Histoire de France 1689-1715 (Volume 16/19)

Part 24

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Encouragé, il passa du testament aux codicilles, et dit que son honneur y était plus blessé encore, sa liberté et sa vie en danger, que le jeune roi s'y trouvait dans la dépendance absolue de ceux qui avaient profité de la faiblesse d'un roi mourant pour lui arracher ce qu'il n'avait pu entendre.--Selon une relation anonyme, il eût été plus loin (échauffé par l'acclamation, ou peut-être d'un peu de vin). Il aurait dit que, «si l'auteur d'un tel conseil était connu, il mériterait un châtiment exemplaire.» Et encore (selon Saint-Simon): «qu'un tel codicille jetterait infailliblement la France dans de très-grands malheurs.» Intimidation violente que l'on n'attendait pas de lui.--Le duc du Maine devint de toutes les couleurs, s'anima, et, par une attaque indirecte, dit qu'ayant l'éducation, il fallait bien qu'il eût la garde de la personne, la maison militaire, qu'il devait en répondre, ayant eu pour cela _toute la confiance_ du feu roi.

À ce mot, Orléans l'arrête... Il connaissait son homme, qui s'aplatit, recule, et qui, au lieu de prendre l'offensive, de parler de _défiance_, se jette de côté, adoucit, divague. Que serait-il arrivé s'il n'eût été poltron, s'il eût franchement rappelé les bruits sinistres (absurdes, mais si forts cependant) qui avaient rendu Orléans suspect?--Il ne lui fût arrivé rien du tout. On se fût récrié, mais personne n'eût tiré l'épée contre ce coup de poignard; Orléans l'eût reçu en pleine poitrine, ne pouvant entamer une apologie, accepter le rôle d'accusé, ni plaider dans le Parlement qu'il n'était pas empoisonneur. Sa situation devenait mauvaise. Quand il dit: «C'est à moi que la plus grande confiance était due,» plusieurs pensèrent tout le contraire, qu'il était après tout l'héritier de l'enfant et intéressé à sa mort.

À demi-voix on parlait de partage entre les deux rivaux. Saint-Simon approcha, conseilla au Régent de continuer la discussion dans une chambre voisine, et ils y passèrent en effet.--Laisser les juges, s'en aller dans un coin discuter seul, c'était baisser, faire croire qu'il allait s'arranger avec le duc du Maine. Celui-ci s'enhardit. Dans un cercle formé de curieux, de passants, d'officiers, ils se disputent à demi-voix. Chose inconvenante en tout sens. Le Parlement se morfond à attendre. On en avertit Orléans. Il rentre et dit qu'il est trop tard pour retenir la Compagnie, _qu'il faut aller dîner_. Seulement, puisqu'elle vient de lui confirmer la Régence, il en use pour faire M. le Duc chef du conseil. Il expliquera au Parlement la forme nouvelle qu'aura le gouvernement. Mais, dès ce jour, il compte profiter de ses lumières _et il lui rend le droit de remontrances_. Tonnerre d'applaudissements.

Il est deux heures. On sort, les deux princes fort diminués, ayant paru pitoyablement faibles, chacun à sa manière, l'un dans sa reculade, l'autre dans la bassesse maladroite de sa finale, _ce droit de remontrances_ rendu là si mal à propos comme payement du matin, comme achat de l'après-dînée! On ne le croirait pas si la chose n'était contée par Saint-Simon, l'ami d'Orléans.

Le duc du Maine, battu par le testament, crut avoir vaincu par le codicille, garder le roi, la force en main. Et en effet, Orléans avait deux fois évité la discussion, quittant le Parlement pour une chambre à part, puis quittant cette chambre même.

Trois courriers, coup sur coup, l'annoncèrent à Versailles, à Villeroi, qui attendait. Et tout Paris le crut aussi.

Orléans, au Palais-Royal, fit venir d'Aguesseau et Joly de Fleury, s'entendit avec eux, et prit du courage en dînant. À quatre heures, il rentra plus ferme, plaça la question sur le terrain même qu'évitait le duc du Maine, dit nettement qu'on ne pouvait laisser un codicille qui rendait celui-ci arbitre de la liberté, _de la vie_ du Régent. Son rival n'avait osé dire _que le Régent pouvait faire mourir le roi_. Lui, il articulait _que le duc du Maine pouvait faire mourir le Régent_.

L'affaire, ainsi réduite aux termes d'un combat possible, les prudents s'effrayèrent, et les plus sages mêmes comprirent qu'il n'y avait pas de partage possible entre gens qui pensaient pouvoir être tués l'un par l'autre. Le gouvernement eût été un duel permanent. Ce que chacun eût reçu de pouvoir, n'eût été qu'une arme de guerre.

Le duc du Maine avait une réplique, mais dangereuse; c'était de dire: «Aimez-vous mieux risquer la vie du jeune roi?»

Il y eût eu là sans nul doute un tumulte. Car, on avait dîné, et chacun était échauffé. Il le sentit, et il eut l'air d'un condamné, la mort sur le visage. Il fut respectueux et humble, parla bas. Personne n'écouta, et, d'un élan, on opina, sans même attendre les discours que les avocats généraux avaient préparés.

Le duc du Maine, se voyant _tondu_, dit Saint-Simon (mais, je pense, content, heureux de vivre encore, de n'avoir que faire de bravoure), parla très-bien, dit avec adresse et mesure qu'il demandait alors à ne conserver que l'éducation, _à être déchargé de la garde du roi, à ne plus répondre de sa personne_.--«Très-volontiers, monsieur, dit Orléans, il n'en faut pas davantage.» Le pauvre homme resta assommé.

Le Régent, en remerciant, dit que le conseil de Régence serait le conseil suprême où ressortiraient les hautes affaires, que lui-même ne gouvernerait qu'avec l'aide des conseils qu'il allait créer, conformément aux idées du duc de Bourgogne,--qu'aux conseils _de l'intérieur et des affaires ecclésiastiques, il appellerait des magistrats_ qui y porteraient leurs lumières, spécialement sur les droits de l'Église gallicane.

Sous cette forme modérée, il proclamait réellement la liberté religieuse, émancipait les Jansénistes. Le lendemain, il vida les prisons.

Les Jésuites, en déroute, n'eurent de consolation qu'à bien montrer que le mort fut Jésuite. Ils firent autour de lui, avant l'enterrement, les petites cérémonies qu'ils font pour un des leurs. Et pendant que le corps, fort mal accompagné, allait à Saint-Denis, le coeur, selon sa volonté, alla rue Saint-Antoine, aux _Grands Jésuites_. Six de ces Pères (et pas un courtisan), dans un simple carrosse, portèrent chez eux ce coeur que personne ne leur disputa.

NOTES

Le volume précédent, c'est la _mutilation_, et celui-ci, c'est la _dissolution_.

La mutilation de la France, la Révocation de l'Édit de Nantes.

Et maintenant la dissolution de la vieille société.--Royauté, clergé et noblesse aboutissent d'ensemble à la débâcle. Tout s'en va à vau-l'eau, moeurs, idées, dogmes et fortunes.

La banqueroute financière et morale se fait avant la mort du roi. Ce qu'on appelle la Régence, existait déjà en dessous; et pis, une vie souterraine de vices étranges, immondes, monstrueux enfants des ténèbres. Si bien que la Régence, dans son effronterie, montrant tout au soleil, semble un retour à la nature.

Tout cela a été gazé, arrangé, décoré de décence et de majesté. Ou bien encore, on l'a enfoui sous l'immensité du détail militaire, administratif. Enfin, de piquants accessoires, d'amusantes anecdotes, de curieux portraits, occupant, détournant l'attention, l'empêchent de saisir le vrai fil historique, disons mieux, la fibre vivante où est l'unité morale, l'âme de l'histoire.

Le dernier âge de Louis XIV (un quart de siècle, 1689-1715) commence et finit dans le _santissimo_. La dévotion y est la grande affaire. La guerre même est secondaire, et l'administration périt. C'est la royauté de la Grâce, le gouvernement des dames et des saints. L'énervation du Quiétisme en est le commencement, la fin un coup de tête de vieillards tombés en enfance. La grotesque bulle Unigenitus.

Là, un strident éclat de rire ouvre le XVIIIe siècle.

NOTE I.--DE LA SANTÉ DU ROI.

Les angoisses morales de madame de Maintenon dont parle Phélippeaux, le travail assidu et secret du roi après la mort de Louvois (Dangeau), la connaissance (incontestable, _V._ Berwick, Macaulay, etc.) qu'il eut des tentatives contre la vie de Guillaume, tout cela coïncide avec l'époque où Fagon modifia son régime. On l'entrevoit fort bien, quelque peu instructif que soit le _Journal des médecins ms._, déjà cité aux tomes précédents. Rien de plus uniforme que ce journal. La médecine de ce temps ne s'occupe que d'une chose, l'observation quotidienne des résultats de la digestion. Observation utile certainement, mais impossible alors, dans l'état si imparfait des connaissances. Il eût fallu d'ailleurs l'éclairer par un journal correspondant de toutes les autres fonctions et activités (chasse, promenades, travail, vie intime, etc.). C'est sur un tel bilan complet des dépenses vitales qu'on pourrait raisonner.--Toute l'industrie de Fagon est de faire croire au roi que ses médecins le soulagent d'une prodigieuse quantité d'humeurs fermentées, qu'il rend des vers (chose peu croyable pour cet âge avancé), «_de grands vers morts_, tués par la médecine.» (1697, 1702, 1704.)--On voit dans ce journal que les séjours de Marly, de Fontainebleau, les visites du roi d'Angleterre, étaient des occasions de cuisine, de mangerie, de galas, où le roi ne s'épargnait pas et se rendait malade. D'autre part, les jours maigres, il mangeait imprudemment d'immenses quantités de pois qu'il ne digérait pas.--«Je lui fais suivre, dit Fagon, un régime qui eût été trop nourrissant pour un autre, mais que les courtisans trouvent épuisant pour le Roi. (1705).»--Dans ce journal, il ne paraît nullement l'homme robuste de l'histoire convenue. On est obligé de prendre pour lui les précautions que demandent les vieillards les plus délicats. En 1702, Fagon avoue ce qu'il niait en 97, que le roi a la goutte. Dès cette époque, et même plus tôt, il le fait suer beaucoup, en le chargeant de couvertures de ouate, de manteaux ouatés, etc., en lui faisant le matin des frictions avec des linges chauds (1706). L'année 1704, où commencèrent ses grands revers (Blenheim, etc.), est celle où l'on commence les fortifiants, par moment le vin d'Alicante, «le rossolis des cinq graines chaudes (1710).»--En 1711, tombe le coup de foudre, la mort du grand Dauphin. Mais le roi n'en mange que plus de petits pois. Là finit le journal. Fagon lui-même est vieux, malade, fatigué. Le reste du gros volume est blanc (voy. le _ms de la Bibliothèque_).--Il eût été curieux en 1712. On sait qu'à ce moment le roi et madame de Maintenon craignirent la mort extrêmement, l'épidémie régnante. La duchesse de Bourgogne étant morte, ils se sauvèrent à Marly, sans attendre le pauvre jeune duc, qu'ils laissèrent à Versailles et qui les rejoignit pour mourir.

NOTE II.--DIVISION DE CE VOLUME EN DEUX PÉRIODES.--LA PREMIÈRE, DE 1691 À 1705, SOUS L'INFLUENCE EXCLUSIVE DE MADAME DE MAINTENON ET DE CHAMILLART.

Le roi était très-facile à conduire, pourvu qu'on lui fit croire qu'il dirigeait. Le gouvernement personnel fut en réalité celui de deux petites cabales: celle qu'on peut appeler des _médiocres_ (madame de Maintenon, Chamillart, Godet-Desmarais, les sulpiciens, les lazaristes); plus tard celle des _dévots_, du duc de Bourgogne, de MM. de Beauvilliers et de Chevreuse, c'est-à-dire de Fénelon et des Jésuites. Cette dernière, écartée d'abord, reprend crédit en 1705, règne en 1709 et jusqu'à la mort du roi.

La première période est relativement modérée.--Le roi désapprouve le zèle excessif du clergé dans la persécution protestante. Il fait interdire la prédication à un Carme qui veut faire communier de force les _nouveaux catholiques_ (mai 88). Il recommande la douceur pour une fille de Metz qui ne s'est pas mise à genoux devant le saint-sacrement et que le peuple a arrêtée (août 1691). Seignelay, en envoyant des ministres aux îles de Sainte-Marguerite, écrit: «Ce sont gens qu'il faut plaindre et traiter avec le plus d'humanité possible.» (29 juin 92.) Pontchartrain modère le lieutenant de police d'Argenson, et ne goûte pas son expédient d'ôter les enfants aux _nouveaux catholiques_ qui veulent sortir du royaume (1697). Le roi écrit à l'évêque de Luçon, qui demande encore des dragons, qu'il ne faut pas que les ecclésiastiques emploient la violence et les menaces, qu'il faut instruire, etc. (1697). Il désapprouve aussi (_Corresp. admin._, IV, 386, 408, 428, 447) les Lazaristes, aumôniers des galères, qui faisaient battre à mort les forçats protestants, quand ils ne s'agenouillaient pas à la messe (_Mémoires du forçat Marteilhe_).--Dans cette période de douceur, le roi ne se dément que pour le vieux duc de la Force, qu'il aime et qui est de son âge; il fait de cette conversion son affaire personnelle, son travail, j'allais dire son amusement. Il le fait venir, le prêche, l'emprisonne, le persécute consciencieusement. Rien de plus triste que ces vieillards en face; c'est un mort qui tourmente un mort. Le duc, faux catholique, échappe enfin au roi, meurt protestant. Il n'est pas quitte encore. Le roi retombe sur la duchesse, la persécute interminablement. (_Correspond. admin._, IV, 422, 486 passim. _Bulletin d'histoire protestante_, 1854, p. 229, 478.)

Dans cette période qui commence par la chute de Louvois, l'histoire, comme je l'ai dit, est surtout chez madame de Maintenon, à Saint-Germain et à Saint-Cyr. Saint-Simon n'y a rien compris. Il ignore cette conspiration de femmes, de jeunes demoiselles, contre l'_impie Aman_. Il ignore les tentatives d'assassiner Guillaume, autorisées de la cour de Versailles, et que l'auteur d'_Athalie_ idéalise à son insu. Ces dures _nécessités_ d'État qui coûtèrent certainement au coeur du roi et de madame de Maintenon, assombrirent celle-ci, la rendirent un moment mystique, docile aux doctrines quiétistes de l'oubli, de l'anéantissement. Mais cette dévotion, tournée vite à la sécheresse, retomba sur Saint-Cyr, sur la pauvre la Maisonfort et les jeunes dames, qui durent prendre le voile. Rien de plus douloureux. La Maisonfort, cruellement abandonnée de Fénelon, et durement traitée de Bossuet, près duquel elle s'était mise à Meaux, fut ensuite exilée dans je ne sais quel couvent de province, livrée à des nonnes imbéciles, à ses agitations surtout, et à sa dispute intérieure. Bossuet, en vérité, ne répond rien de sérieux à ses objections. Alors, elle périt; ce n'est plus qu'un fantôme, une ombre. Il semble que ce soit celle du siècle qui ne peut arriver à la lumière du XVIIIe. MM. de Noailles, Lavallée, dans leurs ouvrages estimables et très-utiles du reste, me donnent peu là-dessus. Ils ne disent rien d'un point essentiel qui avait fait l'attrait primitif de Saint-Cyr. C'est que le roi avait promis de constituer des dots pour toutes celles qui restaient jusqu'à vingt ans. (Voy. _Hélyot_, IV, 426, 441.) Phélippeaux et les lettres de Maintenon, Fénelon, Bossuet, me soutiennent dans tout ce récit.

Si j'y suis un peu long, il faut que l'on m'excuse. Là est le fil moral qui conduit tout. Saint-Germain et Saint-Cyr mènent Versailles, sans qu'il y paraisse. Où? aux descentes en Angleterre et au désastre de la Hogue, etc. Où? à cette piété qui, quoique modérée, enhardit l'exagération des furieux prêtres du Midi, et leur fait, par mille vexations inconnues, décider l'explosion du Languedoc.

La meilleure source moderne pour cette guerre est, je l'ai dit, l'éloquent ouvrage de M. N. Peyrat, qui, ayant l'âme même et du peuple et de la contrée, a l'autorité d'un contemporain. Joignez-y la belle _carte de M. Chante_, professeur au Vigan, les _Complaintes_, recueillies par M. Voss, etc. On a généralement exagéré l'importance de Cavalier, trop peu apprécié la grandeur de Roland, des véritables camisards. On est très-injuste pour la Bourlie. J'avoue que j'y vois un grand homme, un grand citoyen. Son malheur fut d'être trop au-dessus de son temps, mal soutenu de la Hollande, de l'Angleterre. Il fut cruellement mis à mort, disons, assassiné, par les ministres anglais. (Voy. _Archives cur._, XI, 198.)--Un fait peu connu, mais admirable, au grand honneur de la nature humaine, c'est qu'en 1691, cinq villages près de Saint-Quentin furent tellement touchés de la courageuse douceur des martyrs qu'ils voulurent se faire protestants. (_Correspond. admin._, IV, 433; octobre 1691.)--D'autre part, rien de plus choquant que la démoralisation qui suivit la Révocation de l'édit de Nantes. Des prêtres, des sergents de police, persécutent des protestants pour les faire communier, puis leur vendent des dispenses. (_Correspond. admin._, IV, 439, 455.) Un gentilhomme, nouveau converti, est payé par la police; il rappelle au ministre les services qu'il rend comme espion. C'est dans ce but qu'il reste président du consistoire, et que sa femme ne se convertit pas encore ostensiblement (_Bulletin d'histoire protestante_, 1855, p. 587.)

On ne sait pas assez qu'à côté des martyrs protestants, il y eut des martyrs juifs, au XVIIe siècle. J'aurais dû, en 1669, donner la belle histoire de Raphaël Lévy, un juif des environs de Metz. On l'accusait d'avoir volé et tué un enfant. Sujet du duc de Lorraine, il pouvait ne pas venir aux tribunaux du roi et très-facilement échapper. Mais le peuple de Metz, follement irrité, eût massacré les juifs. Le clergé d'une part, d'autre part la concurrence commerciale, poussaient à ce massacre. Lévy vint se mettre en prison, prouva son innocence. On terrorisa l'intendant royal, en disant qu'il était le receleur de l'enfant, l'ami des juifs. On entraîna le Bailliage, qui lui-même terrorisa le lieutenant criminel. Enfin le Parlement ne put résister au mouvement populaire, à la fureur des prêtres, des femmes, etc. Et Lévy fut brûlé. En 1678, sur un mot dit par le fils du bourreau, un enfant de douze ans, on tue deux juifs, etc. (_Archives israélites_ de MM. Cahen, curieux recueil de tant de choses ignorées, t. II et III, articles de M. Terquem.)

NOTE III.--LA SECONDE PÉRIODE.--LE MINISTÈRE OCCULTE. 1705.--L'INFLUENCE DOMINANTE DU DUC DE BOURGOGNE, DES AMIS DE FÉNELON ET DES JÉSUITES. 1706-1715.

La grande et difficile affaire en ce volume était de bien dater, de dater l'histoire _intérieure_, dont personne n'a donné les époques, de marquer où commence, où finit telle influence dominante. Dangeau date soigneusement le menu, l'extérieur et surtout l'inutile. Les autres n'y suppléent nullement. Saint-Simon suit sa passion, néglige l'ordre du temps, les causes et les effets. Il est d'ailleurs nombre de faits qu'il ne veut pas voir. En vain lui demanderais-je l'époque principale du règne de la duchesse de Bourgogne. La voici fixée, selon moi, fixée par le rapprochement d'un nombre immense de faits secondaires ou minimes, mais qui disent beaucoup par l'ensemble:

Le règne exclusif de madame de Maintenon a commencé, je l'ai dit, à la mort de Louvois, qui en balançait l'influence (1691). Mais, à partir de la discussion sur la succession d'Espagne, où sa petite duchesse, son élève, sa fille adoptive, nourrie à Saint-Cyr, se déclara contre elle pour qu'on acceptât la succession, elle connut la dangereuse enfant et elle compta avec elle. L'enfant était la reine; le mariage venait d'être consommé; elle était adorée de toute la famille pour qui elle s'était déclarée dans cette affaire d'Espagne contre madame de Maintenon. Celle-ci fit, comme pour la Révocation et pour bien d'autres choses, elle louvoya, laissa faire la petite, qui travailla hardiment pour son père. Elle lui obtint la confirmation du mariage d'Espagne que le roi voulait rompre, lui obtint l'éloignement de Catinat que le duc de Savoie haïssait et craignait. Il ne tint pas à elle, plus tard, qu'on ne brisât Villars pour une prétendue insulte au duc de Savoie. Cependant, la jeune folle allait bride abattue, traînant après elle une meute de poursuivants, Nangis, Maulévrier, Polignac. Madame de Maintenon eut enfin en main des lettres d'elle, et le roi, fort blessé de ces légèretés, se refroidit (1705).

D'après cela, je circonscris son apogée en cinq années, 1700-1705. Elle resta aimée et influente, mais non pas exclusivement.

Qui profita de ce changement? Personne ne l'a su, personne ne l'a dit que Saint-Simon. Il faut lui rendre hommage. Il n'est pas seulement le plus grand écrivain de l'époque, il est ici l'historien le plus instructif.

Malheureusement ce fait capital, il ne le donne point en son temps, 1705. Il en parle longtemps après, mais de manière à constater que la chose commence en 1705.

Ce fait, c'est _le ministère occulte de M. de Chevreuse_, à qui Chamillart et les autres ministres de madame de Maintenon durent rendre compte, et qui, sur leurs plans, leurs projets et leurs actes, dut très-secrètement donner avis au roi.

Quel avis? Non pas du seul Chevreuse, mais l'avis d'une trinité qui de plus en plus influa, celui de Beauvilliers et du jeune duc de Bourgogne qui regagna du terrain chaque jour près de son grand-père.

Ceci après Blenheim, la grande honte. Le roi, comme averti d'en haut, sacrifia ce qu'il gardait de défiance contre les amis de Fénelon, les amis des Jésuites. Leur triomphe fut complet en 1708. La triste campagne du duc de Bourgogne, loin de lui nuire, l'aida beaucoup. Le roi, personnellement blessé des chansons, des risées qui poursuivirent son petit-fils, lui revint tout à fait, à lui, à la petite cabale, inspirée de Cambrai, reçut d'eux en 1709 son ministre et son confesseur, et, dès lors, sans partage se donna aux Jésuites.

Le respect perd l'histoire. Personne n'a osé exposer franchement cela, dire la part odieuse de Fénelon à la triste affaire de la Bulle et au règne de Tellier. Tous semblent avoir dit: «Quel dommage de gâter une si belle légende, qui concilie la religion, la liberté, la philosophie! Il vaut mieux supprimer les dix dernières années de Fénelon, laisser croire qu'il fut tolérant.» Sur ces belles raisons, beaucoup des plus sages et des nôtres ont fait comme Rousseau, qui n'a pas lu et ne sait point, mais qui, au nom de Fénelon, s'attendrit, pleure à chaudes larmes.

Pour moi, je crois devoir distinguer les époques, et les tendances différentes d'un homme si complexe. Je ne nie nullement ce qu'il y eut d'élevé, de grand, de délicat, dans ce charmant esprit. Je ne méconnais pas tant de belles pages, inspirées de l'amour des hommes. Je ne le déclare pas durement un _hypocrite_, comme Bossuet (_Ledieu_, ann. 1700, p. 242). Le _Télémaque_ (quoiqu'une oeuvre bâtarde et de décadence) ne me paraît pas mériter le jugement si sévère de l'évêque de Meaux: «Il le jugea écrit d'un style efféminé et poétique, outré en toutes ses peintures, indigne d'un chrétien, plus nuisible que profitable,» etc. (_Ibidem_, p. 12.)

Pour pénétrer dans ces deux caractères, il ne faut pas s'en tenir à leurs ouvrages théoriques, à leur admirable duel où ils furent si grands écrivains. Il faut, comme je l'ai dit, les comparer au fonds, au plus intime, dans la direction. Là, Bossuet gagne beaucoup. Il est plus fort, plus simple, moins raffiné. Sauf quelques mots imprudents d'amoureux mysticisme (comme en laissent échapper tous les prêtres qui écrivent aux femmes), Bossuet est ferme et haut; sa direction est mâle, de grand bon sens. Il veut que sa pénitente (la Cornuau) travaille et lise l'Écriture. Il ne lui permet de se faire religieuse que pour être chargée des affaires de la communauté. Il regarde la communion comme la ressource suprême dans les troubles de l'âme. Il ne la prodigue pas comme Fénelon et les Jésuites.

Tout cela, au reste, même dans Bossuet, est fort malsain. Fénelon montre très-bien combien la direction énerve, amortit, sans calmer. Il dit (vers 1700): «Je suis dans une paix sèche, obscure et languissante, sans ennui, sans plaisir, sans pensée d'en avoir jamais... sans vue d'avenir en ce monde, avec un présent insipide et souvent épineux... C'est un entraînement journalier. Cela a l'air d'un amusement par légèreté d'esprit et par indolence.--Le monde m'apparaît une mauvaise comédie qui va disparaître, et je me méprise encore plus.» (Lettre 256; ann. 1700.)