Histoire de France 1689-1715 (Volume 16/19)

Part 21

Chapter 213,717 wordsPublic domain

Grand bruit. La duchesse de Bourgogne prêcha en vain l'orgueilleuse. Il fallut que le roi intervînt, la forçât de restituer et demander pardon. Il chassa la De Vienne. Elle fut enragée, donna cours à sa haine, à son envie, contre la duchesse de Bourgogne, dont la mort très-prochaine d'autant plus lui fut imputée.

La France tout entière était si occupée et de ces bruits et de la Bulle, que la guerre lui semblait une affaire secondaire. La mort du duc de Bourgogne compliquait pourtant la situation en rapprochant de la succession Philippe V. Louis XIV eut la maladresse de traîner, d'hésiter à tirer de lui la renonciation qu'attendait l'Angleterre. Elle retira bientôt ses troupes, quinze mille Anglais. Mais les Allemands qu'elle soldait s'obstinèrent à rester, à servir sous Eugène. S'il fût resté le vrai Eugène, il aurait marché sur Paris. Il devint un vieux tacticien. Pour prendre Landrecies, il étendit ses lignes à dix lieues de distance. Un conseiller du Parlement, qui se promenait, vit le premier un point faible où on pouvait le forcer.

Le grand rhétoricien Villars, grand menteur (tout héros qu'il est), ou du moins exagérateur, boursoufleur souvent ridicule, pour mieux grossir sa victoire de Denain, suppose qu'en 1712, la situation était celle à peu près de 1709, dans cet effroi qui précéda l'affaire de Malplaquet, quand la France était en prières et que Versailles faisait les prières de quarante heures. «Louis XIV, dit-il, en lui disant adieu, pleura, lui dit que, s'il lui arrivait malheur, lui Louis, monterait à cheval et irait se faire tuer.» Ce morceau à effet devait faire l'ornement du discours que Villars prononça en 1715, lorsqu'il se fit recevoir à l'Académie française. Le roi lui fit rayer cela.

Réellement, dès janvier 1712, on savait la disposition de l'Angleterre. Eugène y avait été de sa personne tâter le terrain. Il y perdit deux mois. On lui avait fait croire que l'on pourrait forcer la main à la reine malade et aux tories. L'électeur de Hanovre, successeur très-hostile de la mourante, qui attendait impatiemment, eût avoué tout à Eugène, si l'on eût pu monter un complot, faire un mauvais coup. Rien ne bougea. La reine ne se vengea qu'en donnant à Eugène une épée qui valait cent mille livres.

Les conférences venaient de s'ouvrir à Utrecht, et, malgré les reproches, les vaines fureurs de l'Autriche et de la Hollande, l'accord réel de l'Angleterre et de la France rendait la paix probable. Les ministres anglais nous étaient amis plus que nous-mêmes. Ils nous ouvraient une chance admirable, celle de transférer Philippe V en Italie, de lui donner la Savoie, le Piémont et la Sicile, _qui après lui reviendraient à la France_. Le duc de Savoie eût été roi d'Espagne. La politique anglaise, alors vraiment grande et hardie, était (en s'emparant des mers) de renouveler l'Europe par les deux faits qui voulaient s'y produire, la création de deux royaumes: _la royauté de Prusse_, contre-poids protestant de la vieille et bigote Autriche; _la royauté du Savoyard_ en Italie ou en Espagne. Philippe V s'obstina à rester roi d'Espagne et fit un mal immense à son pays. Les whigs, qui régnèrent après Anne, firent roi le duc de Savoie, mais pour qu'il gardât les Alpes contre nous, nous séparât de l'Italie.

Eugène, voyant les Anglais échapper, voulait dès son retour les employer. Au premier ordre, il vit leur cavalerie qui dessellait, et lui tournait le dos. Le 12 juin, la nouvelle arrive d'une trève conclue entre l'Angleterre et la France. Pour arrhes, le roi donnait Dunkerque. Nouveau coup pour Eugène. Il perdait l'armée britannique, plus de soixante mille hommes. Mais les mercenaires allemands et belges, qui en faisaient les trois quarts, sans s'inquiéter du serment qu'ils avaient fait à la reine Anne, restèrent obstinément, laissèrent partir les vrais Anglais. Il se trouva avoir encore en tout cent trente mille hommes. Villars prétend n'en avoir eu que soixante-dix mille, avec trente mauvais canons. S'il en était ainsi, Eugène, plus fort du double, n'avait qu'à aller en avant. Il en parlait, disait qu'il irait à Versailles. Seulement, il voulait d'abord prendre Landrecies, petite place, qui, dans le style des vieilles guerres, _couvrait_ la Picardie. Autre faute, pour ce siége, il divise son armée en trois armées. Ses lignes étaient faibles à Denain. Il y avait là douze mille de ces coquins, qui servaient contre leur serment, ayant pour général le fils du fameux traître Monck, le restaurateur des Stuarts. On dit qu'un conseiller au Parlement qui se promenait vit le premier cette faiblesse de Denain, et avertit.

Villars, par une feinte heureuse, en se portant vers Landrecies, y attira Eugène, qui affaiblit Denain, s'en éloigna. Villars trompa aussi les siens, qui ne comprenaient rien à ses manoeuvres. Ils murmuraient. Tout à coup, il se lance sur Denain. Point de fascines pour aider l'escalade. On y monta avec des hommes, sur les vivants et sur les morts. Rien ne tint contre cet élan. Tout fut tué, et de plus ce qu'Eugène envoya au secours. Il était venu au galop, et furieux, mordant ses gants et ses dentelles, il assistait à la déroute (24 juillet 1712). C'était celle de sa fortune, qui ne se releva jamais. Villars, fortifié, emporta toutes les places voisines, tous les magasins de l'ennemi, se trouva riche tout à coup. Soixante drapeaux envoyés à Versailles.

La France fut rassurée, le ministère anglais encouragé. En août, le brillant Bolingbroke vint à Paris et fut reçu comme l'ange de la paix. Il eut à l'Opéra un de ces enivrants triomphes comme nous savons seuls les donner. Il n'y avait point à cela de bassesse. Car nous étions vainqueurs partout. Et sur le Rhin, et vers les Alpes, l'ennemi avait été arrêté glorieusement. Bolingbroke nous plaisait par l'éclat de son esprit, par son audace d'opinion en toute chose. Paris lui fut charmant. Versailles, encore si près de son grand deuil, l'accueillit de façon touchante. Par une distinction délicate et unique, le roi lui donna un diamant que portait au chapeau son tant regretté petit-fils, le duc de Bourgogne. Bolingbroke retourna Français.

Il avait servi à la fois les deux pays, en avançant l'oeuvre de paix. Ni la reine, ni le roi, n'avaient beaucoup à vivre. Les ambassadeurs d'Anne signifièrent à Utrecht que, si la paix n'était pas signée le 11 avril 1713, ils la signeraient seuls. Donc, le 11, fut signée la paix, malgré l'Empereur qui lui-même fut bientôt forcé de signer à Rastadt. L'Angleterre gagne tout. La France ne perd presque rien. Elle croit (bien à tort) avoir acquis l'Espagne. La Hollande reste ruinée. L'Autriche a les Pays-Bas, Milan, Naples, la Sardaigne.

La victoire de Denain! et la paix de l'Europe! deux merveilleuses éclaircies. La misère est la même, l'embarras financier s'accroît. Mais l'âme est riche d'espérance. On voit que le vieux roi, la vieille cour, n'iront pas longtemps. Versailles de plus en plus pâlit, et Paris reprend l'ascendant. Paris n'a pas encore la vie officielle, mais il a celle d'opinion. C'est à l'Opéra de Paris qu'éclata la scène du triomphe de Bolingbroke, triomphe de la fraternité entre les deux grands peuples, qui moins visiblement, mais réellement en dessous, fut l'élan de la pensée libre.

Un brusque changement dans les modes indiqua celui des esprits. L'insipide échafaud en fil de fer, à deux pieds de hauteur, que les dames portaient branlant et tremblotant, comme la vieille tête de madame de Maintenon, il s'écroule un matin. Cela durait depuis 1689. Le roi le détestait. Chacun le trouvait incommode. Et nul n'y pouvait rien changer. L'ambassadrice d'Angleterre, comtesse de Shrewsbury, Italienne de mère, hardie et fort parleuse, arrive en coiffure simple, harmonique à la tête humaine. Nos dames, à l'instant, démolissent leur château, descendent leurs cheveux, exagèrent même, et visent au plat extrême.

Bien avant que le roi meure, se fait en tout le changement. Les soupçons insensés dont Orléans avait été victime, on les oublie; on en sent l'absurdité, le ridicule. Et n'est-ce pas assez de lui voir près de lui cet immuable ami, l'honnête Saint-Simon, l'ami du duc de Bourgogne?

À Versailles, à Marly, Orléans reste seul. On craint madame de Maintenon, le duc du Maine. Mais beaucoup regardent vers lui. Beaucoup attendent, espèrent de ce côté. Et lui, que fera-t-il? rien du tout, que boire et dormir, le soir s'enfermer pour l'orgie. Mais à force de ne rien faire, il grandit cependant. Par la force des choses, il devient le roi de Paris.

Belle fortune pour ce paresseux. Il est désiré à la fois des incrédules et des croyants, des esprits forts, des jansénistes. Ceux-ci, ces hommes austères, sous la persécution cruelle, sont bien forcés de faire des voeux pour l'avénement de la tolérance. Combien plus les infortunés protestants, si barbarement écrasés!

Rien ne profita plus au duc d'Orléans que la bulle _Unigenitus_, les furieuses et grotesques violences de Tellier pour la faire recevoir. Cela d'avance tuait le rival d'Orléans, le duc du Maine, favori du parti bigot, sous lequel eût continué le règne du Néron jésuite.

Aristophane est grand dans son _Plutus_ vainqueur, qui voit à sa cuisine les dieux destitués, heureux de lui tourner la broche. Rabelais est colossal dans le _Gargantua_; son rire est un tonnerre qui lézarde et fend le vieux ciel. Mais combien est supérieure la farce de l'_Unigenitus_, où la Rome idiote, sans s'en apercevoir, se moqua d'elle-même, exterminant et le catholicisme, et le christianisme, et, que dis-je? toute religion!

L'heureux Voltaire avait justement dix-huit ans. Ce fut là son point de départ, il eut de quoi rire pour un siècle.

Tout est miraculeux dans cette bulle. Sa naissance même est un prodige: un roi emploie ses efforts, ses millions (et dans ce temps de banqueroute), un argent emprunté à quatre cents pour cent! pour obtenir du pape, quoi? que le pape condamne la maxime des royalistes: _L'excommunication injuste est nulle_, qu'il condamne les gallicans et désarme la royauté.

Il insiste pour que le pape se déclare infaillible et dans le dogme et _dans le fait_, pouvant forcer de croire non-seulement l'absurdité logique, mais le _faux matériel_, dire ou que trois font un, ou que le soleil luit la nuit.

Il veut que le pape tranche à grand bruit la profonde question de la Grâce, où est la base même du christianisme, question sur laquelle le pape même avait commandé le silence. Les protestants, les jansénistes, en rapportant tout à la Grâce, en abandonnant l'homme à Dieu, rendaient moins nécessaire le prêtre. Celui-ci gagne tout, à décider contre la Grâce, pour le libre arbitre de l'homme, si l'homme n'est libre que d'obéir au prêtre.

Les Jésuites poussaient dans ce sens, qui livraient tout au prêtre-Dieu de Rome. Au fond de leurs colléges et de leur vieille scolastique, ils se trompaient d'époque. S'étant armés du fouet que le roi mettait dans leur main, ils prirent le grand public rieur pour un écolier de sixième, ils fouettèrent au hasard pour lui faire dire: Le pape est Dieu.

La papauté, depuis des siècles, gravitait vers cela, et fatalement devait y arriver. Elle le désirait, le craignait. Par scrupule? non; mais par l'intelligence du danger qu'elle courait. Dans sa force, à l'époque où elle exterminait des mondes (Albigeois, Hussites, Moresques, Protestants), elle ne formula pas cela; comment oser le faire au temps de sa décrépitude? Elle avait un pressentiment que si, vieille, édentée, quasi-paralytique, elle sautait sur l'autel, en béquilles, il lui arriverait malheur. Il fallait la sottise de son terrible adorateur Tellier pour lui faire faire le pas qui devait lui rompre le cou.

Celui-ci ne recula pas qu'il n'eût exécuté la chose. Dans son amour-propre de père, il n'eut point de repos que son monstrueux avorton, la Bulle, n'apparut, exposée à l'adoration dans les bras de la vieille Église.

On n'a jamais encore tout à fait disséqué cette chose étrange. Rien de lié, ni d'organique. Et de soudure, aucune. La plus grossière couture du tailleur de village y manquait même. On avait pris d'ici, de là, nombre de vieilles choses qui traînaient dans l'École, qui ne sortaient pas du séminaire et y seraient mortes tout doucement si ces furieux maladroits ne les avaient fourrées de force dans leur belle création. Là, compilées, mises en face l'une de l'autre, elles criaient, de couleurs discordantes, elles hurlaient, de contradictions. L'ensemble est si difforme qu'on a désespéré de le résumer. On montre tel article, tel membre. Essayons de donner le monstre même, éclos rue Saint-Antoine, adopté de Versailles, intronisé au Vatican, imposé _urbi et orbi_, mais, hélas! mort sous les sifflets:

Le but et le sens général est _Mort à la liberté!_ à la vraie liberté pratique, qui relève d'elle-même et du droit. Mort à celle de la conscience, et aux franchises de l'État! _L'autorité au pape!_ au prêtre! Son excommunication _injuste_ n'en est pas moins valable: il fait la justice et le droit.

Mort à la Grâce (_à la non-liberté_), au dogme de saint Paul et de saint Augustin, qui disent que c'est Dieu qui fait le bien en nous[1].

[Note 1: _Proposition condamnée_: La grâce de Jésus-Christ est nécessaire pour toute sorte de bonne oeuvre.]

_Anathème à l'amour de Dieu_, à ceux qui disent que nul bien n'est sans cet amour[2].

[Note 2: _Proposition condamnée_: Nulle bonne oeuvre sans l'amour de Dieu.]

_Anathème à la charité_, à ceux qui disent que: La foi justifie quand elle opère, mais n'opère que par la charité[3].

[Note 3: _Propositions condamnées_: Il n'y a ni Dieu ni religion là où n'est pas la charité.--_Autre_: La foi justifie quand elle opère, mais n'opère que par la charité.]

_Anathème à l'amour de la justice_, à ceux qui prétendent que: Le coeur tient au péché, tant que cet amour ne le conduit pas[4].

[Note 4: _Proposition condamnée_: Le coeur demeure attaché au péché, tant qu'il n'est point conduit par l'amour de la justice.]

On voit qu'en ce grossier mélange, on a copié d'une part la condamnation de l'esprit moderne, d'autre part celle de l'esprit ancien; celle de la Loi, celle de la Grâce. La philosophie, le christianisme, les deux plaideurs sont mis hors de cause, renvoyés dos à dos.

Quinet a dit excellemment cette vérité profonde: «Pour en finir avec les hérésies, le pape ici poignarde non-seulement le christianisme, mais l'idée même de la religion et de Dieu.

«En vérité, le XVIIIe siècle s'ouvre avec plus de solennité qu'on ne le dit. Du haut du Vatican, le pape jette l'Évangile dans l'abîme. C'est la première journée du siècle. Ce reste de gloire appartenait au souverain de l'ancien monde, de donner le premier signal de son renversement. Voltaire, Rousseau, n'avaient pas une autorité suffisante pour commencer. Il fallait que le prêtre même livrât son Dieu, fît cet aveu: Que toute chose était consommée.»

L'effet fut admirable, une trentaine d'ouvrages parurent contre la Bulle. Mais le meilleur ne s'écrivait pas. On jasait, on riait partout. On contait de Tellier (fausses ou vraies) mille choses plaisantes. À ceux qui objectaient que c'était condamner saint Paul, il aurait dit: «Saint Paul, saint Augustin étaient des têtes chaudes qu'on aurait mises à la Bastille.--Et saint Thomas? lui disait-on.--Vous pouvez penser quel cas je fais d'un jacobin, quand j'en fais si peu d'un apôtre.»

CHAPITRE XIX

DERNIÈRE ANNÉE DU ROI

1715

La mort vivante ou la vie morte, ce misérable état intermédiaire qui n'est ni l'un ni l'autre, c'est ce que je suis condamné à décrire pour épuiser ce règne de soixante-douze ans, terminer ce siècle éternel, enterrer ce revenant grotesque et violent, l'_Unigenitus_. Funèbre carnaval de morts mal enterrés, qui paradent encore aux approches du jour, qui courent en furieux, et maltraitent encore les passants.

Regardons bien dans les trois fosses. J'appelle ainsi l'arrière-appartement où vit presque toujours Louis XIV à cette époque. J'appelle ainsi le maussade Gesù de la rue Saint-Antoine, où les trois terroristes de la Société, Doucin, Lallemant, Tournemine, préparaient les mesures violentes que Tellier exigeait du roi. Enfin, pour l'humiliation de la nature et du génie, voyons ce palais de Cambrai, où l'homme de la Bulle, Fénelon inquiet, donne le triste spectacle de sa stérile agitation.

Qui écrit, écrira. On ne peut plus s'en empêcher; c'est une maladie. Fénelon écrit à tous, et sur tout. Il régente la guerre, défend les batailles à Villars. Il régente l'État. Et, avec quelle sagesse! Pour l'avenir, une république de grands seigneurs. Pour le présent, un conseil de régence que Louis XIV doit créer de son vivant, _pour partager avec lui l'autorité!_ Mais la grande affaire, c'est la Bulle. Il la salue à sa naissance d'un éloge effréné (12 octobre); il en est le poète et l'apôtre, le berger d'Orient qui vient s'agenouiller à son Noël. Mais tous ne sentent pas comme lui la beauté du Dieu nouveau-né. Les Jésuites seuls sont avec lui. Son coeur est au Gesù de la rue Saint-Antoine. Ses communications continuelles et confidentielles avec le bon Père Lallemant. Il veut que Lallemant lui choisisse de sa main un vicaire général qui travaille avec lui contre les Jansénistes.

Pour le connaître mieux encore, il faut l'étudier dans une source trop négligée, mais singulièrement instructive, qui révèle et l'homme et le temps. Fénelon, toute sa vie, fut par-dessus tout directeur. Regardons-le dans la direction de madame de Montberon. C'est la plus acharnée des saintes, la persévérante brebis. Celle-ci, traînant son mari, vint à Cambrai, vécut là sur cette frontière.

Il en est fort embarrassé. Le genre d'activité qu'il garde, c'est de se diviser entre mille petits soins, lettres, affaires d'amitié, d'hospitalité, d'aumônerie, d'économie de son domaine, de justice parfois; car il juge lui-même, comme prince-évêque de Cambrai. Il va, vient, il suffit à tout; d'autant plus sec, qu'il est plus tiraillé. Il est tari et las de tout. Adieu le flot du coeur. Mais elle, elle ne veut que cela; car, malgré son âge, elle est jeune. Seulement dans sa voie quiétiste où il l'a soutenue longtemps, elle est comme un enfant qui ne sait plus marcher, qui pleure, qui veut être porté. Elle prie, elle supplie. Elle meurt, s'il ne peut pas la confesser. Le mari, qui la voit dans cet état, vient lui-même prier Fénelon. Hélas! ce qu'on demande, il ne l'a plus, il ne sait plus que dire. Cette royauté des âmes (exquise et sensuelle pour les plus saints), elle a abouti là, au néant de l'énervation. Tout ce qu'il trouve pour se tirer d'affaire, c'est de lui dire toujours: «Communiez.--Mais quoi? sans préparation, sans confession?--N'importe, communiez.» Expédient grossier pour un homme si délicat, de la gorger d'hosties! Oh! il lui fallait autre chose. Elle se désespère; elle va s'en aller, s'éloigner. Vous penseriez alors qu'il est quitte et fort satisfait? Point du tout, il se fâche. Il veut l'avoir là, la garder et ne rien faire pour elle. Il lui dit de rester, car nul autre ne la comprendra. Spectacle aride et désolant de deux âmes, qui jusqu'au bout vont s'usant par le frottement à vide, qui, par delà la mort du coeur, continuent leur agitation, ne pouvant s'apaiser, ne pouvant se quitter, ni vivre, ni mourir tout à fait.

Maintenant, passons à Versailles. Derrière le grand appartement se trouvent de petits cabinets noirs. De même à Fontainebleau. Sur la _porte dorée_, une belle chambre, lumineuse, en a derrière une autre sans fenêtre, sombre et obscure. C'est dans ces sortes de cachettes que madame de Maintenon fuyait la lumière, mais elle ne pouvait fuir le roi. Il était là, et ne la quittait guère. Âgée et fatiguée, un peu sourde, dans le dégoût universel où elle était de tout, elle devait encore endurer jusqu'au bout sa terrible assiduité. Elle expiait, comme Fénelon.

Quand la duchesse de Bourgogne manqua, elle fut épouvantée du vide, de la monotonie, du triste et pesant tête-à-tête qui allait devenir invariable. Elle essaya des moyens extrêmes (peu convenables dans un si grand deuil), des concerts et des comédies. Elle fit venir Villeroi avec ses vieux contes galants. Elle suppléa, comme elle put, la duchesse de Bourgogne par cette Jeannette Pincré, dont j'ai parlé. Le roi y tenait, et ne la laissa se marier qu'en restant à Versailles. Mais la petite fille, devenue grande, devenue une jeune dame, était-elle amusante par des enfantillages trop visiblement calculés? Donc, le poids reporté à droite, à gauche, revenait, retombait d'aplomb sur madame de Maintenon, et elle en était écrasée. Elle se lâche dans ses lettres, et parle indécemment, sèchement du roi, des faiblesses dernières dont elle était témoin et qu'une épouse eût dû cacher: «Il me faut essuyer ses chagrins, son silence, ses vapeurs; il lui prend souvent des pleurs dont il n'est pas le maître, ou bien il est incommodé. Il n'a pas de conversation.»

Mais elle-même n'était-elle pour rien dans cet affaissement d'esprit? De quoi l'occupait-elle? De pauvretés. Elle mêlait mille petites affaires de sacristie aux plus grandes affaires de l'État. Tracasseries de couvents, ou rapports de police, c'était la vie du roi. Gouvernement étrange qui voudrait gouverner homme par homme, et dans le secret même de la conscience. Son effort impuissant, c'est d'arrêter un peu la débâcle de l'Église, de contenir le clergé qui ne se contient plus. Les moeurs des moines, leurs querelles, les élections des religieuses, tout ce misérable ménage, c'est l'occupation incessante.

La simplicité, la crédulité du roi et de madame de Maintenon dépassent tout ce qu'on peut croire. Ils voient la vieille machine de dévotion extérieure aller son train, et ils ne voient pas qu'il n'y a plus rien dessous. On se moque d'eux tout le jour. Les plus impies farceurs se font passer pour saints (Marcé, Courcillon, _V. Saint-Simon_). Une dame est surprise par son mari en adultère, et c'est le mari qu'on enferme; elle fait croire au roi qu'il voulait la faire protestante (_Staal_).

Le jansénisme fut un coup de fortune pour madame de Maintenon. Il occupa le roi. Il lui donna chaque jour quelque affaire, quelque ennui, quelque colère, enfin ouvrit une carrière à l'âcreté d'humeur. Les lettres de Fénelon à Tellier (22 juillet 1712), les paroles de Tellier au roi, se résument en un mot: _Tout est perdu!_--Comment? tout est perdu?--Oui, si l'on ne réprime vigoureusement le jansénisme, qui est à la fois l'hérésie et l'avant-garde des _libertins_. Son chef, Quesnel, est _Anti-Christ_; la Bulle le dit en propres mots. Dans ce péril immense, on ne peut ménager nul moyen de salut public.

Le roi le sent; avec regret il emploiera non-seulement la force, mais, il le faut, l'argent. Il corrompt les évêques pour les faire devenir des saints. Le beau Rohan, l'intrigant Polignac, Bissy, l'évêque de Meaux que son prédécesseur Bossuet appelait «un petit fripon,» ont rejeté d'abord la Bulle. Mais le roi sait les attendrir. À Rohan (fils du roi, peut-être par la belle Loubis) il donne la grande aumônerie, à Bissy le chapeau. Polignac reçoit de l'argent. Madame de Maintenon a désormais, heureusement, une affaire. Elle négocie pour la Bulle, elle fait trotter Bissy chez les évêques; c'est le grand chien de chasse qui les rabat dans les filets.