Histoire de France 1689-1715 (Volume 16/19)

Part 25

Chapter 253,712 wordsPublic domain

Il dit encore vers cette époque (lettre 194): «... Je ne puis expliquer mon fonds. Il m'échappe. Il me paraît changer à toute heure. Je ne saurais guère rien dire qui ne me paraisse faux un moment après... J'agis beaucoup par prudence et arrangement humain... Vous n'avez point l'esprit complaisant et flatteur comme je l'ai... J'ai eu autrefois une _petitesse_ (humilité) que je n'ai plus...»

Le dernier mot est juste et fin. Moins humble, plus irritable à cette époque, il sortit de cette _paix sèche_ en écrivant contre les jansénistes, en s'associant à l'intrigue des Jésuites. Tout ce qu'il écrit vers la fin est un coupable radotage. La petite cabale de Cambrai finit par donner au roi, à la France, ce désolant fléau, Tellier!

Persécutés pour jansénisme, les gallicans, Noailles, demandent qu'on persécute les protestants. Cet archevêque, de lui-même doux et charitable, sollicite pour que les _nouveaux catholiques_, après leur long supplice d'hypocrisie forcée, ne puissent mourir en paix. «Le roi a trouvé sur la table de Maintenon une ordonnance du cardinal Noailles pour que les curés préparent de bonne heure les malades à la mort. Il en fera une ordonnance pour le royaume.» (1707.) _Correspond. admin._, IV, 295.

Ceci en 1707. Mais en 1709 (avénement réel des Jésuites et du duc de Bourgogne), la persécution commence franchement en Languedoc. Frappant contraste! En 1700, le roi avait décidé qu'on ne pouvait forcer les convertis d'appeler les médecins (catholiques), et en 1712 il renouvelle la barbarie sauvage d'exiger que le médecin vienne et force son malade de faire ses dévotions, sinon, le laisse et par là le trahisse!

Les papiers du duc de Bourgogne, extraits par Proyart, montrent combien le bon petit prince perdait toute sa bonté, dès qu'il s'agissait des huguenots. Il leur reproche amèrement de ne pas vouloir contribuer aux dépenses des églises catholiques. On apprend au Conseil que des catholiques de Saintonge ont brûlé la maison d'un huguenot (t. II, p. 104); le roi et le duc s'attendrissent, mais pour les brûleurs, et ne peuvent s'empêcher d'applaudir.

NOTE IV.--L'ANNÉE 1709.--MALPLAQUET LA REINE ANNE, ETC.

La grande face du temps est horrible; et c'est elle surtout que j'ai dû marquer fortement. Mais l'on aurait péri si cette face eût été la seule. À travers tant de misères et de sottises, on ne peut nier que l'excès des maux ne provoque de très-beaux éclairs. En citant de mémoire la lettre que Louis XIV adresse en 1709 à la nation, je n'en ai pas assez marqué le noble caractère. Mais, ce qui est sublime, c'est la douceur héroïque de nos soldats dans ces campagnes. Leur mot à Villars arrache des larmes: «_Panem nostrum quotidianum_,» etc. Il n'y avait de pain que de deux jours l'un. On n'en donnait qu'à la moitié de l'armée qui était en marche. Étonnante révélation de la France qu'on croit si violente! L'année 1709 ressemble à 93. Mais il y a une grande différence: 93 eut un drapeau; 1709 n'en avait pas. Ceux de 93, le matin des batailles, au défaut de pain, avaient la _Marseillaise_. Le soir, sans pain, sans feu, on soupait du _Chant du Départ_. Hélas! 1709 avait le souffle à peine, et point la force de chanter.--D'autant moins comprend-on ce miracle de Malplaquet. Mais les hommes n'y combattaient pas. C'était la Justice éternelle.

Au nom de la justice aussi, j'ai dû faire ressortir tout ce qu'il y eut de bon, d'humain, dans une faible femme que tous ont immolée, la pauvre reine Anne. Il n'est nullement prouvé qu'étant si bonne anglicane, elle ait voulu donner l'Angleterre à son frère, à un catholique; mais il est certain qu'elle eut horreur du sang; qu'elle voulut finir la guerre à tout prix et tendit la main à la France, morte presque et ensevelie. Sur sa faiblesse pour la misérable Sarah, j'ai suivi les auteurs extraits par Macaulay, et par le regrettable M. Moret, dont l'important ouvrage a été heureusement achevé (et très-bien) par M. Saillant.

NOTE V.--SUR SAINT-SIMON, VOLTAIRE, ETC.

On me reprochera des lacunes. Je répondrai: «Il le fallait.» C'est au prix de grands sacrifices que j'ai pu dégager cette unité cachée que les anecdotiers, les chroniqueurs, etc., me dérobaient sans cesse. Contre un Dangeau et autres, on se défend sans peine. Mais qu'il est difficile de marcher droit quand on a près de soi le maître impérieux qui vous tire à droite et à gauche, qui donne tout ensemble à l'histoire le secours et l'obstacle, son guide, son tyran, Saint-Simon.

Quand je le lus la première fois, il y a vingt-cinq ans, je le subis sans résistance. Sa force hautaine et colérique m'imposait ses jugements. Il m'a fallu du temps pour en revenir. En vivant avec lui, j'ai passé par plus d'une phase. Je l'ai adopté, critiqué. Je l'ai aimé et désaimé. Le fruit de ces variations, c'est que j'ai pu enfin acquérir, en face de ce rude seigneur, une certaine liberté.

J'en sais le fort, le faible. S'il a écrit longtemps après, c'est sur les notes qu'il faisait le jour même. Elles palpitent, ces notes, encore de l'émotion du moment. Il veut être vrai, il veut être juste. Et souvent, par un noble effort, il l'est contre sa passion. Par exemple, après un portrait haineux, désolant, de Villars, après force chapitres où il lui nie ses victoires une à une, sans souci de se contredire, il ajoute généreusement un mot qui efface tout: «que ses plans étaient bons, et l'exécution admirable.»

Saint-Simon se croit gallican. Il s'intéresse à Port-Royal. Et il est ami des Jésuites. Il les défend contre Noailles qui voulait les chasser à l'avénement de la Régence. Il est dans de bons termes avec cet horrible Tellier, qu'il qualifie un scélérat. Étrange aveu d'inconséquence. Ami de Beauvilliers et des amis de Fénelon, il ne l'est pas moins de leurs adversaires, le chancelier Pontchartrain.

Son plus grave défaut, c'est d'étendre, enfler, exagérer de petites choses éphémères, en abrégeant, rapetissant des choses vraiment grandes et durables. Quelle importance il donne à la cour de Meudon, à la cabale de Monseigneur, qui n'aboutit à rien! Quelle abondante et puissante éloquence il prodigue pour détacher le duc d'Orléans de sa maîtresse, et préparer par là le mariage de sa fille, déplorable et sans résultat! Ainsi, il tourne la lorgnette et tour à tour regarde par un bout ou par l'autre, mais presque toujours pour grossir l'infiniment petit.

On a noté ses injustes sévérités (il n'est pas éloigné de croire que M. de Noailles est un empoisonneur!) Mais on n'a pas noté assez ses excessives indulgences, non moins déraisonnables. Après avoir flétri les turpitudes de Vendôme, il exalte Conti qui avait les mêmes vices, et il le compare à César. Rien de moins exact que ses jugements sur le duc de Bourgogne, qu'il veut faire croire impartial pour les Jésuites dans l'affaire de la Bulle. Pour la duchesse, il omet le plus grave, la secrète assistance qu'elle donna toujours à son père.

L'abrégé brillant de Voltaire n'a pas peu contribué aussi à fausser nos idées. Il écrit de mémoire, d'après ses souvenirs de jeunesse, les récits légers, hâbleurs de Villars. Il est faible pour Louis XIV, faible pour les Jésuites. Il les croit de grands humanistes. Il ne comprend rien à leur affaire des cérémonies chinoises, prend leur friponnerie pour une tolérance philosophique. C'est la maladie de nos pauvres philosophes d'être souvent trop doux pour l'ennemi. Rousseau est pitoyable sur Fénelon, qu'il ne connaît pas du tout. Chose étonnante, je trouve la même faiblesse chez nos modernes. On verra combien, au XVIIIe siècle, ces légendes d'Henri IV, de Fénelon et du duc de Bourgogne entravèrent les idées, retardèrent les réformes. De nos jours, tout cela subsiste. Une ornière s'est creusée de redite en redite, et elle se creuse encore par l'excessive _modération_ des nôtres, leur excès d'impartialité. Il m'a fallu une sorte de violence pour en tirer l'histoire qui restait là.

On se plaindra de ne plus reconnaître les visages auxquels on était accoutumé. Qu'y puis-je? C'est par des faits certains, des dates précises, que j'ai effacé la légende. Ses effets indirects étaient incalculables pour consacrer, perpétuer le faux, l'idolâtrie.

NOTE VI.--SUR LA MARINE ET LA GUERRE.

J'y suis fort incomplet. Pour la seconde, on trouve un excellent tableau de l'administration de Louvois dans l'histoire de M. Henri Martin (si utile et si instructive), ainsi que dans l'ouvrage exact et très-bien fait de M. Chéruel.

Page 51, etc. Sur l'_affaire de la Hogue et de la marine_ de ce temps en général, les pièces publiées par Eugène Sue sont certainement la source principale. Elles font toucher au doigt les jalousies, la tyrannie des bureaux, etc. Mais il est loin de savoir tout. Macaulay donne le point capital qui réduit la gloire des Anglais: le désastre et l'_incendie des vaisseaux n'auraient pas eu lieu si Tourville, organe fidèle du corps orgueilleux de la marine, n'eût refusé le secours de nos troupes de terre_.--Sur l'imprévoyance générale, la mauvaise qualité de la poudre, etc., l'intendant Foucault fournit de précieux renseignements. M. Baudry, qui publie ce manuscrit, a bien voulu me le communiquer.--_V._ aussi le très-important récit de Villette et Richer, _Vie de Tourville_, etc., etc.--Sur les galères, _V._ M. Brun, _Histoire du port de Toulon_, 1860, et l'_Étude_, de M. Laforêt. La barbarie de Seignelay, qui fit servir les galères dans l'Océan, est immortalisée par le livre d'un saint, l'admirable forçat Marteilhe, _qui n'est pas réimprimé_! (chose honteuse pour les protestants!)--Dans une _note manuscrite_ que M. Brun veut bien me communiquer, je trouve le désolant tableau de la ruine de notre marine, de l'abandon de l'Arsenal par les ouvriers qui ne sont plus payés, du délabrement des vaisseaux non réparés dont on vend le bois, etc.

NOTE VII.--DÉBÂCLE DE LA NOBLESSE ET DU CLERGÉ.

La noblesse de ces temps est un vrai carnaval. Ses familles fictives ne se perpétuent qu'en prenant les noms des femmes, des collatéraux, etc. (Voir Benoiston de Châteauneuf, _Annales d'hygiène_, 1846, t. XXXV, p. 25). Blanchefort se fait Créqui; Vignerot se fait Richelieu, Champagne se fait Sully; Crussol et Chabot deviennent Uzès et Rohan; Précigny devient Montausier, etc.

Jusqu'en 1687 (observe très-bien Lémontey; 336), Louis XIV récompensait les services militaires des laïcs par des bénéfices, des pensions sur les évêchés, etc.; mais depuis il donne les évêchés, les abbayes, aux petits garçons des grandes familles. (Voir le pitoyable résultat dans Legendre.)

On ne comprendra rien aux moeurs du clergé, ni aux moeurs de ce temps en général, si l'on reste dans les hauteurs, si l'on n'a l'oeil ouvert à ce qui se passe en bas, sous cette société décrépite, mais encore un peu élégante, un peu dorée en dessus. Cent choses honteuses ont lieu dans les caves et dans les égouts. La grande occupation du roi est de couvrir ces laideurs, ces misères, de maintenir quelque décence, d'empêcher la lumière qui perce, de fermer et boucher les trous.

Les _Archives du Vatican_, dont les nôtres possèdent de curieux extraits, apprennent beaucoup sur tout cela, non-seulement pour l'Italie, mais pour la France. Quelque déchue que fût Rome, une foule de plaintes y arrivaient, de pauvres diables, décidément perdus, désespérés, qui, ayant tout épuisé, s'adressaient au diable ou au pape. C'est un gémissement immense de toutes les prisons de l'Europe, mais des nôtres surtout. Exemple: Des forçats catholiques de nos galères écrivent au pape que depuis dix ans, vingt ans, trente ans, ils ont fini leur peine, et qu'on les retient pour ramer jusqu'à la mort; que leurs aumôniers (les Lazaristes, les gens de saint Vincent de Paul) ne font rien pour eux que les persécuter. Remarquable confirmation des plaintes du protestant Marteilhe.--Mais le plus effrayant, c'est la multitude infinie des plaintes que font au pape les ecclésiastiques eux-mêmes. Les moines poussent des cris douloureux. On sent que la vie monastique devient tout à fait impossible. Un capucin de Dijon, qui a prêché la réforme de son ordre, écrit au pape que ses supérieurs vont le mettre _in pace_ pour le reste de ses jours, comme ils y ont mis un autre capucin qui avait été à Rome demander protection. Un Jésuite, réduit au désespoir, écrit au pape pour la troisième fois; il en appelle des mauvais traitements de son général Oliva. On voit que ce galant et voluptueux Oliva, dont on a vanté la douceur, n'était pas moins terrible pour les simples religieux.

Ces lettres, adressées à Rome et au pape, sont pleines des crimes de Rome. Un Polonais écrit que le secrétaire du nonce vient de violer sa fille. Un Espagnol écrit que la papauté doit attendre, «si elle ne se réforme, un horrible jugement de Dieu.» Il a vu, à Rome même, les prêtres user de _toutes les religieuses_, publiquement et comme en mariage. Un pauvre Turc écrit qu'il a été racheté des galères de Malte par les aumônes des mosquées, que les chevaliers ont reçu l'argent, et ne l'en ont pas moins donné au pape pour servir comme forçat sur les galères de l'Église. (Archives de France, _Extraits des Archives secrètes du Vatican_, carton L, 384, 387.)

Le clergé de France était plus prudent, et plusieurs ont cru qu'il était régulier. En réalité, nos Françaises, étant moins que les Italiennes asservies au plaisir passif, éclataient en scandales, grossesses, etc. Sous Richelieu, les Jésuites français organisèrent l'hypocrisie. On fit des grilles et des murs aux couvents. Clôture fort illusoire, qui, en excluant les mondains, n'existe qu'au profit des prêtres. Le directeur entre, et même dans chaque cellule. (Voy. l'affaire de Louviers, celle de la Cadière, etc.) Le vicaire général et autres dignitaires entrent pour inspection. L'aumônier entre, pour dire la messe; avant, après, pour préparer et ranger, il reste avec une jeune religieuse de son choix (la sacristine). Chose curieuse: c'est justement depuis les réformes décentes du XVIIe siècle que nos couvents se ferment aux médecins. Les religieuses ne les appellent guère. Elles sont médecins entre elles. Madame de Maintenon, qui prévoit tout et sait que les demoiselles de Saint-Cyr seront la plupart religieuses, ordonne expressément qu'elles sachent saigner et faire un peu de médecine.

Il faut songer qu'alors un peuple immense de femmes entre au couvent (_par les quatre cents_ confréries du Sacré-Coeur, créées subitement aux dernières années de Louis XIV). Il faut songer que l'heureuse équivoque de ce culte nouveau, si favorable aux séductions ecclésiastiques, dispense le supérieur, le directeur, le confesseur, de tous les moyens d'autrefois.

Ces prêtres ont sur les religieuses une prise qu'ils n'avaient nullement aux temps indécents d'Henri IV. Ils en sont très-jaloux. Malheur à elles si elles s'écartent du côté des mondains. Ainsi, l'abbé de Clairvaux, blessé des légèretés de la prieure de l'Abbaye-aux-Bois, osa réclamer sur elle son droit de supérieur. Ce droit, au Moyen âge, aurait été atroce, la peine même de l'épouse infidèle: on la mettait _in pace_, et le mari ou le père spirituel y entrait une fois par jour pour la _discipliner_. Au XVIIe siècle, plus doux, le père spirituel se contentait d'une correction donnée en secret et dans la cellule. Mais cette dame, à la tête d'une maison brillante du faubourg Saint-Germain, dont le parloir était sans doute un centre de société, fut révoltée dans sa fierté. Elle n'avala pas la chose, comme le faisaient les autres. Alors, il éclata et exigea que tout se fit en public, qu'elle fût châtiée devant ses religieuses. Elle recourut au roi, qui craignit le scandale.

Il prit un moyen terme, bien fâcheux pour la pauvre dame. Ce fut de sauver seulement «l'honneur de la maison,» en cachant tout, défendant la honte publique. Point de bruit et point de lumière. Mais on la remet au supérieur, qui la tiendra dans un couvent de l'ordre. Dur, cruel abandon! Une fois là, perdue et oubliée, qu'en fera-t-il? Ne va-t-il pas lui faire expier longuement la prétendue grâce du roi? (_Corresp. adm._, IV., 186; 9 oct. 1692.)

Les Mémoires trop peu lus de l'abbé Legendre (_Magasin de librairie_) et de l'abbé Blache (_Revue rétrosp._, 1833, t. I, II, III) donnent les faits les plus curieux sur la pourriture de l'Église, ses moeurs effrénées et barbares. On voit les lazaristes à Saint-Lazare, comme aux galères, user du nerf de boeuf _à mort_! On voit l'avilissement public de l'archevêque Harlay, que le peuple poursuit et hue la nuit par les rues et par les ruisseaux. Il va des duchesses aux grisettes, donne à une petite chanteuse, apprentie couturière, seize mille livres de rentes en biens d'Église. Voilà le premier prélat de France, le chef des fameuses Assemblées du clergé, exemple et surveillant des moeurs des prêtres. Aussi elles ne sont pas bonnes. Ils se déguisent en cavaliers, courent les Anglaises ou Irlandaises réfugiées. (_Corresp. adm._)

Les notes du lieutenant de police sur Bicêtre ne nomment presque que des prêtres, et tellement immondes qu'on ne peut les tenir qu'en loges, comme des fous ou des bêtes sauvages: «François Laire, âgé de 40 ans, prestre du diocèse de Bayeux, impie et scandaleux, abominable, qui faisoit des pactes avec le diable et qu'on ne peut entendre sans horreur, tant il est impénitent et endurci;--Jean-François du Rollet..., âgé de 50 ans, prestre qui se mesloit d'invocations sataniques. On assure que parmi tous les scélérats que l'autorité du Roy retient à Bicestre, il n'y en a point de si dangereux que celui-là. Aussi a-t-on été obligé de le mettre dans une chambre à part, à cause de la corruption de ses moeurs...--Jean-Ant. Poujard, récollet apostat, séditieux, impie, capable des plus grands crimes, sodomite, athée si on peut l'estre; enfin c'est un véritable monstre d'abomination qu'il y auroit moins d'inconvénients à étouffer qu'à laisser libre... Mis en liberté le 10 octobre 1715.--Jacques de Bret, hermitte de Montmorency, mendiant, libertin de mauvaises moeurs, qui a souvent fait servir les choses sacrées à ses abominations et à ses désordres.--Jean Lemaire, âgé de 30 ans, religieux qui ne sauroit estre trop caché pour l'honneur de la religion.--Innocent Thibault, âgé de 64 ans, prostituoit les filles à des prestres et à des religieux, etc.»

NOTE DERNIÈRE DU RÈGNE DE LOUIS XIV.

Nous achevons les soixante-douze années du règne de Louis XIV.

Pénible étude, mais vraiment instructive.

Ce n'est pas seulement le plus long règne de l'histoire, c'est le plus important, comme type et légende du gouvernement monarchique. L'Europe l'a accepté ainsi. Elle n'a point du tout accepté les glorieuses tyrannies militaires qui ont pu suivre. Elle n'y a vu qu'un accident sinistre. Mais Louis XIV est la règle, le roi des _honnêtes gens_.

Le bien, le mal, le pire, on a tout imité de lui. Il est le vrai et le complet miroir où tous les rois ont regardé. Ils ont copié servilement sa cour, son administration, ses fautes surtout. La France même de 93 lui a volé les lois de la Terreur et le régime des suspects.

Donc, tout ce que l'on sait de lui a une portée fort générale, au delà de son temps, de son individualité. Il nous apprend au précédent volume comment la royauté politique et religieuse (celle de Louis XIV fut tout cela) n'atteint son idéal qu'en se faisant les plus cruelles blessures.

Cette sottise de la Révocation avait été parée de faux prétextes d'une grande sagesse politique. Nous devions obtenir par là une belle et puissante unité. On avait suivi à la lettre le précepte de Molière: «À votre place, je me crèverais cet oeil; vous y verriez bien mieux de l'autre.» Pendant vingt-cinq ans, les évêques, d'assemblée en assemblée, ont demandé, peu à peu obtenu la mutilation de la France. Oh! que la voilà belle, allégée de 500,000 hommes!--Attendez, il manque une chose! Plus clairvoyants que les évêques, les Jésuites, dans l'oeil qui lui reste, voient une paille, le jansénisme, tourmentent le malade pour l'arracher. Voilà qu'il agonise. Encore un peu, ils n'auront plus qu'un mort.

Ce qui saisit dans cette fin lamentable de 1715, c'est que, non-seulement toute la vieille machine (royauté, clergé et noblesse) s'enfonce et presque disparaît, mais l'ordre, même extérieur, l'administration, vraie gloire de ce règne, n'existe plus, à proprement parler. La bureaucratie est paralysée, la comptabilité périt. Le gouvernement effaré ne peut même plus se rendre compte de ses fautes.

Dans tout ceci éclate le contraste et la lutte de deux choses qu'on aime trop à confondre dans l'idée complexe de la centralisation royale: le _gouvernement personnel_ et l'_administration_. C'est justement le premier qui tue l'autre. Colbert, Louvois, malmenés par le roi et minés par la ligue des courtisans et des dévots, meurent à la peine, et avec eux l'ordre même. Au gouvernement personnel, ils avaient prêté le beau masque et la couverture secourable d'une certaine régularité administrative qui faisait illusion. Ces commis-rois faisaient obstacle au roi, empêchaient ce gouvernement d'apparaître dans sa vérité. Quitte enfin d'eux, la royauté se révéla, fut elle-même. Libre, Louis XIV en donna le vrai type, la forme pure. Il put descendre en pleine majesté ce superbe Niagara de la banqueroute, du plus profond chaos, de l'écrasant naufrage.

La France ne fut pas sauvée, comme on l'a dit, mais roulée et brisée. Elle enfonça, disparut. Et, si elle revint, ce fut en tel état que, jusqu'à la Révolution, le monde entier jura qu'elle n'était jamais revenue.

FIN DU TOME SEIZIÈME

TABLE DES MATIÈRES

Pages.

CHAPITRE PREMIER

CHUTE DE LOUVOIS.--COUR DE SAINT-GERMAIN. 1689. 1

CHAPITRE II

CHUTE DE LOUVOIS.--SAINT-CYR.--_Esther._ 1689 11

CHAPITRE III

MADAME GUYON. 1689-1690 23

CHAPITRE IV

MADAME DE LA MAISONFORT.--ATHALIE.--MORT DE LOUVOIS. 1690-1691 37

La cour autorise l'assassinat de Guillaume 53

CHAPITRE V

LE DÉSASTRE DE LA HOGUE. 1692 62

CHAPITRE VI

STEINKERQUE.--SAINT-CYR DEVIENT UN MONASTÈRE. 1692-1698 83

CHAPITRE VII

NEERWINDE.--AFFAISSEMENT.--PAIX DE RYSWICK. 1693-1698 97

Le Puget 100

Jean Bart 107

CHAPITRE VIII

MISÈRE.--DISSOLUTION.--LIBERTINS, QUIÉTISTES.--ESSOR DU SACRÉ-COEUR. 1696-1700 117

Pesant de Boisguilbert 117

Les modes de l'époque 123

Duel de Bossuet et Fénelon 129

CHAPITRE IX

OUVERTURE DE LA SUCCESSION D'ESPAGNE. 1700-1704 142

La duchesse de Bourgogne contre madame de Maintenon 152

CHAPITRE X

GUERRE DE LA SUCCESSION D'ESPAGNE. 1702-1704 161

Le mariage de Philippe V.--La Des Ursins 165

CHAPITRE XI

VENDÔME.--VILLARS. 1702-1704 175

CHAPITRE XII

LES CÉVENNES. 1702-1704 187

Histoire (impossible et sublime) des Camisards 199

CHAPITRE XIII

GOUVERNEMENT DES DAMES.--DÉFAITES DE BLENHEIM, RAMILLIES, TURIN. 1704-1706 207

Les dames écartent Catinat et Villars 218

CHAPITRE XIV

GOUVERNEMENT DES SAINTS.--LE MINISTÈRE OCCULTE.--LE DUC DE BOURGOGNE. 1707-1708 228

Comment Fénelon, Beauvilliers, relèvent les Jésuites 237

CHAPITRE XV

SUITE DU GOUVERNEMENT DES SAINTS.-L'ANNÉE 1709. 252

Vauban et Boisguilbert disgrâciés.--Tellier 255

CHAPITRE XVI

LA REINE ANNE ET SARAH MARLBOROUGH.--MALPLAQUET. 1709-1710 271

La France se relève par une défaite 280

CHAPITRE XVII

RUINE DE LA NOBLESSE.--RUINE DU CLERGÉ.--MORT DU DUC DE BOURGOGNE. 1710-1712 295

CHAPITRE XVIII

LE DUC D'ORLÉANS.--FIN DU RÈGNE. 1712-1715 309