Histoire de France 1689-1715 (Volume 16/19)
Part 3
On dut avertir les parents, et ils crurent sottement que madame Guyon voulait la faire tester en sa faveur. Ils envoyèrent son frère en hâte pour la ramener. Elle se remettait, mais refusait, disait qu'elle aimait mieux mourir. Quelle fut sa surprise quand madame Guyon elle-même se mit du côté du frère et lui conseilla de retourner! Le déchirement fut si cruel, qu'elle changea tout à coup, jeta là sa dévotion, montra le fond du fond, la passion, l'attache personnelle et la furie de la douleur. Son frère l'arracha, l'emporta, mais si ulcérée, si haineuse qu'elle dit tout ce que lui firent dire les ennemis de madame Guyon. Elle vomit mille calomnies contre elle, tourna en hontes ses bontés, ses tendresses. Tout cela dit, épuisée de fureur, elle pleura, eut horreur d'elle-même, et, de remords, perdit l'esprit.
C'était le terrible danger avec madame Guyon. Elle semble ne pas l'avoir compris. Elle vous prenait votre âme innocemment, sans rien mettre à la place, sans rien communiquer de sa sérénité. Elle supposait convertis ceux qui se donnaient à elle, elle s'en séparait sans peine, ne leur laissant que le vide, la plus terrible aridité. Aucune âme vivante ne lui fut nécessaire. Sa plénitude et sa puissance ne furent jamais si grandes qu'en parfaite solitude. Elle monta alors très-haut, écrivit son seul livre vraiment original, le livre des _Torrents_.
J'ai dit ailleurs (_V. le Prêtre_) comment cela se fit. Dans un couvent de Savoie, les religieuses à qui elle payait pension, lui faisaient faire les choses les plus rudes, blanchir ou balayer l'église. Elle était si grande, cette église, que les bras lui tombaient de fatigue. Elle s'asseyait par terre, dans un coin, et rêvait. Cette rêverie, ce fut son livre.
Là elle est supérieure aux vieux mystiques, supérieure au _Château de l'âme_ de sainte Thérèse. La comparaison des eaux, des torrents, des rivières, est bien autrement riche, vive, variée à l'infini. L'épreuve terrible de l'amour, le tableau de la mort physique, est sans rival dans les romans passionnés. Les Eucharis sont bien fades, à côté.
Les gens qui la menaient et voulaient s'en servir, la tentèrent en lui promettant qu'elle trouverait ici des _croix plus cruelles_, et, en effet, à peine revenue à Paris, elle fut arrêtée sous prétexte de Molinosisme par l'archevêque de Paris, Harlay de Champvallon. Ce prélat, noté pour ses moeurs, enferma cette sainte. Elle ne sortit qu'en 88, à la prière de sa cousine, la Maisonfort, et de la bonne madame de Miramion, qui était la charité même, et n'ignorait pas que madame Guyon, en Suisse, avait créé deux hôpitaux.
C'était au printemps de 89, après _Esther_. Madame Guyon allait souvent à la campagne chez ses amies, la duchesse de Charost et la duchesse de Chevreuse. Elle voyait en passant sa parente à Saint-Cyr. Ces visites étaient une fête pour les pauvres captives. Dans la triste maison, de solennel ennui, elle arrivait, comme la vie elle-même, les mains pleines de fruits et de fleurs.
Mais ce qu'on désirait le plus, c'était de la lier avec celui qui était le centre du petit groupe des duchesses. La grande sainte (madame de Charost) arrangea le rendez-vous, l'invita, et, avec elle, Fénelon. Elle les renvoya ensemble à Paris dans le même carrosse, avec une de ses dames en tiers. Madame Guyon dit que Fénelon s'ouvrit peu, et la laissait dire. Il n'était pas précepteur encore; on travaillait à cette grande chose. Il devinait très-bien qu'une spiritualité si hardie, si naïve, pouvait le compromettre. Enfin, elle lui dit: «Mais, monsieur, me comprenez-vous? cela vous entre-t-il?» Alors, se réveillant, et par un mot vulgaire (chose très-inusitée chez lui), il dit: «Comme par une porte cochère.» Dès lors il parla un peu plus.
Il fallait être quiétiste pour complaire aux duchesses qui devaient travailler madame de Maintenon. Il ne fallait pas l'être pour garder Saint-Sulpice, et ne pas perdre la protection de Bossuet.
Ce fut autre chose à Saint-Cyr, Madame Guyon y eut plus qu'un triomphe. Ce fut un enchantement. Ces jeunes coeurs s'épanouirent, et se versaient tous à ses pieds. Les dames, pour la première fois, se sentirent libres. Et les demoiselles mêmes se trouvaient extraordinairement attendries d'une telle mère, toujours jeune, qui plus que les jeunes avait gardé le don d'enfance.
Il est bien entendu que l'on n'en parlait pas. Tous avaient repris l'étincelle. Mais cet état nouveau était si étonnant, visiblement si dangereux, que je ne sais quel accord tacite dissimulait le tout au roi. Seulement la température de la cour avait changé autour de lui, et l'on sentait un souffle tiède. Il était comme un homme qui a un foyer invisible sous le plancher. Malgré les dangers, l'embarras, la détresse du moment, il y avait chez ses meilleurs courtisans je ne sais quelle douceur de pieuse gaieté. D'autant moins pouvait-il tolérer le visage haïssable, la face apoplectique de ce païen Louvois, toujours furieux, tandis qu'autour de lui il ne voyait du reste qu'un certain paradis, et l'aimable sourire des saints.
CHAPITRE IV
MADAME DE LA MAISONFORT--ATHALIE--MORT DE LOUVOIS
1690-1691
Jusqu'où madame de Maintenon irait-elle dans les voies mystiques où l'entraînaient le parti des duchesses, la cour de Saint-Germain, et, pour le dire en général, la dévote cabale des ennemis de Louvois? C'était une grande question. Son influence, timide, réservée, d'autant plus profonde, devait, si elle se donnait à eux, agir peu à peu sur le roi, changer la politique d'intérêts en politique pieuse de sentiments et de passion, c'est-à-dire lancer le roi à l'aveugle dans la grande affaire d'Angleterre.
Voilà pourquoi il faut bien s'arrêter derrière la coulisse, chez madame de Maintenon et surtout à Saint-Cyr, où se fait (entre des personnes innocentes, ignorantes de tout) le violent combat des deux esprits qui se disputent le monde.
Madame de Maintenon, malgré sa dévotion de forme et même sa bonne intention d'être dévote, n'avait aucune tendance à l'amour du surnaturel. Elle était trop sensée pour se prendre à la grossière légende de Saint-Germain, au Coeur sanglant, religion matérielle, qui fut bientôt si populaire. Et d'autre part, elle était trop froide, trop sèche pour être bien sensible aux suaves douceurs de madame Guyon. Notons en passant qu'en cela, elle était comme tout le monde. Peu, très-peu de gens en France goûtèrent le quiétisme. Le grand bruit qu'ont fait là-dessus les glorieux champions, Fénelon et Bossuet, ne doit pas faire illusion. C'étaient de vieilles choses, surannées, dépassées. Le mysticisme pur, rajeuni par le charmant génie de madame Guyon, voulait des âmes tendres, rêveuses, comme on n'en trouvait guère chez un peuple rieur. Le mysticisme impur de Molinos, qui dès longtemps et avant Molinos fut un art subtil de corrompre, était trop sinueux, trop lent, trop patient pour les derniers temps où nous sommes. On allait bien plus droit au but par la transparente équivoque du Coeur et le culte du sang.
Madame de Maintenon n'apportait au quiétisme nulle vocation qu'un très-profond ennui, un grand besoin de nouveauté. Avec sa vie renfermée, solitaire même à certaines heures, on eût dit qu'elle avait un pied dans la vie religieuse. Elle manquait de ce qui en est le fond, une certaine _intériorité_, un calme d'innocence.
Sa solitude était fort agitée, tout occupée d'affaires d'église, de cour, de son Saint-Cyr et surtout de sa petite police.
Madame Guyon l'amusa. C'était une fête de l'entendre. Elle était touchante et comique; c'était sainte Thérèse, et c'était Don Quichotte. Ses amies, les duchesses, bonnes et caressantes personnes, étaient un monde de velours, où l'on sentait une infinie douceur. Elles serraient, flattaient madame de Maintenon, se trompant, la trompant sur ce qu'elle sentait elle-même. Elle se crut attendrie, imagina que son aridité cesserait. Elle était, si on peut dire, en coquetterie pieuse avec Fénelon qui, devenu précepteur (août 89), de plus en plus entra dans ces doctrines. Elle trouvait piquant d'aller le dimanche incognito chez les duchesses à de petits dîners mystérieux où il présidait. Point d'écouteurs. On se servait soi-même, pour n'avoir pas de domestiques.
Dans tout cela, les idées étaient peu, les personnes étaient tout, et c'étaient elles qui donnaient attrait aux idées. Madame de Maintenon, pour s'y engager fortement, avait besoin d'y être intéressée par ce qui seul l'intéressait, un gouvernement d'âme, par une amitié (non d'égales, de grandes dames, comme étaient les duchesses), mais une amitié protectrice pour une jeune âme dépendante qui marcherait sous elle et avec elle dans ces sentiers de la haute dévotion. Car elle était née _directeur_ (bien plus encore qu'éducatrice). Il lui fallait quelqu'un à diriger, aimer et tourmenter.
Sous son extérieur calculé de tenue, de convenance, son âme était très-âpre, comme on l'est volontiers lorsqu'on a beaucoup pâti. Elle avait eu des amants, sans aimer. Elle avait été recherchée très-vivement (_V._ sa première lettre) de certaines dames qui raffolaient de la créole, _la belle Indienne_, comme on l'appelait. Mais ces dames étaient trop au-dessus, d'ailleurs, des ennuyeuses; elle ne fit que les supporter. Cette froideur l'avait conservée. Dans cet âge déjà avancé, dans ce terrible ennui, elle avait une certaine flamme. La Palatine, à qui rien n'échappe, note ce trait, la lueur singulière qui, sous ses coiffes noires, brillait aux yeux de la sinistre fée et faisait quelque peur dans la personne toute-puissante.
Elle eût pu s'attacher à ses élèves. Mais pas une ne tourna bien, ni madame la duchesse, ni sa nièce Caylus, ni (disons-le d'avance) la duchesse de Bourgogne qu'elle eut petite, qu'elle soigna, et qui pourtant lui échappa comme les autres. Aurait-elle plus de succès chez les dames et demoiselles de Saint-Cyr, pauvres et dépendantes, plusieurs même orphelines? Nouvelles catholiques qui n'avaient plus aucune racine sur la terre, et d'autant plus auraient pu se donner?
Plusieurs ont laissé souvenir. Quelques-unes mondaines et de destin étrange, comme mademoiselle de Marsilly, que le père de Caylus, M. de Villette, épousa; elle fit son chemin de mari en mari, et devint lady Bolingbroke. Moins habile fut mademoiselle Osmane, une vive Provençale, qui se perdit dans le roman, mais qui finit par mourir sainte. Parmi les dames, il y eut des personnes accomplies; la plus dévouée, Glapian, aimable, toujours gaie, parfaite, et désolée de n'être pas meilleure; elle avait pris le rôle dont on voulait le moins, celui du vieux Mardochée, et sa touchante voix émut tout le monde. Mademoiselle La Loubère fut la raison autant que la beauté; on la fit à vingt ans supérieure de Saint-Cyr.
Mais la perle, entre toutes, incontestablement, fut Élise, la Maisonfort, pour qui cette âme plus que mûre, peu aimante, s'ouvrit, la première fois peut-être, dans une âpre amitié. Elle eut le douloureux honneur d'occuper, de troubler pendant six années madame de Maintenon et le roi, Fénelon et Bossuet. Tragédie palpitante, où Versailles s'intéressa plus qu'au spectacle de l'Europe. L'intérêt fut si vif, qu'on n'en finit qu'en exterminant la victime. Tous, amis, ennemis, ils concoururent à la briser.
En 1686, au moment où madame de Maintenon partait pour le voyage annuel de Fontainebleau, son confesseur, Gobelin, lui présenta une demoiselle; on l'appelait dame, elle était chanoinesse. Elle amenait sa petite soeur et demandait qu'on la reçut à Saint-Cyr. L'enfant était jolie. Madame de Maintenon l'accepta; mais, en faisant causer la grande soeur, elle lui trouva tant de raison, de douceur et de grâce, qu'elle la pria de rester, la garda pour elle-même et l'emmena à Fontainebleau.
La jeune dame était du Berry, ce pays central de la France, où certains ordres religieux prenaient leurs sujets de préférence comme mieux équilibrés, plus complets, propres à tout. Ce fut cet équilibre, justement, et la belle harmonie, sereine, aimable et souriante, qui charma dans celle-ci madame de Maintenon. Elle était judicieuse, et son bon sens, plus tard, embarrassa fort les théologiens. Sous tout cela, se cachait un coeur tendre, capable de vive amitié. Elle n'avait pas été gâtée. Dès l'âge de douze ans, son père, un pauvre gentilhomme, l'avait donnée aux dames de Poussay, qui lui assuraient une place de chanoinesse. Mais cette petite prébende ne pouvait la faire vivre. Revenue à Paris, trouvant son père remarié, elle était fort embarrassée et allait être obligée de se mettre en servitude, sous titre de demoiselle, dans la sombre maison des Condés. Se voir, à ce moment, par un accueil si imprévu, adoptée, comme enlevée, par la plus grande dame de France, portée par enchantement en pleine cour de Fontainebleau; trouver là l'insigne faveur de vivre au sanctuaire près de cette haute personne, cela semblait un conte des _Mille et une Nuits_. La Maisonfort, surprise, mais encore plus touchée, se dévoua sans réserve.
Les amitiés de femmes étaient fortes en ce siècle. Les hommes en étaient cause, n'étant que des poupées, comme Monsieur et autres avec des moeurs honteuses, ou des fats insolents et très-cruellement indiscrets. Le mari n'était point, et l'amant, c'était l'ennemi. La méchanceté d'un Vardes ou d'un Lauzun, le plaisir qu'ils avaient à payer par le ridicule, l'amour et l'abandon, devaient mettre les femmes en garde. De là une grande froideur. Madame de Sévigné n'eut d'amant que sa fille. Madame d'Aiguillon la prudente, nièce de Richelieu, n'eut d'autre liaison forte qu'avec une dame qui laissa tout pour elle et lui sacrifia son mari. Marie de Médicis fut comme ensorcelée de la Galigaï, sa soeur de lait, et Marie-Thérèse d'une soeur bâtarde qui lui rendait tous les soins d'intérieur. Pour la même raison, les dames préféraient à tout la personne indispensable, leur femme de chambre. Au siècle suivant, celle-ci est souvent un homme de lettres et ne diffère presque en rien de la demoiselle de compagnie la plus distinguée.
Madame de Maintenon avait une femme de chambre, ancienne et très-capable, mademoiselle Balbien, fille d'un architecte de Paris, qui l'avait servie dans sa pauvreté, et fut, dans sa grandeur, une sorte de factotum. Elle lui fit aménager tout le matériel de Saint-Cyr, acheter le mobilier et organiser tout. Pour le spirituel, elle comptait sur l'excellent esprit de la Maisonfort, qui s'y dévoua. Chaque jour madame de Maintenon y allait passer ses meilleures heures dans cette aimable société. Quand madame Brinon partit, la Maisonfort l'eût remplacée comme supérieure. Mais elle demanda à ne faire jamais qu'obéir. Son coeur répugnait au manége, aux petites nécessités de dureté, de police, qu'implique le gouvernement.
Du reste, elle donna à madame de Maintenon le gage le plus sûr d'un abandon illimité.
Elle lui demanda un confesseur. Signe extrême de confiance. Les religieuses faisaient tout le contraire. Rien ne les désolait plus que d'avoir un confesseur de leur abbesse. Elles savaient que le prêtre le plus discret, sans préciser le détail ni dire les choses par leur nom, peut fort bien faire entendre l'essentiel, le plus délicat. Quand elles pouvaient, elles se confessaient à un Jésuite, à un moine qui passait et qui emportait leur secret. Madame de Maintenon lui donna son Godet-Desmarais, cette figure malpropre et décharnée, un homme de mérite, mais sec, dur, répulsif. Grande peine de se desserrer devant quelqu'un qui vous contracte. La Maisonfort ne l'accepta pas moins comme l'homme de sa protectrice, voulant se donner toute, mettre son coeur dans la main de madame de Maintenon.
Celle-ci avait de grandes vues sur Saint-Cyr. Dans un portrait gravé du temps, et certainement autorisé, on lui donne ce titre: La marquise de Maintenon, _supérieure de l'abbaye_ royale de Saint-Cyr (Bonnard). Elle fait de la main un geste de commandement, vif, dur, impérieux. C'était sa pensée d'avenir. Si elle fût devenue veuve de bonne heure, elle aurait sans doute aimé à être abbesse, à satisfaire dans la plénitude absolue son goût unique, de gouvernement et de règlement, de surveillance minutieuse. Elle l'exerçait déjà sur les dames de Saint-Cyr. Leur vie captive et remplie heure par heure, toute à jour, cachait peu leurs actes. D'autant plus elle voulait atteindre leurs pensées, pénétrer leurs petits mystères, leurs innocents secrets. Or, elle n'y arrivait pas, tant qu'elle ne les avait pas amenées à la soumission absolue de la religieuse, qui ne s'appartient plus, ne peut garder une pensée à elle, et doit tout dire, jusqu'au rêve oublié.
Beaucoup mollissaient tout de suite, se rendaient sans être assiégées et n'en valaient pas la peine. Mais une âme, riche et vivante, comme la Maisonfort, quelque soumise qu'elle voulût être, avait toujours en elle de libres élans de nature. Il y avait de quoi opprimer, toujours un infini à acquérir et conquérir. Devant cette amitié si exigeante qui toujours avançait, pénétrait, elle reculait timidement pour garder un peu d'intérieur. Ce travail la troublait. En trois ans elle avait perdu la belle et sereine harmonie qui avait plu en 86. Au contact des épines, s'était dégagé d'elle ce qu'elle avait au fond, une grande susceptibilité de douleur.
Racine en fut frappé, comme on a vu. Et elle aussi vit bien sa sensibilité. Elle pencha un moment vers lui et vers son jansénisme, si austère, si persécuté. Mais, à ce moment même, madame Guyon parut, enleva tout, la Maisonfort, Saint-Cyr, jusqu'à madame de Maintenon. Le laisser faire et le laisser aller du quiétisme, cet amoureux suicide, convenait à merveille aux captives, si dépendantes, qui ne pouvaient rien faire pour leur propre sort.
La Maisonfort ne voulait rien de plus que cette paix en Dieu. Elle n'avait jamais été mondaine. Si accomplie, et dans cette haute faveur, elle eût pu faire un bel établissement, mais n'y avait nullement songé. Elle avait trouvé son amour, et n'en voulait nul autre. Elle ne rêvait rien que son rêve de captivité volontaire. Ce fut madame de Maintenon qui, poussant ses empiétements, lui imposant le voile, la réveilla. De cette paix mystique qu'on eût crue une mort, ressuscita la volonté.
Madame de Maintenon, arrêtée court, se montra fort habile. Elle tourna l'obstacle. Elle sentit qu'avec une telle nature, qui n'avait jamais résisté, mais qui était très-libre au fond, il n'y avait de prise que le coeur. Godet-Desmarais, inspiré d'elle, se retira un peu. Il prétextait son évêché de Chartres, qui rendait plus rares ses visites à Saint-Cyr, conseilla à la Maisonfort de consulter Fénelon, le nouveau précepteur du duc de Bourgogne, nouvellement établi à Versailles. Conseil fort hasardeux, et je dirais presque machiavélique, d'adresser une âme inflammable à cet homme jeune encore, et de grande séduction.
Véritable énigme vivante pour les contemporains, et sur laquelle nos modernes, Rousseau et autres, se trompent ridiculement. Il faut l'expliquer par sa vie, qui ne fut jamais nette et simple, qui fut impénétrable à ses intimes mêmes et les surprit toujours par des revirements imprévus. Il avait enfin pris pied à la cour. Il le devait à sa mission de Saintonge, où il mérita l'appui des Jésuites, du Père La Chaise, du ministre Seignelay et de ses soeurs, les pieuses duchesses. Il n'est pas plus tolérant que Bossuet. Dans ses lettres à Seignelay, sans approuver les rigueurs irritantes, il demande main-forte pour former la frontière, retenir les protestants fugitifs. Dans le livre célèbre qu'il écrit en 89 pour instruire son élève des principes du gouvernement, il ressasse la vieille et si fausse assimilation de la souveraineté et de la propriété, ne voyant point de différence entre le républicain et le voleur.
En pleine cour, il vécut très-caché. Ni Bossuet, ni les Sulpiciens, n'avaient prévu son quiétisme. Les Jésuites, madame de Maintenon, qui le protégèrent ensuite, étaient loin de prévoir le _Télémaque_. Même le petit troupeau mystique des ducs et des duchesses aurait-il deviné que, entre l'éducation et la direction, entre son élève et Saint-Cyr, il écrivait Calypso, Eucharis, ces pages romanesques, moins propres à contenir qu'à troubler un jeune coeur?
Fénelon était-il un prêtre dur et sans pitié? Était-il spécialement sans intérêt pour la victime qu'on lui demandait d'immoler? N'avait-il du moins le scrupule de faire une mauvaise religieuse? En réalité, il n'était pas libre, il n'était pas un homme, mais l'homme d'un parti. La lutte était très-vive alors entre Louvois et Seignelay, le frère des trois duchesses, le ministre du parti dévot. Que fût-il arrivé si madame de Maintenon leur eût retiré son appui? Seignelay faisait alors le dernier effort pour la croisade catholique. Expliquons la situation.
Le roi, en mars 90, avait, malgré Louvois, donné à Jacques une petite armée de sept mille hommes. Elle lui eût donné l'avantage, si Seignelay fût parvenu à être si fort en mer, que l'Angleterre craignît une descente, retînt Guillaume et l'empêchât de passer en Irlande. Le fastueux ministre avait grossi la flotte, construit force vaisseaux, mais les arsenaux étaient vides, et cette flotte fort mal équipée. Pour la fortifier, il avait eu recours à un expédient inouï, cruel, autant que chimérique. Il fit passer nos galères de la Méditerranée dans l'Océan. La rame les rendait plus indépendantes du vent; tirant peu d'eau, elles pouvaient, comme nos bateaux à vapeur, approcher mieux la côte. D'autre part, leur construction légère les exposait extrêmement; les rameurs, dans la grande lame, devaient cruellement fatiguer; ces hommes nus, le pont étant très-bas, étaient constamment inondés, ne séchaient pas, devaient rester des mois dans l'eau froide et au vent glacé. Barbarie inutile: l'Océan fit risée de ces maigres galères qui ne tenaient pas aux secousses de son lourd et fort mouvement. On avait beau éreinter les forçats; les échines écorchées, les bras sanglants n'y pouvaient rien; la galère ne pouvait presque jamais suivre la flotte; elle traînait derrière et se faisait attendre.
Guillaume garda tout son sang-froid. Il ne crut pas à la descente. Il était entouré de traîtres. Mais telles furent sa fermeté d'esprit et sa divination, qu'il vit que ces traîtres mêmes ne pouvaient pas encore trahir. Ils n'avaient pas mûri, assuré leur traité. Donc, Guillaume étonna la France, il hasarda ce coup d'emmener tout, son armée et son grand général Schomberg, de confier l'Angleterre à elle-même (4 juin 1690).
Rien de plus violent que les ordres donnés coup sur coup à Tourville, notre amiral. Seignelay lui écrit qu'il faut livrer bataille _quoi qu'il puisse arriver_.--Puis, ce n'est pas assez: «Combattez sous les dunes, _jusque dans la Tamise_.» Puis: «N'ayez pas à craindre de _risquer des vaisseaux_.»
Une furie de jalousie emportait Seignelay. Il apprenait que Luxembourg (poussé, précipité par Louvois) avait, en divisant ses troupes et risquant tout, gagné à Fleurus une sanglante bataille (1er juillet 90).--Sanglante aussi pour lui qui perdit presque autant que l'ennemi. N'importe; c'était une victoire, et Seignelay, s'arrachant les cheveux, écrivait à Tourville ces paroles pressantes: «Heureux Louvois qu'on obéit si bien!» Il va jusqu'à l'injure, dit à ce grand marin: «Vous êtes brave de coeur, je le sais, mais _poltron d'esprit_.»
Tourville, au moment même (10 juillet 89), gagnait une bataille en vue de l'Angleterre. Par faiblesse, par hésitation, prudence politique, l'amiral anglais Torrington se fit scrupule de combattre l'allié du roi Jacques; cependant, ayant ordre exprès de livrer la bataille, il prit un moyen terme, tint ses Anglais presque immobiles, et laissa écraser ce qu'il avait de vaisseaux hollandais.