Histoire de France 1689-1715 (Volume 16/19)
Part 2
Nulle n'échappa plus vite à madame de Maintenon que sa nièce, la petite Villette, et même avant treize ans. Elle était gaie, rieuse, peu capable de feindre, crédule, damnablement jolie. Tout tournait autour d'elle, des fats, ou des amies trop tendres. Madame de Maintenon craignit quelque éclat qu'on ne pût cacher, et la maria brusquement. M. de Boufflers, si estimé, se présentait. La tante dit durement: «Elle n'est pas digne d'un si honnête homme.» Et elle eut la cruauté de la donner à un Caylus, grossier, ivre toujours. Admirable moyen de la précipiter sur la pente de l'étourderie.
Elle fit bientôt une autre exécution sur la supérieure de Saint-Cyr. Madame Brinon avait commencé et fait cette maison. Elle y était chez elle, on peut le dire. On venait de la nommer directrice à vie, et on la chassa brusquement. Elle plaisait au roi; ce fut son crime réel. On l'accusa de cette tendance mondaine et théâtrale de Saint-Cyr. Mais madame de Maintenon avait rejeté les pièces pieuses que madame Brinon faisait pour ses élèves, et leur avait fait jouer Racine, _Andromaque_ même! Haute imprudence qui révéla Saint-Cyr, et tout ce qu'il contenait sous son calme apparent. Elles ne jouaient qu'entre elles, et n'en furent pas moins surprenantes d'ardeur et de passion. Ce n'était pas un jeu; c'était la nature même à son premier élan. Il n'en fut guère autrement dans une pièce biblique, la molle et tendre _Esther_.
Le vrai titre serait: le triomphe d'Esther et _la chute d'Aman_. C'est le caractère de cette pièce que toutes ses tendresses servent à enfoncer le plus terrible coup.
Un an durant, le génie laborieux de Racine fit et refit, polit cette oeuvre unique. Il fallait qu'on sentît déjà Louvois perdu pour qu'on osât cela. La violence de madame de Maintenon y parut, jusqu'à permettre au poète d'insérer un mot de Louvois, celui qu'il avait eu l'imprudence de prononcer et qui dut tant blesser le roi: «Il sait qu'il me doit tout.»
La pièce fut jouée le 25 janvier 89. Le roi y était seul, on peut le dire; car il n'avait avec lui que le peu d'officiers qui le suivaient à la chasse. L'effet fut délicieux, mais le coup trop peu appuyé. Il paraît que le roi s'obstinait à ne pas comprendre. Louvois était trop nécessaire.
Le 5 février, on appela au secours les grands moyens de succès, d'abord la cour d'Angleterre. C'est pour elle que Racine a fait le beau chant de l'exil, le choeur tout plein de larmes (J'irai pleurer au tombeau de mes pères). Ces hôtes de la France, martyrs de la foi catholique, étaient là comme suppliants. Leur présence muette sollicitait la chute de ce cruel Aman qui défendait de leur porter secours.
Les jeunes actrices n'ignoraient pas qu'_Esther_ était un plaidoyer pour cette sainte cause. Madame de Maintenon (_V._ ses lettres d'éducation) les tenait au courant de la politique du temps et les faisait prier pour les succès du roi. Plusieurs, avant de paraître en scène, se jetèrent à genoux, et, pour obtenir la grâce de parler dignement, elles dirent un _Veni Creator_.
Un moyen plus mondain avait été employé par Racine. Les deux rôles de femmes et d'amies, si charmantes, d'Esther et d'Élise, furent joués par deux personnes irrésistibles. La toute jeune mariée Caylus joua Esther, malgré les répugnances de sa tante. Mais Racine insista, l'obtint. Élise était représentée par l'Élise de madame de Maintenon, son bijou du moment, la Maisonfort, jeune chanoinesse, de grâce touchante, qu'on ne voyait pas sans l'aimer. Elle était si émue que Racine en tremblait, ne savait comment la calmer. En vain, paternellement, il lui essuyait ses beaux yeux, comme on fait aux enfants. Cela parut en scène; le roi le dit: «La petite chanoinesse a pleuré.»
Le succès dépassa tout ce qu'on attendait. Ce fut un entraînement prodigieux, et d'abord des actrices, d'Esther-Caylus qui, se sentant aimée, gâtée, se livra sans réserve. Les coeurs furent emportés. Un vertige gagna tout le monde, les femmes même. La singularité du costume y contribua. L'habit persan confondait tout. Assuérus et Mardochée (deux belles grandes demoiselles) différaient peu de la petite Esther.
J'ai sous les yeux la vaste collection des modes de ce temps-là (Bounard, etc., 30 vol. in-folio). J'y vois que, peu après Esther, elles changent tout à coup. Les modes de Ninon et de la Montespan avaient duré jusqu'à l'année du fameux jubilé 1676. Dans la douteuse aurore crépusculaire de madame de Maintenon, surtout dans les années équivoques qui précèdent le mariage, elle avait adopté une coiffure coquette et dévote, qui cachait et montrait, l'écharpe qu'elle donna aux dames de St-Cyr et que toutes imitèrent. Après _Esther_, l'écharpe est écartée. La face hardiment se révèle. La coiffure est haussée, surexhaussée par différents moyens; elle semble imiter la mitre ou la tiare persane qu'on avait admirée sur ces têtes angéliques. Tantôt c'est un peigne gigantesque, une tour, une flèche de dentelles, et plus tard un échafaudage de cheveux. Tantôt le bonnet-diadème que prit madame de Maintenon, le bonnet-casque, ou crête de dragon, dont les audacieuses (madame la Duchesse) décorèrent leur beauté hardie. Ses portraits et ceux de Caylus, les plus jolis du temps, semblent donner la mode. La première gouvernait et menait la seconde. Elle s'était emparée de la trop faible Esther, l'avait associée à ses jeux satiriques et la compromit fort de son équivoque amitié.
Un effet si mondain dans un tel lieu paraît avoir embarrassé madame de Maintenon. La ville, la plus grande partie de la cour, ne pouvaient assister, et murmuraient sans doute. Elle résolut de les faire taire en faisant jouer la pièce devant le confesseur du roi, devant Bourdaloue et quelques Jésuites. On fit même venir, pour imposer à la bourgeoisie médisante, madame de Miramion, la sainte, la charitable. On joua une autre fois devant Bossuet. On était bien sûr que les saints ne verraient rien que de pieux dans une pièce qui lançait la croisade d'Angleterre.
Qui résistait? Louvois, le bon sens, la nécessité. Le roi qui avait mis cent mille francs aux costumes d'_Esther_, en était à envoyer sa vaisselle à la monnaie. À grand'peine, on vendait des charges, on pressurait des financiers par une petite Terreur. Pouvait-on donner une armée à Jacques, quand les nôtres affaiblies quittaient le Rhin en brûlant tout, et perdaient Cologne et Mayence? Madame de Maintenon et son ministre Seignelay obtinrent qu'il aurait au moins une flotte et quelques officiers. Le général devait être Lauzun, le favori de Saint-Germain.
Chose curieuse, Lauzun voulait être payé d'avance de ses exploits futurs. Il fallait que le roi le fît duc avant le départ. Refusé sèchement. Alors, il eut l'impertinence de se fâcher, de dire qu'il ne partirait pas.
Pour le consoler, Jacques lui donna la Jarretière, qu'on ne donne guère qu'à des rois, et, pour comble, lui conféra cet ordre par le don d'un précieux joyau de famille, la propre médaille que Charles Ier, le martyr, à la séparation de sa famille, avait remise à Charles II.
C'était aller de sottise en sottise. Enfin, ce cher Lauzun, il le fit dîner en tiers entre lui et le nonce du pape. À ce moment, chose bizarre, Saint-Germain possédait un nonce, et Versailles n'en avait pas.
Était-ce assez de ridicule? Non. Jacques, comme roi de France, exerça son grotesque droit de faire des miracles, de toucher les écrouelles. Cela l'acheva dans l'opinion.
Il part pour Brest. Là, rien de prêt. Seignelay, qui avait tout promis, n'était pas en mesure. Jacques crie. Enfin, tout arrive, mais du ministère de la guerre, et tout arrive par Louvois. Lui seul était en règle, seul agit efficacement. _Esther_ fut inutile, il n'en resta rien qu'un chef-d'oeuvre et une mode. Et le départ de Jacques fut un triomphe de Louvois.
CHAPITRE III
MADAME GUYON
1689-1690
Beaucoup de gens blâmaient madame de Maintenon de ne pas se mêler assez des affaires. Reproche injuste. Elle influait infiniment, et de la vraie manière, seule efficace auprès du roi. Elle ne faisait rien, mais peu à peu elle mit au conseil ceux qui faisaient tout, les ministres. Pontchartrain, aux finances, se fit son homme, et Seignelay, à la marine, ne se soutenait que par elle dans sa rivalité contre Louvois. D'autre part, son concert avec un certain groupe de grands seigneurs honnêtes et pieux que le roi estimait, devait avoir, ce semble, un effet plus profond, celui de modifier à la longue le caractère même du roi. «Obsédez-le de gens de bien, lui écrit Fénelon; qu'on le gouverne, puisqu'il veut l'être.» Par ce moyen réellement on fit le roi dévot, pour dix années surtout. Au delà, la vieillesse, le malheur, je ne sais quel endurcissement le jetèrent dans l'indifférence.
Regardons cette petite société, comme un couvent au milieu de la cour, couvent conspirateur pour l'amélioration du roi. En général, c'est la cour convertie. Les fils et filles de la génération violente qui précéda, sont tout humanisés et régularisés, amendés; ils semblent expier l'énergie que leurs pères déployèrent en mal ou en bien, leurs fortunes souvent mal acquises. Les trois filles de Colbert, les soeurs de Seignelay, duchesses de Chevreuse, de Beauvilliers, de Mortemart, semblent autant de saintes. Le duc de Chevreuse, petit-fils du favori Luynes, n'intrigue qu'en affaires dévotes; il est l'agent, le colporteur de la pieuse coterie. Le duc de Beauvilliers (fils de ce Saint-Aignan qui fournit au roi la Vallière) fait ses filles religieuses. Ce qui est beau, très-beau, dans ce parti, ce qui en fait l'honorable lien, c'est l'édifiante réconciliation des mortels ennemis, les Fouquet, les Colbert. La fille de Fouquet, que Colbert enferma vingt ans, la duchesse de Béthune-Charost, par un effort chrétien, devient l'amie, presque la soeur des trois filles du persécuteur de son père. Cette duchesse est la pierre de l'angle dans la petite église, «la grande âme,» admirée et respectée de Fénelon.
Ce tableau a des ombres. Les personnages accessoires qui y entrent, ne sont pas sans reproche. Le fils par exemple de la grande sainte, Charost, dévot et _pratiquant_, n'en est pas moins l'intime ami des _libertins_ de l'époque. Seignelay, qui devient dévot sous l'influence de ses soeurs et de madame de Maintenon, entre Fénelon et Racine, n'en reste pas moins Seignelay, je veux dire l'orgueilleux, le cruel bombardeur de Gênes, le tyran de nos amiraux. Même sa conversion est tristement datée par un acte d'indélicatesse. Il empêche Jean Bart et Forbin de faire la grande guerre; il se réserve ces vaillants, ces preneurs infaillibles, pour faire la course à son profit.
Pour ne compter dans ce parti que les hommes vraiment pieux en qui la foi était le fond du coeur, les Beauvilliers, Chevreuse, etc., on est frappé de voir combien cette foi sincère est timide et de peu d'effet, pauvre de résultats. Ce sont des courtisans honnêtes et médiocres, qui, pour influer quelque peu, sont obligés de s'observer beaucoup, de s'amoindrir encore, de s'accommoder à la médiocrité sèche du roi et de madame de Maintenon.
Il faut le dire, il y avait un amoindrissement général, et dans la chose même qui faisait la couleur du temps, la dévotion.
Le jansénisme avait pâli. Il languissait avec Nicole octogénaire en son désert du faubourg Saint-Marceau.
Le jésuitisme même avait pâli. Quoique le P. La Chaise, récemment, en 87, pendant la maladie du roi, lui eût surpris la feuille des bénéfices, très-faible était son influence morale. Les Jésuites du Canada, riches et paresseux, avaient interrompu leurs relations romanesques, qui pendant cinquante ans avaient été le vrai journal du temps, le pieux amusement du monde catholique.
L'insipide juste milieu de Saint-Sulpice, la simplicité fausse des Lazaristes, pauvres, sales d'extérieur (et très-riches en dessous), c'est ce qui réussissait en cour. Ennui profond, nullité, platitude.
Ce qui peint madame de Maintenon, c'est qu'en 89, et la veille d'_Esther_, elle a pour idéal dans la haute spiritualité un Godet-Desmarais, de la plus sèche étoffe qu'ait fournie Saint-Sulpice. Elle estimait en lui sa littéralité serrée de prêtre exact, une certaine médiocrité judicieuse, qui n'est nullement la solidité forte. Il lui plut par sa figure basse, qui disait vrai sur le dedans; il détestait le grand et haïssait le génie. Sa dévotion pauvre, décharnée, sans substance, pour aliment à la vieille âme, ne pouvait donner que des os.
Le jeune homme, dans ce monde de vieillards, est un abbé de qualité qui n'a pas quarante ans, l'aimable Fénelon. Il était déjà mystique et quiétiste en 1686 (lettre du 10 mars), mais avec des ménagements extrêmes et des contradictions (_d'activité passive_) qui tombent dans le galimatias. Son _Éducation des filles_, livre admirable de prudence et d'esprit positif, est visiblement fait pour être, de madame de Beauvilliers, transmis à madame de Maintenon. Ses amis conspiraient pour le faire précepteur de l'enfant royal, et il devait ménager le tout. Élevé tour à tour par Saint-Sulpice et les Jésuites, il conservait un pied ici, et un pied là. Il rendait des respects infinis à Bossuet; il l'avait enlacé, et par lui avait prise dans un troisième parti, celui des gallicans. Seulement, il est bien entendu qu'un homme, si agréable à trois partis, n'y parvenait qu'en restant pâle, effacé, un peu faible. De sa longue direction de filles (les Nouvelles Catholiques), il lui restait, ce semble, une certaine douceur féminine, qu'on appellerait énervation, si on la comparait au génie mâle, robuste de Bossuet.
Je le répète, avant 89, par où que je regarde, je ne vois que faiblesse dans cette cour. La molle Esther n'y mit pas l'étincelle; l'effet fut, on l'a vu, mondain, sensuel, et plus propre à augmenter l'énervation.
Tranchons le mot. Ils attendaient leur âme. Une âme jeune devait venir qui réchauffât un moment cette vieillesse commune. Que cette âme fût romanesque, aventureuse et quasi folle, un Don Quichotte religieux, on aurait cru que c'était un obstacle dans un monde de sèche convenance. Oui, mais ce fut son charme. Elle eût fait sourire la mort même. Elle donna un moment l'oubli à tous ces coeurs fanés; ils se crurent jeunes encore. Ce moment dura trois années (1689-1692).
Dans mon livre _du Prêtre, de la Femme et de la Famille_, j'ai parlé des idées de madame Guyon, pas assez de sa vie, qui en est l'explication nécessaire. Cent choses, très-peu neuves, qu'on voit dans les anciens mystiques, sont cependant chez elle originales, étant sorties de sa situation.
Elle avait eu une enfance d'élue, accomplie de malheur. Maltraitée de sa mère qui n'aimait que son frère, battue par une de ses soeurs, elle passe au couvent. Mal soignée, laissée seule, dans ses fréquentes maladies, elle se met à lire la Bible et des romans. On la donne à quinze ans à un ancien entrepreneur, anobli, un M. Guyon, malade, maussade et brutal. Une aigre belle-mère la garde à vue, et si durement qu'elle n'osait lever les yeux. Loin de la soutenir, sa propre mère aggrave, encourage ces duretés. Une servante maîtresse, ancienne dans la maison et qu'on croyait une sainte, l'insulte impunément, jusqu'à lui tirer les cheveux. Le comble, c'est que ses enfants, dès qu'elle en a, sont élevés contre elle, dressés à l'espionner et à se moquer de leur mère. Nul refuge pour elle dans sa propre maison, nul que la prière et le rêve.
Elle eut des maladies terribles, où sa belle-mère faillit la faire mourir. Une cruelle petite vérole la marqua, menaça sa vue. Elle eut souvent mal à un oeil. Et avec tout cela très-jolie, mais de bonté surtout. Je ne sais quoi d'enfantin, de comique, mais d'amoureux aussi, faisait sourire, touchait, la rendait délicieuse.
Sa douceur d'ange était sur son visage, et le coeur fondait à la regarder. Dans un petit séjour qu'elle fit aux Carmélites de Paris, madame de Longueville, qui y demeurait, la rencontra au jardin; elle qui avait vu tant de choses, vieille et blasée, séchée de jansénisme, elle n'en fut pas moins saisie; elle ne se lassait pas de contempler cette personne attendrissante, n'en pouvait détacher les yeux.
Pauvre souffre-douleur, moquée de sa famille, traitée comme une enfant, elle vivait, dit-elle, comme ne vivant pas, et dans une sorte d'enfance qui lui resta toute sa vie. Elle en sortait par des réveils lucides; elle montra une grande capacité d'affaires, dans un moment où l'intérêt de son mari le commandait; elle déploya plus tard une vive éloquence, une vraie force théologique. Avec cela, toujours enfant.
Un jour qu'elle alla consulter un vieux Franciscain très-austère, qui vivait enfermé, et, disait-on, n'avait pas vu de femmes depuis longues années, il lui dit ce mot seul: «Vous cherchez au dehors ce que vous avez au dedans. Cherchez Dieu en vous; il y est.» Puis lui tourna le dos. «Ce fut un coup de flèche, dit-elle; je me sentis une plaie d'amour délicieuse, avec le voeu de n'en jamais guérir.»
Elle prit sur elle d'y retourner encore, et il lui apprit une étrange nouvelle: «Qu'une voix d'en haut lui avait dit: _C'est mon épouse._» Sur quoi, elle s'écrie dans une adorable innocence: «Moi! si indigne, votre épouse!... Pardonnez-moi, Seigneur, mais vous n'y pensiez pas!»
Bientôt d'autres ont eu cette révélation. La Visitandine Marie Alacoque, dont j'ai parlé, dans sa vision du Sacré Coeur qui est à peu près du même temps, sut aussi qu'elle était l'épouse de Jésus. Son abbesse dressa le contrat, célébra les noces. Et néanmoins la différence est grande. La forte Visitandine de Bourgogne que l'on saignait sans cesse, ivre de vie, eut le délire physique et voyait le sang par torrent. Madame Guyon n'était qu'une âme; dans le mariage même, elle ne sut pas ce que c'était, mère n'en fut pas moins demoiselle.
Délicate et souvent malade, elle resta infiniment pure, éthérée d'imagination. Elle aima vraiment un Esprit, n'eut besoin de donner nulle figure à Celui qu'elle cherchait, n'eut de l'amour que la souffrance, l'aspiration et le soupir, puis une étonnante paix.
À travers sa crédulité, souvent puérile, elle a deux choses très-hautes pour l'émancipation de l'âme. Elle se défie des visions, croit que Dieu ne s'y montre point (_V._ sa vie, I, 81, 83). Elle se défie des directeurs (_Ibid._, II, 68), et croit qu'on est bien fou de croire l'homme infaillible. Elle s'exposa souvent pour sauver de belles filles de leur confesseur.
N'était-elle pas dangereuse elle-même à son insu? Si faible et maladive, elle n'en avait pas moins, on le voit, une singulière plénitude magnétique. Les plus purs, les plus saints, hommes ou femmes, en sentaient les effluves toutes-puissantes. Le pieux M. de Chevreuse le disait à Bossuet: «N'avez-vous pas senti qu'on ne peut être assis près d'elle sans éprouver d'étranges mouvements?»
Bien loin d'abuser de cette puissance pour s'asservir des volontés, elle s'était imposé le supplice de vivre avec une âme réfractaire à la sienne, une femme de chambre de rude dévotion, dont la parole et le contact lui étaient un martyre. Cette femme la crucifiait tout le jour. Cependant, si elle était malade, elle subissait l'ascendant de sa douce maîtresse; il suffisait que madame Guyon lui défendît de l'être; elle guérissait à l'instant.
Nombre de gens la suivaient malgré eux. Tel fut le P. Lacombe, par qui elle se crut dirigée et qu'elle dirigeait elle-même. Tant qu'il était près d'elle, c'était un saint. Loin d'elle, il s'évanouissait, pour ainsi dire, n'était plus rien. La prison qu'elle supporta très-bien pendant de longues années, fut mortelle à Lacombe. Il se mourait de mélancolie. Sa tête faiblissant, il finit par écrire (ce qui avait peut-être été le vrai secret de sa vie) qu'il était éperdu, désespéré d'amour. Elle sourit, et dit: «Il est devenu fou.» C'était vrai, et il mourut tel.
Cette attraction était universelle. Ses ennemis et ses persécuteurs y cédaient à la fin. Même sa belle-mère y céda, et se mit à l'aimer. Même la vieille fille insolente qui l'avait tant persécutée. Elle l'aima avec emportement, et quand elle quitta la France, elle mourut, dit-on, de regret.
Une pieuse ligue de dévots l'envoyait à Genève, comptant sur sa séduction. Elle donna en partant son bien à sa famille, se réservant une petite pension, n'emportant rien que son dernier enfant, sa toute petite fille, et quelques livres, entre autres _Griselidis_ et _Don Quichotte_. Elle avait été bien longtemps elle-même l'infortunée Griselidis, martyre du mariage, et elle continuait de l'être en savourant «l'amère douceur des rigueurs du céleste Époux.» Pendant six ans, elle courut la France, la Suisse et l'Italie, les nuages surtout et le pays de l'imagination, comme le chevalier de Cervantès ou ses touchantes Dorothées, réchauffant tous les coeurs, les amusant, les consolant, jetant partout son âme.
Ce qui est curieux, c'est qu'elle se croît très-soumise au clergé; elle veut l'être. Mais les libertés de l'amour divin l'émancipent malgré elle. Elle fait créer deux hôpitaux, pas un couvent, pas une église. L'église et le couvent, ce sont les Alpes, qui ont inspiré ses _Torrents_. Elle aime étonnamment le peuple et les petits, les paysans, les bergers, les troupeaux. Ses amis sont en toute condition. Ses tendresses, son admiration sont pour trois femmes de Thonon, marchande, serrurière, lavandière, humbles personnes unies en Dieu d'une sainte et suave amitié.
Ce qu'on tolérait le moins en elle, c'est qu'avec sa douce innocence, elle voyait tout cependant, voyait les moeurs du clergé, et les hontes intérieures du cloître. Sans critiquer ni censurer, elle encourage les pauvres religieuses à s'affranchir, à ne plus être le jouet du vice, à rompre telle habitude immonde que sa tyrannie imposait. De là des ennemis terribles, dont la rage la suit partout. Elle ne peut rester ni à Gex, ni à Annecy, ni à Grenoble, ni en Italie.
On la disait sorcière. On éprouvait pour elle les sentiments les plus contradictoires. Une fille de Grenoble la détestait absente, présente l'adorait. Une autre, de la même ville, de bourgeoisie aisée, pleine d'esprit et d'une âme orageuse, tourna le dos aux amoureux, s'éprit de virginité et de madame Guyon, et ne voulut plus la quitter. Elle partait pour l'Italie où on l'avait souvent priée de venir. C'était alors un grand et dangereux voyage. Elle était chargée déjà d'un enfant, sa petite fille, et n'avait de suite que sa femme de chambre et un ecclésiastique inférieur (un quasi-domestique). Cette fille à garder n'était pas un petit embarras, étant de plus fort belle. Il n'y eut pas moyen de l'empêcher de suivre. Madame Guyon en prit la charge, comme imposée de Dieu; elle la tenait au plus près d'elle, ne la couchant que dans sa chambre et avec elle. Elles faillirent périr ensemble sur le Rhône, souffrirent beaucoup en mer. Nul moyen d'aller que par Gênes. Mais Gênes, nouvellement bombardée par les Français, pouvait leur faire un très-mauvais parti. À grand'peine trouva-t-elle un muletier pour passer l'Apennin. Elle avait envoyé en avant son ecclésiastique pour préparer l'établissement en Italie. Le muletier, un Génois très-suspect, avait en main cette pauvre caravane de femmes; il les mène droit dans un bois de voleurs. Madame Guyon ne s'étonne pas, reste calme et sourit. Voilà des gens interdits, en déroute, qui ne savent que dire. Ces incidents la troublaient si peu, que, le long du chemin, elle versait son coeur, ses rêveries, épanchait son livre sublime, et fort dangereux, des _Torrents_. Tout cela plus passionné dans l'âpreté de l'Apennin. La pauvre fille en fut enivrée, et comme anéantie. À l'arrivée, elle tomba malade; âme et corps, tout lui échappait.