Histoire de France 1689-1715 (Volume 16/19)
Part 19
On ne voulait pas seulement qu'ils débarquassent (mars 1710). Puis on ne leur permit de séjour que Gertruydemberg, petite citadelle noyée, et on les logea dans un trou. Encore, durent-ils se déguiser, Polignac en laïque, d'Uxelles quitter son habit militaire. On les tint là comme en prison, avec si peu d'égards, qu'on leur ouvrait leurs lettres et qu'on les leur donnait ouvertes. On traînait le plus qu'on pouvait; chaque proposition mettait dix jours pour aller à la Haye.
Qu'imposait-on? que voulait-on? on ne daignait le dire. Le roi, après tant de choses offertes, offrait encore l'Alsace, il offrait de démolir Dunkerque de ses mains; il offrait cette chose déshonorante de faire une guerre d'argent à son petit-fils, de payer l'exécution de sa ruine. Que voulait-on? tantôt c'était Metz, les trois évêchés, tantôt la Franche-Comté. Pourquoi pas la Bourgogne? pourquoi pas Lyon? Jadis il a dépendu de l'Empire. Bref, on ne voulait rien.
Eugène avait en poche un plan dressé, signé par lui, du démembrement de la France (Duclos l'a vu). C'était là son roman, et il s'y obstinait en furieux. Fort sottement les Hollandais se faisaient ses organes, disaient les choses folles qui devaient rompre tout et rouvrir le champ aux armées. Le roi consentant à payer ceux qui chassaient son petit-fils: «Non, ce n'est pas cela, dirent-ils. Il faut que _seul_ il le chasse lui-même, et en deux mois.--Mais, disait Polignac, Philippe V tient toute l'Espagne, moins Barcelone. Comment le faire partir de là, si vous ne lui donnez au moins la Sicile? Est-il possible que le roi fasse en deux mois la conquête de l'Espagne et des Indes?--Eh bien! la guerre sera possible; nous allons la recommencer.»
C'était assez et c'était trop. Polignac publia par une lettre dans tous les journaux les offres excessives du roi, les insolences incroyables des Hollandais, le détail désolant de cette bastonnade diplomatique. Triste publicité, dont les coeurs furent touchés pourtant. Un grand revirement avait lieu en Angleterre. Trois partis, sans s'entendre, agirent pour faire sauter les whigs:
1º Les amis de la paix. C'était presque tout le monde, la masse immense qui souffrait de la guerre. Agriculture, commerce, marine marchande, immolés par la banque, la bourse et les agioteurs;
2º Ce qu'on peut appeler les amis de la France. Je ne parle pas des vieux jacobites, je parle du petit parti, très-puissant et très-influent des gens d'esprit qui admiraient, aimaient notre littérature, les moeurs faciles, les modes de France. Groupe brillant de libres-penseurs, qui nous dut son élan, et nous le rendit bien. Ils n'influèrent pas peu sur Montesquieu et sur Voltaire.
3º Mais la coalition qui se faisait contre les whigs avait besoin d'agir dans une forme identique, de prendre unité, force, dans quelque grand mouvement. En Angleterre, les choses politiques prennent souvent l'aspect religieux. Ce fut l'anglicanisme qui fournit cette force, cette apparence populaire. On attaqua les whigs par un côté certainement imprévu, leur tolérance (indifférence en matière religieuse). Un furieux anglican, Sacheverel, déchaîna toutes les langues. Il dénonça, piloria, en chaire, les chefs des whigs. Il prêcha pour le droit des rois et contre la Révolution. Applaudissements unanimes. Chacun trouva commode de placer ses griefs, financiers, politiques, sous ce masque de réaction. Sacheverel, poursuivi, condamné, n'en fut que plus populaire. Les dames eurent son portrait sur les bagues et les éventails. Nul n'y prit intérêt plus que la reine. Elle assista secrètement au procès. Elle attendait de là son émancipation. Chose bizarre, mais vraie. La véhémence fanatique, intolérante, absolutiste, de Sacheverel, travaillait pour la liberté, battant en brèche le parti de la guerre, les Catons de la Bourse, les spéculateurs en carnage.
L'Angleterre était traînée par eux au rebours de sa volonté dans cette guerre éternelle. La reine n'osait même soupirer. On la tenait tellement captive et si étroitement séquestrée, que Sarah ne lui laissait pas seulement porter du vin à une domestique malade. L'ayant surprise ainsi en flagrant délit de charité, elle lui fit une scène effroyable. Anne voulut s'échapper, mais elle la retint, s'adossa à la porte, la força d'entendre, une bonne heure, cent choses abominables. Elle parlait si haut, qu'au-dessous, les domestiques entendaient tout. Anne, prisonnière, tête basse, écoutait malgré elle, perdue de honte et de rougeur.
Et il n'en fut nulle autre chose. La reine avala cela. Contre Sarah, elle n'avait d'armes que la fuite. Six mois après, autre mortelle injure. Marlborough devant être parrain d'une fille qu'on voulait nommer Anne: «Je ne le souffrirai pas, dit la furie, si elle doit porter le nom de cette p...» Le mot court, on en rit, Anne s'enfuit, va se cacher à son château de Kensington. Sarah l'y poursuit et nie tout. Elle l'aurait ramenée en laisse, si la nouvelle amie (selon toute apparence) n'eût été là, invisible et présente. Anne n'osa lui désobéir en obéissant à Sarah. J'explique ainsi sa fermeté. Les pleurs menaçants de Sarah furent inutiles. Anne resta de glace. Ayant une fois résisté, elle se trouva plus brave. On lui fit faire le pas décisif, de commencer à modifier le ministère.
On y alla tout doucement. On changea les ministres un à un, pour tâter l'opinion. On réserva Marlborough. À l'entrée de la campagne, on n'osait lui ôter les armées. Qu'eût-on dit au moindre revers? Les ministres tories, l'adroit Harley et le spirituel Bolingbroke, se tinrent en observation, l'oeil sur leur ennemi, ne faisant rien et le regardant faire.
Il ne fit rien du tout,--que prendre de petites villes. Et en même temps Stanhope, autre général whig, éprouvait en Espagne la plus sanglante défaite. Cette année 1710 fut étonnante en changements rapides et romanesques. Les Autrichiens et les Anglais sont vainqueurs d'abord. Philippe V fuit de Madrid. Mais il a l'Espagne pour lui, et la France lui envoie Vendôme. L'archiduc fuit à son tour. Vendôme, à Villaviciosa, trouve les alliés séparés. Par le coup le plus hasardeux, il force les Anglais dans une petite ville, puis bat les Autrichiens. Ceux-ci ont à jamais perdu la partie. L'Europe voit la question d'Espagne décidée. Celle d'Angleterre l'est aussi. Les whigs perdent l'espoir de remonter.
Une chance unique leur restait. Une surprise pouvait leur rendre le palais et la reine elle-même peut-être. Chassés par-devant de Saint-James, ils auraient pu tenter de revenir par les derrières. Anne était une femme faible, tendre, timide, qui aisément s'éblouissait. Sarah avait toujours les clefs du plus secret appartement. L'obstacle unique peut-être et le vrai était son orgueil. Mais son mari, plus corrompu encore, ayant à craindre pour ses vols, n'aurait-il pu la plier jusque-là, la pousser à cette porte? On savait les moments où Anne avait peu de défense. N'eût-elle pas été embarrassée si tout à coup elle avait vu Sarah repentante lui baiser les pieds? N'eût-elle pas été émue de voir la fierté même joindre les mains, vaincue, rendue à discrétion, implorant d'elle, non sa grâce, mais son châtiment? Qui châtie n'en aime que plus. La reine eût bien pu s'attendrir, et la rusée, pour un moment de honte, se serait retrouvée maîtresse.
Les tories n'eurent point de repos que la dangereuse porte ne fût fermée, que Sarah ne rendît la clef. Elle fit une résistance désespérée, sentant que c'était tout. Il le fallait pourtant. Furieuse alors, elle se mit à courir Londres de maison en maison, criant qu'elle publierait les lettres d'Anne, contant toute chose secrète, dévoilant (l'impudique) les tristes nudités de sa maîtresse, exagérant, noircissant, salissant.
Elle mêlait à cela une calomnie meurtrière. Elle disait à l'oreille que le Prétendant naguère avait été dans Londres, qu'Anne l'avait fait venir, l'avait vu, embrassé, qu'elle était vendue à la France, aux papistes, etc.
Terrible accusation en Angleterre. Qu'on se rappelle tant de lugubres souvenirs, la furieuse explosion antipapiste qui eut lieu par trois fois, et sous Élisabeth, et sous Jacques Ier, enfin par Titus Oatès. Avec un morceau de drap rouge, on rend un taureau fou. Et l'Angleterre aussi, avec ces vieilles lueurs de la conspiration des poudres. Que la réaction wigh se fît sous Anne, on aurait eu, au lieu du procès de Marlborough, le procès de la reine, et sa tendre amie eût refait pour elle l'échafaud de Charles Ier.
Elle fût morte de peur, cette femme craintive, si elle eût su son frère dans Londres. Ses ministres frémissaient à l'idée seule d'entamer des négociations avec la France. Il y avait peine de mort. Personne n'osait donner aux whigs une telle occasion, et nul n'attachait le grelot.
On avisa dans un grenier de Londres un quidam, homme de peu, rien qu'un _homme mortel_, comme dit Shakspeare. C'était un abbé Gautier. On lui fit passer le détroit, d'Angleterre en Flandre. C'était la fin de janvier 1711. Gautier arrive à Versailles chez Torcy: «Voulez-vous de la paix?» dit-il. «C'était demander, dit Torcy, au mourant s'il voudrait guérir.»
Les Anglais offraient de négocier en Hollande. Le roi les étonna en leur disant qu'il aimait mieux négocier en Angleterre. Il leur donna cette grande situation d'arbitres de la paix, leur transmit le sceptre du monde.
Cela enhardit les tories. Ils pensèrent que si l'Angleterre recevait des Français eux-mêmes la royauté du commerce et des mers, elle leur pardonnerait d'avoir oublié la loi. Ils envoyèrent cette fois un Anglais, le poète Prior, ex-garçon de taverne, hardi et plein d'esprit, qui savait la France à merveille. Mais d'abord il demandait tant qu'on était effrayé. On laissa la campagne s'ouvrir. Elle n'eut pas grand résultat. Marlborough s'y enterra (dans l'or). Il ne fit rien, gagna beaucoup; il se sentait descendre, et se hâtait de faire sa main. Pour une petite ville qu'il prit, dans tout l'été, il se trouva avoir mangé deux cent millions.
Anne se hasarda enfin à recevoir un Français, le Normand Ménager, habile homme, avocat et négociant. Elle craignait beaucoup. Ménager logea près Saint-James, chez une sage-femme, et il ne sortait que la nuit pour conférer avec les ministres. En bonne femme, et femme de ménage, la reine s'occupa fort de lui, chargea Gautier d'en avoir soin et de le régaler pour elle.
Du premier coup, grande difficulté. Les tories disaient qu'il fallait satisfaire l'Angleterre d'abord, et remettre à la paix générale les intérêts de la France. «Quelle garantie, si vous n'écrivez rien? leur disait Ménager.--Notre parole et celle de la reine, notre fortune et notre vie.» Louis XIV fit dire qu'une telle garantie suffisait. Les Anglais furent saisis de joie. Harley retint Ménager à souper, et, renvoyant les domestiques, il but «au roi de France, au meilleur ami de la reine.» (Septembre 1711.)
On ne pouvait être difficile.
Les tories, en péril, toujours en vue de leur procès futur qu'on leur ferait pour avoir fait la paix, étaient forcés d'être exigeants.
Premier point capital pour les couvrir d'avance: _la France renvoie le Prétendant_;
2º La France détruit Dunkerque, le grand nid des corsaires. Elle livre Terre-Neuve (sauf un petit débarquement), Terre-Neuve, la pépinière de ses matelots, qui occupait quarante mille pêcheurs;
3º Elle donne libéralement ce qui est à l'Espagne, Gibraltar, Port-Mahon, la douane de Cadix, le monopole de la traite des nègres.
Enfin tout fut signé. Notre ami Bolingbroke mena le Français à Windsor, où la reine l'attendait. C'était la nuit, l'automne (6 octobre 1711). La reine aussi, comme les feuilles, avait pâli. Elle était loin dans son automne, malade, et elle ne dura guère. La scène fut touchante.
Elle était heureuse de préparer la paix avant sa mort. Elle dit à Ménager avec bonté qu'elle haïssait la guerre, le sang, qu'elle le priait de présenter ses amitiés au roi de France. Peu après, Harley l'ayant rencontré, lui prit les mains et dit avec effusion: «De deux nations n'en faisons qu'une, une seule nation d'amis.»
Grande parole dont tout coeur humain reste touché. Elle est féconde d'avenir. Elle portait bien moins sur le traité (nécessaire et dur) que sur l'autre lien qui rattacha les deux peuples. Je parle de ce pont sublime de la libre pensée et de la nouvelle foi philosophique, victorieuse de deux fanatismes, qui fut jeté sur le détroit.
Le traité fut hardiment publié.
Aux criailleries des Hollandais et Autrichiens, on répondit qu'ils n'avaient aucun droit, n'ayant rien fait de ce qu'ils avaient promis. Ils n'eurent plus de ressources qu'à conspirer contre la reine. L'agent même de son successeur, l'électeur de Hanovre, celui de la Hollande, l'ambassadeur d'Autriche, conféraient la nuit, débattaient des propositions violentes, cruellement révolutionnaires.
Harley savait tout heure par heure. Il le leur dit, et chassa l'Autrichien en lui disant: «Vous êtes déshonoré... La reine eût dû vous faire sortir, mais par les fenêtres.» Il dit au Hollandais: «Vous êtes un incendiaire.»
Enfin, l'exécution fut achevée, comme il fallait, sur le dos de Marlborough, de l'illustre fripon qui si longtemps avait tripoté dans le sang. On arracha l'orgueilleux oripeau qui le couvrait, et l'on saisit quelques-uns de ses vols: le brocantage et le filoutage que depuis si longtemps il faisait sur l'Europe, spécialement sur l'aveugle Angleterre. Un des articles montait à dix millions. En un seul, il put s'excuser, mais pour le reste, rien. Il en fut quitte pour partir, flétri. Non pas en tout. Il y avait trop de complices.
La principale, Sarah, qui seule avait rendu cela possible, par la servitude de la reine, au lieu d'être fouettée à Newgate, comme elle l'avait si bien gagné, alla, riche, trôner en Europe, et dans la France même, qu'elle avait égorgée.
CHAPITRE XVII
RUINE DE LA NOBLESSE--RUINE DU CLERGÉ--MORT DU DUC DE BOURGOGNE
1710-1712
Il est grand temps que tout ceci finisse. On vieillirait à user ce vieux monde, qui, par delà toute raison, prolonge sa décrépitude. Tout est fini. Qu'en faire? Pas une idée ne sortira de là. Ce sont de ces moments (pour parler comme Luther) où Dieu s'ennuie du jeu, et jette les cartes sous la table.
Les cartes, ce sont les rois, les reines et les valets. Tout cela va disparaître en deux ou trois années. L'Empereur d'abord, ce qui fait empereur son frère Charles, prétendant d'Espagne (et cela finira à la longue la guerre). Puis, presque à la fois la reine Anne, le duc, la duchesse de Bourgogne, et je ne sais combien d'autres princes en Europe.
En tête de ces morts, nommons les deux grands morts, non pas des hommes, mais des classes entières. La noblesse, le clergé périssent, dévoilés et déshonorés, elle par l'enquête du _Dixième_, lui par l'_Unigenitus_. La noblesse apparaît, ruinée de fortune et de coeur, vivant de honteuse industrie. Le clergé, dans sa folle bulle, condamne à la fois le dogme chrétien, l'esprit anti-chrétien. Il rejette le passé, l'avenir, s'assoit entre eux dans le néant.
C'eût été bien dommage que l'invasion eût réussi. Si l'étranger fût venu donner le dernier coup à la vieille machine, on n'eût pas vu combien elle était pourrie en dessous, on ne l'aurait pas vue s'affaisser d'elle-même.
En septembre 1710, lorsque Desmarets aux abois revint aux grands expédients repoussés en 1708, quand il proposa d'ajouter à tous les impôts le _Dixième sur le revenu_, qui devait atteindre tout le monde, le clergé et la noblesse, on calma les scrupules du roi en lui disant que le clergé s'en tirerait par un abonnement médiocre, et que la noblesse, recevant de ses dons plus que ce dixième, elle en souffrirait peu. On pouvait ajouter que les gens en crédit se feraient exempter, ne payaient guère. C'est ce qui arriva. Ce gigantesque impôt ne donna par an que vingt-cinq millions.
Ce qu'il donna, ce fut la connaissance que les commis (et par eux tout le monde) eurent des affaires de la noblesse, le jour effrayant et subit qui se fit dans cet égout. Ces commis ne respectèrent rien. Pour s'exempter ou se faire alléger, il fallut leur montrer le fond du fonds. Saint-Simon est révolté de leur royauté insolente, de leur curiosité effrontée. «Un rat de cave, dit-il, fut plus roi que Louis le Grand.»
Que fit-il donc, ce rat de cave, et quel fut ce martyre qu'endura la noblesse? Le grand seigneur le dit en termes vagues, forts, mais obscurs. On voit qu'il aurait trop souffert de s'expliquer. «_Il fallut faire toucher ses plaies_,» produire au grand jour «_les turpitudes domestiques_,» subir «cette lampe portée sur _les parties honteuses_» qui frémissaient d'être montrées.
Que veut-il dire? Voici ce que l'on vit.
La noblesse, généralement expropriée, ruinée, ne vit plus alors que de hasards, d'expédients, jeu, mendicité, vente effrontée du crédit qu'on n'a pas, sales associations avec les financiers, servage des hommes d'argent.
Ceux-ci, robins, commis, traitants, hommes de travail et d'industrie (le plus souvent mauvaise, il faut le dire), avaient secrètement acquis le bien du monde oisif. S'ils laissaient celui-ci subsister, c'était uniquement pour l'exploiter près de la cour. Il ne vivait qu'en l'air, dans l'ombre de lui-même. Il figurait, mais n'était plus.
Entre ces faux propriétaires et les vrais qui daignaient leur laisser leurs titres encore, on vit les plus honteuses, les plus dégradantes transactions. La finance, longtemps plumée par la noblesse, prenait bien sa revanche. Elle se laissait bien moins endormir par des mariages. Georges Dandin, devenu Turcaret, défendait mieux son coffre. De là les désespoirs, les fureurs, les poisons, du temps de la Brinvilliers et de la Voisin.
Les hommes, plus légers, joueurs et parasites, sautant d'un pied sur l'autre, prenaient mieux leur parti. Mais les femmes, plutôt que de baisser, faisaient tout, aimaient mieux périr. Elles défendaient jusqu'au bout l'apparence, le titre, qui les soutenaient à la cour, à portée des bontés du roi. De là une situation contradictoire et difficile. Pour se maintenir dans cette vieille cour de madame de Maintenon, il fallait un peu de décence; au contraire, pour traiter avec les créanciers, beaucoup, beaucoup de complaisance.
La plus fière devait en rabattre. Le mari l'envoyait. Mais l'homme de finance aimait à les tenir suspendus sur la ruine, près d'y tomber. Il exigeait des gages écrits de honte. D'autres, espérant se relever, pour vendre leur crédit, avoir part aux affaires d'argent les plus malpropres, épuisaient les bassesses.
Même avilissement du clergé. J'ai parlé de ses moeurs, des prêtres que le roi sauvait de la justice, mettait en correction à Saint-Lazare, à la Sodome de Bicêtre. Il les cachait, mais eux se dénonçaient les uns les autres. Les Jésuites avaient ri de voir le gallican Harlay, archevêque de Paris, hué du peuple qui l'éclairait la nuit quand il allait secrètement de sa grisette à sa duchesse. Les gallicans purent rire, quand le procureur général des Jésuites partit en emportant la caisse et faisant banqueroute aux créanciers de la maison.
Un peu de honte passe vite. Ils remontaient par la terreur. Dans leur affaire des rites de la Chine, le pape y ayant envoyé le cardinal de Tournon pour faire enquête, ils le firent enfermer dans les prisons chinoises, où il mourut trop tôt pour leur honneur. Le pape n'osa examiner, mais décida contre eux la question des rites.
D'autant plus ils poussèrent la guerre du Jansénisme. J'en ai parlé ailleurs, et j'en ai dit le fonds. Les Jansénistes furent les derniers chrétiens. Ils soutenaient ce qui est le fonds du christianisme, la Grâce, contre le libre arbitre. Les Jésuites, gens d'affaires par le confessionnal, enseignaient traîtreusement la liberté pour la salir.
Ce qu'il y avait en France de plus saint, c'était Port-Royal. Il s'éteignait, ayant défense de recevoir des novices. Les religieuses étaient vingt-deux vieilles femmes, plusieurs octogénaires. Les Jésuites n'ayant pas de temps à perdre pour détruire cette maison détruite. Ils calculèrent qu'un tel coup, obtenu du roi, étonnerait aussi le pape. Le 5 novembre 1709, le lieutenant de police d'Argenson, le magistrat des _filles_, fort connu pour ses moeurs, vint avec les recors mettre sa main de police sur ces saintes. On enleva les malades qui ne pouvaient se traîner. À peine purent-elles prendre un peu de pain et de vin. Par une nuit humide et froide, on les fit voyager, cinquante lieues d'une traite. Une, de quatre-vingt-six ans, mourut.
Les morts mêmes furent persécutés. L'église, le cimetière, contenaient trois mille cercueils. Il y avait là le coeur du grand Arnaud (apporté de l'exil), les corps des fameux solitaires, Lemaistre de Sacy, Tillemont. Racine y reposait. La grande foule, c'étaient les religieuses, autour de leurs abbesses, la mère Agnès et la mère Angélique. Les pauvres vierges, dans le long martyre d'une vie si austère, privée de toute joie de nature, avaient bien gagné le repos. Gardées, de leur vivant, par le voile et la grille, elles l'étaient alors par la terre. On eut l'indignité d'aller les regarder au fond de cette fosse, d'ôter le dernier voile. Celles dont l'inhumation était récente, honteusement livrées au soleil, furent, parmi les risées, jetées au tombereau.
Le monde recula d'étonnement. On mesura par là la férocité des Jésuites, leur pouvoir, la servitude du roi. Mais ce qui surprit le plus, ce fut la honteuse faiblesse de Noailles, l'archevêque de Paris, qui avait consenti, pour se laver du crime de jansénisme. Des trois juges de Fénelon (Bossuet, Godet, Noailles), les premiers étaient morts, et le dernier tombé bien bas. Fénelon ne blâma la destruction de Port-Royal que sous un point de vue politique, craignant seulement «qu'elle n'excitât la compassion pour ces filles.» Du reste, il en profite pour accabler Noailles. Dans la même lettre (à M. de Chevreuse, 24 novembre 1709), il dénonce un M. Habert, dangereux janséniste, que Noailles tenait chez lui, dans son cloître de Notre-Dame; il envoie à la cour une réfutation de cet Habert, et prie Chevreuse de voir avec le P. Tellier ce qu'on pourrait faire contre lui. Noailles, ainsi noté, dans cette flagrante inconséquence d'abriter à Paris le jansénisme qu'il persécutait à Port-Royal, semblait double, hypocrite et traître. Il n'était que faible et flottant.
Les fervents et fidèles amis de Fénelon, le voyant triomphant, croyaient le ramener à la cour. À leur étonnement, le roi persévéra dans son antipathie. Les Jésuites eux-mêmes, très-probablement, l'aimaient mieux à Cambrai, dépendant, espérant, que d'être sous lui à Versailles. Il attend patiemment, mais, tout en protestant qu'il est résigné à l'exil, et priant Tellier «de ne pas s'exposer pour lui,» il ne néglige rien pour son retour. Il dément dans ses lettres ce qui peut irriter le roi. Il assure «qu'il n'y a nulle satire dans le _Télémaque_;» et ailleurs: «qu'il n'a jamais proposé de rendre les conquêtes du roi.» Mensonges évidents qui ne servirent de rien.
Il avait rendu aux Jésuites le plus grand service, qui leur livra l'Église, celui de faire marcher avec eux les Sulpiciens, leurs rivaux, les Lazaristes, leurs ennemis, la grande armée de Saint-Vincent de Paul (les Jésuites de la charité). C'est par un Sulpicien, soigneusement dressé à Cambrai, qu'il exécuta pour Tellier la perte de Noailles et prépara le grand coup de terreur (la bulle _Unigenitus_). Ce Sulpicien, séide de Tellier et de Fénelon, alla secrètement en Vendée, pays barbarisé par la persécution et devenu le plus ignorant de la France. Là résidaient deux évêques imbéciles, un Lescure, un Champflour (Saint-Simon). Cet homme, arrivant de la part des deux grandes puissances, du confesseur qui nommait les évêques, et du grand prélat de Cambrai, fit faire aux évêques (ou apporta tout fait) un mandement terrible contre Quesnel et Noailles. Et cette pièce fut, contre toute règle, affichée au diocèse de Paris.