Histoire de France 1689-1715 (Volume 16/19)
Part 22
Le roi fut surpris des oppositions. On lui avait dit que personne ne soufflerait. Sa grande prétention avait toujours été (dans cet affaissement de la papauté), de la suppléer, d'être pape. Il l'avait été en 82 à la tête des gallicans. Il l'avait été en 88, à grands frais, il est vrai, en expulsant 500,000 hommes. Il crut l'être en 1713, en se faisant le bras de Rome contre les gallicans, contre les jansénistes, en imposant de force, comme article de foi, cette déification prodigieuse de la papauté. S'il avait été vaincu par l'Europe, il se relevait triomphant dans la théologie. Il avait demandé et obtenu la Bulle, et ses Jésuites français l'avaient dictée. Il l'imposait au monde catholique, à l'Italie, à l'Espagne, à l'Autriche,--oui, même à cette Autriche qui lui faisait encore la guerre. Le prince Eugène n'avait pu empêcher Villars de prendre Landau, Fribourg, de rançonner l'Allemagne. Et la paix fut faite à Rastadt. Mais l'empereur Charles VI, dans Vienne, était obligé de recevoir et croire (s'il était catholique) la Bulle de Louis XIV. Quelle gloire pour ce nouveau Constantin, cet autre Théodose!
La France seule avait la tête si dure, qu'en donnant aux autres la Bulle, elle n'en voulait pas pour elle-même. Paris, repaire d'athées, d'incrédules, de mauvais plaisants, en faisant des ponts-neufs, des noëls, où le nouveau-né, l'avorton, était durement houspillé. L'autorité royale n'y faisait rien. Chose triste, le roi, à soixante-seize ans, retrouvait le Paris de la Fronde, qui le chassa enfant et le fit fuir à Saint-Germain.
Aussi ne refusa-t-il aux Jésuites nulle mesure de rigueur. Des curés qui s'émancipaient furent mis à la Bastille, des évêques _internés_, des docteurs remis à l'école, enfermés dans les séminaires. À la Sorbonne, les dernières violences; le syndic, à chaque opposant, criait: «Écrivez qu'il résiste au roi!» On chassa des docteurs, et quatre, fort âgés, furent durement exilés. Des soeurs furent maltraitées, mises à la porte, des couvents entiers détruits, dispersés. En un an, les prisons si pleines, qu'on fut obligé d'enfermer les suspects dans leurs propres maisons, avec des recors, des exempts. Le bon vieux Rollin fut chassé de son collége de Beauvais. Des oratoriens, des feuillants, toutes sortes de gens pêle-mêle, persécutés. Les Jésuites étaient si furieux qu'ils se persécutèrent eux-mêmes. Leur père André, éminent par son esprit philosophique, sa douceur et sa tolérance, parut avoir trop de mérite pour ne pas être janséniste. Un autre Jésuite, trop doux, eut pour punition la défense de porter perruque sur sa pauvre tête pelée.
Quiconque avait un ennemi était suspect et poursuivi. Les plus futiles prétextes suffisaient. Il est austère, retiré... _janséniste_.--Il est libertin, _janséniste_. À tel jour maigre il a fait gras: _janséniste_, à coup sûr.
Quelques-uns furent jetés dans des cachots profonds, d'une humidité meurtrière. Beaucoup prirent peur, et, sans pain, sans argent, fuyaient dans la campagne, et, s'ils pouvaient, hors du royaume. Seconde émigration, après la protestante.
Les jansénistes résistaient, et les protestants ne résistaient pas. Cependant, la persécution des premiers raviva celle des seconds. Nombre d'entre eux envoyés aux galères. Si le roi eût vécu, l'affaire gagnant toujours, on arrivait aux prétendus athées. Fontenelle eût été mis dans une forteresse, si d'Argenson ne l'avait protégé. En revanche, d'Argenson fit sa cour en emprisonnant le jeune et illustre Fréret, savant universel et pénétrant critique, qui, dans sa dissertation sur l'origine des Français, s'était affranchi des mensonges du père Daniel.
Le peuple de Paris était tellement contre la Bulle, que le Parlement l'ayant enregistrée (avec réserve, protestation), on n'osa vendre dans la rue l'arrêt d'enregistrement. Mais les chansons couraient, et mille récits à la honte des acceptants. On disait que Sillery, l'évêque de Soissons, qui, pour avoir Reims, avait accepté la Bulle, devint malade de chagrin, furieux, désespéré. On ferma tout, de peur qu'_in extremis_ il n'éclatât par un désaveu solennel, une pénitence publique. On ne la lui permit pas. Il mourut en poussant des hurlements de damné.
L'année même de la Bulle, 1713, contre l'inquisition jésuite commence une contre-inquisition. Quelqu'un, on ne sait qui, publie les _Nouvelles ecclésiastiques_, violent journal satyrique, qui a duré 80 ans. Le secret fut impénétrable. De Paris, la feuille invincible, insaisissable, courait toute la France.
L'ingénieuse organisation de ses propagateurs a servi de modèle aux grandes sociétés de la Révolution, spécialement aux Jacobins, sous Duport et sous Robespierre, et le tableau qui l'expliquait faisait tout l'ornement de la salle de conférences à leur club, rue Saint-Honoré.
Cruelle piqûre pour les Jésuites. Tandis que le trio de leur _conseil étroit_ (Doucin, Lallemant, Tournemine) souffle le feu de la persécution, eux-mêmes ils sont persécutés. D'invisibles flèches (aiguisées, assure-t-on, dans les ruines d'un vieux moulin de Vaugirard) volent jusqu'à leur rue Saint-Antoine, jusqu'à Versailles, et transpercent Tellier. Que fait donc la police? D'Argenson court, crie, cherche, ne trouve rien. Maintes fois on eut l'insolence de lui jeter dans sa voiture, à plein paquets, le criminel journal. Encore moins la police du Parlement trouve-t-elle. Est-il sûr qu'elle veuille trouver? qui sait si elle-même ne travaillait pas aux _Nouvelles ecclésiastiques_?
Les Jésuites tombaient dans le désespoir. Leur P. Lallemant avouait qu'on ne pouvait rien faire en France, si l'on n'y importait l'inquisition d'Espagne. D'autres disaient: «_Il y faudrait du sang!_»
Ils se trompaient s'ils crurent n'avoir rien fait. Ils avaient fait beaucoup. Ils avaient réglé la Régence, donné la France au duc d'Orléans.
Plus le roi était un fléau, plus on craignait qu'il ne continuât ce règne désespérant de soixante-douze années par une régence jésuite, un conseil d'imbéciles où des Villeroi seraient présidés par le petit fourbe bancroche, le duc du Maine, c'est-à-dire par l'interminable Maintenon et par le noir démon Tellier. Celui-ci avait fait une chose bien rare en politique et dont il pouvait être fier. Il avait mis d'accord les partis opposés, les hommes les plus contraires d'idées, de moeurs. Les plus honnêtes magistrats, exemple d'Aguesseau, n'attendaient rien que du roi des roués.
Tellier n'y voyait plus, de rage. Il désirait moins le triomphe que la mort de ses ennemis. Son rêve était de faire chasser tout évêque récusant. Noailles surtout, Noailles. Il s'acharnait à lui, comme un chien sur un os. Il le voyait déposé, dégradé, lui arrachait son cordon bleu (en rêve), le mettait de sa main dans un _in pace_, le murait là, jetait la clef à l'eau. Pour en venir à frapper ce grand coup de terreur qui eût emporté tout le reste, il fallait dompter le Parlement même, le sortir de sa position expectante (_d'enregistrement sous réserve_), où trop visiblement il attendait la mort du roi. On voulait le briser par un _enregistrement sans condition_ qui démentirait tous ses précédents et le déshonorait, de plus, lui faire subir un édit d'après lequel tout évêque devait souscrire _purement et simplement, sinon être poursuivi_. En même temps, le roi sollicitait Rome _pour qu'elle lui déléguât le droit de poursuivre et de déposer_ les évêques. Énorme pas du pouvoir absolu, qui de Louis XIV eût fait un Henri VIII, eût aplati d'ensemble les évêques et le Parlement, eût désarmé et Rome et les conciles de ce droit de déposition,--pour le transmettre à qui? en réalité à Tellier, à la Société, à son comité de salut public.
Les Jésuites, je l'ai remarqué aux temps de l'Armada et de la Ligue, étant plus fins qu'habiles, sont retombés toujours dans la même faute, celle de faire des écheveaux trop compliqués, tissus de tant de fils cassants, que rien ne leur arrive à point. Ce qui ne peut réussir que par la réussite de tant de choses, ne réussit jamais, avorte.
Ici, que de choses incertaines! Rome faiblirait-elle jusqu'à donner au roi la haute justice sur les évêques? Le vieux roi aurait-il la force de pousser si loin cette affaire? Vivrait-il assez pour cela? Et après lui, qu'adviendrait-il?
Pour sa résolution, elle paraissait forte. Il était au dernier degré d'endurcissement. Jugeons-en par les faits. La reine Anne mourante avait demandé qu'on tirât de leurs chaînes cent trente-six galériens protestants. Cela fut exigé, imposé au traité d'Utrecht. Mais c'était si pénible au roi qu'à peine permit-il que quelques-uns partissent; ils ne furent, la plupart, délivrés qu'à sa mort. Quant aux jansénistes, l'un d'eux, un bon vieux gentilhomme, M. de Charmel, qu'autrefois il avait aimé, demandait à venir à Paris pour se faire tailler de la pierre. Le roi refusa; il fut opéré par des chirurgiens de village et mourut au bout de trois jours.
Ainsi la volonté ne manquait pas. La vie pouvait manquer. De longue date, Tellier, madame de Maintenon, avaient avisé à cela. Contre le duc d'Orléans, que l'on voyait venir, on avait, d'année en année, exhaussé le duc du Maine. Riche de l'héritage de la grande Mademoiselle, légitimé et _apte à succéder_, prince du sang, déclaré _fils de France_, gouverneur du Languedoc, il avait eu de plus trois choses qu'on peut appeler trois épées: 1º l'_artillerie_, dont il était grand maître; 2º l'armée _suisse_, neuf régiments, outre les gardes suisses; 3º son mariage avec les Condé, grand souvenir, grand patronage militaire.
Ce n'était pas assez. On y ajouta bientôt le commandement de la _Maison du roi_, dix mille hommes d'élite (gardes du corps, mousquetaires gris et noirs, gardes françaises, etc.).
Tout cela était-il nécessaire pour être simplement président du conseil de Régence? Une si énorme accumulation de forces, contre Orléans désarmé et tout seul, paraît indiquer autre chose. Le petit enfant de cinq ans, délicat, maladif, promettait peu de vie. On ne croyait pas qu'il régnât, on ne le désirait pas. Madame de Maintenon écrivait: «Il vit _malgré tout le monde_.» Et en effet, il compliquait la situation, empêchait le duc du Maine, le vrai roi en expectative, qui devait, avec les Jésuites, avec ce grand nombre d'évêques jésuitisés, continuer le gouvernement ecclésiastique de Louis XIV, régner pour la Société.--Elle avait calculé précisément sur ce dicton anglais: «Le meilleur roi est celui qui a le plus mauvais titre.»--Or, cet usurpateur, ce fils de l'adultère, qui n'eût pu arriver que par le sinistre moyen d'un procès calomnieux fait au duc d'Orléans, un tel roi, tremblotant et toujours mal assis, n'aurait duré, contre la France, que par ses deux armées de prêtres et de soldats à haute paye.
Projet romanesque, hasardeux, qui nous aurait ramenés dans cette horreur des guerres dont nous venions de sortir, qui aurait mis la France au-dessous de l'Espagne. Philippe V y participait; on lui montrait la chose de profil, comme une simple régence du duc du Maine, qui serait son lieutenant. Une révolution d'Angleterre, une restauration du Prétendant et de la légitimité était l'appoint naturel de cette usurpation. Déjà Louis XIV, avec une témérité idiote, n'ayant pas même encore la paix avec l'Autriche, ayant encore le pied engagé dans l'abîme, provoquait l'Angleterre. Il chicanait sur le traité. Ayant livré Dunkerque, il creusait à côté Mardick, pour en faire un second Dunkerque. Il animait les Jacobites. Il allait lancer le Prétendant, et cela n'ayant pas un sou et ne pouvant plus emprunter. Les whigs, leur roi George, l'envoyé Stairs, le sauvèrent, à force de menaces, de sa propre sottise. Il fut mis en demeure _de faire ou ne pas faire la guerre_, et dut subir l'outrage permanent des commissaires anglais qui restaient là pour surveiller sa fraude, pour (de leurs propres yeux) sans cesse regarder s'il manquerait, le malheureux homme!
Voilà l'effroyable péril où nous tenait ce trio radoteur d'une femme de quatre-vingts ans, d'un Jésuite demi-fou, et du petit boiteux qui eût eu peur de son épée. Ils affrontaient la guerre! «Monseigneur, disait un jour M. d'Elbeuf au duc du Maine, où commandez-vous cette année?... J'y vais, car je veux vivre. Où vous êtes, il y a sûreté.»
Trio aveugle, sourd, comme madame de Maintenon, n'ayant qu'une pensée, leur intrigue intérieure, le testament qu'ils faisaient faire au roi. Il y avait répugnance; on n'aime pas à régler sa mort. Mais cette répugnance a été exagérée. Il s'agissait de faire pour le fils de son coeur ce que toujours il avait fait, le grandir, le fortifier. Il s'agissait de garantir l'Église, et surtout de sauver son âme.
Il redoutait Orléans comme exemple d'indévotion. Mais il ne le croyait plus empoisonneur. Il était même revenu sur son prétendu complot d'usurper l'Espagne. Il reconnut l'innocence du prince (qui ne voulait agir qu'au cas où Philippe V eût été vraiment impossible). Il reconnut que cette affaire était un roman de la princesse des Ursins. La vieille rouée ayant été chassée par la nouvelle reine d'Espagne qu'elle avait faite elle-même, se réfugiait en France. Le roi lui fit défendre de se trouver partout où serait celui qu'elle avait calomnié, le duc d'Orléans. Que devait penser celui-ci? Qu'apparemment le coeur du roi lui devenait plus favorable, que le testament (inconnu) qu'il avait fait et déposé au Parlement un an auparavant, en 1714, n'était pas contre lui. Insouciant, bienveillant, optimiste, comme il était, c'était à coup sûr ce qu'il pensait et ce qu'on voulait lui faire croire.
Ce testament donnait à Orléans le titre de Régent, le pouvoir au duc du Maine, _gardien_, _tuteur_ du Dauphin, et à un conseil de Régence composé uniquement de ses amis.
Orléans n'avait pas le moindre soupçon de cela. Il avait chez lui, pour l'endormir, outre son insouciance et sa crédulité, sa femme, madame d'Orléans, qui paraissait le sommeil même et d'autant mieux le communiquait. Il la connaissait, ne l'estimait guère, et cependant l'aimait un peu. Sa langueur apparente, sa mollesse, lui allaient. Elle ne l'aurait pas fait _agir_, mais elle le faisait _ne rien faire_. À quoi il était tellement porté! C'était comme une douce torpille pour engourdir une volonté engourdie. Non-seulement on savait par elle tel mot et telle pensée que laissait tomber son mari, mais elle ménageait ces colloques, ces paroles avec l'ennemi, qui détrempent avant la bataille.
Chacun devait songer à soi, prévoir, pourvoir. Visiblement, le roi baissait. Fagon, vieilli lui-même, ne tient plus le journal commencé depuis Henri IV par les médecins royaux. Ce grand monument reste là. Depuis plusieurs années, je ne trouve que des pages blanches dans le dernier volume, qui presque tout entier est vide.
Un régime indigeste de grande mangerie, de fruits glacés, de sucreries, avançait le vieillard. Mais plus qu'aucune chose, je crois, les tracasseries. La sèche et muette insistance de ceux qui l'entouraient, la conspiration du silence chagrin qui le força de faire le testament, le contrista, le fatigua. Ce qui lui fit encore plus de mal que tout le reste, c'est que, bon gré mal gré, il lui fallait partager les fureurs de Tellier. Ce fort et brutal paysan de basse Normandie, dans ses haines effrénées, l'entraînait avec lui, sans répit, sans repos, le voulant toujours en colère et contre tout, contre les Jansénistes, les nouveaux convertis, ou contre les lenteurs de Rome. Il prit à tout cela une petite fièvre. Maréchal le dit à Fagon, qui fit la sourde oreille. Il le dit à madame de Maintenon, qui s'indigna, comme si le fidèle chirurgien avait manqué de respect.
On augmenta cette fièvre. On exigeait du roi qu'il eût, de sa personne, d'irritantes conférences avec les gens du Parlement pour l'affaire de la Bulle. Affaire plus liée qu'il ne semble à celle de la Régence. Si l'on domptait le Parlement pour la question religieuse, on pouvait espérer dans sa docilité pour la question politique. Le roi fit venir plusieurs fois à Marly les présidents et avocats généraux. Ils flottaient, hésitaient, n'osant faire au roi des promesses dont ils auraient été désavoués par leur compagnie. D'Aguesseau, le procureur général, était tout à la fois le plus doux, mais le plus ferme, et les autres n'osaient dire autrement que lui. Le roi, indigné, déclara qu'après Marly il irait lui-même au Parlement, y tiendrait un lit de justice, et verrait (dit-il avec aigreur) ce qu'il avait de crédit dans cette compagnie.
Le samedi 10 août, il revint le soir de Marly à Versailles. On le trouva étonnamment changé. Il ne se sentait pas en état d'accomplir sa menace, de forcer le Parlement dans un lit de justice. Le dimanche 11, il supposa que d'Aguesseau pris seul à part serait plus malléable. Il crut que face à face il ne tiendrait pas contre son roi. Ce magistrat illustre n'était pas imposant. Il était assez gros, d'un visage fort plein, aimable et bon, avec une singularité qui étonnait d'abord, et disposait à l'hilarité, un oeil grand, l'autre très-petit. C'était un savant universel et d'étude infinie. Ce qui faisait que sur chaque chose, il voyait tout et ne décidait rien. Homme simple et de moeurs innocentes, toujours dans son devoir, toujours au Parlement, il avait vécu uniquement de l'esprit de cette compagnie qui, pour lui, était le monde même. Le prodigieux respect qu'il avait pour les décisions du Parlement (souvent contradictoires) l'embarrassait encore, à chaque instant le rendait hésitant.
Cela donnait espoir. Le roi le prit de toutes les manières et il ne gagna rien. Tout en s'abîmant de respect, de dévouement, d'Aguesseau éluda, déclina, échappa toujours. Sa fluide éloquence, dans les circuits verbeux, ordinaires au Palais, tourna et retourna toutes les formes de l'obéissance pour se dispenser d'obéir. Le roi fut excédé, comme on l'est par les résistances de ce que l'on a cru mou. C'était comme les cuirasses mexicaines en coton sur lesquelles s'arrêtaient les balles. D'Aguesseau avait trois cuirasses (outre sa bonne conscience): primo, sa compagnie, son dieu, le Parlement; puis le grand parti janséniste, l'Église persécutée; enfin, s'il faut le dire, sa femme, solide janséniste, qui dans cette circonstance lui avait dit: «Monsieur, ne songez là, ni à votre place, ni à votre fortune. Ne vous souvenez point que vous avez femme et enfants.»
Le roi fut tellement indigné que lui, le plus poli des hommes, il sortit de toute mesure, finit par lui tourner le dos.
Pour la première fois, dans son règne, tout lui devenait impossible, la force et la douceur également impuissantes. Point de traité avec le Parlement, et point de lit de justice.
Le plus doux, d'apparence le plus obséquieux, contre lui s'était trouvé ferme. Son procureur et son organe, les _gens du roi_, comme on disait, qui semblaient en justice la voix du roi, sa volonté parlante, lui donnaient tout doucement sa défaite dernière, son Blenheim et son Malplaquet.
Une chose curieuse, c'est qu'en cette extrémité, et à Versailles et au Palais-Royal, chez le roi et chez Orléans, on eut l'idée des États généraux. Saint-Simon les conseille au prince. Un mémoire anonyme (qu'on croit de Torcy) propose au roi de faire du conseil de régence comme des États généraux au petit pied pour lier les mains au Régent. Ce conseil eût été une sorte d'assemblée nationale où l'on eût appelé un député des États de chaque province et un de chaque parlement.
Un autre projet, plus hardi encore, proposait d'assembler, du vivant du roi, les véritables États généraux, uniquement pour nommer un Régent. Ces États, disait-on, s'en tiendraient là discrètement, et ne manqueraient pas de choisir _la personne agréable au roi_.
Inutile de dire que ces vains projets n'arrêtèrent pas même un moment. On voulait non tourner l'obstacle, mais le briser, dompter cette Fronde janséniste du parlement de Paris.
On ne songea plus qu'à la force. Villars, fort prudemment, avait quitté Paris pour aller aux eaux de Baréges. Mais la cour avait Villeroi.
CHAPITRE XX
MORT DU ROI--RÉGENCE
Août 1715
Il reste deux récits capitaux de la fin de Louis XIV, celui-ci de Saint-Simon et celui de Dangeau.
Le premier, fort passionné contre le duc du Maine, n'est cependant nullement partial pour le duc d'Orléans. Il note sans ménagement sa faiblesse, son inconsistance, le peu de foi qu'on pouvait ajouter à ses paroles, tous ses défauts de caractère. L'auteur avait le plus grand intérêt à être bien informé, et il put l'être réellement par des témoins de l'intime intérieur qui ne quittèrent point le roi. J'entends spécialement un excellent observateur, l'honnête chirurgien Maréchal, avec qui il était lié, et qui (sur Port-Royal et bien d'autres sujets) partageait ses opinions. Dès sa jeunesse, Saint-Simon avait l'invariable habitude de prendre, jour par jour, des notes sur les événements de son temps. Son récit, quoique achevé longtemps après, a l'autorité de ces notes prises au moment, comme il en a la palpitante émotion.
Le récit de Dangeau ne me rassure en aucun sens. Au milieu de son journal, bref, aride, si peu instructif pour les grands événements, vous trouvez un mémoire d'un style opposé, emphatique. L'auteur embouche la trompette: «Je sors du plus grand, du plus touchant, du plus héroïque spectacle,» etc. Cette pièce a tous les caractères d'une oeuvre de réaction, inspirée de la vieille cour et destinée surtout à laver le duc du Maine et madame de Maintenon. Oeuvre, je crois, tardive, malgré la précaution qu'on a eue de mettre en tête: «Dimanche, 25 août 1715, à minuit,» etc. Du reste, peu d'intelligence. Au milieu de tant de louanges données à Louis XIV, il omet justement des choses importantes, touchantes, et qui font honneur, telles que le mouvement de coeur et de conscience «sur les restitutions qu'il pouvait devoir au royaume.» Ces grands traits sont dans Saint-Simon.
Après les deux récits de Saint-Simon et de Dangeau, celui d'un moderne, Lémontey, mérite attention. Chargé en 1808 d'écrire l'histoire de Louis XV et de Louis XVI, disposant des plus secrètes archives, il compulsa plus de 600 volumes originaux qui, en 1814, furent enlevés de Paris. Sa critique pénétrante, sa fine plume d'acier, entrent souvent fort loin dans l'intelligence des temps. Trop loin aussi parfois, au delà des réalités. Il est tenté par le subtil, par la fausse profondeur. Ainsi (d'après Lassay), il croit que ceux à qui on représentait Orléans comme empoisonneur «n'en furent que plus ardents à s'attacher à lui. Ils chérissaient dans la _certitude de ses crimes passés_, le gage d'un dernier crime, et se hâtaient de faire un régent qui saurait bien se faire roi.»
Ceci est faux en plusieurs sens. D'abord, l'horrible idée de 1712 ne s'était nullement soutenue jusqu'en 1715. Rien ne dure trois années en France. Les seuls ennemis personnels d'Orléans faisaient semblant de croire cela. Deuxièmement, c'est faire trop d'injure à la nature humaine. Même aux plus mauvais temps, peu d'hommes se donneraient à un prince _parce qu'il serait un assassin_.
En fait, le contraire est exact. La grande majorité jugeait le futur Régent précisément ce qu'il était, faible, corrompu, mais très-doux, débonnaire. Indifférent au bien, au mal, il ne devait ni punir les coupables, ni venger ses propres injures. C'est ce qui le fortifia immensément, et fit que les meilleurs amis du duc du Maine le laissèrent sans scrupule. Ils savaient qu'il ne risquait rien sous le Régent, que de rester un très-grand prince, très-riche, de continuer en repos une vie de fêtes et d'amusements et de jouer toujours la comédie à Sceaux.