Histoire de France 1689-1715 (Volume 16/19)

Part 9

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Quel que fût l'intérieur du roi, il est certain que sa décence contenait quelque peu la débâcle des moeurs, à la cour, dans l'Église. L'honneur de celle-ci surtout était son inquiétude. N'ayant plus rien à demander contre les protestants, elle n'avait plus rien à faire; en tuant, elle s'était tuée. Nulle pensée, et dès lors, une grande dissolution. Les Assemblées du clergé étaient mortes. Elles ne se faisaient que pour voter le don gratuit. Elles n'auraient su faire autre chose. Les députés, prélats souvent imberbes, étaient des fils de ministres ou de grands seigneurs favoris. Les vieux évêques, Cosnac et autres, en étaient indignés. Un de ces prélats-enfants, Croissy-Colbert, avait quinze ans à peine. Son précepteur le menait, le ramenait et le gardait à vue. Cosnac les rencontra à propos au moment où le précepteur, irrité d'une escapade de Monseigneur, sans son intervention, lui eût donné le fouet. (Mém. de l'abbé Legendre.)

Une chose était trop évidente. Le catholicisme fondait, s'écroulait. Il n'était plus gardé que par le roi.

Deux forces, en apparence opposées, le mettaient à rien.

Les _libertins_, d'une part, mêlaient une liberté de moeurs abandonnée, honteuse, à quelques lueurs faibles de la liberté de penser.

D'autre part, les mystiques, avec leur amour pur, faisaient du dogme et des pratiques du sacrement une chose secondaire. Ils l'adoraient, mais en le dépassant, et vivant au delà.

Chose bizarre, mais très-réelle, madame Guyon et Fénelon, à leur insu, étaient alliés naturels des Chaulieu, des Vendôme, de l'effréné monde du Temple. Ils allaient chacun par leur voie, à la dissolution du christianisme même.

Un des convives du Temple, le cardinal de Bouillon, un des amants de la reine des esprits forts, duchesse de Bouillon, souillé de vices étranges qu'il ne cachait nullement, n'en fut pas moins ami des quiétistes. Il se fit envoyer à Rome pour y défendre Fénelon.

C'est là évidemment ce qui frappa Bossuet. Les libertins, de plus en plus nombreux (tout à l'heure philosophes), supprimaient le christianisme. Les quiétistes le rendaient inutile. Comment? En l'épuisant dans ce qu'il a de plus intime, donnant à tous sa dangereuse essence, son absorption de l'homme en Dieu.

Ce qui est dur à dire, et pourtant vrai, c'est que dans la fluctuation morale du temps, madame Guyon, avec sa pureté angélique, était plus dangereuse que le libertinage des esprits forts. Pourquoi? Parce que ceux-ci, dans leur corruption même, faisant appel à la raison active, poussaient aux énergies nouvelles, à la résurrection de la pensée. Et elle, innocemment, par un sommeil d'enfance, elle enfonçait les âmes dans l'impuissance radicale et dans la mort définitive.

Elle allait à l'aveugle, voyait sans voir. Chose bizarre: elle avait très-bien observé comment on abusait de la direction pour corrompre les religieuses, et elle ne voyait nullement que sa spiritualité amoureuse pouvait devenir l'auxiliaire le plus puissant de ces abus. À part l'imprévoyance et l'invincible aveuglement, elle fut admirable. On la mêle dans cette affaire beaucoup trop avec Fénelon. Leur doctrine ne fut pas la même. Leurs conduites furent toutes contraires.

Elle montra un abandon, une douceur, une docilité extrêmes. Elle se remit sans réserve à Bossuet, communia de sa main; elle alla s'établir à Meaux, au couvent qu'il lui désigna, promit de ne plus écrire, de ne plus parler, et elle eût tenu parole si les partisans de Bossuet n'eussent cruellement abusé de son silence.

Toute autre en cette affaire fut la diplomatie de Fénelon: habile, ingénieuse et subtile. On sent que toutes ses démarches furent délibérées, calculées dans le cénacle des saints et saintes qui avaient pour suprême voeu de le garder à Paris, à la cour, de l'y faire tout-puissant, inattaquable, comme archevêque de Paris. On ne pouvait réussir malgré Bossuet. M. de Chevreuse, l'ordinaire messager de la petite Église, alla lui dire que tout lui était remis dans les mains. Fénelon, pour mieux le gagner, s'engagea à l'excès, se soumettant docilement «et comme un petit écolier» à ce que Bossuet déciderait. Il acceptait la chance étrange de renier ce qu'il croyait la vérité.

La décision définitive fut remise par le roi à trois personnes: Bossuet, Noailles, évêque de Châlons, allié de madame de Maintenon, et à M. Tronson, supérieur de Saint-Sulpice, ami de Fénelon. La soumission de celui-ci rendait ces commissaires fort modérés. Bossuet avoua que l'Église n'avait jamais condamné en lui-même l'amour pur, désintéressé. Cela donnait espoir pour l'archevêché de Paris (qu'Harlay, malade, allait rendre vacant). Mais dans l'ombre veillait l'homme que Fénelon avait déjà rencontré à Saint-Cyr sur son chemin, Godet, l'évêque de Chartres. Il était directeur de madame de Maintenon. Il la trouvait plus froide pour Fénelon, surtout craintive et incapable de contrarier le roi, antipathique au quiétisme. En février 95, quand on croyait avoir vaincu, tenir le siége de Paris, la foudre tonne; le roi a promu Fénelon à l'archevêché de Cambrai! Haute fortune, une principauté, mais principauté dans l'exil!

Tant d'adresse fut donc inutile! L'affaire si bien menée échoua. À vrai dire, Godet n'eut pas grand mal. Cet arrangement donnait le siége de Paris à M. de Noailles, dont le neveu épousait une nièce de madame de Maintenon.

Fénelon perdait à la fois et son élève, le duc de Bourgogne, et ses amis dévoués; les duchesses, leurs pieux maris. Toutes pleurèrent, une en fut alitée.

Fénelon signa (le 10 mars) les articles arrêtés à Issy par les commissaires. De partie on le faisait juge, mais pour qu'il se frappât lui-même. On lui faisait signer avec ses juges l'instruction qui condamnait en partie son _credo_ intérieur. Il avala cela, et, en signe d'unité parfaite avec ses adversaires, le 10 juin, il fut sacré (pour l'exil et pour la disgrâce) par Bossuet, assisté de l'évêque de Chartres. Celui-ci eut victoire complète et vit Fénelon à ses pieds.

Cependant le roi était vieux et son petit-fils jeune. Fénelon devait croire qu'il avait pour lui l'avenir. En 95 et 96, il montra une prudence infinie, excessive. Il écrivit des choses dures sur madame Guyon, fit très-bon marché d'elle. La pauvre femme, dans son couvent de Meaux, quoiqu'on eût reconnu son innocence, était âprement insultée, calomniée. On diffamait ses moeurs. Elle fit un tout petit mensonge, obtint de son tyran la permission d'aller aux eaux, et vint se cacher à Paris chez ses amis et défenseurs. Le roi, sur la demande de Bossuet, lâcha contre elle la meute de police. On eut l'indignité d'employer ce Desgrais, l'horrible agent qui prit La Brinvilliers, en lui faisant l'amour. Le lieutenant La Reynie, habitué à interroger les assassins et le voleur, s'ingénia à la surprendre, cette innocente, cette sainte, en ses paroles. Il la tint trois ans sous sa main enfermée à Paris. En 98, n'en tirant rien que l'amour pur de Dieu, il l'envoya à la Bastille et à Vincennes. Elle y resta quatre ans, heureuse de souffrir et de pouvoir se dire en mauvais vers qui ne sont pas sans charmes:

Mon coeur n'aurait connu Vincennes ni souffrance, S'il n'eût connu le pur amour!

Que faisait Fénelon pour elle? Il offre d'en tirer une rétractation, mais proteste qu'il ne demande pas qu'elle sorte de prison: «_Je suis content qu'elle y meure_, que nous ne la voyions jamais et que nous n'entendions plus parler d'elle.» (Beausset, II, 328-336.) Et ailleurs: «S'il est vrai que cette femme ait voulu établir ce système damnable (de Molinos), _il faudrait la brûler_, au lieu de la communier, comme l'a fait M. de Meaux.» (Maintenon, III, 248.)

Bossuet voulait le faire aller plus loin, lui faire condamner, comme archevêque, le livre dogmatique où il prétendait distinguer entre la vraie et la fausse spiritualité. Fénelon gagna les devants, et très-secrètement écrivit, imprima son _Explication des Maximes des saints_.

Il triomphe à son aise quand il rappelle historiquement la longue tradition des mystiques, acceptés, loués de l'Église; mais beaucoup moins, quand il essaye de ramener cette ivresse du coeur à une sagesse relative, de mettre la raison dans les folies de l'amour, de délirer avec méthode et jusqu'à certain point. Avec quelques ménagements pour échapper dans le détail, il prend de tout cela justement le plus dangereux, avouant que la transformation de l'âme est justement l'état _le plus passif_, recommandant la plus profonde mort comme l'état le plus élevé.

Par le côté essentiel, il est bien inférieur à madame Guyon. Il n'emprunte rien d'elle qu'en lui ôtant ce qui est tout en elle, la liberté charmante de l'âme solitaire. Il subordonne tout _au directeur_, et y renvoie sans cesse. Toujours le prêtre, partout le prêtre. C'est comme dans les lettres de madame de Maintenon (sur l'éducation); en toute chose _il faut consulter_. On ne peut pas marcher. Il faut des lisières, des béquilles.

Madame Guyon a beau être absurde ou puérile, elle a des ailes, un souffle. Même dans ses peintures terribles de la mort mystique, on sent que la morte est vivante. Elle est en terre, mais à ciel découvert, tout au contraire de Molinos. Chez lui, elle est scellée sous la pierre funéraire, sous la pesante direction. C'est là précisément ce que pourtant Fénelon rétablit. Ce côté étouffant et dangereux du quiétisme qui avait éclaté pourtant par des scandales, c'était le côté cher aux prêtres, même étrangers au quiétisme. Les jésuites et le pape étaient peu inquiets du fond de la doctrine, pourvu que la confession fût souveraine et la direction absolue.

Jamais Bossuet et Fénelon ne déployèrent plus de talent. Mais, au point de vue moral, la lutte fut moins glorieuse, Bossuet montra infiniment de violence, et nulle délicatesse sur le choix des moyens de vaincre. Il tronqua des passages (voir Beausset), abusa de lettres confidentielles. D'autre part, Fénelon usa d'un stratagème, d'une ruse qu'une femme, ou un prêtre, pouvait seul imaginer; ce fut d'adresser à Bossuet une sorte de confession, qui, s'il l'eût acceptée, le liait, et, comme confesseur, l'obligeait au silence.

Tous deux, dans cette affaire, s'appuyaient du pouvoir royal. Bossuet directement dénonça l'affaire à Louis XIV, le poussa et le fit agir. Fénelon indirectement avait l'appui du roi d'Espagne, Charles II, qui justement sollicitait à Rome la canonisation d'une Guyon espagnole, soeur Marie d'Agreda. Cette béate avait été correspondante et conseillère du roi Philippe IV, et, à ce titre, vénérée par Charles II, son fils. Fénelon, obtenant de faire juger son livre à Rome, mettait le pape dans un grand embarras.

On comprend l'irritation de Louis XIV. Sorti de sa maison, et fait par lui la veille archevêque de Cambrai (ville espagnole encore et récemment conquise), Fénelon se trouvait marcher à peu près dans la voie des mystiques espagnols que soutenait Charles II. Cambrai n'était nullement une prélature ordinaire; l'archevêque était prince, et avait gardé sa justice à côté de celle du roi. Qu'arriverait-il, si cette importante ville frontière était assiégée, et que son prince évêque eût affaire à ces Espagnols avec qui il était d'accord dans un point si grave de foi?

Fénelon était soutenu par d'autres alliés encore, les ordres monastiques. Le grand ordre populaire de saint François, les Cordeliers, plaidaient à Rome pour leur sainte, Marie d'Agreda, et pour le quiétisme. Les Jésuites, qui voyaient ces doctrines si puissantes en Espagne, en Italie, dans tous les couvents catholiques, ne leur étaient nullement ennemis en France et favorisaient Fénelon.

L'ordre était bien malade, en parfaite débâcle morale. Démenti et déconsidéré, en sa mission, avili en Europe, au confessionnal, par ses pénitents mêmes, il subissait à Rome une violente révolution. Un nouveau général, l'Espagnol Gonzalès, voyant ce corps périr, s'enfoncer dans la boue, avait imaginé l'emploi d'un remède héroïque, de passer tout à coup de l'indulgence à la sévérité, d'interdire le _probabilisme_. Brusque revirement, impossible en pratique. Comment changer tous les confessionnaux, interdire aujourd'hui ce que l'on permettait hier?

Cela rompit partout l'unité de l'ordre. Les divisions cachées apparurent. Paris vit avec étonnement Jésuites contre Jésuites. Les Jésuites enseignants du grand collége (rue Saint-Jacques), et la majorité de l'ordre, en tête le P. La Chaise, étaient pour Fénelon, le quiétisme, la doctrine espagnole. Les Jésuites prédicateurs ou confesseurs de la rue Saint-Antoine, Bourdaloue et La Rue, etc., furent contre Fénelon, pour le roi et la cour, pour la doctrine française. S'ils n'eussent suivi le roi, ils perdaient tous leurs pénitents.

En juillet, août 97, le roi se porte à Rome accusateur de Fénelon, défend à celui-ci d'aller se défendre, et lui ordonne de rester à Cambrai. Le pape espère gagner du temps. Depuis cinq ans, il amusait l'Espagne par l'examen interminable de Marie d'Agreda. Il comptait amuser la France. Le 12 octobre 97, il nomme une commission pour Fénelon, laquelle, toute une année, reste en suspens, ne résout rien, et n'obtient nulle majorité: toujours six contre six.

Le P. La Chaise, par une lettre hardie, faisait entendre à Rome que le roi ne tenait pas à la condamnation. Le roi le sut et lui lava la tête. Les Jésuites, effrayés, firent le plongeon. Lorsqu'on doutait encore du parti qu'ils prendraient, leur P. La Rue, en chaire devant le roi, invectiva contre le quiétisme.

Le roi montra à Rome la même hauteur impérieuse que pour la condamnation de Molinos. Il ne s'arrêta pas à la longue comédie qui voulait lui donner le change. Il insista, il menaça. Le pape, poussé au pied du mur, condamna plusieurs propositions tirées des Maximes des saints. Coup cruel à l'Espagne, à Charles II, dont la sainte était frappée du même coup. Un mois avant cette condamnation de Rome, Fénelon à Cambrai avait déclaré sa soumission. Elle fut son triomphe. Il gardait avec lui tout le grand Midi catholique, et Rome même, qui n'avait agi que sous la pression de la France (1699).

Toute théologie était finie. Bossuet meurt peu après dans le silence et le désert. Il travaille, et il parle encore, mais personne n'écoute plus. Le jansénisme, épouvantail du roi, dans sa faible résurrection, ne dût son pâle éclat qu'à la persécution cruelle qui s'acharna aux os des morts, ruina Port-Royal. Mais il l'était déjà.

Le grand mouvement désormais était hors du quiétisme, hors du jansénisme. Tout cela était trop raffiné. Un pesant matérialisme remplaça les disputes. C'était la tendance invincible. Bossuet même, le meilleur de tous, dans ses lettres à la Cornuau, n'hésite pas à user de la très-charnelle poésie du Cantique des cantiques. Son serviteur et panégyriste, l'abbé Le Dieu, remarque que, dans ses Sermons, dans ses Heures, dans son Catéchisme, il dit en parlant de l'Eucharistie: «L'union _corps à corps_ et esprit à esprit.» Les libertins, dit Le Dieu, n'y voyaient autre chose que _ipsa copula_, la plus sensuelle union (II, 308, 17 nov. 1705).

Ces tendances matérielles trouvèrent prise dans l'équivoque du Sacré-Coeur, du Coeur sanglant, du Précieux Sang et des Cinq plaies sanglantes.

En 1697, la cour de Saint-Germain, dès longtemps dans cette voie, pria la cour de Rome d'en faire l'objet d'un culte spécial, et elle obtint d'abord le culte des Cinq Plaies. Rome affecta de croire qu'en toute l'affaire du Coeur il s'agissait d'un objet _symbolique_ (_V._ Tabaraud, et mon livre _le Prêtre_). Mais les Jésuites, ici et partout, avouèrent qu'il n'y avait pas de métaphore, qu'il s'agissait de la chair même.

Le mélange des Coeurs, agréable équivoque! le plus fécond principe des confréries qui fut jamais. Vers le milieu du siècle, ce mouvement avait commencé par une Marie des Vallées, adoratrice de la Vierge; ce fut d'abord le culte d'une femme pour le coeur d'une femme. À ce coeur de Marie, celui de Jésus fut ajouté après coup par un Anglais, Godwin, et l'oratorien Eudes, élève des Jésuites. Ceux-ci exploitèrent les deux formes. Mais, quoi qu'on fît, la Vierge, son coeur et son sang dominaient. Des religieuses, dans leurs hymnes, chantaient ce coeur de femme, comme une quatrième personne de la Trinité. Un manuel de Nantes dit expressément que Jésus, _relique de la Vierge_, et tenant d'elle toute tendresse, est naturellement au-dessous de sa mère (Grég., II, 69). La race féminine du christianisme, subordonnée longtemps, mais si vraie, si profonde, parut décidément, et pour ne plus être éclipsée.

Les deux coeurs font l'accord du Dieu femme avec un Dieu féminin, femme encore. En cela les deux n'en font qu'un. C'est le principe féminin s'aimant lui-même.

Cette révolution était propre au XVIIe siècle, au temps où les femmes régnèrent, et par trois longues régences, et dans les moeurs. Le premier des rois de l'Europe tenait conseil avec Colbert, Louvois, dans la chambre à coucher. Une femme, même laide, même âgée, une femme dont on ne voulait rien, était comptée, influait comme femme. Voyez dans Saint-Simon comment le très-mauvais ministre Pontchartrain est sauvé par la sienne.

Qu'était la cour de Saint-Germain, quand la reine d'Angleterre sollicita l'affaire du Coeur et du Sang? Elle avait la douleur de voir que le roi de France, qui lui avait montré un goût tout personnel et une sorte de chevalerie, était cependant obligé d'abandonner sa cause. Dans son plus intime intérieur, sa belle comtesse de Grammont la délaissait; un moment quiétiste, elle tournait au jansénisme, antipode des dévotions de Saint-Germain. La reine vivait alors d'une unique amitié et de plus en plus exclusive, celle d'une dame italienne qui lui avait sacrifié l'Italie, sa famille, l'avait suivie partout. Ne pouvant supporter de la voir debout à Versailles, quand elle était assise, elle sollicita, obtint pour elle le titre de duchesse, qui lui donnait le tabouret. Ces deux amies, n'ayant qu'un même coeur, durent grouper autour d'elles dans les confréries primitives et des dames de cour qui n'osaient se faire quiétistes, et, d'autre part, des Carmélites, des Augustines de Chaillot, qui depuis cinquante ans, étaient sous le patronage des reines d'Angleterre. Si celle-ci perdit trois royaumes, elle en fit un immense, en donnant l'essor à cette puissante machine religieuse qui n'avait que faire de doctrines. Adieu les systèmes; un emblème remplace tout; que dis-je, un emblème? une pièce de chair sanglante! la saignante réalité que l'on sent battre en soi, et dans laquelle l'amoureuse équivoque à volonté mettra son rêve.

La grande sainte populaire de cette religion, soeur Marie Alacoque, avait naïvement montré la commodité de l'emblème. Du premier jour où on lui donna pour directeur le jeune P. La Colombières, le Coeur sanglant, qui jusque-là lui montrait seulement ses noces avec Jésus, lui représente son coeur mêlé à celui du Jésuite. Un vaste champ se trouve ouvert à la dévotion sensuelle, et combien plus facile que la voie sinueuse et profonde du quiétisme!

Toutes les sévérités du roi sont pour l'austère jansénisme ou le quiétisme, peu répandu. Le Parlement de Dijon condamne au feu un curé quiétiste de Bourgogne (1697). Des soeurs quiétistes sont mises à la Salpêtrière, dans l'égout des filles publiques. Grande rigueur. Comment la concilier avec l'aveuglement complet que le roi et les Parlements montrèrent pour les dévotions du Coeur sanglant, plus dangereuses encore.

Des moyens tout nouveaux d'étouffer les scandales sont pratiqués alors dans les couvents. Les religieuses commencent à saigner, médeciner les religieuses. Madame de Maintenon en fait même un devoir aux dames ou demoiselles de Saint-Cyr, dont un grand nombre, recrutant d'autres ordres, y portaient cette habileté.

Du reste, l'affaire de la Cadière, qui éclatera bientôt et révélera la brutalité des directeurs, fait comprendre pourquoi les pénitentes, rebutées, se rejetaient souvent vers les amitiés féminines, qui, dans leurs excès mêmes, semblaient plus délicates et leur répugnaient moins.

Vers la fin de Louis XIV, le gouffre des couvents devient plus absorbant et l'ennui y augmente. Toute vie morale y disparaît; même l'agitation radoteuse des disputes théologiques n'y occupe plus les esprits. La vie matérielle (qui le croirait après tant de fondations?) y est souvent très-misérable. En 1693, le roi permet aux couvents de demander de grosses dots aux riches héritières qu'on y jetait, pour concentrer les biens sur un frère, un aîné.

Que devenait la demoiselle, dans ce contraste extrême, passant du grand hôtel à la nudité de la cellule? Que devait-elle ressentir en voyant venir au parloir sa mère toujours mondaine, avec le cortége brillant de la femme à la mode, avec son amant, son abbé? La triste créature n'avait guère de refuge que quelque intimité de fille, quelque tendre amitié, sur laquelle on fermait les yeux. C'étaient partout l'Esther, l'Élise de Racine, souvent moins pures, moins éthérées.

Le mélange des coeurs, la guirlande des coeurs mêlés (c'est la forme ordinaire), l'union de ces guirlandes de coeurs sanglants, c'est, dans les couvents, dans le monde, le fait immense et presque universel où finit, sous Louis XIV, une religion de femmes.

Quatre cent vingt-huit confréries se trouvent créées en trente années.

CHAPITRE IX

OUVERTURE DE LA SUCCESSION D'ESPAGNE

1700-1704

Dans les dernières années du siècle, l'Espagne et son roi moribond, Charles II, étaient préoccupés de deux grandes affaires, auprès desquelles la guerre comptait à peine. Tant de malheurs, tant de ruines, étaient choses secondaires. L'affaire capitale était celle du monde surnaturel, de l'enfer et du ciel, comme un drame de Calderon, où les anges et les diables tiraillent une âme agonisante.

D'une part, la Reine du ciel, la vraie divinité du siècle, la Vierge, avait-elle honoré l'Espagne entre les nations, parlé aux rois d'Espagne par Marie d'Agreda? Celle-ci était-elle une sainte?

D'autre part, ce royaume favorisé du ciel, pourquoi finissait-il, sinon par la malice du diable? Si le roi n'avait pas d'enfant, c'est qu'il était ensorcelé. Mais de qui venait ce charme infernal? On avait interrogé une possédée dont le démon disait que l'auteur de ce charme était un de ses confrères, un démon autrichien. Cette enquête, permise par un inquisiteur favorable à la France, fut condamnée ensuite par un inquisiteur favorable au parti de l'Autriche.

Ainsi, depuis longues années, un combat indirect et sourd se livrait dans cette pauvre Espagne pour savoir à qui elle allait tomber; combat dans la cour, dans l'alcôve et le lit du malade, combat sur sa personne même. L'Espagne, qui se voyait mourir, passer à l'étranger, priait, suppliait Charles II d'engendrer, de laisser un roi qui lui sauvât l'invasion, lui continuât sa vie nationale.

Ce pauvre Charles II, qu'on a trop méprisé peut-être, en proie aux étrangers, les voyant, de son vivant même, mettre sur son Espagne une main avide, se sentit Espagnol de coeur plus que ne l'avaient été ses aïeux, issus du Flamand Charles-Quint. Déjà son père, Philippe IV, avait été fort Espagnol, trop galant, mais dévot, sensible au mouvement d'art qui se produisit sous son règne, le roi de Calderon, le roi de Vélasquez, celui de Marie d'Agreda, la grande sainte d'alors. Il avait avec elle une correspondance que l'on a retrouvée depuis. Par elle, en dédommagement de tant de pertes (Portugal, Roussillon, Flandre, Açores, etc.), par elle il recevait les consolations de la Vierge. Elle en était la confidente, en écrivait l'histoire; l'ordre de Saint-François en elle avait trouvé sa sainte et conquis l'Espagne et le roi dans un féminin mysticisme qui eut des effets analogues à ceux de notre Sacré-Coeur.