Histoire de France 1689-1715 (Volume 16/19)
Part 6
Grand coup pour Pontchartrain. Mais il n'envoya la nouvelle à Namur que peu à peu, en plusieurs fois, et très-habilement adoucie, Namur se rendit le 5 juin, et le 6, le roi apprit le combat du 30, dont Tourville, avec son petit nombre, s'était si bien tiré; on regrettait seulement son beau vaisseau. Le roi n'en comprit que la gloire. Il était au plus haut de la sienne et dans l'empyrée. Namur, la fameuse _pucelle_, comme on l'appelait, avait eu pourtant son vainqueur. Elle livrait les voies et de Liége, et des Pays-Bas, et de la Basse-Allemagne. Le Vauban hollandais, Cohorn, s'était mis dans la place, en vain; il avait été forcé de la rendre à notre Vauban. Mais le beau, le sublime, le charmant de l'affaire, c'est que tout cela s'était fait devant le pauvre prince d'Orange, qui, avec quatre-vingt mille hommes, avait joui de ce spectacle, contenu par une armée de Luxembourg, ne pouvant l'attaquer qu'en passant deux rivières, où Luxembourg l'eût écrasé. Donc, il avait tout pris en patience. Les dames le plaignaient. La cour en faisait des risées. Les poètes avaient monté leur lyre. Boileau ne se connaissait plus, et, dans son faux délire, il faisait l'ode emphatique de Namur. Mais le roi se fiait plus encore à lui-même pour célébrer sa gloire. Il écrivit, imprima une relation de ce nouveau miracle de son règne, l'adressa au public, à la postérité.
Le 8, on sut tout le malheur. On dit: «Il nous en coûte quinze vaisseaux.» (Dangeau.) Et puis, on parla d'autre chose.
Il nous semble que jusqu'ici l'histoire a fait un peu comme la cour, ne tenant compte que de la perte matérielle, qui fut médiocre, et non de l'incalculable portée de l'événement.
Sous ce dernier rapport, c'est le grand fait du temps. C'est, au temps de Louis XIV, ce que fut au XVIe siècle le désastre de l'Armada. Les brillantes batailles de Luxembourg et de Catinat, la vaste boucherie de Neerwinde, les fameux siéges de Mons et de Namur, les audaces incroyables de Jean Bart ne firent rien, ne produisirent rien. La Hogue, fort secondaire en apparence, trancha le noeud de l'avenir (1692).
C'est de ce jour que date la confiance de l'Angleterre, qui sur mer se crut invincible. On s'en étonne, quand on voit qu'avec cent vaisseaux elle avait pu à peine en accabler quarante. Mais cette confiance augmenta par les précautions plus que prudentes que prit dès lors notre ministère et qu'il imposa à nos flottes. Il commença une guerre de corsaires, lucrative, il est vrai, contre le commerce des Anglais, mais qui enhardit extraordinairement la marine militaire de l'Angleterre. Nos corsaires, bons voiliers, trompaient sa surveillance, échappaient aux fortes escadres qui leur donnaient en vain la chasse. Plus de grande bataille navale. Dès l'année qui suit la défaite, notre amiral a ordre de ne pas chercher sa revanche, d'éviter les flottes anglaises. En 1694, ses ordres sont, si l'ennemi paraît, de se renfermer dans Toulon. Ainsi l'Anglais ne voit rien qui résiste, et il se figure qu'on n'ose l'attendre. Il s'habitue à poursuivre, à se croire supérieur. Il croît d'audace, et le coeur lui grandit.
Ce qui ne fut pas moins fatal, mais très-inattendu, cette affaire navale fit un tort grave à nos troupes de terre. Dans les trois jours qui suivent, en présence d'une armée dont on ne sut faire aucun usage, l'ennemi toucha le sol français, vint et revint sur le rivage brûler nos vaisseaux échoués. Insigne outrage, qui, impuni, changea étrangement les idées de l'Europe et spécialement de l'Angleterre.
La vraie cause de ce bizarre événement ne fut pas un simple hasard, ni un malentendu. Il tint au détraquement de la machine gouvernementale, à la désorganisation administrative qui commençait et ne fit que s'accroître. L'Angleterre n'eut garde de se dire tout cela pour s'expliquer notre défaite. Elle ne voulut y voir que sa victoire, la première depuis Azincourt. Elle en fut ivre, elle en fut folle. Et elle dut à cette folie commune, qui rallia tous les partis, une chose admirable que n'eût pas donnée la sagesse: l'_unité nationale_ qu'elle cherchait en vain depuis Élisabeth. De là sa force, son élan, sa générosité subite, ses grands sacrifices d'argent, obstinés et croissants, une certaine furie de joueur qui va doublant la mise. Elle jura de ne pas s'arrêter, mais de vaincre, et vraiment vainquit à Ryswick, puisqu'elle y imposa à Louis XIV la reconnaissance du roi _élu du peuple_ contre le roi _héréditaire_, autrement dit le droit moderne.
CHAPITRE VI
STEINKERQUE--SAINT-CYR DEVIENT UN MONASTÈRE
1692-1696
La France, après ce coup cruel et honteux de la Hogue, entamée d'autre part par le prince Eugène et le jeune Schomberg qui pénétraient en Dauphiné, la France était en fête. Fête d'apparat, officielle. Luxembourg, surpris par Guillaume dans le bois de Steinkerque, et ne pouvant faire usage de son immense cavalerie, la mit à pied, et, par un grand effort, avec de grandes pertes, gagna une bataille brillante, de peu de résultat. De quinze mille morts ou blessés, nous en eûmes sept mille. Le succès retentit, surtout parce que les princes, Bourbon, Chartres, Vendôme, se battirent en simples mortels.
C'était l'aube pour eux (une heure après midi), quand vint cette surprise. En grand négligé du matin, ils n'eurent pas le loisir de faire la solennelle toilette que les seigneurs faisaient pour la bataille (_V._ La Feuillade dans Saint-Simon). Le débraillé de l'habit ordinaire était alors extrême (Bonnard, XVIII), et digne de leurs moeurs; point de gilet sous le pourpoint, la chemise tout en évidence, et des culottes lâches, quasi tombantes. Conti, sur tout cela, avec un instinct féminin de molle grâce italienne (sa mère était des Mancini), jeta un ornement de hasard, une écharpe qu'il se roula autour du cou. Il était fort aimé parce que le roi le détestait. Avec beaucoup d'esprit et de valeur, une figure charmante, il avait l'excentricité de sa maîtresse (madame la duchesse); ils se moquaient de tout, de leur amour et de la nature même, se passaient l'un à l'autre leurs bizarres infidélités. Ce hasard de Steinkerque fit une mode. De ces héros du vice et de la mode, celle-ci gagna chez tout le monde, à la cour, à la ville. Les femmes coquettement se mirent au cou l'écharpe de bataille.
Elles trouvaient cette mode brave et jolie. Cela ne cachait rien, mais jouait sur le sein. On l'appelait une _Steinkerque_. Masculine parure qui allait bien avec le haut bonnet, effronté et hardi. Par contre, les hommes portent les mouches et le manchon (_Collection_ Bonnard).
Huit jours après Steinkerque, une honte éclatait. Guillaume faisait le procès de Grandval, l'homme envoyé de Saint-Germain (12 août 92). Sans torture, sans espoir de grâce, sentant quelque remords peut-être, il déclara la part que Jacques, Louvois et Barbezieux avaient eue à l'affaire. Madame de Maintenon n'avait rien ignoré. Le tout imprimé, publié, nullement démenti par la cour de Versailles.
La guerre languit. Car, on n'en pouvait plus. De longues pluies détruisaient les récoltes. Le paysan mourait de faim, et, ce qui semblait bien plus dur, la noblesse ne touchait plus rien, ni de place, ni de revenu. Avec cette vaine bouffissure de Namur, de Steinkerque, le roi désirait fort la paix, mais la désirait seul. La tentative d'assassinat était un préliminaire fâcheux aux négociations. Un seul des alliés ouvrait l'oreille, celui dont on n'avait que faire, le pape (Innocent XII). Dans le cours de 92, on supplia, on le fléchit. On lui fit accepter une rétractation des propositions gallicanes, un désaveu de l'assemblée de 1682, c'est-à-dire l'abandon des vieilles libertés de notre Église. Les évêques, nommés par le roi, qui ne pouvaient avoir leurs bulles de Rome, furent trop heureux d'écrire, un à un, leur soumission, leur repentir.
Cette humiliation, les revers de la Boyne, de la Hogue, la détresse publique, devaient changer Versailles et ne pouvaient manquer d'influer sur Saint-Cyr.
Les contre-coups des grands événements viennent tous aboutir à la chambre de madame de Maintenon. De cette chambre, secrète et muette, transpire pourtant l'effet moral de tout cela, les aigreurs, les tristesses; on les entrevoit dans ses lettres, et on les voit en plein dans ses exécutions sur la maison d'épreuves où elle manifestait son âme. De 1690 à 1693, pendant ces trois années de guerres, de siéges et de batailles, sa guerre qu'elle poursuit, c'est la réduction de Saint-Cyr et de la Maisonfort à la vie religieuse.
D'accord avec Godet, elle y employait Fénelon. Elle allait jusqu'à dire ces paroles imprudentes, peu mesurées: «Voyez l'abbé de Fénelon. _Accoutumez-vous à vivre avec lui._» Pour faire de celui-ci un instrument docile, elle lui présenta un leurre, l'espoir de la diriger elle-même (et par elle le roi et la France). Elle lui fit la prière flatteuse _de lui dire ses défauts_. S'il eût pris cela au sérieux, il empiétait sur Godet et se perdait. Godet eût éclaté, dénoncé ses doctrines. Il ne tomba pas dans le piége. Dans sa réponse prudente, admirable de diplomatie, il recule, il pose en principe _qu'il ne faut qu'un seul directeur_.
Rien de plus sévère, rien de plus flatteur que cette lettre. Il lui accorde généreusement toutes _les vertus mondaines_ (sauf de jolis petits défauts). Puis, il voudrait que ces vertus disparussent dans une plus pure, la haute spiritualité, l'amour de Dieu. Elle est née modeste et timide; elle se défie trop d'elle-même. Là une stratégie merveilleuse de préceptes contradictoires: ne pas se mêler des affaires, cependant faire faire de bons choix, soutenir les honnêtes gens qui sont en place, faire donner du pouvoir à MM. de Beauvilliers et de Chevreuse. Il faut ouvrir le coeur du roi par une conduite _ingénue_, _enfantine_. Ce sont les mots qu'on aurait adressés à une femme de vingt ans.
Il n'est pas dupe d'elle, et pourtant il la sert. Il conduit peu à peu la Maisonfort où elle veut. Sous l'ascendant de ce doux conseiller, de douceur impérieuse, la pauvre personne éperdue et désorientée promet de faire ce que voudront les plus honnêtes gens, Fénelon et Godet (celui-ci assisté de deux lazaristes, MM. Tiberge et Brisacier). Et elle abandonne son sort. Combien il lui en coûte! «Elle m'a raconté, dit Phélippeaux, qu'elle s'était retirée devant le Saint-Sacrement, dans une étrange angoisse. Quand elle sût la décision de ces messieurs, elle pensa mourir de douleur et versa dans sa chambre toute la nuit un torrent de larmes.» (Phélippeaux, 38.)
La vive joie de madame de Maintenon est très-frappante dans ses lettres: «Vous voilà donc dans le fond _de cet abîme où l'on commence à prendre pied_. Vous savez de qui je tiens cette phrase. Je le verrai demain. Laissez-vous conduire les yeux bandés. Que vous êtes heureuse! etc.»
Dans ce bonheur, la Maisonfort fit pourtant quelques plaintes à ce peu fidèle défenseur qui l'avait si peu défendue. Rien de plus sec que sa réponse, et je dirai, de plus cruel. «Quand Dieu ne donne rien au dedans pour attirer, il donne au dehors une autorité qui décide, etc.» Pas un mot de compassion. Où est ce mouvement de Racine, qui, la voyant pleurer, au moins lui essuyait les yeux? Il avait sa leçon apprise, et l'intérêt de son parti l'obligeait de ménager sa fortune incertaine. Sa petite église visait pour lui de loin à un grand siége, à l'archevêché de Paris. Alors sans doute, il eût repris Saint-Cyr, repris la Maisonfort, qui, travaillant sous lui, fût devenue près de sa protectrice le grand appui du quiétisme.
Malgré cette prudence excessive, il n'inquiétait pas moins Godet. Celui-ci, fort habile sous son sec et plat extérieur, attendait et laissait passer le goût éphémère que madame de Maintenon avait (croyait avoir) pour le quiétisme. Il patientait, ne disait rien et suivait tout de l'oeil. Seulement, comme évêque de Chartres, il prit en août 91 une position forte à Saint-Cyr. Il y fit ses lazaristes, Tiberge et Brisacier, directeurs officiels.
Il fit mieux. Devinant qu'à ce rude contact, les coeurs se fermeraient, et qu'on ne saurait rien, il introduisit deux dames à Saint-Cyr, personnes sûres et intelligentes, qui jouèrent à merveille leur personnage. Elles surent écouter. Elles obtinrent confiance. Elles firent parler la Maisonfort, parurent charmées, touchées de ces nouvelles dévotions. Elle ne fit nulle difficulté de livrer à ces chères amies ses sentiments les plus secrets. Tout cela, jour par jour, rapporté, dénoncé. Quand Godet eut de bonnes preuves écrites et qu'il pouvait montrer, il éclata. Il déclara à madame de Maintenon qu'une hérésie existait dans Saint-Cyr.
Saint-Simon dit qu'elle fut étonnée. Mais dès longtemps elle savait tout, et même participait à tout. Ce qui est vrai, c'est qu'elle fut effrayée. Qu'eût-ce été si tout droit il eût porté cela au roi? si la sage personne, que le roi croyait la prudence même, eût été convaincue d'avoir suivi une folle, d'avoir eu, à cet âge, une échappée de coeur? Elle ne sut nullement gré à la Maisonfort d'avoir été si expansive pour _ses amies_. Et pourquoi avait-elle _des amies_? Cela la refroidit pour elle. Elle la gronde dans une lettre. Sans oser trop se mettre encore en flagrante contradiction avec elle-même, ni tourner brusquement contre madame Guyon, elle dit que cette haute doctrine ne convient pas à tous, et que Saint-Cyr doit se mener par les voies simples (par les lazaristes et Godet).
Godet fut très-adroit. Il avait inquiété madame de Maintenon sur les doctrines, mais savait bien qu'elle y était peu engagée, qu'elle ne tenait qu'aux personnes, à celle qu'elle voulait décidément s'approprier. Sans délai, ni ménagement, courtisan sous sa forme rude, il fit ce qu'il fallait pour sceller, murer sur la Maisonfort les portes de cette maison. Le 2 février 92, assisté de ses lazaristes, il lui fit déclaration qu'elle devait _sortir_ ou se faire religieuse. Nous l'apprenons par la lettre où sa protectrice la félicite de ne pas vouloir sortir.
Sortir? mais où aller? Elle était restée là sept années, les plus belles de la jeunesse, sans récompense ni salaire, et, au bout de ce temps, on la mettait nue dans la rue. Pâlie de travail et de larmes, retournerait-elle vers le monde, qu'elle ne connaît plus, le vaste monde froid, étranger? Plus de famille; la maison paternelle est fermée par la belle-mère et une soeur à marier. Un couvent? et lequel osera la recevoir? Madame Brinon, à sa sortie, n'en trouva pas un qui s'ouvrît; elle fût restée sur le pavé sans la bonté courageuse d'une princesse allemande. «--Mais, dira-t-on, si elle restait seule?» Comment eût-elle vécu? Eût-elle travaillé de ses mains? Les dames de Saint-Cyr étaient, il est vrai, grandes tapissières. Il eût paru étrange, pourtant, qu'une demoiselle noble gagnât sa vie ainsi. On n'eût pas voulu y croire, et on l'eût dite _entretenue_ (ce mot entre alors dans la langue). La calomnie, dont on accable si aisément une femme sans défense, eût mis en interdit sa pauvre petite industrie.
L'ordre cruel de sortir ou de se faire religieuse lui fut donné en plein hiver. La dure exécution se fit entre deux fêtes, lorsqu'on célébrait le mariage de deux bâtards du roi, celui du duc du Maine avec la fille du prince de Condé, celui de mademoiselle de Blois avec le duc de Chartres. Le roi se donnait le bonheur de glorifier son vieux péché, d'égaler, de mêler aux vrais princes du sang ces enfants du scandale. Des dots monstrueuses furent données. Tout était à Versailles pompe et lumières, banquets, tables de jeu. Tout à Saint-Cyr douleur et deuil.
Un petit fait que nous fournissent les lettres de madame de Maintenon, ne contribua pas peu, je crois, à la rendre cruelle, à l'éloigner des voies d'indulgence et de liberté où madame Guyon l'avait un moment engagée. Dans une des instructions éternelles dont elle fatiguait les demoiselles de Saint-Cyr, une étourdie eut l'imprudence de rire. Une autre, qui jouait très-bien dans _Athalie_, se montra orgueilleuse et un peu indisciplinée. Ces choses durent l'aigrir et la sécher encore. Elle s'en prit moins aux enfants qu'aux jeunes dames qui les formaient. C'est depuis ce moment surtout qu'elle voulut les dompter, briser les humbles et timides résistances qu'elles laissaient voir encore, et réduire la maison à l'absolue dépendance d'un couvent. Supérieure réelle de Saint-Cyr, et sa future abbesse (si elle avait perdu le roi), elle pouvait exercer là le plus complet pouvoir qui peut-être fût sur la terre.
Qu'était réellement ce pouvoir des abbesses? Plusieurs prêchaient. Mais leur grande prétention (on le voit dans sainte Thérèse et ailleurs) était de confesser. Dans nombre d'abbayes le confesseur n'était qu'un valet principal, et l'abbesse était tout. Ce pouvoir d'homme, elle l'exerçait comme femme dans un détail impitoyable, où tout homme aurait épargné les répugnances féminines. La religieuse devait, ou mentir devant Dieu, ou faire des aveux humiliants, parfois irritants. Si elle éludait ou cachait, ou seulement en était soupçonnée, on la domptait par cent moyens. _Au nom de l'obéissance_, on pouvait lui imposer tout. Le pouvoir médical, autant que pénitentiaire, était dans les mains de l'abbesse, qui exigeait les saignées canoniques, faisait jeûner, ou, pis encore, mettait sa victime au régime mortel des froids poisons. Elle pouvait sans cause infliger de dures pénitences, flagellations, humiliations publiques, la fatigue cruelle de rester des jours entiers à genoux. On la forçait de dénoncer ses soeurs, de se faire haïr, éviter. Sinon, de noirs cachots, à rendre folle une femme peureuse, comme celle (_V. plus haut_, 1610) qu'on faisait coucher dans dans un vieil ossuaire et sur les os des morts. Même sans employer ces rigueurs corporelles, par la torture morale d'une incessante inquisition, une femme acharnée à réduire une femme, pouvait bien la désespérer. Parfois, c'était la jalousie qui la poussait. Souvent l'orgueil et l'instinct tyrannique, cette curiosité perverse (la maladie des cloîtres) qui veut savoir et voir de part en part. Redoutable exigence, lorsque l'abbesse était un bel esprit, comme celle de Fontevrault, la soeur de Montespan, ou bien un esprit de police, une femme née directeur, comme eût été à Saint-Cyr madame de Maintenon.
Quelle que fût cette perspective, la Maisonfort céda et se livra. Madame de Maintenon, qui la caressait fort, l'appelait «sa fille,» et se disait de plus en plus «sa mère,» avait rompu pourtant avec les douces doctrines qui, un moment, les avait tant liées, et qui seules pouvaient la mener à accepter le sacrifice. Elle ne s'y résigne que pour le quiétisme, pour Fénelon, qu'elle croit garder comme directeur. Elle déclare qu'elle ne fera de voeux que dans ses mains, ne recevra le coup que de lui.
Elle le reçoit le 1er mars. Dans quel état, grand Dieu! Elle avoua avec désespoir, avec honte, que son esprit troublé croyait de moins en moins, _qu'elle doutait_. Un tel mot aurait dû arrêter court ces hommes, s'ils eussent eu le respect de Dieu, celui du sacrement. L'homme de bois, Godet, passa outre; et Fénelon n'osa rien objecter. Elle dit ce qu'on voulait. Elle le dit et s'évanouit.
Elle se réveilla sous le froid de la mort, et prit cela pour une paix. Mais il y eut bientôt une terrible réaction de la vie et de la nature. Dans tout ce mois de mars 92, elle passa par d'affreux combats, des mouvements contraires, tantôt des efforts d'abandon religieux, tantôt des retours de jeunesse, de douloureuse humanité.
Ses barbares médecins, par leur affreux remède, avaient fait dans cette personne, née si raisonnable, un volcan.
Fénelon avait exécuté ce qu'on voulait de lui; il s'éloigna. Sa lettre du 7 juin est curieuse. Il est très-occupé. Il ne renonce pas à l'aller voir de loin en loin. Mais n'a-t-elle pas son supérieur? Bref, il s'en va. Il l'a amenée là, et il l'y laisse. À qui? À la personne qu'il n'ose même nommer, le vrai directeur et l'unique, madame de Maintenon.
L'infortunée tomba dans une grande solitude. Toutes ces faibles femmes se tenaient à l'écart. Elles se sentaient observées, épiées. Ni dames, ni demoiselles n'osaient même penser. Une dame en fit compliment à madame de Maintenon: «Consolez-vous, madame, nos filles n'ont plus le sens commun.»
Elle était loin de se consoler. Elle avait cru tenir cette victime, mais, dans l'état où on l'avait mise, on ne tenait rien du tout. La Maisonfort flottait, battue du plus cruel orage. Une autre eût eu le coeur percé. Madame de Maintenon n'est qu'aigrie, irritée, et c'est à ce moment qu'elle lui écrit ce mot cruel et ironique: «Vous faites consister la piété en mouvements, abandons, renoncements. Mais quel est le renoncement de celle qui veut avoir _le corps à son aise_ et l'esprit en liberté?» (31 mars 92.)
Flèche aiguë et empoisonnée. Basse insulte. _Avoir le corps à l'aise_, cela signifie-t-il manger le pain amer qu'elle gagne à Saint-Cyr? Ou bien voudrait-on dire que ce coeur pur, ailé, et qui vola si haut, ne pleure que de laisser les sensuelles joies de la terre?
On voit ici la vérité de ce que dit la Palatine. Cette femme de calcul, de décence, de convenance, en perdait le sens par moments, dans de vrais accès de fureur.
Elle se décida à frapper le grand coup. Le 27 août 92, elle n'alla pas à Saint-Cyr. Mais elle y envoya le roi. Jamais il n'avait désiré que Saint-Cyr fût un monastère, et il avait quelque pitié de ces jeunes dames. Il y alla à regret. Il les fit appeler, et leur dit _qu'il voulait_ qu'elles fussent religieuses. Elles y étaient si tremblantes, si interdites, qu'elles ne purent même pleurer. De vingt-sept qu'elles étaient, une seule osa parler. C'était mademoiselle La Loubère, qui avait vingt-quatre ans, vierge sage, s'il en fut, qu'on avait faite, pour sa beauté, sa sagesse, supérieure (nominale). Elle pria le roi de trouver bon qu'elle ne prît pas le voile. Elle se retira dans un couvent d'Ursulines, où elle enseigna les enfants jusqu'à sa mort.
La sentence fut exécutée sur-le-champ en ce qu'elle avait de plus dur. Madame de Maintenon fit venir d'un couvent de Chaillot, que protégeait la cour de Saint-Germain, des soeurs Augustines, rudes, grossières, pour plier à la vie monacale les dames de Saint-Cyr, des personnes tellement affinées, lettrées, qu'elle avait tant gâtées, et qui durent souffrir d'autant plus.
Ces Augustines avaient si peu de coeur que dans les longs offices, aux grandes chaleurs de l'été, elles exigeaient qu'on restât toujours à genoux. Les petites filles n'en avaient pas la force et s'évanouissaient. Madame de Maintenon elle-même trouva que c'était trop.
Elle trônait alors, comme mère de l'Église, absolue, mais ayant perdu cette dernière grâce de femme qu'elle avait eue encore à ce moment de quiétisme et d'amitié. Ce qu'elle fut alors, insipide, ennuyeuse, regardez-le au Louvre, sous le royal brocart bleu mêlé d'or dont elle est affublée dans le plat portrait de Mignard.
Dans cette révolution, le sage Fénelon, contre Godet, s'était mis à couvert en se donnant un confesseur jésuite. Ayant baisé la griffe, il se croyait en sûreté.
La Maisonfort n'imite pas cette prudence. Comme elle a tout perdu, elle n'a guère à ménager. Quand la mère de l'Église donne à Saint-Cyr ses règlements, minutieux, impérieux, elle s'en moque, éclate contre ces petitesses.
Les dames firent leurs voeux, la plupart en décembre 93. En 94, la Maisonfort franchit le dernier pas, passa sous le drap mortuaire. Fénelon prêchait ce jour-là le bonheur de la mort religieuse. Elle ne la subit que pour lui. L'archevêché de Paris était alors vacant.
La Maisonfort, pour reprendre crédit et soutenir Fénelon près de la dame toute-puissante, revint à elle, fit sa volonté, et s'abandonna sans retour.