Histoire de France 1689-1715 (Volume 16/19)

Part 5

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La marine, en notre pays, est le ministère sur lequel ont toujours grappillé les autres. Il était facile à prévoir que Pontchartrain, dans ses besoins extrêmes, dévoré par la guerre et rongé par la cour, forcé de ne ménager rien sur la campagne de Flandre, où le roi allait en personne, immolerait la marine, ou la dirigerait dans l'intérêt seul des finances. C'est ce qui arriva en 1691. L'objet de la campagne maritime, pour lui, c'était une capture, l'enlèvement de la grande flotte marchande du Levant, qui, disait-on, portait trente millions. Ces millions attendus, espérés, entamés d'avance, c'était toute sa pensée. Il y comptait. La vie d'un si grand État que la France, ses urgentes nécessités, tout semblait tenir à cette petite et douteuse affaire, au hasard des vents et des flots. Tourville eut des ordres en ce sens, mais des ordres contradictoires. On voulait à la fois qu'il protégeât nos côtes menacées, c'est-à-dire se tînt près, et qu'il poursuivît, enlevât cette flotte marchande dans sa fuite, sa dispersion, poursuite qui, infailliblement, allait l'éloigner de nos côtes. Contradiction flagrante, qui fait douter s'il faut accuser l'ineptie ou la perfidie des bureaux. Forbin, Villars, dans leurs Mémoires, accusent nettement les ministres d'avoir voulu les perdre, soit par des ordres écrits qu'on ne pouvait exécuter, soit par des paroles équivoques, légères, qu'on retirait ensuite. Il est certain que la _marine assise_ et bureaucrate était envieuse, malveillante, autant que l'autre, la _marine agissante_, dorée, empanachée, des brillants officiers de mer, était outrageusement orgueilleuse. Le plumitif malicieusement embarrassait, parfois humiliait ces rois de théâtre. Il y trouvait trop de facilité dans les accusations mutuelles que les officiers envoyaient aux bureaux les uns contre les autres. La révocation de l'édit de Nantes, qui en fit partir un grand nombre et des meilleurs, laissa un germe de discorde parmi ceux qui restaient. L'école de Duquesne (protestant, roturier), qui, si glorieusement, tint l'Océan contre Ruyter, voyait avec tristesse la gloire, le bonheur de Tourville, élève des galères de Malte et de Toulon. Normand, comme Duquesne, mais chevalier de Malte, Tourville, par là, semblait plus spécialement le marin catholique. Sa grande intelligence de la tactique navale, sa belle tête, sa personne majestueuse et pour ainsi dire rayonnante, le rendaient l'objet d'une grande faveur. Tel homme et tel vaisseau. Sur le _Soleil royal_, splendide vaisseau de plus de cent canons, le brillant amiral semblait plutôt un Dieu des mers.

Une guerre sourde existait entre Tourville et le vieux marin Gabaret, son lieutenant, élève de Duquesne. On ne sait pas précisément quelles étaient les prétentions ou les accusations de celui-ci; une note de la main de Tourville ferait penser que le vieux loup de mer osait douter de sa valeur. Il se croit obligé, non pas de se justifier, du moins de rappeler des actes de vigueur qui l'ont honoré tant de fois. D'autres discordes existaient aux rangs moins élevés de la flotte, spécialement entre M. de Villette, un nouveau catholique, parent de madame de Maintenon, et M. d'Amfreville, gendre du maréchal de Bellefonds, à qui on allait confier l'armée que l'on donnait à Jacques et la descente d'Angleterre.

Tourville, en 91, manqua la flotte marchande, les trente millions tant désirés, mais en récompense, il couvrit, rassura nos côtes. L'amiral d'Angleterre, Russell, sous prétexte de faire escorte à ces marchands, était sorti avec cent vaisseaux. C'était toute la marine anglaise. La côte était très-effrayée. On ne savait pas où cette grande force allait s'abattre. Ferait-elle une descente pour venger la nôtre en 90? Elle pouvait encore emporter Brest, détruire notre grand établissement sur l'Océan. La perte aurait été de bien autre importance que la petite prise qui excitait tellement l'avidité de Pontchartrain.

Le rapport que Tourville fit de cette campagne, et qu'a publié Eugène Sue (t. V, 38, 44), porte en marge des notes écrites d'une main inconnue, malveillante à l'excès. On le chicane sur le nombre des vaisseaux qu'avait Russell; on les réduit de nombre. On mêle à la critique des mots sanglants, amers, injurieux, ceux-ci entre autres: «On lui avait dit _de ne rien hasarder_, mais _cela ne signifie pas qu'il faille_ continuellement _fuir au moindre bruit_ de l'approche des ennemis sans jamais les voir.»

Et encore, p. 44, Tourville disant: «Je suis surpris que les ennemis ne nous aient pas joints.» L'anonyme ajoute en marge cette cruelle parole: «Peut-être n'_en avaient-ils pas plus d'envie que nous_.»

Tourville avait quarante-sept ans. Il venait de devenir riche tout à coup par son mariage avec la veuve d'un fermier général. On disait qu'il aimait l'argent, et n'avait pas voulu d'une fille pauvre. Sa femme était (ou allait être) enceinte. On supposait que ce bonheur récent pouvait calmer sa fougue guerrière et qu'il ne tenait pas à être tué.

Il aurait pu récriminer fortement contre les bureaux. Soit pénurie, soit négligence, la désorganisation entrait partout. Non-seulement on faisait de mauvaises affaires, mais on les faisait mal. La comptabilité, exacte et sévère sous Colbert, et qui eût conservé du moins la lumière dans le désordre même, n'était plus régulière. Les maux augmentaient d'autant plus que la trace en restait moins. Dès lors, de plus en plus, on va s'égarant dans la nuit: nuit des finances, nuit administrative, spécialement dans les fournitures, les actes des munitionnaires. Un petit fait peindra ces temps. Je le prends dans l'intéressant voyage de Chasles, franc et libre penseur. C'était un simple écrivain de vaisseau, mais il ne cache pas avec quelle horreur il voyait tous, employés, officiers, faire risée de la chose publique. La Compagnie des Indes ayant du pain sur les vaisseaux du roi, les munitionnaires de Brest n'en voulaient pas, voulaient qu'il fût perdu. Le capitaine dit à Chasles: «Jetons-le à la mer. Ou bien vendez-le à votre profit.»

Le grand ministère de la guerre allait encore par un reste de l'impulsion de Louvois. Nous avions quatre cent cinquante mille hommes, deux fois plus que dans la guerre de Hollande, mais deux fois moins organisés. Ces vastes troupeaux d'hommes arrachés aux moissons pour mourir de misère, la plupart n'étaient pas soldats. Chose bizarre et fort coûteuse, tout était officiers, tout était cavaliers; cent mille hommes de cavalerie! Des masses de valets à cheval; exemple, les trente-cinq du petit duc de Saint-Simon, qui la première fois va en guerre. Il y avait une bonne armée, celle du Nord, où allait le roi. Et le reste faisait pitié.

On avait ramassé vers Cherbourg et Coutances une masse d'Irlandais, mal nourris et déguenillés, avec les troupes françaises que Tourville devait faire passer en Angleterre. L'affaire tenait uniquement à la promptitude de l'exécution. Si Tourville eût passé en mars, il n'aurait trouvé pour obstacle que fort peu de vaisseaux anglais, au lieu qu'en attendant, il allait avoir affaire à la masse des flottes anglaise et hollandaise. Alors on était sûr qu'il lui faudrait pour passer un rude combat où, vainqueur même, il aurait peine à empêcher les bateaux chargés de troupes d'être cruellement maltraités. On attendait les vivres, l'équipement, les bas, les souliers. Les munitionnaires _se firent attendre quinze jours_. Funeste et terrible retard.

Tourville ne put partir de Brest que dans les premiers jours de mai (du 9 au 12), et encore _il n'emportait pas ce qu'il fallait de poudre_. Il y en avait à Valognes, à Carentan, partout. Et il n'y en avait pas à Brest. Le peu qu'on emporta de poudre était mauvais. «_Elle ne poussait pas le boulet_ moitié aussi loin que celle des ennemis.» (Foucault, éd. de M. Baudry.)

Ainsi double malheur. Les munitions _en retard_ ne permirent de passer qu'au prix d'un grand combat. Les munitions _défectueuses_ rendaient la défaite infaillible.

M. de Tourville s'étant plaint que la poudre était mauvaise et ne portait pas les boulets, un commis lui écrivit que, s'il trouvait que la poudre ne portait pas assez loin, il n'avait qu'à s'approcher de plus près des ennemis. (Valincourt, LVII, dans Villette.)

Une question tout autrement grave préoccupait la cour. _Le roi irait-il à la guerre?_ Ce n'était pas l'avis de madame de Maintenon. Tout changement à leur vie de Versailles si régulière, si arrangée, lui semblait dangereux. Il fallait de deux choses l'une: ou abréger excessivement et ridiculement la campagne, comme en 91, où le roi s'absenta un mois pour voir assiéger Mons et revint en avril au grand étonnement de l'Europe,--ou bien l'accompagner, ne le quitter d'un pas.

Madame de Maintenon vainquit et l'on prit ce dernier parti. Habituée à la vie renfermée, toujours serrée et calfeutrée, ne pouvant supporter un souffle d'air, elle n'eût pu se hasarder avant le mois de mai. Et d'ailleurs, on n'était pas prêt. La main de Louvois n'était plus là, ni sa terrible activité. Le roi allait au pas des dames, lentement, à petites journées. Le 11 mai, à Chantilly, il s'arrêta chez les Condé, et dit solennellement à la cour: «Il y aura un grand combat en mer. J'ai donné à Tourville un ordre _écrit de ma main_, pour qu'il cherchât la flotte ennemie, et qu'il l'attaquât, _forte ou faible_, partout où il la trouverait.»

Un peu plus loin, il sut que Tourville était sorti le 9 de Brest, qu'il avait trente-sept vaisseaux, sans compter ceux que l'amiral d'Estrées devait lui amener de Toulon. Ces derniers ne vinrent pas.

Les gens de bon sens s'inquiétaient. M. de Valincourt ayant dit à Namur, dans la tente du roi, qu'on craignait pour la flotte, le duc de Beauvilliers lui dit qu' «il n'y avoit rien à craindre; que le roi savoit combien les vaisseaux ennemis étoient supérieurs en nombre, mais qu'il savoit aussi que leurs boulets étoient plus petits que les nôtres, et que trois boulets des ennemis sur un des nôtres ne faisoient pas tant d'effet qu'un de nos boulets sur les vaisseaux ennemis.» (Valincourt, LVIII, dans Villette, et Henri Martin.)

Jacques et Tourville n'étaient guère mieux informés que le roi. Ils croyaient que l'ennemi n'avait réuni que quarante vaisseaux. Rien n'était moins exact. Dès mars, l'amiral anglais Delavall, devançant les grands vents qui plus tard arrêtèrent d'Estrées, était sorti de la Méditerranée; le 12 mars, il fut aux Dunes; et cela de lui-même, sans avoir reçu d'ordre, devinant le danger public. En avril, toute la flotte anglaise, de soixante-trois vaisseaux qui portaient quatre mille canons, fut réunie. Les Hollandais, prompts cette fois, du 29 avril au 15 mai, y joignirent trente-six vaisseaux portant deux mille six cents canons. Tourville ne réunit, en tout, que quarante-quatre vaisseaux. Disproportion énorme. L'ordre, plus que léger, de combattre quoi qu'il arrivât, était un ordre de périr.

Habitué par ses campagnes de terre à devancer de longtemps l'ennemi, à se trouver prêt dès l'hiver, le roi crut qu'il en serait de même sur l'élément où tout dépend du hasard des vents et des flots. Puis, on s'inquiéta des lenteurs de Tourville, et on le poussa follement, comme avait fait Seignelay en 1690. Enfin, du pays des romans, de la vaine cour de Saint-Germain, un vent de folle illusion avait soufflé, gagné le roi; c'était chose de foi à Versailles comme à Saint-Germain, «_qu'il n'y aurait pas de combat_,» que l'Angleterre était excédée de Guillaume, que la flotte ne venait au-devant de la nôtre que pour reconnaître son roi. Tant de prières dans les églises, tant de voeux des religieuses, les innocentes voix des demoiselles de Saint-Cyr, avaient certainement touché Dieu.

La meilleure épée d'Angleterre, Marlborough, qui avait fait le mal, promettait de le réparer. Il faisait savoir au roi Jacques qu'il ne vivait plus que pour le repentir. Il le prouvait en ramenant la princesse Anne à son père et à la nature. Le 1er décembre 91, elle avait écrit à Jacques son profond désir d'expier la tendre compassion qu'elle avait pour son infortune.

Le plus ardent des wighs, Russell, maintenant aigri, mécontent, n'était pas loin d'appeler Jacques, de lui livrer la flotte. Un agent jacobite, exagérant ce qu'avait dit Russell dans ses fureurs, donna, à Saint-Germain, l'assurance positive de sa défection.

Les jacobites d'Angleterre étaient pleins d'espérance, lorsqu'arriva de France une pièce étrange, un acte de Jacques, qu'on pouvait appeler un coup de canon que lui-même tirait sur son propre parti. Il était déjà entouré et de nos troupes et de son armée irlandaise, au bord de la mer, à la Hogue. Il ne lui manquait, pour passer, qu'une victoire de Tourville ou la défection de Russell. La mer porte à la tête. Il était sûr de son affaire. Qu'était-ce que ce petit fossé de la Manche pour l'arrêter? Il crut qu'il était beau, noble, loyal, de faire d'ici un acte de roi, de constater qu'il n'était pas lié des lâches amnisties que donnaient en son nom les renards et les doubles traîtres qui allaient et venaient entre les deux partis. Il disait nettement à l'Angleterre ce qu'elle avait à attendre. Outre certains coupables marqués pour la mort, des classes entières, très-nombreuses, étaient menacées: tous les juges, avocats, témoins, qui avaient, n'importe comment, participé au jugement des jacobites, tous ceux qui avaient dévoilé les projets de Saint-Germain, tous les juges de paix qui tarderaient à se déclarer pour Jacques, tous les geôliers qui ne délivreraient pas sur l'heure les prisonniers,--livrés à la rigueur des lois!

Les amis de Jacques en frémirent. Cette déclaration mettait dix mille têtes sur le billot. Elle épouvantait l'Angleterre, lui faisait voir parfaitement ce que pourrait être l'invasion. Telle serait la justice paternelle du roi. Et qu'attendre, de plus, de la licence militaire de ceux qu'il amenait?

On devine aisément avec quelle force cette terreur agit. L'Angleterre frémit, se serra. Marie et Guillaume le virent; ils fermèrent l'oreille aux accusations dont on les troublait de toutes parts. Ils sentirent que, devant une telle unité nationale, les traîtres ne pouvaient pas trahir. Pensée vraie et hardie. Une déclaration de la reine fut lue le 15 mai à la flotte par l'amiral Russell lui-même; elle annonçait qu'elle mettait dans ses marins une absolue confiance. Des cris d'enthousiasme l'accueillirent. La flotte appareilla (17 mai), résolue et loyale, impatiente du combat.

Le roi était en route et fort loin vers Namur. Pontchartrain, enfin averti, mais n'osant révoquer un ordre écrit de la main du roi, lui envoie un courrier. Long et très-long retard. Ce ne fut que le 27 mai qu'arriva à la Hogue un autre ordre du roi qui dispensait Tourville de combattre, lui disait d'attendre d'Estrées. Cet ordre lui fut envoyé, mais ne lui parvint pas. Le 28, un Suédois, qui passait par hasard, lui dit les forces de l'ennemi et l'avertit de ce que le brouillard lui cachait, que cette immense flotte était là devant lui.

Tourville avait l'ordre de combattre. Il n'avait nul besoin de consulter ses officiers. Mais il ne fut pas fâché d'humilier ceux qui l'accusaient de prudence. Tous ayant donné leur avis (y compris le vieux Gabaret), l'avis unanime de ne pas combattre, Tourville dit froidement que l'on combattrait, tira l'ordre de sa poche, leur montra l'écriture du roi. Et il donna à Gabaret le poste le moins exposé.

Il alla droit à l'ennemi, mais avec peu d'ensemble. Si inférieur en nombre, il le fut encore plus parce que le vent manquait, et que ses vaisseaux n'arrivaient pas en même temps. «Il y avait, dit Villette, du vide, de la confusion sur toute la ligne. Des quarante-quatre vaisseaux, la moitié seulement combattait. On ne peut pas comprendre comment les Anglais, si supérieurs en force, perdirent l'avantage de tenir nos vaisseaux enveloppés.»

Tourville le fut deux fois, par cinq, six vaisseaux à la fois, et ne résista que par miracle. Les trente-six vaisseaux hollandais se laissèrent occuper par quatorze des nôtres, et ne firent pas de grands efforts. La journée, au total, fut très-glorieuse pour nous. Les ennemis avaient perdu deux vaisseaux, les Français pas un seul.

Mais on avait beaucoup souffert. On ne pouvait recommencer le lendemain ce terrible combat. Tourville avait besoin d'une retraite. Il n'y en avait qu'une, bien éloignée, le port de Brest. Cherbourg n'existait pas. Nos autres ports ont tous un même inconvénient: on n'y entre pas à toute heure; une flotte battue, un vaisseau poursuivi de près par l'ennemi, n'y ont accès qu'aux heures de haute marée. On dépense beaucoup aux ports des vieilles villes, qui la plupart ne vaudront jamais rien, au lieu de prendre les havres naturels, préparés par la mer, où l'on entrerait même à l'heure du reflux. C'est ce qui ressort à merveille des travaux récents de M. Havart.

Le 30 mai, Tourville avait trente-cinq vaisseaux; neuf étaient dispersés. La flotte ennemie apparaissait avec ses cent vaisseaux. Il n'y avait plus de poudre. Son vaisseau amiral, le magnifique _Soleil royal_, percé, criblé, se traînait lentement; il retardait les autres et compromettait tout. Tourville aurait dû le sentir. Mais les deux capitaines du _Soleil_ ne voulaient pour rien laisser leur vaisseau, ils aimaient mieux s'abîmer là. Tourville ne tranchait pas par un ordre précis, craignant d'être accusé par eux. Il fallut que Villette l'allât trouver, lui arrachât cet ordre, le fît passer sur un meilleur vaisseau.

On marcha mieux alors, et, pour aller plus vite, on hasarda de passer le raz blanchard, étroit et dangereux passage entre la terre et les îles. La lenteur d'un pilote, qui menait tout, fit que vingt-deux vaisseaux seulement franchirent le raz et furent sauvés. Treize étaient en arrière, dont trois furent entraînés par les courants vers l'ennemi; dix restèrent à la Hogue.

L'ennemi était bien près. Cependant était-on captif? Ne pouvait-on sortir de là? Jean Bart, certainement, l'eût essayé; il eût passé ou se fût fait sauter. On n'eût pas longtemps été poursuivi; nous étions bien meilleurs voiliers; les Hollandais, surtout, étaient très-lourds et seraient restés en arrière. Seulement il fallait de la poudre. Jacques et le maréchal Bellefonds, qui étaient sur le rivage avec leurs troupes, n'en avaient pas. On en chercha à Valogne et à Carentan. Tourville avait ordre du roi de ne rien faire sans leur avis. On perdit la journée du 31 mai à délibérer.

Il faut faire connaître Bellefonds. Gigault, marquis de Bellefonds, était un honnête homme, fort pieux, pénitent de Bossuet, ami de Port-Royal. Il avait montré à la guerre une grande fermeté. Mais sa gloire, son renom tenait surtout à ce que plus que personne il avait contribué à la conversion de la Vallière. De ses quatre filles, une était religieuse, une autre abbesse. Sa qualité de demi-janséniste, qui longtemps le tint en disgrâce, l'avait pourtant recommandé ici. On voulait montrer aux Anglais un catholique raisonnable.

Bellefonds avait toute vertu privée, une grande attache à la famille. Il avait sur la flotte son gendre d'Amfreville; il repoussa l'avis d'une sortie désespérée, où il pouvait périr. Il y avait aussi son neveu Scepville, un maladroit, qui, pour la seconde fois, avait échoué son vaisseau. Bellefonds eût voulu, pour couvrir cette sottise, qu'on fît échouer tous les dix. Mais il hésitait à le dire, craignant d'être blâmé du roi. Si on l'eût fait à temps, si l'on eût entouré ces vaisseaux échoués d'estacades, défendues par l'armée de terre, on les aurait sauvés. Il y avait là de nombreuses chaloupes pour le transport des troupes; remplies de soldats, elles auraient gardé le rivage et les eaux peu profondes où les Anglais aussi n'auraient pu arriver qu'en chaloupes. L'obstacle fut la rivalité, antique et implacable, de la guerre et de la marine. Tourville aurait été perdu d'honneur dans le corps orgueilleux dont il était, s'il eût accepté, pour se défendre, le secours des troupes de terre. Il assura que ses marins suffisaient au combat (Macaulay). Il en avait à peine de quoi armer quinze chaloupes. Les Anglais en avaient deux cents.

Leur lenteur incroyable donnait le temps de se mettre en défense. Mais personne n'osait prendre d'initiative. Ils craignaient tous les terribles bureaux, avaient peur de Versailles. Il fallut bien pourtant qu'ils en vinssent à l'échouage. Mais ils le firent avec un moyen terme qui permettait de le nier; ils le firent et ne le firent pas. Les vaisseaux restèrent droits sur leur quille. Ils n'étaient pas en mer; ils n'étaient pas à terre. Point d'estacade autour. Nulle entente même pour le sauvetage du matériel. Tous avaient l'air d'avoir perdu l'esprit. Des matelots, démoralisés, volaient ce qu'ils pouvaient. Villette brûlait, pour que l'ennemi ne brûlât pas. Mais Tourville éteignait, soutenant obstinément qu'il était sûr de sauver tout.

Ce ne fut que le 2 juin que les Anglais, qui observaient et savaient qu'il y avait là une armée, se hasardèrent à envoyer leurs chaloupes. Ils brûlèrent d'abord le vaisseau du maladroit Scepville, qui seul était vraiment échoué et assez loin en mer. Puis, ils arrivèrent à la côte. Ils avaient leurs deux cents chaloupes, Tourville ses quinze. Il eût fallu au moins qu'il fût soutenu d'une vive canonnade de Bellefonds. Celui-ci tira peu et mal, il ménagea parfaitement l'orgueil de la marine, la laissa à elle-même. Macaulay, pour orner la victoire des Anglais, suppose un combat de terre entre eux et les régiments de Bellefonds, qui «lâchèrent pied.» Il n'y eut rien de tel. Ces régiments tirèrent quelques coups du rivage, mais ils n'eurent point à fuir. Il n'y eut point de combat. Sans sortir de leurs barques, les Anglais brûlèrent cinq vaisseaux.

Toute la nuit la baie parut en flammes. De temps en temps sautait un magasin à poudre, ou des canons chargés partaient d'eux-mêmes. Jacques et Bellefonds contemplaient ce spectacle comme un feu d'artifice, mais ils ne faisaient rien pour le lendemain. Au matin du 3 cependant, la marée ramena l'ennemi, et Tourville, avec ses marins, essaya de défendre les vaisseaux qui restaient. Il n'eut d'autre secours que quelques coups de canon qui tuèrent un peu de monde aux Anglais. Ils n'en brûlèrent pas moins le reste de la flotte. Enfin, ils s'en allèrent encore dans une anse voisine brûler, prendre des vaisseaux marchands, qu'ils emmenèrent à la barbe de Jacques, chantant par dérision: _God save the king!_

Il n'y eut jamais chose si honteuse. L'inertie de Jacques et de Bellefonds fit l'amusement des Anglais. Ils ne débarquaient pas, mais, de leurs barques, les insolents tiraient sur le roi. Une de leurs balles l'atteignit presque. Elle blessa le cheval d'un officier qui était à côté de lui.