Histoire de France 1715-1723 (Volume 17/19)
Chapter 1
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HISTOIRE
DE
FRANCE
PAR
J. MICHELET
NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
TOME DIX-SEPTIÈME
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13
1877
Tout droits de traduction et de reproduction réservés.
HISTOIRE DE FRANCE
PRÉFACE
§ 1er.
La Régence est tout un siècle en huit années. Elle amène à la fois trois choses: une révélation, une révolution, une création.
I. C'est _la soudaine révélation_ d'un monde arrangé et masqué depuis cinquante ans. La mort du Roi est un coup de théâtre. Le dessous devient le dessus. Les toits sont enlevés, et l'on voit tout. Il n'y eut jamais une société tellement percée à jour. Bonne fortune, fort rare pour l'observateur curieux de la nature humaine.
II. Et ce n'est pas seulement la lumière qui revient; c'est le mouvement. _La Régence est une révolution_ économique et sociale, et la plus grande que nous ayons eue avant 89.
III. Elle semble avorter, et n'en reste pas moins énormément féconde. _La Régence est la création_ de mille choses (les grandes routes, la circulation de province à province, l'instruction gratuite, la comptabilité, etc.). Des arts charmants naquirent, tous ceux qui font l'aisance et l'agrément de l'intérieur. Mais, ce qui fut plus grand, un nouvel esprit commença, contre l'esprit barbare, l'inquisition bigote du règne précédent, un large esprit, doux et humain.
* * * * *
La révolution financière est la fatalité du règne précédent. Chamillart, Desmarets, sous des noms différents, avaient fait du papier-monnaie. Nos colonies usaient dès longtemps d'un papier de cartes. Law n'inventa pas tout cela. Il n'imposa pas le _Système_. Au contraire, il hésita fort quand le Régent, _in extremis_, voulut user de cet expédient.
Le mouvement fut immense, on peut le dire, universel. Un seul chiffre le montre: à la fin du Système, quand la plupart s'en étaient retirés, un million de familles y étaient encore engagées, et apportèrent leurs papiers au Visa.
En ce malheur, notons cependant une chose. Les banqueroutes anciennes, les violentes réductions de Mazarin, Colbert, Desmarets, furent sans consolation, des faits morts et stériles. Mais la catastrophe de Law fut de portée toute autre. Elle eut les effets singuliers d'une subite illumination. La France se connut elle-même.
Des masses jusque-là immobiles, ignorantes, qui, comme les bas-fonds de l'Océan, n'avaient jamais su les tempêtes, les classes que ni la Fronde ni la Révocation n'avaient émues, cette fois levèrent la tête, s'enquirent de la fortune publique,--donc de l'État et du royaume, de la guerre, de la paix, des royaumes voisins, de l'Europe.
Les lointaines entreprises de Law, sa colonisation, les razzias qu'on fit pour le Mississipi, obligent les plus froids à songer à l'autre hémisphère, à ces terres inconnues, comme on disait, _aux îles_. Dans les cafés qui s'ouvrent par milliers, on ne parle que des _Deux-Indes_. Le XVIIe siècle voyait Versailles. Le XVIIIe voit la Terre.
* * * * *
Le monde apparut grand, et ceci peu de chose. Nos nombreux voyageurs et les Jésuites eux-mêmes, montrant l'énormité de l'Asie, du Mogol et de l'empire Chinois, prouvaient que les Chrétiens sont une minorité minime. Les questions chrétiennes parurent minimes aussi. Pendant un an ou deux, elles furent parfaitement oubliées. Les disputes cessèrent. On put croire qu'il n'y avait plus ni Jansénistes ni Jésuites.
Chose un peu singulière, qui aurait surpris le feu Roi. À sa mort, les églises étaient pleines, et tous pratiquaient, protestants, _libertins_, athées. Plus de couvents s'étaient faits en un siècle que dans tous les temps antérieurs. Même aux dernières années, jusqu'en 1715, quatre cents confréries du Sacré-Coeur venaient de se former. L'Église, réellement, avait comme absorbé l'État. Le vrai roi catholique, salué par Bossuet «un évêque entre les évêques,» dans sa longue fin de trente années, s'était tout à fait révélé «un Jésuite entre les Jésuites.»
Un matin, c'est fini. Cette immense fantasmagorie, si imposante, qu'on eût crue aussi ferme que les Pyramides, s'amincit, s'aplatit. Toile et papier! c'était un paravent ... En un instant, c'est replié, jeté au grenier, oublié. On sait à peine que cela ait été.--Vous dites «le grand roi.» Mais lequel? Le mogol Aureng Zeb, sans doute, conquérant de Golconde? Non, le grand Shah Abbas, qui eut la haute idée de fondre tous les dogmes et d'imposer la paix au ciel comme à la terre.
Cette mort temporaire du dogme catholique semble parfaite; on la dirait définitive. Qu'il ait quelque retour, cela se peut. Montesquieu n'en augure pas moins qu'il doit se préparer, faire ses dispositions, n'ayant plus guère de siècles à vivre (117e _lettre persane_).
* * * * *
L'Europe bouillonnait d'un ferment tout nouveau. Le déplacement des fortunes changeait les moeurs, les habitudes. Un monde en fusion arrive avec tous les essais éphémères et difformes par lesquels la Nature prélude à ses créations. On l'a reproché à la France. Le fait fut général. Mais la corruption de la France, plus gaie et plus parlante, se révélait bien davantage. Ses moeurs se retrouvent partout, plus grossières,--et l'esprit de moins.
À travers tout cela surgit le temps nouveau en son grand caractère, _le gouvernement collectif_, la foi à la raison commune. Outre les Conseils du Régent, on en voit les essais en deux républiques d'actionnaires se gouvernant eux-mêmes (la Banque, la Compagnie des Indes). La royauté y est un moment absorbée et perdue. De l'empyrée du dernier règne le Roi descend, se fait banquier.
Une révolution, non moins inattendue, apparaît dans le Droit public. Les deux usurpateurs, Orléans et Hanovre, sur la base solide de la vraie légitimité (_l'intérêt populaire et la liberté de penser_), s'unissent, font la paix générale.
Cent choses avortent en fait. Mais les idées se fondent, solides autant qu'audacieuses. Par delà toutes les barrières, l'horizon révolutionnaire s'étend. L'Europe hors d'elle-même regarde dans l'espace et dans le temps. Elle éclate vers un nouveau monde. Il semble que l'ancien, arraché de sa base, va cingler, quitter sa base.
* * * * *
Cette Révolution a sur les autres un très-grand avantage; c'est qu'elle n'a aucune formule, rien à citer, point de texte tout fait, qui dispense d'avoir de l'esprit. L'Angleterre n'en a pas besoin: elle a la Bible. Même notre grand 89 peut s'en passer: il a Rousseau;--Rousseau son Évangile; et sa Bible est Voltaire. Avec cela en poche, 89 n'aura besoin d'aucune invention littéraire. Il a tout un siècle à citer. Mais la Régence lui fait ce siècle, déjà Voltaire et Montesquieu, en germe Diderot, et tout ce qui viendra de grand.
«_Un enfant né sans père_,» voilà le nom du XVIIIe siècle, son privilége singulier.
Il a le dégoût, la nausée, l'horreur du XVIIe. À coup sûr, il ne lui prend rien.
Du grand XVIe siècle, il ne sait rien du tout. Il ignore étonnamment sa parenté avec Montaigne et Rabelais, avec la libre Renaissance.
Voilà l'impardonnable crime du règne de Louis XIV. Imitateur adroit, mais sempiternel ressasseur de toute question épuisée, il a brisé le fil de la grande invention. Il use nos forces à répéter, reprendre et imiter. Même ses génies sont des obstacles. La plupart, attrayants, avec si peu d'idées, sont un fléau pour les temps à venir.
Le Cartésianisme, sur lequel on revient toujours, dans son mépris natif de l'histoire, des voyages, des langues, dans sa fausse physique qui ferme la France à Newton, nous tint pendant longtemps étiques et pulmoniques. Nous serions devenus ou déjetés comme Malebranche, ou poitrinaires comme madame de Grignan. Heureusement la bonne Mère nous alimentait en secret. La Nature, sous main, nous passait la nourriture substantielle des sciences et des voyages, nous apprenait à mépriser les mots. On avait l'air de s'occuper de la Grâce efficace, et on lisait Fontenelle. Par les grands voyageurs, comme Chardin, même par les _Mille et une Nuits_ (1704), on pénétrait avec ravissement dans le riche monde oriental. Un admirable petit livre, _le Canada_, de Lahontan, arrivait de Hollande, révélant la noblesse héroïque de la vie sauvage, la bonté, la grandeur de ce monde calomnié, la fraternelle identité de l'homme. C'est Rousseau devancé de plus de cinquante ans.
«Reviens à moi, pauvre homme! Reviens, infortuné!» dit la Nature; et elle ouvre les bras. Elle le dit par toutes les voix des sciences. Elle le dit par la Médecine, et c'est le mot même d'Hoffmann, dont les médecins de la Régence ont tous été disciples. Elle le dit par l'Histoire naturelle, qui déjà semble ouvrir la voie de Geoffroy Saint-Hilaire. Elle le dit plus haut encore dans le Droit et l'Histoire par Montesquieu, Voltaire, Vico. Des deux côtés des monts, sans communication, sous les formes les plus différentes, ils révèlent au même moment l'âme intérieure du siècle, la pensée qui le conduira: «L'Humanité se crée incessamment elle-même. Ses arts, ses lois, ses dieux, l'homme a tout tiré de son coeur, en s'éclairant de l'éternelle Justice. Rien de divin sans elle. Rien de saint qui ne soit juste, compatissant et bon.»
§ 2.
Un mot de ce volume:
Sa force, s'il en a, est toute en son principe, qui lui fait la voie simple dans une variété infinie de faits rapides, brusques, et qui semblent se contredire.
Saint-Simon n'a aucun principe. Il est tout à la fois pour le roi d'Espagne et pour le Régent. Grand écrivain, pauvre historien (du moins pour la Régence), il ne sait ce qu'il veut ni où il va. Il a de moins en moins l'intelligence de son temps.
Lemontey, très-fin, très-exact, très-informé, qui écrit en présence des pièces diplomatiques, a toute l'importance d'un contemporain. Il a fait un beau livre, qu'on lit avec plaisir. Mais rien ne reste dans l'esprit. Le détail, si bien ciselé, a beau être précis, l'ensemble en est obscur. Rien sur le noeud du temps (le Système). Un mot à peine sur la finale si dramatique et si morale, l'isolement de Dubois. Après avoir longuement analysé et disséqué ce drôle, il l'admire à la fin pour son inconséquence, pour avoir eu deux politiques contraires et s'être toujours contredit!
Les historiens économistes, dont plusieurs, d'un talent facile, semblent clairs à la première vue, regardés de plus près, restent obscurs. Ils se figurent que l'on peut isoler l'affaire économique, la suivre à part, donner les arrêts du conseil, les émissions de billets, d'actions, sans savoir jour par jour les faits moraux, sociaux, le détail de la crise politique, qui décidait ces actes de finance. Mais tout est solidaire de tout, tout est mêlé à tout.
Ces arrêts et ces chiffres qui ne leur coûtent rien, qu'ils cotent si tranquillement, ils me coûtent beaucoup, à moi. Il faut qu'à la sueur de mon front je les crée, les évoque de la révolution du temps, du brûlant pavé de Paris, que j'en demande le secret à la fatalité de Law, aux fluctuations de Dubois, aux violences de M. le Duc. Non, on ne peut donner les chiffres en supprimant les hommes. Dans les finances, comme partout, il faut une âme, et, par-dessus, un principe, pour la guider.
* * * * *
Le mien est celui-ci. Il est simple et domine tout:
L'ennemi, c'est le passé, le barbare Moyen âge, c'est son représentant l'Espagne, aussi féroce sous Alberoni que sous Philippe II, l'Espagne, qui, au moment même, flamboyait de bûchers, l'Espagne qui, victorieuse, nous eût retardés de cent ans, qui eût brûlé Voltaire et Montesquieu.
L'ami, c'est l'avenir, le progrès et l'esprit nouveau, 89 qu'on voit poindre déjà sur l'horizon lointain, c'est la Révolution, dont la Régence est comme un premier acte.
La Régence en ses grands acteurs offre ce caractère. À travers leurs fautes et leurs vices, reconnaissons cela. Le Régent, Noailles, Law surtout, Dubois même, par tel ou tel côté, sont du parti de l'avenir. Ils ont certains instincts, des lueurs, des velléités, dont il faut bien que je leur tienne compte.
Mais cela sans faiblesse. Je suis d'airain pour eux. Dubois, si utile au début, et qui a fait la paix du monde, je le marque au fer chaud. Law, ce grand esprit, inventif, désintéressé, généreux, mais de caractère faible, je le traîne au grand jour dans sa connivence aux fripons. Et le Régent, hélas! cet homme aimable, aimé, l'amant de toutes les sciences, si doux, si débonnaire ..., l'histoire, pour tant de hontes et privées et publiques, a dû le mettre au pilori.
* * * * *
Mais, avant d'en venir à ces justices définitives; je fais ce que je peux pour être juste aussi tout le long du chemin, et dans l'infini du détail. Chose vraiment difficile avec un temps pareil, qui ne marche pas, mais qui saute, avec des retours, des reculs, une violence d'allure saccadée, qui déconcerte à tout instant. Depuis le temps si rude où j'ai conté 93, je n'avais rien trouvé de tel. La Régence n'est pas si sanglante, mais elle n'est guère moins violente dans son énorme brisement d'intérêts, d'idées, d'hommes, d'âmes et de caractères.
De là une grande fluctuation apparente dans ce volume. En relisant, je m'en étonne moi-même. C'est qu'il est fort et vrai, sincère, sans ménagement d'aucune sorte, ni prétention, ni adresse de littérature. L'histoire n'est pas un professeur de rhétorique qui ménage les transitions. Si le passage est brusque et la secousse rude, tant mieux; ce n'est qu'un trait de vérité de plus.
Mais c'est à mes dépens. Plus je suis vrai, moins je suis vraisemblable. Quelle belle prise pour la critique! Un historien qui, avec son principe simple, semble si souvent dévier, qui pas à pas suit misérablement les courbes infinies de la nature humaine, qui ose dire: «Dubois eut un bon jour,» ou: «Tel jour, d'Aguesseau mollit.»
Qu'y puis-je? et que faire à cela? Avec ma fixité de foi, et la fermeté de mon jugement total sur les grands acteurs historiques, je suis le serf du temps. Et il faut bien que je le suive dans les aspects divers que ces figures prennent de lui. Je le suis par année, par mois, par semaine et jour même. Les habiles verront à quel point j'ai daté, je veux dire, précisé la nuance de chaque jour.
D'éminents écrivains, savants, ingénieux (je pense à MM. de Goncourt), ont souvent rapproché les temps de la Régence de ceux de Louis XIV. Mais il y a bien des âges entre ces deux âges. Je me suis interdit (sauf un seul fait, je crois) de me servir d'aucun auteur qui ne fût pas strictement du temps du Régent.
J'ai poussé si loin ce scrupule, que je me suis même abstenu de rien prendre dans d'Argenson, qui écrit peu après, mais lorsque Fleury a passé. Fleury, ce misérable temps de silence, d'assoupissement, est l'exacte contre-partie de la Régence, si bruyante. On touche à l'âge du Régent, de Law et des _Lettres persanes_, et on s'en croirait à cent lieues.
* * * * *
Je me tiens de très-près aux témoins exacts et fidèles qui notent et le mois et le jour, aux journaux de l'époque (V. mes _Notes_). Combien ils m'ont servi, spécialement celui qui est encore en manuscrit, on le verra dans les crises rapides où Law, de moment en moment, fait jaillir de son front les expédients du présent ou les lueurs de l'avenir. On le verra dans le combat obscur qui se livre autour de l'enfant royal, et dans les misères de Dubois, déjà abandonné, aux approches de M. le Duc. Ce ne sont pas des mois, ce sont des années presque entières, dont l'histoire jusqu'ici ne pouvait presque dire un mot.
1er octobre 1863.
HISTOIRE
DE FRANCE
CHAPITRE PREMIER
TROIS MOIS DE LA RÉGENCE--HOSTILITÉ DE L'ESPAGNE[1]
[Note 1: Noailles a été trop maltraité par Saint-Simon. Ses idées étaient praticables. L'expulsion des Jésuites, le lendemain de la mort de Louis XIV, eût été populaire, facile (autant qu'elle l'avait été en Sicile au duc de Savoie). Elle eût terrifié le parti jésuite, le duc du Maine. Le rappel des protestants eût été plus difficile, parce qu'ils avaient contre eux, non-seulement les Jésuites, mais les jansénistes, le cardinal de Noailles (_ms. Buvat_, janvier 1716). Néanmoins, dans l'extrême détresse où on était, lorsque 1,500 personnes mouraient de faim dans une seule paroisse, Saint-Sulpice (_ibidem_), on eût trouvé fort bon que l'émigration protestante rapportât ses capitaux, ses nombreuses et si utiles industries.
Il est certain qu'à ce moment, la Régence fut admirable d'élan, de bonnes intentions, de réformes utiles, dont plusieurs sont restées (exemple, la comptabilité régulière, la suppression d'une foule d'offices, etc.). Les fautes, les vices du Régent, sont bien moins excusables que la situation dont il hérite. V. Noailles, Forbonnais, Bailly, mais surtout M. Doniol, qui a formulé parfaitement que nul remède ne suffisait dans la situation _sans issue_ que laissait Louis XIV.]
Septembre-Décembre 1715
L'aimable génie de la France, lumineux, humain, généreux, éclate le lendemain de la mort de Louis XIV dans tous les actes du Régent.
Admirable coup de théâtre. La noble langue qu'il parle dans les ordonnances est celle qui se retrouvera dans les lois de l'Assemblée constituante. C'est l'esprit de 89.
L'autorité, chose nouvelle, explique et motive ses actes devant le public, prouve qu'ils sont nécessaires et justes, prend la nation à témoin des difficultés du moment, établit que, dans une situation désespérée, on ne peut employer que des remèdes extrêmes. Tout cela exprimé dans une noblesse, une mesure, une délicatesse singulière, bien étonnante alors. Et, disons-le, attendrissante, lorsque l'on songe à l'état de la France, de ce malade si malade! On y sent la douceur d'un compatissant médecin.
On verra les nécessités cruelles qui changèrent tout cela. Placée fatalement sur une pente horriblement rapide, la Régence devait glisser. Sous Colbert même, on roule à la descente. Un char lancé depuis cinquante années, qui descend de si haut, de si loin, si longtemps, nulle force ne l'arrête. Ceux qui n'en viennent pas à bout et désespèrent, alors prennent le vertige et continuent le mouvement. N'importe. Les faiblesses, les hontes et les folies qui viendront, ne peuvent nous empêcher de dire ce qui est exactement vrai: qu'en ses commencements, les actes du Régent furent admirables de bonté, de sagesse.
Le principe d'où part son conseil de finances est celui-ci: _Point de banqueroute, mais de fortes réformes économiques, une juste réduction de l'intérêt des rentes._ Les rentiers qui n'acceptent pas la réduction seront remboursés de leurs capitaux (par termes, de six mois en six mois). On rembourse une foule d'offices onéreux pour l'État par un très-juste emprunt que l'on demande à ceux qu'on ne supprime pas et dont les charges seront d'autant plus fructueuses.
Pour la première fois, le gouvernement a des entrailles humaines, et il sent la faim de la France. Il se demande: «A-t-on de quoi manger?» Il rend aux affamés le poisson et la viande. Suppression des droits sur la pêche, libre entrée des bestiaux étrangers, du beurre, etc. Excellente mesure; mais achèteront-ils de la viande ceux qui n'ont pas même de pain?
La grande réforme économique commence par le roi même. Plus de cour régulière; plus de Versailles; le roi loge à Vincennes et le Régent au Palais-Royal. On supprime Marly et son jeu effréné.
Versailles était un monstre de faste et de dépenses, un gouffre de cuisine, de valetaille, de canaille dorée. Le roi y reviendra; mais ce ne sera jamais le même Versailles, avec ses logements innombrables, ses tables de Gargantua à tout venant, l'éternelle mangerie d'un peuple de gloutons si terriblement endentés.
D'autres abus viendront, sournois, sous Fleury l'économe, sous le froid Louis XV. On ne reverra plus la solennité si coûteuse de l'ancienne grande monarchie.
Versailles avait à lui une petite armée d'officiers, de gentilshommes, qu'on appelait la Maison du roi, carnaval ruineux de militaires acteurs, à grands costumes, à haute paye. Tout cela est rogné par des ciseaux sévères.
On réduit, supprime en partie la gigantesque armée fiscale de Louis XIV. Cent mille hommes pour lever l'impôt! Tant de mains! qui retenaient tant qu'il n'en arrivait que le tiers!
Pour la première fois on proclame les garanties de l'avenir. _Nul impôt désormais qu'en vertu de la loi_ (la loi d'alors, les arrêts du Conseil). Plus de taxes frappées par simples lettres de ministres. Plus de vivres ou fourrages enlevés pour les troupes. Les agents qui accablent de frais les contribuables restitueront au quadruple. Chose bien singulière, on promet récompense aux receveurs qui poursuivent le moins, qui font le moins de frais!
Ce qui est grave et de grande portée, on peut dire révolutionnaire, c'est que le gouvernement, loin de s'appuyer sur les notables, les _élus_, les aristocraties locales, les menace au contraire, leur reproche leur injuste répartition de l'impôt, leur coupable entente avec les employés du fisc, les accuse de protéger le riche, d'écraser le pauvre. Il rappelle les intendants de province à leur devoir, celui de faire deux chevauchées par an, de voir tout par eux-mêmes. Les trésoriers de France doivent aussi visiter les paroisses. On crée des contrôleurs, des inspecteurs des finances pour vérifier les registres, les caisses des comptables. Les comptes, pour la première fois, se font en parties doubles. Seul moyen d'y voir clair. Ces belles réformes sont restées.
On voulait en faire une bien plus grande et fondamentale, si grande que la Révolution elle-même ne l'a pas faite. Nous l'attendons toujours. Je parle de l'établissement de l'_impôt proportionnel_, léger au pauvre, fort sur le riche, croissant exactement selon la grandeur des fortunes. Les projets de ce genre furent accueillis et goûtés du Régent. Il en fit faire essai à Paris, en Normandie, à la Rochelle. Ce dernier, confié au meilleur citoyen de France, le grand géomètre et marin, qu'on appelait le petit Renaut, ami de Vauban, de Malebranche, coeur héroïque et bon qui n'eut d'amour que la patrie. Il voulut faire cet essai à ses frais et y usa ses derniers jours.
La plupart des historiens se sont moqués de tout cela, parce que de ces nobles projets beaucoup restèrent sur le papier. À tort. Plusieurs s'exécutèrent et portèrent un fruit très-réel. La comptabilité fut fondée pour toujours, la machine régularisée. La plupart des employés supprimés ne furent pas rétablis, et l'on fut définitivement allégé de ces lourdes charges.
C'étaient les fruits de la raison de tous, du gouvernement collectif. Le Régent, magnanimement, avait substitué des conseils aux ministres, fait appel à la discussion, à l'examen, à la lumière. Pour la première fois, elle entra dans l'antre de Cacus, je veux dire dans les ténèbres du vieil arbitraire ministériel. Lorsque l'on voit la profonde horreur, la saleté, le tripotage, qui régnaient dans le cabinet de tout contrôleur général (V. _Saint-Simon_, 1710), ce mot _antre_ n'est pas assez, il faut dire écuries, égout, latrine immonde. Il est bien naturel que Fénelon, le duc de Bourgogne, l'abbé de Saint-Pierre, le Régent, aient eu l'idée de ces conseils, désiré qu'on en essayât.