Histoire de France 1689-1715 (Volume 16/19)

Part 8

Chapter 83,666 wordsPublic domain

Que faisait Villeroi? Il se promenait en Flandre et en Brabant. Il écrasait de bombes la ville inoffensive de Bruxelles, pour venger, disait-il, nos ports incendiés. Six couvents, quinze cents maisons anéantis. Des masses de dentelles, de tapisseries brûlées. Force femmes tuées, ou qui moururent de peur. L'électrice de Bavière en fit une fausse couche. Cette barbare et ridicule expédition ne pouvait faire manquer l'affaire de Guillaume. Villeroi vint enfin, ayant ramassé 80,000 hommes, en vue de Namur. Boufflers, du haut de sa citadelle, le voyait déjà, l'espérait, écoutait avec joie la promesse du salut, une salve de cent coups de canon que lui fit Villeroi. C'était l'heure attendue. À Versailles, le roi, madame de Maintenon, avaient communié, et le saint-sacrement était exposé dans la chapelle. Guillaume, comme tout le monde, croyait à la bataille. Le 19 juillet, tout était prêt. Mais Villeroi avait vu la bonne position de Guillaume; il battit en retraite. Et Boufflers, sans espoir, ayant, pour son honneur, repoussé encore un assaut, rendit la citadelle (26 août 1694).

Très-grand événement militaire, le plus grand depuis cinquante ans. La France y perdit l'ascendant qui datait de la bataille de Rocroi.

Les Anglais, d'orgueil et de joie, perdirent presque l'esprit. Maîtres des mers, ils crurent l'être de la terre. Ils s'exagérèrent même la valeur du succès, l'estimant très-grossièrement comme une supériorité de race et de vigueur physique. Tout l'honneur de l'affaire fut pour un certain Cutts, dont on fit un Ajax, et dont on dit des choses ridicules. Ce Cutts, assurait-on, était si fort qu'il avait passé à travers le feu sans se brûler. Swift en fit une farce: _Description de la Salamandre._

Le héros, après Cutts, et plus justement, fut Guillaume. «L'Angleterre, quoi qu'il fît, était décidée dès lors à trouver tout bien» (Macaulay). L'Europe reconnut son incontestable grandeur. La coalition lui obéit (moins le duc de Savoie, que regagna la France). Sa marche fut facile et simple. Tout alla au torrent des Whigs, et, pour la première fois, il y eut un ministère vraiment parlementaire. Guillaume, sans crainte ni danger, lâcha la presse et la fit libre. Elle était tout entière pour lui. La banque naissante de Londres reçut de toutes parts des capitaux pour les prêter largement au roi. Cela tranchait la question d'avenir. On savait bien que Jacques, s'il revenait, n'en payerait pas un sol; il eût plutôt fait pendre les prêteurs. Ceux-ci, de plus en plus nombreux, furent d'ardents orangistes. L'Angleterre, entraînée par eux, fit pour ainsi dire au dernier vivant avec Guillaume. La Banque devint le fort et la forteresse des Whigs. Le parti déclinant des Tories se réfugia surtout dans l'Église.

Le plus flatteur, peut-être, pour Guillaume, fut l'admiration de la cour de France, qui lui rendit enfin justice. Un jacobite distingué, Middleton, ayant quitté Guillaume et venant à Versailles, fut étonné d'entendre dire au roi et aux ministres: «C'est un grand homme.» Il n'en pouvait croire ses oreilles.

Jamais une vie personnelle n'eut un tel poids dans la balance du sort. Jamais aussi on ne désira plus que cette vie fut tranchée. Le fils de Jacques, le froid et très-intelligent Berwick, raconte qu'il détailla au roi un nouveau plan d'assassinat, et que Louis XIV n'y fit aucune objection. Seulement il voulait ne donner des troupes qu'_après_ le meurtre, lorsque l'insurrection aurait déjà éclaté. Les jacobites les désiraient _avant_.

Macaulay explique parfaitement les deux complots qui se tramaient, l'un, celui de Charnock, qui, pendant deux années, y travailla à Londres; l'autre, celui d'un Barclay, homme de Saint-Germain, qui en sortit sous le prétexte, alors admis et à la mode, d'aller se faire guérir de certain mal. Vingt autres, dans le même but, quittèrent un à un Saint-Germain. L'affaire était manipulée à Londres par un bon moine. Il était arrangé qu'un dimanche, Guillaume passant pour aller à l'office ou à la chasse, on tirerait sur lui. Le coup n'était pas mal monté. Mais l'hésitation du roi de France, la tardive arrivée des troupes à Calais, l'apparition de Jacques, tout cela ralentissait ou compromettait le complot. Il fallait beaucoup d'hommes. Un défaillit, et dit ce qu'il savait. L'affaire dès lors fut terrible pour Jacques, terrible pour la France. Elle créa pour Guillaume une telle unanimité, qu'il n'y en avait pas eu de pareille depuis la Conspiration des poudres. Tout ce qui, en Angleterre, savait écrire, s'engagea par écrit à défendre ou venger le roi. Il y eut 314,000 signatures. Guillaume se sentit si haut, si fort, dans ce moment, qu'il ne voulut savoir aucun des noms des traîtres; il fit couper la tête aux assassins qui offrirent de les révéler. Un délateur tardif lui désignait les chefs des Whigs; Guillaume fit venir et embrassa les dénoncés.

Louis XIV, ayant détaché la Savoie de la coalition, hésitait à subir la condition humiliante que l'épuisement lui imposait, _la reconnaissance de Guillaume_. La Chambre des communes supplia celui-ci de n'accorder nulle négociation, si, au premier article, il n'était reconnu roi d'Angleterre. La France était si bas, que l'impôt ne rendait plus rien. Le désespoir fit perdre le respect. Un grand cri de douleur, de révolution, échappe au Mirabeau du temps, un petit juge de Rouen, l'immortel Boisguilbert (1697). Nous en parlerons tout à l'heure.

Au contraire, le crédit anglais se relevait. L'_Hypothèque générale_, la création d'un fonds consolidé, rassurant les prêteurs, Guillaume eut l'argent qu'il voulut: il se retrouva riche et fort à la fin de cette longue guerre. Nous, nous étions _in extremis_. Contre l'Espagne même, «qui ne put réunir mille hommes,» nous avions eu peu de succès. Nous n'occupâmes Barcelone que par l'abandon de la garnison espagnole. En Amérique, on surprit Carthagène. Une société d'armateurs envoya une flotte sous l'amiral Pointis, qui, sans scrupule, se fit aider par douze cents flibustiers. Effroyable assistance, qui fit, dans une ville rendue par capitulation, un des plus grands malheurs du siècle. Il y avait à Carthagène d'énormes masses d'or qu'on devait partager avec les flibustiers. Mais Pointis vola les voleurs, enleva les lingots en mer. Les flibustiers, exaspérés, se vengèrent sur la pauvre ville, renouvelèrent plus cruellement les horreurs d'Heidelberg, et firent subir aux femmes la plus infâme exécution.

Ce honteux et barbare succès ne relevait pas nos affaires. Il fallut se soumettre à avaler l'amère pilule, _reconnaître Guillaume_, promettre de ne plus le troubler dans la possession de ses trois royaumes, _de n'aider plus ses ennemis_ ni les conspirateurs (1698).

Il fallut rendre tout ce qu'on avait pris depuis le traité de Nimègue (1678) et restituer tous les vols. L'Empire encore cette fois perdit seul; on garda l'Alsace.

La question n'était pas moins tranchée et sur terre et sur mer, par la Hogue et Namur, contre la France et le catholicisme. L'Angleterre se sentit le pilote des affaires humaines, et se dit: _Rule! Britannia!_

CHAPITRE VIII

MISÈRE--DISSOLUTION--LIBERTINS--QUIÉTISTES--ESSOR DU SACRÉ-COEUR

1696-1700

La France, par moments, a de nobles réveils; elle se souvient alors des grands hommes et des grandes choses. La mémoire lui revient, et son âme est hantée d'illustres revenants qui, dans leur temps, furent cette âme elle-même. Qu'un de ces moments vienne! puissions-nous voir, sur le pont de Rouen, vis-à-vis de Corneille, la statue d'un grand citoyen, qui, cent années avant 89, fit partir de Rouen la voix première de la Révolution, avec autant de force et plus de gravité que ne fit plus tard Mirabeau.

Cet homme, courageux entre tous, était juge au bailliage de Normandie (petit tribunal de première instance); il s'appelait Pesant de Boisguilbert. Son admirable livre, _le Réveil de la France_, précéda de dix ans _la Dîme royale_ de Vauban et les secrets mémoires que Fénelon envoyait de Cambrai à Versailles.

Sa supériorité sur eux est de deux sortes: l'audace de l'initiative, l'originalité des vues.

Nous ne voulons rien ôter à Vauban ni à Fénelon. Mais cependant que risquaient-ils? Vauban, un maréchal, sacré par nos victoires, par tant de siéges heureux qui avaient fait la victoire du roi, Vauban, bouclier de la France, et, comme tel, inviolable, propose dans sa _Dîme_ une réforme aussi timide qu'elle est impraticable, de lever l'impôt en nature. Il s'adresse au roi et à la noblesse, promet à celle-ci de la relever, de lui rendre de grands avantages. (Voir la collection de ses mém. à la Bibliothèque.)

Fénelon, à l'époque de sa grande faveur près de madame de Maintenon, vers 1693, lorsqu'elle le pria de lui dire à elle-même _ses propres défauts_, fit dans la même forme (et certainement à sa prière) une lettre au roi sur ses défauts, sur ceux de son gouvernement. Madame de Maintenon parle de cette lettre (en 95 à Noailles, v. Rulhières), mais elle ne dit point du tout que la lettre fut montrée au roi. Il faudrait ignorer la cour et sa situation, toute l'histoire du temps, ignorer la timidité de madame de Maintenon, ignorer l'orgueil irritable du roi, pour croire qu'elle hasarda d'envoyer une telle lettre anonyme à son adresse. L'auteur, trouvé bien vite par les limiers de la police, eût été droit à la Bastille. Ce fut évidemment une chose confidentielle, un amusement entre elle, Fénelon, les ducs et duchesses de Beauvilliers et de Chevreuse. Les filles du roi écrivaient contre lui des lettres et des chansons. Le petit groupe quiétiste put faire contre lui des mémoires.

Plus tard, Fénelon, archevêque de Cambrai, prince d'Empire, exilé dans son diocèse, ne pouvant rien craindre de plus, n'ayant rien à faire qu'à attendre la mort du roi et l'avénement de son élève, put être hardi tout à son aise. Le _Télémaque_, publié en 1700 (contre sa volonté, dit-on), lui avait aliéné le roi pour toujours. La glace ainsi cassée décidément, il put écrire et envoyer aux ducs de Beauvilliers et de Chevreuse des mémoires sur la situation de la France. Ces très-prudents, très-timides amis, lisaient cela au duc de Bourgogne, mais auprès du roi n'en usaient (s'ils en usèrent jamais) qu'avec d'infinis ménagements. Dans ces mémoires, que voulait Fénelon? Soulager le peuple _en relevant la noblesse_, faire le traité des moutons et des loups. Il voulait, dans le _Télémaque_, pacifier la société en l'immobilisant en castes invariables, dont chacune porterait tel habit. Salente est copié sur le pensionnat de Saint-Cyr.

Tout cela fut écrit visiblement pour une petite société de grands seigneurs. Fénelon en est de naissance; c'est à la noblesse qu'il parle.

Avec plus de douceur et de désintéressement, ses idées diffèrent peu de celles de Saint-Simon et de Boulainvilliers.

Boisguilbert parle au peuple, à tous. C'est sa première et redoutable originalité. Pour la réforme, il attend peu d'en haut.

Il pose cette réforme dans une grande simplicité: «_La permission pour le peuple de labourer, de commercer_,» de vivre, d'échapper aux cent mille liens créés, pour la plupart, par la bureaucratie, la réglementation infinie de Colbert, tellement aggravée encore depuis sa mort.

D'où viennent tous les maux de la France?

1º _On ne consomme plus_, on ne peut consommer. L'impôt, la rente, absorbent tout. L'impôt est proportionnel en sens inverse. Une ferme de quatre mille livres de rente paye dix écus; une de quatre cents livres paye cent écus. La première, dix fois plus forte, paye dix fois moins; donc, au total, le riche paye _cent fois moins_ que le pauvre.

2º _On ne circule plus._ Les aides et les douanes empêchent le transport. Les denrées pourrissent et périssent. Le droit sur le détail est tel qu'un sou de vin se vend vingt sous. Les commis, maîtres des auberges qui sont sous leur terreur, se chargent de leur vendre du vin. Ils tuent toutes celles des campagnes. On fait huit lieues sans boire, sans trouver un abri.

À qui la faute? Là, l'auteur montre un grand courage. La faute? aux financiers, _aux traitants_, qui ruinent le pays pour leur profit, non pour l'État. Et, derrière les traitants, il voit la main _des princes_, qui partagent avec eux. Plus loin encore, en remontant dans le passé, il voit _l'Église_. Elle s'est fait donner _le domaine_ royal, qui jadis dispensait d'impôt. Elle a enlevé _la dîme_ au roi, qui, à la place, a mis la taille.

Ainsi «les biens du peuple ont été saisis.»--Qui dit cela? Le peuple même. «Dans ces mémoires, _quinze millions d'hommes_ parlent _contre trois cents personnes_ qui s'enrichissent de leur ruine.»

Terrible et menaçante désignation, qui, en face de la nation, montre le gouffre: les princes, hauts seigneurs et traitants, qui ensemble dévorent toute la substance publique.

Le principal remède, selon lui, c'est de rendre la _taille générale_, de tailler tout, princes, nobles et clergé, d'y joindre un impôt uniforme _par feu_, de supprimer les aides, les douanes intérieures, de rendre le mouvement au pays, à la France le droit de commercer avec la France.

Remède insuffisant, comme on l'a dit. On lui reproche aussi, avec raison, de s'exagérer le passé, d'y placer je ne sais quel paradis qui ne fut jamais. Il est trop dur, injuste pour Colbert, ne tient pas compte de la fatalité qui a pesé sur lui, l'a fait agir contre ses idées propres.

Avec tous ces défauts, c'est encore Boisguilbert qui donne la plus précieuse lumière sur ce passé. Nous lui devons d'avoir marqué le point précis de la révolution qui, au milieu du siècle, fit passer la propriété des mains des travailleurs aux mains improductives. Sous la terrible administration de Mazarin, surtout de 1648 à 1651, pendant la Fronde, la taille fut doublée par l'État. Et cet État, d'ailleurs, ne maintenant aucun ordre public, les riches, les notables, firent en famille, à leur profit, d'inégales et d'injustes répartitions de l'impôt. Les petits propriétaires, nés sous Sully et Richelieu, furent écrasés, et se hâtèrent de vendre à vil prix aux seigneurs de paroisse.

Grande et cruelle révolution. Les seigneurs ne restèrent pas là pour profiter de ces terres achetées. Ils vinrent à la cour tant qu'ils purent, et pendant qu'ils s'y ruinaient, leur intendant, pressurant le fermier, rendant le travail misérable, les ruinait d'une autre façon. Les nobles, tant favorisés, ne vivotaient pourtant qu'en empruntant. Cela fut dévoilé quand ils demandèrent et obtinrent du roi qu'on laisserait leurs emprunts inconnus, qu'on supprimerait la publicité des hypothèques, établie par Colbert. Mais qui pouvait avoir le courage de leur prêter? Leur intendant, qui seul savait au vrai ce qu'ils avaient encore, et qui ne prêtait qu'à coup sûr sur ces biens que lui-même avait dans les mains. C'est la principale origine des _traitants_, des Boisfranc, Crozat, Bechameil, et autres, qui _traitèrent_ dans l'impôt, dans les fermes royales, et ruinèrent l'État, comme ils avaient ruiné leurs maîtres.

«Mais ces traitants, devenus seigneurs, propriétaires de terre, ils avaient des fermiers qui la leur labouraient. Pourquoi est-elle improductive?» Les nouveaux maîtres sont absents, comme l'ont été les vrais seigneurs. De cette terre qu'ils n'ont vue jamais, ils tirent beaucoup. Elle est deux fois mangée par la rente et l'impôt. Les bestiaux disparaissent, et avec eux l'engrais et la fécondité. Enfin, sur cette agriculture éreintée, comme la bête agonisante au combat de taureaux, arrive le _matador_, le tueur; c'est l'_Enregistrement_. Dans l'intérêt fiscal, il veut des mutations fréquentes, et défend les baux à longs termes, qui auraient pu encore intéresser le fermier à la terre et perpétuer la culture!

«Et le noble, que deviendra-t-il?» C'est ce grand peuple en guenilles élégantes, qui pique les assiettes des seigneurs, qui mendie une place dans les bureaux de Pontchartrain, de Barbezieux ou de Torcy. «Pour travailler?» Fi donc! Pour se vouer au plus profond repos. Le commis-noble a le mépris, l'horreur du travail, à ce point que tout se paralyse. À la mort du grand roi, on trouva à la Bastille un homme qui depuis trente-cinq ans y était sans savoir pourquoi. C'était une méprise; on l'avait mis là pour un autre, et, dans ces trente-cinq ans, on n'avait pas eu le temps de chercher son dossier.

Des professions nouvelles commencent pour la noblesse. D'innombrables tripots, aux tournois de leurs tapis verts, voient jouter la chevalerie nouvelle; un mot a enrichi la langue: _chevalier d'industrie_. Pour toute industrie, d'autres n'ont que leur élégance, une figure de fille effrontée.

Dans la collection des modes de Bonnard, regardez ce joli jeune homme qui, adossé aux piliers de la scène, dans une gracieuse pose, éclipse les acteurs. Ce garçon avisé fait déjà le commerce que fera demain Richelieu, héros du genre, qui, de chaque maîtresse, prendra au moins douze louis.

Ce qui, sous Henri III et du temps du père de Condé, de Mazarin, etc., s'appelait les moeurs italiennes; ce qu'on notait alors comme excentricité, devient fort ordinaire en France. Vers le milieu du siècle, Monsieur, Choisy et autres, s'habillaient volontiers en femmes. Burlesque carnaval de quelques jeunes fous, qui peut-être choquait moins encore que l'habit d'homme efféminé qu'on porte généralement aux temps de la vieillesse de Louis XIV. La parure féminine, mouches et manchon, etc., mêlée au costume viril, est l'enseigne dégradante et comme le drapeau d'un ambigu de vices effrontément unis et étalés.

Même immoralité dans les modes de femmes. Les gravures très-soignées de modes, étant la plupart des portraits de grandes dames bien connues, sont significatives. Elles n'ont plus les beaux traits classiques des Ninon et des Montespan, ni le riche épanouissement qu'on montrait sans façon. Le diable n'y perd rien. Si l'on ne laisse plus voir de dos, d'épaules, le peu qu'on montre et que l'on semble offrir, n'est que plus provoquant. Le front tout découvert, les cheveux relevés dont on voit toutes les racines, le très-haut peigne ou bonnet diadème, ont une audace qui ne correspond guère à des visages d'enfants à traits petits et mous. Cette enfance, si peu naïve, avec la steinkerque masculine, leur donne l'air de mignons de sérail ou de fripons de pages qui auraient volé des habits de femme. Telles elles voulaient être, pour plaire à la dépravation.

À peine, aux premiers moments du mariage et pour avoir un héritier, le mari se faisait l'effort de penser à sa femme. Les plus honteux moyens pour créer sans désir devenaient nécessaires. Elles-mêmes avouaient avec simplicité cette chose humiliante, que l'infamie d'un tiers pouvait seule ranimer ces morts. Ce qu'avouait madame d'Elbeuf dépasse tout Suétone. Et Saint-Simon en rit, la chose évidemment n'étant rare ni mystérieuse.

Tout cela, chaque semaine, allait au confessionnal. On n'en épargnait pas la moindre chose au prêtre. Le pénitent malicieux ne lui faisait pas grâce. À lui de blanchir tout. Les Jésuites, en particulier, ne gardaient leur crédit qu'à la condition de laisser faire. Leur discussion avec leur général, leurs divisions, leurs reculades en 97, les achevaient. Ils lâchaient tout, acceptaient tout. D'autant plus on allait à eux, mais comme on va à la borne banale du carrefour, constamment hantée des passants. Les résultats témoignent qu'ils étaient arrivés aux derniers avilissements de l'indulgence. Les plus dévots ménages, confessés chaque jour, sont stériles ou presque stériles. La femme, ayant mari, amants, ne craint plus les grossesses. Le triste art d'éluder l'amour, le plaisir égoïste, que Liguori consacrera plus tard, triomphe ici déjà. Le libertinage, permis, devient plus froid que la vertu. On le subit, on le méprise. Madame la duchesse put avoir un amant pour faire enrager son mari: ses goûts étaient ailleurs; la rieuse Caylus la désennuyait de Conti.

Le roi ignorait-il l'état réel des moeurs? Point du tout; il fermait les yeux. Pour les prêtres surtout, il était indulgent, pour ne pas faire de bruit. Un évêque, exilé pour ses dérèglements, a avec lui un compagnon étrange, un homme-femme (femme déguisée). Il se démet, cela suffit; le roi lui écrit même «qu'il le verra avec plaisir.» (_Corresp. adm._, IV, 195, 233.) Même indulgence dans une chose plus forte. Un jeune cocher accuse certain abbé, très-coutumier du fait. Et l'abbé en est quitte pour se retirer chez lui; le roi lui fait dire d'y rester; c'est toute la punition. (_Ibid._, 298, note.) Plus tard, les prêtres de ce genre furent si nombreux, si effrontés, que le roi fut forcé d'en mettre bon nombre à Bicêtre pour une courte correction. Mais comment atteindre et punir un vice universel, découvert dans les prêtres, couvert dans la famille? Tout cela est abandonné au seul tribunal de l'Église, au confessionnal, à la plus complète indulgence.

La gravité du roi, la décence de madame de Maintenon, imposaient cependant. Quel était leur propre intérieur? L'important médaillon de cire, que très-heureusement M. Soulié a retrouvé (Versailles), donne là-dessus des idées étranges. Il porte la trace parlante des basses sensualités du temps. Il y a de l'endurcissement, mais il y a surtout une certaine détente morale. Ces joues, ces lippes épaissies, n'expriment que trop bien un pesant amour de la chair, qui doit exiger plus qu'au temps de la jeunesse.

Le précieux journal des médecins du roi indique que, depuis la fistule (de 1687 à 1700), sauf de légers accès de goutte, il était raffermi. Mais son médecin Daquin, uniquement occupé à faire face à ses excès de table, l'avait longtemps purgé, ce qui devait le tenir faible. Madame de Maintenon, attentive, commença, en 92, à faire sous main prévaloir les conseils d'un homme d'esprit, Fagon, le médecin des enfants de France, qui l'avait aidée à faire vivre le duc du Maine. Fagon, très-sagement, substitua le bourgogne au Champagne que buvait le roi, essaya clandestinement le _kinkina_ et le _cavé_ (_sic_). Il supplanta Daquin (nov. 93). Il remonta le roi. Seulement, dans sa grasse vie de viandes et de vins, la matérialité débordante qui en résultait dut prendre, malgré l'âge, les tendances bassement charnelles dont témoigne le médaillon. Une vie plus variée l'en avait préservé. Mais alors la concentration dans un cercle étroit d'habitudes, une vie calfeutrée, pour tant de longues heures, dans l'arrière-chambre sans fenêtres de Fontainebleau, l'arrière-cabinet noir (nommé oratoire) de Versailles, le matérialisaient encore. Au médaillon, pour parler franchement, le porc domine, bien plus, le porc sauvage.

On plaint madame de Maintenon. Elle eut certes à pâtir. Elle échappait des heures à Saint-Cyr tant qu'elle pouvait. Cette sobre personne, qui ne but jamais que de l'eau, froide de tempérament et d'âge, dans sa sèche vieillesse, endurait le contraste d'une vieillesse toute charnelle. La lourdeur autrichienne avait reparu chez le roi. Fixé par sa conversion et tenace de nature, il accablait de sa fidélité madame de Maintenon et le P. La Chaise. Saint-Simon donne le martyre du dernier, mais il ne l'explique pas. Un homme qui entendait chaque jour de la bouche du roi, outre les secrets politiques, d'autres plus tristes encore, ces misères de nature qu'on se cache à soi-même, un tel homme, dis-je, était un prisonnier d'État à perpétuité. Le roi ne le lâcha jamais, et pas même mourant. Il s'acharnait à ce cadavre. Il était mort déjà, que le roi le forçait encore à l'écouter, et à l'absoudre.