Histoire de France 1689-1715 (Volume 16/19)

Part 23

Chapter 233,814 wordsPublic domain

Le vrai danger était qu'avec beaucoup d'esprit et des idées très-avancées, Orléans ne gardât les vieux hommes et la vieille cour, ne fût prodigue et généreux pour elle aux dépens de la France. Ses ennemis, sous lui, prirent tout ce qu'ils voulurent, eurent les plus hautes positions. Pour l'enfant royal qu'on voulait si sottement défendre de lui, il l'aima, et s'y attacha. Il le trouvait joli et fin, et le préférait de beaucoup à son fils, un lourdaud que lui avait donné son indolente et suspecte moitié.

* * * * *

Le 11 août, pour la dernière fois, le roi avait sondé d'Aguesseau, tâté le Parlement. Il en désespéra. Et, sa santé ne lui permettant pas d'aller lui imposer ses volontés, il écrivit le 13 un codicille qui pouvait passer pour une déclaration de guerre.

Ce Parlement qui, après tant d'années d'obéissance et de silence, faisait mine de vouloir reprendre la voix, n'imposait pas beaucoup. Ce n'étaient plus les graves et savants magistrats du XVIe siècle. Beaucoup faisaient les grands seigneurs, étaient les singes de la cour. On avait vu, dès la mort d'Henri IV, combien, sous la pourpre et l'hermine, ces gens de plume aisément mollissaient, étaient souples devant l'épée. Il avait suffi que d'Épernon leur fît sonner la sienne, sans la tirer, pour les déconcerter. On fit un d'Épernon. Villeroi était un peu mûr pour jouer ce rôle de spadassin. Mais ses réminiscences de jeunesse, ses contes galants le surfaisaient aux yeux du roi. À soixante ans, soixante-dix ans, il faisait le gaillard, avait une _petite maison_, et pas trop en secret. Bref, c'était le mauvais sujet, vieil enfant gâté de la cour, l'homme d'épée et de panache, que l'on avait tant admiré. Au jour du décès, Villeroi devait monter à cheval, prendre le commandement de la Maison du roi (dix mille hommes d'élite), et marcher droit au Parlement. On lui ordonnait même expressément de l'investir, «d'avoir soin que les gardes du corps, les gardes françaises et suisses prissent leur poste dans les rues _et au Palais_.» Alors, le jeune roi présent, on ouvrirait le testament. Et que ferait-on si les amis du duc d'Orléans réclamaient, invoquaient son droit de plus proche parent, pour lui donner une régence réelle, et non pas nominale. Rien d'écrit. Villeroi, sans doute, avait l'ordre verbal d'enlever les récalcitrants.

Ce codicille voulait que le jeune roi fût mené «dans un lieu où l'air est très-bon,» dans le château fort de Vincennes, vieille place de guerre très-défendable encore, tout au moins contre un coup de main. Qu'avait-il donc à craindre, cet enfant, objet de l'intérêt de tout le monde? De qui voulait-on le garder? du Régent? Vaine et outrageuse précaution. Que pouvait le Régent, subordonné au Conseil de régence? rien que par un crime. C'était donc annoncer que l'on craignait un crime. Sans doute, à chaque repas, le gouverneur, la gouvernante, feraient _l'essai des mets_, maintiendraient l'opinion dans les plus sinistres idées.

Chose bizarre, le roi absolu déléguait en mourant son pouvoir à une république, au Conseil de régence, dont le duc du Maine eût été le dictateur. Mais le bâtard n'eût pu remplir ce rôle; il n'avait pas le poids nécessaire. Orléans dégradé, en suspicion, n'aurait pas eu grande influence. La partie était belle pour l'étranger, le roi d'Espagne. Tous les trois auraient travaillé, tiré en sens contraire. La France eût été ballottée comme au jour le plus noir de toute son histoire, sous les oncles de Charles VI.

Le même jour, 13 août, le roi fit l'effort de recevoir debout un prétendu ambassadeur de Perse et de signer avec lui un traité. Cette comédie, dont les ministres avaient flatté sa vanité, l'acheva réellement. Le matin, il avait fallu le porter à la messe, et le soir on le roula au concert qui se faisait chez madame de Maintenon. Il y parut un homme mort. La princesse des Ursins le jugea tel, et ne voulant pas se trouver en France sous la régence d'Orléans, elle partit le lendemain pour Rome.

Fagon ne voulait pas que le roi fût malade, et personne n'eût osé le dire. Quatre médecins qu'il appela, se gardèrent bien d'être d'un autre avis. Ils ne firent rien qu'admirer, approuver, chanter en choeur la sagesse de Fagon. Le lendemain, quatre autres médecins, mais toujours des louanges et des admirations.

Tout en faisant semblant d'être fort rassuré, on se hâtait pourtant d'agir. On fit venir les gens d'armes du roi à Versailles, dans l'espoir qu'il pourrait encore en passer la revue, le vendredi 22, avant la Saint-Louis. On voulait commencer à s'assurer des troupes.

Mais il baissait si vite que la chose devint impossible. Là se posait la question: Qui remplacerait le roi, le représenterait dans cette circonstance solennelle? Qui poserait devant les troupes dans la majesté du commandement? Le fils de son frère, Orléans, si près du trône, était appelé là par la force des choses, par son droit de naissance, et par cette convenance aussi qu'il avait commandé (et avec honneur) en Espagne. Ajoutez qu'une partie de ce corps, les gens d'armes d'Orléans, était déjà sous son commandement. Le roi envoya le duc du Maine.

Dangeau, dans sa plate chronique, a brouillé de son mieux l'événement, pour nous donner le change sur les ruses de ceux qui menaient le roi. Saint-Simon est fort net, et dit fort nettement la scène qui, du reste, fut très-publique, et se passa en plein soleil.

On doutait de l'accueil que les troupes feraient au bâtard, qui avait laissé dans l'armée une triste idée de sa bravoure et qui la confirmait par la mine la moins militaire. On fit parler le petit Dauphin; on lui fit désirer, demander d'être de la partie, de figurer sur son petit cheval qu'on lui apprenait à monter. Habile mise en scène, qui ornait fort le triomphe du bâtard. De son coursier royal, dominant, abritant le pâle et fragile orphelin, il apparaissait là comme le tuteur nécessaire. Il profitait des applaudissements qu'on ne manquerait pas de donner à l'intéressante créature, postérité unique du duc de Bourgogne, et débris dernier du naufrage.

Grand coup pour Orléans. Si la chose se fût bien passée, on eût récidivé pour d'autres corps, et le duc du Maine se serait trouvé avoir tout doucement conquis cette nombreuse élite. Orléans demeurait dans l'ombre et oublié. Il aurait laissé faire certainement sans Saint-Simon. L'âpre seigneur, sans ménagement, lui fit honte de sa paresse, dit qu'on la croirait lâcheté, qu'on dirait qu'il n'osait se montrer devant le bâtard. La haine donne une seconde vue; il prévit, il prédit que le duc du Maine aurait peur, blanchirait comme un linge. Il voulait (en grand poète dramatique, comme eût voulu Shakespeare) qu'Orléans exploitât fortement la situation, que, de sa figure mâle, poursuivant le triste poltron, il lui rendît des respects dérisoires, lui fît sa cour, l'en accablât, jusqu'à ce que la pauvre femmellette défaillît devant tout le monde, dévoilât son manque de coeur.

Le duc fut moins cruel, ne suivit pas ce terrible programme. Il resta modestement à la tête de sa compagnie, et salua le Dauphin. Il n'en eut pas moins le plaisir de voir la prédiction s'accomplir. Le bâtard pâlit, se troubla, baissa les yeux, ne sut plus où se mettre. Chacun s'émut de voir les rôles intervertis, le faux prince sur le cheval blanc, à la place du roi, le vrai prince avec les soldats, en simple capitaine. On compara les mines, et leurs exploits aussi. Tous, d'un tact français, reconnurent qui était l'homme et qui était la femme, et, d'un mouvement instinctif, sans regarder si l'on observait des fenêtres, laissèrent l'un et entourèrent l'autre.

Ce fut comme un coup de lumière qui éclaira la situation. Les médecins mêmes y virent plus clair. Ils comprirent dès lors où en était le roi. Ils distinguèrent aux jambes des marques noires, qu'ils n'auraient osé voir la veille.

Ceux qui menaient le roi prirent leurs dernières dispositions. La principale, c'était, si l'on pouvait, d'endormir Orléans. On y employa deux moyens, l'un de parlementer, de lui envoyer Villeroi; l'autre d'employer le roi même à tromper son neveu. Moyen, à coup sûr, imprévu de donner au mourant un rôle dans cette comédie. Orléans ni personne, contre une chose si nouvelle, n'eût songé à se mettre en garde.

Les deux choses se firent le 24 et le 25 août, jour de la Saint-Louis. Villeroi vint trouver Madame d'Orléans, la fit parler à son mari. Elle lui dit que ce bon maréchal, plein d'amitié pour lui, voulait le voir dans son pur intérêt et pour sa sûreté, lui révéler un grand secret. Orléans ne refusa pas. Et mystérieusement Villeroi vint en effet. Mais pour dire cette chose, tellement utile au prince, il exigeait d'abord qu'il s'engageât à conserver la place à son ami le chancelier. Il lui apprit ensuite la teneur du testament, les avantages qu'il donnait au duc du Maine et à lui Villeroi, tout comme chose naturelle qui ne pouvait faire difficulté, ajoutant (le vieux fat) qu'en ce qui le regardait (l'emploi des troupes), «il n'en abuserait pas.»

La chose était bien grave. Orléans devait voir qu'avec ce commandement des troupes, son adversaire pouvait parfaitement le faire arrêter, était maître de sa liberté, au besoin, de sa vie. Ce qui est incroyable, mais certain (Saint-Simon l'affirme avant, après la mort du roi), c'est qu'Orléans prit bien cela, n'objecta rien, et ne fit rien, se résigna, se reposa, trouvant infiniment commode d'être dispensé de gouverner. L'essentiel pour lui était de s'amuser, de souper, s'enivrer, à Paris, à Asnières.

Quand Villeroi vint redire à Versailles cette merveilleuse insouciance, on ne put pas la croire. Pour plus de sûreté, on employa l'autre moyen. Le 25, l'état du roi s'étant aggravé, il reçut les sacrements, communia et fut administré de l'extrême-onction. Il ajouta de sa main quelques lignes au codicille. Puis il fit appeler le duc d'Orléans. «Il lui témoigna, dit Saint-Simon, beaucoup d'estime, d'amitié, de confiance. Mais ce qui est terrible, avec Jésus-Christ sur les lèvres encore qu'il venait de recevoir, il l'assura _qu'il ne trouverait rien dans son testament dont il ne pût être content_.» De telles paroles, en un tel moment, supprimaient tous les doutes. Le duc crut retrouver un père, et il fondit en larmes, sortit, suffoqué de sanglots. (Dangeau, 121.)

«Il n'y avait pas une demi-heure qu'il avait communié, reçu l'extrême-onction, et il venait de retoucher dans l'entre-deux ce codicille qui mettait le couteau dans la gorge à M. le duc d'Orléans, dont il livrait le manche en plein au duc du Maine.»

Saint-Simon est bien étonné. Moi, non. N'ai-je pas vu (surtout aux procès d'Angleterre) les Jésuites sur l'échafaud jurer des faits dont la fausseté fut ensuite très-bien constatée? Si l'on en croit Dorsanne (_Histoire de la Bulle_), le roi avait été affilié à la Société dix ans auparavant, et Tellier à sa mort lui en fit faire le quatrième voeu. Il put participer au privilége de pouvoir mentir _in articulo mortis_.

Pitoyable spectacle. On avait vu dans le _Légataire_ la très-choquante scène d'un mourant jouet d'un fripon. Le duc du Maine dépassa Regnard. Né mime et pour la farce, il mit les deux rôles en un seul et fit de Géronte un Crispin.

Rien n'était plus contraire à la nature de Louis XIV, qui aimait le noble et le grand. Il fallut, pour qu'il en vint là, la violence de l'amour paternel, la faiblesse d'un mourant, les craintes dont on l'obsédait. Il semble que parfois il entr'ouvrît un peu les yeux. Tellier lui fit signer sa nomination de confesseur du futur roi. Mais il ne parvint pas à lui faire nommer aux bénéfices vacants. Les candidats proposés par Tellier apparemment lui donnaient moins de confiance. Il dit (le 26) aux cardinaux de Rohan et de Bissy qu'il mourait soumis à l'Église, mais qu'il n'avait rien fait que ce qu'ils avaient voulu, qu'ils en répondaient devant Dieu, qu'il ne haïssait point le cardinal de Noailles. À ce mot, Fagon, Maréchal (d'un mouvement inattendu) demandèrent si le roi mourrait sans voir son archevêque.--«Oui, si l'archevêque veut souscrire la Constitution.» Telle fut leur réponse, à laquelle le roi se soumit.

Le public ne se soumit pas. Tout le monde fut indigné. On se lâcha sans ménagement sur l'affaire ecclésiastique. Ce fut la première, la très-vive échappée de la liberté.

Le roi, qui avait eu toute sa vie une grâce majestueuse, l'eut aussi dans la mort. Il trouva les belles et touchantes paroles de la situation pour ses serviteurs, pour l'enfant. J'y voudrais un mot pour la France. Un seul peut-être indique qu'il eut l'idée de la terrible responsabilité qu'il avait prise en tant de choses. Il disait que la mort lui semblait peu pénible. «Elle ne l'est, dit madame de Maintenon, que quand on a de la haine, de l'attachement aux créatures, ou des restitutions à faire.--Je n'en dois à personne, comme particulier, dit le roi. Mais, _pour celles que je dois au royaume_, j'espère en la miséricorde de Dieu.»

Dans ces crises suprêmes, la nature apparaît. Les âmes les plus fausses laissent voir quelque vérité. Tellier, madame de Maintenon, le duc du Maine, apparurent dans leur lustre. Ils avaient de lui ce qu'ils voulaient. Ce n'était pour eux qu'un corps mort. On ne faisait pas seulement dire la messe dans sa chambre. Un capitaine des gardes s'en indigna et rappela les prêtres à leur devoir.

Le duc du Maine avait peine à contenir sa joie. Il croyait tout tenir. Sa soeur, la duchesse d'Orléans, avait fait demander à Saint-Simon, par une personne intime et confidente, ce que son mari faisait, préparait, et il avait répondu: «Rien, vous le verrez vous-même.» Le bâtard, tout à fait rassuré, éclata de bonheur, d'hilarité, nous l'avons dit, avec plus d'impudence qu'on ne l'eût attendu d'un homme de tant d'esprit; mais son mauvais coeur l'emporta. Il bouffonna le soir, entre ses familiers, la scène d'un empirique qui était venu s'offrir, la grimace de Fagon, etc.

Madame de Maintenon aussi crut tout fini avec le codicille qui remettait l'épée à Villeroi. Tranquille sur le succès de son fils d'adoption, elle laissa le roi dans ce dernier combat, partit lestement pour Saint-Cyr. (Dangeau travaille en vain à l'excuser.)

Mais voilà le 29 que le mort ressuscite. La drogue du charlatan agit. Le roi prend du vin d'Alicante et deux petits biscuits. Il demande où est Madame de Maintenon. Elle revient de Saint-Cyr. Les appartements se repeuplent. Et d'autant se dépeuplent ceux du Palais-Royal, qui un moment s'étaient remplis. Le mieux, au reste, ne dura pas un jour. Le soir même du 29, on vit que la gangrène occupait tout le pied, gagnait le genou même; la cuisse était enflée. C'en était fait réellement.

Dans le moment de solitude qu'eût Orléans au milieu du 29, Saint-Simon, le trouvant de loisir, l'avait confessé, avait tiré de lui l'aveu de sa faiblesse à l'entrevue de Villeroi. Le violent seigneur, vrai magister du prince, lui donna de cruelles férules, lui démontra la honte, le ridicule de sa conduite, les gorges chaudes de ses ennemis. Le bâtard et sa soeur avaient joué d'ensemble, et gagné la partie, réussi à lui faire subir un arrangement qui l'égorgeait, _réussi à lui faire peur_, à le convaincre qu'il avait bien peu de coeur. Voilà le nouvel Henri IV, etc. Orléans resta accablé et ne dit pas un mot. Il sentait la piqûre. Il voyait que sa femme s'était moquée de lui, l'avait jeté dans le filet. Il lui dit deux mots fermes, dont elle avertit Villeroi, toutefois, espérant encore qu'il n'en serait que des paroles, que, satisfait d'avoir parlé, il se rendormirait, ne ferait rien du tout.

Il avait du courage. Ce mot, _qu'on lui avait fait peur_, était entré et l'avait réveillé. Stairs, l'ambassadeur d'Angleterre, le poussait aux résolutions non-seulement vigoureuses, mais violentes et jusqu'au crime, peut-être. C'était un drôle, Écossais intrigant, fils d'avocat, qui se fit lord. Il était capable de tout, et il avait commencé, à neuf ans, par tuer son frère en jouant. Il disait nettement à Orléans qu'il fallait un usurpateur en France comme en Angleterre, une alliance intime entre les deux usurpations. Il le précipitait au trône.

Orléans était à cent lieues de vouloir régner par un crime. Il n'avait pas non plus, près de lui, comme son père, un chevalier de Lorraine. Il n'avait qu'un rusé fripon. Son Dubois, avec Canillac, Noailles, lui fit le petit brocantage nécessaire. On savait par le codicille qu'avait montré le chancelier, le rôle que devaient jouer les Gardes françaises. Leur colonel, M. de Guiche, était entièrement livré au duc du Maine; mais il avait des dettes, et c'était un panier percé. On le gagna par la promesse d'un don de six cent mille francs. Le colonel des Gardes suisses se donna sans autre raison que sa haine contre le bâtard, colonel général des Suisses. Déjà Orléans avait moitié des mousquetaires (les noirs), par Canillac qui les commandait. Paris même venait à lui. Le lieutenant de police d'Argenson lui assura le guet et la maréchaussée, et le commandant Saint-Hilaire l'artillerie de la ville.

Pour qui les Condé seraient-ils? Madame du Maine était Condé, et la mère du chef des Condé était soeur du duc du Maine. Cette soeur, _madame la duchesse_ (fille de Montespan), la maligne faiseuse des bouts-rimés les plus salés du temps, vint trouver Orléans, se déclara contre son frère (du Maine), et lui demanda pour son fils, _M. le duc_, la présidence du Conseil de Régence. Ce fils, tout jeune, était un petit borgne et aveugle d'esprit, incapable, indigne en tout sens. Mais il avait été, comme Orléans, victime de Louis XIV, qui l'avait marié de force à une femme beaucoup plus âgée. On devait croire qu'il serait fort contraire à toute tradition du vieux roi. Premier prince du sang, il siégeait là avec convenance et fermait la porte au bâtard, Orléans ne refusa rien à madame la duchesse, avec qui, autrefois, il avait été plus que bien.

Je ne crois pas que tous ces mouvements aient pu se faire avant le 29 (onze heures du soir), avant le moment où la gangrène si rapide assura de la mort prochaine, qui eut lieu le 1er septembre au matin. Plus tôt, on aurait craint un retour de vie, les rapports de la police de madame de Maintenon et du bâtard. Depuis, on devina fort bien que cette police elle-même tournerait et ne dirait plus rien. Et, en effet, ils ne surent rien du tout. Elle partit en pleine sécurité. Lui, il alla au Parlement, serein, gai, en triomphateur, n'ayant pas même l'ombre d'un doute.

Ceux qui ont prétendu que le duc d'Orléans travaillait son succès lui-même, qu'il allait la nuit, enfermé dans une chaise à porteurs, s'entendre, au cloître Notre-Dame, avec l'abbé Pucelle et autres jansénistes, ont fait un roman ridicule. Il n'avait besoin de bouger. Tout l'attendait, le désirait, comme une rénovation, une délivrance. Soixante-douze ans d'un règne si pesant, que le duc du Maine et madame de Maintenon auraient continué, parlaient assez pour le Régent. Des prisons, tout un monde, enfermé par Tellier, faisaient des voeux pour lui. Le Parlement, sous lui, allait reprendre la parole, l'action, le droit de remontrances. Les pairs (et l'ardent Saint-Simon) comptaient par lui se relever contre les premiers présidents et contre les princes bâtards. La noblesse, à qui le feu roi avait accordé un sursis pour payer ses dettes, espérait bien sous un prince si bon payer tard ou ne point payer. Le peuple enfin, dans la joie violente qu'il eut de la mort du roi, crut voir mourir aussi tout l'enfer des finances, l'anthropophage Desmarets, et salua dans Orléans un doux libérateur qui allait alléger l'impôt. Quoi de plus vraisemblable? Orléans, c'était la paix même. Au contraire, le duc du Maine, tout pacifique qu'il fût, malgré lui tournait à la guerre. Seul ou avec le roi d'Espagne, c'était l'âme de Louis XIV, c'étaient ses idées, ses projets, ses dangereuses tentatives pour rétablir le Prétendant, l'imprudence insensée qui, dans les derniers jours, avait risqué la paix, signée à peine à Utrecht, à Rastadt, relancé la France épuisée vers une ruine qui, cette fois, aurait été définitive.

Ce qui pouvait le plus nuire à Orléans, c'étaient ses amis. Lord Stairs voulut assister à la séance du Parlement, témoigner par sa présence de l'intérêt de l'Angleterre pour Orléans et pour la paix. Mais cette bonne pensée, sous une si mauvaise figure, la figure provoquante, aigre et basse d'un hardi coquin, était faite pour tourner tout le monde à la guerre et contre Orléans. D'autre part, Saint-Simon prit juste ce moment pour soulever une dispute qui pouvait brouiller le prince avec le Parlement. Une question était pendante entre les pairs et les premiers présidents, celle du salut (du _bonnet_). L'âpre seigneur voulait qu'on réglât l'affaire du _bonnet_ avant celle de la monarchie. Orléans le pria en grâce d'ajourner, mais ne put si bien faire qu'à l'entrée même, l'imprudent Saint-Simon, que l'on savait son ami personnel, ne levât ce lièvre fâcheux, ne protestât, n'annonçât qu'Orléans avait donné parole de juger ces usurpations des présidents contre les pairs. C'était tout d'abord nuire au prince, montrer le désaccord de son parti, poser une querelle prochaine entre les amis du Régent, parlementaires et grands seigneurs.

Le premier président, M. de Mesmes, commensal du duc du Maine, qui ne bougeait de chez la duchesse, de son petit théâtre et jouait Gilles et Arlequin, leur avait donné bon espoir. Le duc entra d'un air riant et de jubilation, Saint-Simon va jusqu'à dire: «Il crevait de joie!» Boitant, mais non sans grâce, il vit tout, salua profondément, «perçant chacun de son regard.» Le duc d'Orléans, au contraire, fort myope, ne voyant qu'à deux pas, faisait moins bien dans l'assemblée. Il avait (dès l'âge de quatre ans) un oeil un peu malade, de plus, le teint rouge, échauffé. Il apportait les codicilles, mais déjà il les violait, n'amenant pas, comme ils l'ordonnaient, le jeune roi au Parlement. De là, sans doute, sa contenance un peu embarrassée. Il s'affermit pendant la lecture du testament, des codicilles, et dit ensuite que ces écrits étaient contraires aux assurances que lui avait données le roi, «qu'il ne trouverait rien _dont il ne dût être content_.» Ces assurances avaient été publiques.

Qu'eût pu répondre le duc du Maine? sinon qu'écrivant une chose, et en disant une autre, le moribond avait menti.

Ce qu'Orléans venait de dire de fort, il le gâta par un mensonge, assurant faussement qu'aux derniers jours le roi avait renvoyé à lui, pour les ordres à donner, qu'il lui avait adressé les ministres pour le travail, etc.

Il ajouta: «Il faut que le feu roi n'ait pas compris ce qu'on lui faisait faire (là il regarda le duc du Maine), puisqu'avec un tel Conseil de régence, ma régence à moi serait nulle. La chose touche non-seulement mon droit, mais mon honneur. J'espère assez de l'estime de tous ceux qui sont présents pour croire que ma régence sera déclarée libre, entière...»--Le duc du Maine voulait parler, mais Orléans se tournant vers lui, dit d'un ton sec: «Monsieur, vous parlerez à votre tour...»

Au même instant, partit l'acclamation. On ne put même prendre les voix dans la forme ordinaire. Il fut Régent en pleine autorité, pouvant choisir le Conseil de régence, qui voterait les affaires politiques. Mais toute chose de grâce et de justice était au Régent seul. (Pouvoir embarrassant dont lui-même, obsédé dans tous les sens, souffrit bientôt.)