui éclaireraient l'économie elle-même. Je dois aux recherches ultérieures et récentes qu'il a faites aux Archives ce fait si important que j'ai donné (p. 188), _que la Compagnie_, c'est-à-dire Law, _eut seule l'honneur de résister trois jours_ au vol organisé contre les créanciers de l'État.

Mon chapitre des _Mississipiens_ est presque entièrement tiré de Du Hautchamp, dont j'ai classé les détails épars et très-confus. Ses deux histoires du Système et du Visa m'ont toujours soutenu.

Mais le plus souvent je n'aurais pu m'en servir utilement si je n'avais eu mon fil chronologique bien établi par l'excellent journal de Buvat. Comment se fait-il que cet important manuscrit de la Bibliothèque (_Supplément_, Fr. 4141, 4 vol. in-4º) ait été si peu employé? C'est, je crois, parce qu'on s'est trop arrêté à une note que Duclos a mise en tête de la copie qui est aussi à la Bibliothèque: «Voici un des plus mauvais journaux que j'aie lus. J'avais dessein d'en relever les fautes, mais elles sont si nombreuses ...» etc. Duclos, dont les Mémoires ne font que reproduire Saint-Simon en le gâtant, ne sait pas assez l'histoire de ce temps-là pour juger Buvat. Les fautes de celui-ci n'ont aucune importance. Il est fort indifférent qu'il se trompe sur _Mississipi_ et qu'il croie que c'est _une île_. L'essentiel pour moi, c'est qu'il me donne jour par jour le vrai mouvement de Paris, celui de la Banque, même parfois ce qui se fait au Palais-Royal et dans les conseils du Régent.

Barbier, quoique plus détaillé et parfois plus amusant, lui est bien inférieur. C'est un bavard qui donne le menu au long, ignore l'important, s'en tient aux _on dit_ de la basoche, aux nouvelles des Pas-Perdus, et qui les date souvent fort mal (du jour où il les apprend). Il ne voit que son petit monde. En 1723, à la mort du Régent, il vous dit: «Le royaume ne fut jamais plus florissant.» Cette ineptie veut dire que les Parlementaires se sont un peu relevés.

Buvat était un employé de la Bibliothèque royale, que le Régent venait de rendre publique. Il voyait de sa fenêtre le jardin de la rue Vivienne où se passèrent les scènes les plus violentes du Système, et il faillit y être tué. Il écoutait avec soin les nouvelles, se proposant de faire de son journal un livre qu'il eût vendu à un libraire (il en voulait 4,000 francs). Il était placé là sous les ordres d'un homme éminent et très-informé, M. Bignon, bibliothécaire du roi et directeur de la librairie. C'était un quasi-ministre, qui avait droit de travailler directement avec le Roi (ou le Régent). M. Bignon était un très-libre penseur, qui avait gardé la haute tradition gouvernementale de Colbert. Chargé en 1698 de réorganiser l'Académie des sciences, il mit dans son règlement qu'on n'y recevrait jamais aucun moine. (_Voy._ Fontenelle.) Buvat, son employé, dans ce journal, un peu sec, mais judicieux et très-instructif, dut profiter beaucoup des conversations de M. Bignon avec les hommes distingués qui venaient à la Bibliothèque. Il avait des oreilles et s'en servait, notait soigneusement.

Il m'a fourni des faits de première importance. Il me donne l'_apoplexie du Régent_ en septembre 1718, qui coupe la Régence en deux parties bien différentes. Il me donne, en janvier 1720 (à l'avènement de Law au Contrôle général), la _proposition au Conseil de forcer le clergé de vendre_, etc. Je regrette de ne pouvoir profiter de ses indications sur la destinée ultérieure de Law, et les persécutions dont sa famille fut l'objet.

Quant au moment où Law se crut perdu (5 juin 1720) et voulut sauver le bien de ses enfants, il est rappelé dans une des lettres où madame Law réclame sa fortune, lettre du 5 avril 1727, qui m'a été communiquée par M. Margry. (_Archives de la marine._)]

La royauté de l'or et de l'argent est-elle d'institution divine? Dérive-t-elle de la Nature? qui le croira? Matières incommodes et grossières, ces métaux sont avantageusement remplacés par des coquilles chez les tribus qu'à tort on croit sauvages. On les dit métaux _précieux_, le sont-ils par essence? Dans l'usage artistique, ils seront sans nul doute un matin remplacés. La fixité de leur valeur les rend propres, dit-on, à servir de monnaie. Valeur, en fait, si peu égale, que le rentier qui stipule en argent, se trouve, en peu d'années, infailliblement ruiné. Tantôt c'est l'Amérique, tantôt c'est l'Australie, l'Oural, qui lance un déluge d'or, avilit ce métal, et du rentier aisé fait un nécessiteux, et presque un indigent.

Du reste, Law avait trop de sens et d'expérience pour croire, en pur banquier, que tout est dans ces questions du numéraire et du papier. En véritable économiste, il sait et dit très-bien que la vraie richesse d'un État est dans la population et le travail, dans l'homme et la nature. Chez ce rare financier, le génie semble éclairé par le coeur. Les hommes sont pour lui des chiffres et non pas des zéros. Ses projets ne respirent que l'amour de l'humanité. Il répète souvent que tout doit se faire en vue définitive des travailleurs, des producteurs, «qu'un ouvrier à vingt sous par jour est plus précieux à l'État qu'un capital en terre de vingt-cinq mille livres,» etc.

Sans lui prêter, comme on a fait, des idées trop systématiques d'aujourd'hui, révolutionnaires ou socialistes, il est certain que, par la force des choses, il créait une république.

En présence de la vieille machine monarchique, qui gisait disloquée, hors d'état de se réparer, il avait fait jaillir de terre deux créations vivantes, deux cités soeurs, unies par tant de liens, qu'elle n'en était qu'une au fond: _la République de banque_, en vigueur déjà, en prospérité, depuis trois ans, au grand avantage de l'État;--_la République de commerce_, Compagnie d'Occident, qui bientôt fut aussi celle du commerce d'Orient et du monde.

L'une et l'autre gouvernées par ceux qui avaient intérêt au bon gouvernement, leurs propres actionnaires. Dans cette foule, cette nation d'actionnaires, de plus en plus nombreuse, toute la France entrait peu à peu, et toute, sans s'en apercevoir, elle se transformait par la puissance du principe moderne: _la Royauté de soi par soi_ (self government).

Le plus piquant dans cette création d'une république financière, qui aurait absorbé l'État, c'est qu'elle avait pour fauteur et complice l'État qu'elle devait absorber. Le Régent était de coeur pour Law. Tous deux se ressemblaient. Le prince, novateur, et de bonne heure crédule aux utopistes, se fit vivement l'associé de ce prophète de la Bourse, apôtre humanitaire qui voulait que chacun fût actionnaire, associé, joueur, joueur heureux. Law, multipliant la richesse, allait faire du royaume un vaste tapis vert où l'on ne pourrait perdre, où tous réussiraient, que dis-je? le royaume? le monde, les deux mondes allaient entrer ensemble dans un immense jeu où l'Humanité même eût gagné la partie.

En attendant, le déficit croissait. Le Régent en était-il cause? Fort peu par ses dépenses personnelles. Il donnait peu à ses maîtresses (_Saint-Simon_). Il dota ses bâtards avec des biens d'église. Même à sa fille, il ne donna qu'une petite maison, la Muette. S'il prit Meudon pour elle, quand elle fut enceinte, ce fut en échange d'Amboise qui était de sa dot. Il n'y avait pas de cour. Et rien n'était plus simple que le Palais-Royal. Ce palais et Saint-Cloud étaient de petites résidences où l'on ne pouvait s'étaler. Qu'était-ce que la vie du Régent, et celle du petit Roi encore, en comparaison du gouffre de la Vienne impériale? Michiels nous la donne, d'après les documents du temps. Grossière et monstrueuse _noce de Gamache_ qui durait toute l'année, épouvantable armée de courtisans, de gardes, de gentilshommes, dames, laquais, cuisiniers, marmitons, et que sais-je? valets de valets et serviteurs de serviteurs, par vingt, trente et quarante mille! On recule. D'ici on sent ces cuisines de Gargantua, ces énormes chaudières, ces broches échelonnées à l'infini, ces masses de viandes fumantes!

À Paris, rien de comparable alors. La Régence n'a pas eu le temps d'inventer les raffinements coûteux que trouveront plus tard les Fermiers généraux. Les recherches luxueuses du siècle vieillissant sont ignorées encore. Le plaisir sans façon suffit.

Le défaut du Régent était bien moins de dépenser que de ne point savoir refuser. Il était né la main ouverte, et tout lui échappait. Il donnait d'amitié, il donnait de faiblesse, il donnait de nécessité. Beaucoup de dons étaient forcés, il faut le dire. Comment eût-il pu refuser à madame de Ventadour et autres qui avaient en main l'enfant roi, la petite machine royale, si inerte, mais si dangereuse dans telle occasion imprévue? Comment eût-il pu refuser à la dévorante maison des Condés, qui venaient un à un prier, montrer les dents? C'était un bataillon d'alliés nécessaires contre le duc du Maine, contre le parti espagnol, le Parlement, _la Vendée_ qu'on préparait en Poitou, en Bretagne.

Deux choses allaient creusant l'abîme, la faiblesse de la Régence et la faiblesse du Régent, la misère de situation, celle de vice et de laisser aller. Cent vingt millions de nouveau déficit! Vingt-quatre qui manqueront en 1719! Et, par-dessus, la dépense d'une guerre probable.

L'Angleterre et la France s'y attendaient également. Elles seules gardaient la paix du monde. Personne ne voulait de la paix, ni l'Espagne qu'on avait frappée, ni l'Autriche qu'on favorisait, à qui on donnait la Sicile. Cette brutale Autriche, après le désastre espagnol qu'on avait fait à son profit, ne voulait plus renoncer à l'Espagne. Dubois était désespéré, criait qu'il se tuerait, emporterait la paix dans son tombeau. Le 20 novembre, les puissances pacificatrices, l'Angleterre et la France, firent un traité secret pour forcer l'Autrichien à la paix si avantageuse qu'il avait acceptée lui-même.