Histoire de France 1689-1715 (Volume 16/19)

Part 18

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Toute la cour se rallia sous la pieuse cabale. Si le jeune prince, par excès de scrupule, faisait effort pour être juste (comme Saint-Simon veut le faire croire), il ne le pouvait pas. Il était en tutelle. On ne lui avait pas permis seulement de lire les _Provinciales_. C'est l'année de sa mort que Fénelon enfin lui permet, non de les lire, mais de se les faire lire par le Jésuite Martineau, qui saura bien les commenter et en adoucir le venin.

La France étant en de telles mains, la grande affaire est le salut et le monde à venir, la dispute théologique. L'ennemi capital n'est pas Marlborough, mais Quesnel. Les grands événements ne sont pas les batailles, mais les mandements.

Pour l'extérieur, le trait saillant de la politique des saints, c'est la confiance pour l'ennemi. Il y aurait peu de charité à douter de la bonne foi de M. de Marlborough. Toute la colère de la cabale dévote est pour Philippe V, qui ne veut pas abdiquer. Fénelon ne dissimule pas qu'il craint nos succès, qui endurciraient le roi d'Espagne dans son obstination. Lui-même, si l'ennemi prend Cambrai, il ne quittera pas (dit-il) son diocèse, subira le maître autrichien. Dans cet esprit de résignation, de bons généraux et de bons ministres ne sont pas désirables; ils retarderaient ce qui doit s'accomplir, prolongeraient nos calamités. On rappelle d'Espagne notre ambassadeur Amelot, homme capable, administrateur sérieux qui eût un peu relevé ce pays. On rappelle le jeune Orléans, qui y a eu quelques succès. On laisse croupir chez lui Vendôme, qui eût pu en avoir. À grand'peine on en vint à l'employer plus tard.

Plusieurs proposaient de céder tout à l'ennemi _jusqu'à la Somme_, d'abandonner ce que la France avait gagné en deux cents ans, de revenir à la misérable France ouverte et désarmée que trouva Louis XI à son avénement.

Fénelon mord à cette idée. «On pourra, dans ce cas, dit-il, fortifier Péronne, Saint-Quentin, Guise.»

Qui prouve qu'on eût gardé Paris?

CHAPITRE XVI

LA REINE ANNE ET SARAH MARLBOROUGH--MALPLAQUET

1709-1710

Le grand peuple qui meurt dans cette année funèbre s'éteint sans voix. Il effraye le monde de sa patience.

À peine quelques pages rares et presque ignorées d'un petit paysan (Duval) disent l'horreur profonde des pauvres troupeaux d'hommes poursuivis par la faim, la laissant au village et la trouvant partout, errants sur la plaine déserte, ivres, éblouis de l'hiver, frappés, mais résignés, s'asseyant à terre pour mourir.

Ceux qui étaient armés montraient même douceur. Ni plainte, ni pillage. Dans une armée de cent mille hommes à qui le pain manquait sans cesse, nos soldats épuisés jeûnaient et ne se plaignaient pas, et mouraient de la mort des saints.

Les langues sont finies et les mots épuisés, devant de tels spectacles. L'histoire en deuil s'arrêterait, s'asseoirait aussi pour pleurer, si, dans l'abîme même, elle n'avait vu enfin une lueur.

Hors de la politique atroce qui froidement perpétuait les maux, deux faits fort différents eurent lieu qui recommencèrent la nature.

Nature! grand nom! qu'importe qu'on en ait abusé! Ce n'est pas une vaine parole, c'est la réalité solide qui porte tout le reste, c'est la vie elle-même; d'autre part, l'amour, la pitié. Dans les situations désespérées, ayant creusé la mort, on trouve (au fond, dessous) la Toute-Puissante et l'Adorable, qui renouvelle le monde.

Dès longtemps la pitié, la conscience, tyrannisées et étouffées, réclamaient pourtant et criaient. La reine Anne pleurait à chaque ordre de guerre qu'on la contraignait de signer.

D'autre part, notre infortuné paysan de France, dans l'excès des maux mêmes, eut un réveil étrange. Par le sublime coup de Malplaquet, il reconquit pour nous l'intérêt, le respect de tous.

L'opinion tourna et redevint française. Anne s'enhardit peu à peu, et commença d'agir. Malplaquet n'y suffisait pas. L'élan définitif, qui fit enfin sortir le monde de la mer de sang, eut lieu, il faut le dire, d'abord tout simplement dans le coeur d'une bonne femme.

Elle était bonne, et voilà tout. Du reste, faible, craintive et née pour obéir, pour être le jouet des autres. Tous l'ont méprisée, dénigrée. Elle n'avait pourtant pris le trône que par scrupule religieux. Anglicane zélée et craignant le papisme, elle faisait avec remords et larmes la guerre à son frère qu'elle aimait. Esclave du parti de la guerre, malheureuse dans son intérieur, elle tomba de chagrin dans de tristes faiblesses. N'importe, elle était bonne, d'un coeur compatissant, avait horreur du sang, et on lui doit la paix du monde.

Elle était toute pitié, sensibilité instinctive. Il n'y eut pas une seule exécution (même de meurtriers) pendant son règne, parce que la signature de la reine y était nécessaire et qu'elle ne pouvait la donner. On peut juger du désespoir où la jetaient ces grandes exécutions d'innocents qu'on appelle des batailles, de sa douleur aux massacres inutiles qu'on s'obstinait à faire, la France offrant tout pour la paix! Elle s'écriait: «Mon Dieu! quand donc finira cette horrible effusion de sang?»

On la faisait marcher, on la faisait signer au rebours de sa volonté; par exemple le terrible _writ_ qui inflige _la mort à quiconque communiquera avec un pays où serait le Prétendant_. Sauvage précaution pour rendre toute négociation impossible, élargir le détroit, éterniser la guerre, faire couler entre les deux peuples un infranchissable fleuve de sang.

Cette pauvre âme de douceur et de paix était entre les mains du démon de la guerre. J'appelle ainsi son amie d'enfance, Sarah Marlborough, charmante, intrigante et perverse, d'un coeur cruel, qu'elle aimait uniquement. Née pauvre, elle était si riche de malice et d'esprit, que le sage Marlborough n'hésita pas à l'épouser, sûr d'y trouver une mine d'or. Comme il était toujours absent, et le mari d'Anne toujours ivre, les deux délaissées s'épousèrent, pour ainsi dire. Mais Anne était la femme. Elle avait les besoins d'une Anglaise: aimer, obéir. Elle dépendait extrêmement de Sarah, car elle souffrait dès qu'elle ne la voyait pas, et elle lui écrivait sans cesse sous le petit nom de _Morley_. Elle appelait Sarah _Freeman_ (l'homme libre), allusion à son parti et à l'énergie de son caractère.

Les amitiés passionnées de femmes sont, on l'a vu, un caractère de ce siècle. L'amour des hommes était si peu de chose! Les emportées s'y jetaient avec scandale, virilement, comme la fameuse Christine de Suède. Les dévotes, avec une certaine onction féminine, comme les deux reines d'Angleterre, celle de Londres et celle de Saint-Germain (la seconde pour une Italienne). Mais cette bien-aimée Sarah abusait cruellement de son ascendant masculin. C'était un politique en jupes, espion des whigs et lieutenant des Marlborough, qui leur livrait la reine dans son plus secret intérieur. Si elle avait soupiré pour la paix, si elle avait pleuré au souvenir de sa famille, on le savait, et d'autant plus on la traînait dans la voie de la guerre.

Tant que Louis XIV fut vraiment redoutable, avant Blenheim, Ramillies et Turin, la guerre était le droit de l'Angleterre. Mais quand il baissa tellement, qu'il offrit l'Italie, quand il offrit l'Espagne même, il était insensé que les whigs s'acharnassent pour grandir l'Autrichien, pour en faire un Louis XIV. Ils se disaient le parti patriote, et patriotiquement gagnaient de toute manière. Ils engraissaient par la bourse et la banque, en écrasant d'impôts l'agriculture, ruinant le commerce, la marine marchande, partout en proie à nos corsaires. Pendant que leur poète Addison écrivait _Caton_ à leur gloire, leur chef Marlborough s'arrondissait et se faisait tout d'or. Il gagnait par les fournitures, gagnait par les troupes incomplètes, recevait pension des rois, des juifs de Londres. Peu à peu cependant, les offres de la France augmentant, il devenait clair qu'on ne voulait plus rien dans la guerre que remplir ses poches. Comment cette effrontée Sarah soutenait-elle près de la reine une si honteuse situation? Par des moyens honteux certainement, par tout ce qui pouvait obscurcir, affaiblir, ce très-faible esprit.

Le croissant ascendant du parti whig qui gouverna dans le XVIIIe siècle, le souvenir des victoires de Marlborough ont protégé Sarah, et l'ont grandie. Si on la fait criminelle, on la pose en lady Macbeth, digne, altière dans le crime. À l'en croire elle-même, elle aurait tout emporté de haute lutte par l'ascendant d'une âme forte sur une faible. Elle n'eût rompu avec la reine que par mépris de sa dépravation. Le contraire est bien plus probable. Sarah est si souvent menteuse dans ce qu'elle a écrit, qu'elle doit mentir ici encore. Anne était une douce personne, honnête et pieuse, triste, ennuyée, maussade, une sotte peut-être, qui, par pudeur, se défendit fort mal des accusations impudiques d'une femme qui ne rougissait pas. Mais, à les regarder toutes deux, Anne et Sarah, l'histoire (sous serment) jurerait: «La coupable, c'est celle-ci.»

Elle tenait la reine dans ses mains, dans cette demi-séquestration où nous avons vu en Espagne Philippe V. Une personne, ainsi captive, est bien peu responsable. Elle reçoit, subit tout du dehors, même ses vices. Anne, avec sa vie de recluse, d'esclave toujours contrariée, était sur la pente générale alors; elle aimait les spiritueux, buvait l'oubli. Sarah, qui pour cela l'insulta plus tard, y trouvait fort son compte. Dans l'éblouissement, les pesanteurs de tête, le vertige d'un tel état, les signatures passaient bien aisément.

La confidence de cette misère lui donnait une grande prise. C'est un triste côté de la nature humaine qu'une faible personne aime plus celle qui voit ses hontes de nature ou de vice, ces choses humiliantes ou ridicules dont on demande pardon. L'enfant aime qui le souffre, le gâte, sa bonne ou sa nourrice. La demi-ivresse est une enfance. Elle tourne volontiers à l'attendrissement. Anne, tendre d'elle-même, en ces moments de défaillance où l'on est à discrétion, servie, soutenue par Sarah, avait pour elle des élans et des larmes, qu'on eût crues des larmes d'amour. Fort loin des désordres du temps, ignorante des moeurs qu'indiquent les sonnets de Shakespeare, elle se défiait peu, suivait l'instinct aveugle. Sa vie avait été abstinente, ajournée. D'autant plus aisément les mauvaises fées pouvaient agir, l'ivresse et l'ivresse du sang, enfin les ruses caressantes qui sans nul doute ne furent pas épargnées pour tirer des gages solides. Si la pauvre folle en venait à écrire ces folies, si Sarah avait d'elle des lettres ridicules, elle devenait maîtresse absolue. Les rôles étaient changés. Anne était sa servante, et Sarah la foulait aux pieds.

Sarah avait été élevée avec la reine, donc n'était pas très-jeune, et elle n'était pas précisément belle. C'était une petite femme, à traits fins, délicats, dans un contraste singulier avec sa langue aiguë, sa piquante énergie. Si sa riche chevelure, à flots voluptueux, n'eût eu un effet féminin, elle eût tenu beaucoup du jeune homme. Et certainement elle était plus qu'une femme. Sa violence, sa force impérieuse, donnaient du prix à des moments plus doux. C'était un maître, et d'autant plus aimé, pour peu qu'il mollît et fît grâce. Mais cela, sans témoin. En public, elle commandait, grondait et corrigeait la reine.

Elle avait donné à Sarah, on peut dire, l'extrême confiance d'habitudes et de privautés, en la faisant Maîtresse de la garde-robe. Place analogue à celle de la _Camerera mayor_ d'Espagne. C'était la royauté de l'intérieur le plus intime, l'entrée aux heures cachées, aux moments impossibles. Les reines et rois, toujours sous les yeux du public, n'avaient nulle autre retraite (la duchesse de Bourgogne, plus tard le petit Louis XV, s'y cachaient pour pleurer). Moins de mystère, du reste, en France, Espagne ou Italie, où on ne s'enfermait guère. Mais en Angleterre, tout fermé. L'heureuse favorite, admise à cet asile, le témoin unique et chéri pour qui on ne se gardait plus, tenait la personne même.

Sarah avait bien plus que la princesse des Ursins, ayant la clef et le verrou, le sanctuaire où la prude timide laissait la pruderie, mollissait tout à fait. Sortant de là, émue, sous un reste d'ivresse, elle achevait de délirer, et elle écrivait à Sarah bien plus peut-être qu'elle n'eût osé lui dire. C'est ce que voulait la perfide. Loin de la redresser doucement et d'anéantir ces billets, elle les gardait comme menace permanente, comme arme, pour la perdre au besoin.

Dès lors, elle la ménagea peu, la traita comme un mari dur traite une femme de cinquante ans, trop tendre. Non-seulement elle la faisait taire, lui imposait le silence, mais elle signalait son vice, la dévoilait cruellement, comme Cham fit à Noé. Un jour, à un office solennel à Saint-Paul, elle lui donna ses gants à tenir, ce que fit la reine avec soumission. Puis, les lui reprenant, elle se détourna insolemment comme pour éviter son haleine. Anne eût pleuré, et c'eût été tout, si, en particulier, Sarah l'avait dédommagée; mais c'était le contraire. L'assiduité lui pesait. Elle crut pouvoir sans danger l'occuper, l'amuser, en plaçant auprès d'elle sa propre cousine, jeune femme agréable, lady Masham, «pour le service de la chambre à coucher.» Celle-ci était modeste, intéressante. Elle était pauvre. Son père, bon négociant, s'était ruiné. Mariée, elle était veuve, n'ayant qu'un mari nul, de forme et de cérémonie. La reine la trouva fort douce, aussi obéissante que Sarah était insolente. De plus, elle avait justement les opinions de la reine, du torysme anglican. Elle ne parlait que de la paix.

Les deux femmes s'attendrirent ensemble sur les misères de la guerre, le désolant état de l'Europe. Anne sut peu à peu bien des choses qu'elle ignorait. Elle sut que l'Empereur, la Hollande, faisaient peu et ne payaient rien, donc que tout retombait sur l'Angleterre, qui seule payait le massacre annuel, pour l'élévation de l'Autriche et le profit de Marlborough. Le bon coeur de la reine se souleva. Sa conscience s'ouvrit, et elle y vit ce jour terrible, que d'elle primitivement, de sa signature, de sa main, dérivaient tous ces maux,--d'elle captive, d'elle esclave de deux vices, épouse dégradée de ce demi-mari qui l'avilissait en public.

Mais, d'autre part, la pauvre femme se voyait seule. Ce démon tenait tout. Le Parlement, l'armée, toutes les places depuis longtemps étaient dans la main sanglante de Marlborough et de Sarah: «Et mon honneur aussi!» pouvait dire Anne. Car, dans la figure aigre et sombre de son tyran, elle lisait: «Je te perdrai quand je voudrai!»

La honte, la pudeur est forte chez la femme, bien forte chez la femme anglaise. Pour telle misère, fort innocente, elle pâlit, frémit. On a tort de rire ou douter. Elles sont telles, en effet. Qu'était-ce donc, grand Dieu! pour la reine Anne d'être violemment découverte en cette honte d'intérieur, qu'elle avait peu sentie à travers certaines fumées, mais qui maintenant lui semblait si fangeuse!... _La reine_, en Angleterre, c'est un être de religion, une divinité politique. Et cette divinité, on allait la moquer aux cafés, la chanter aux tavernes, aux carrefours, la traîner aux ruisseaux... Plutôt mourir. Nul doute que telle n'ait été sa pensée.

Entre la peur et la pitié, la conscience, la peur l'emportait.

Les hommes dominent leur bonté fort aisément et l'étouffent au besoin. Mais dans le coeur des femmes, la pitié est souvent une passion souveraine et la bonté une douleur à laquelle elles ne savent résister. Deux choses paraissent avoir emporté la reine Anne, vaincu la peur et la pudeur qui lui liaient les mains.

Elle sut l'épouvantable horreur de notre année 1709 et la grande boucherie du siècle, Malplaquet.

Elle sut la dernière négociation de Louis XIV en Hollande au printemps de 1710. Elle en eut honte et douleur pour les rois.

Ce ne sont pas les femmes seulement, ce sont les hommes et les plus durs, du plus ferme courage, qui pleureront au souvenir de la patience et de la douceur de nos pères dans ces extrémités funèbres.

Les fourbes qui menaient la guerre et qui venaient de refuser les offres illimitées du roi, espéraient retrouver l'aventure de Blenheim. Ils avaient 130,000 hommes de vieilles troupes, et Villars 90,000, en partie de recrues. Avec ce surplus énorme de 40,000 hommes, avec des masses de soldats aguerris contre des corps boiteux complétés par des paysans, ils étaient sûrs de tout, et cependant, ils essayèrent la tromperie, les pourparlers qui à Blenheim avaient détrempé les courages. Villars, qui avait entassé dans Mons ses malades innombrables, couvrait cette ville dans une position assez forte, un croissant dont les pointes étaient gardées de bois. Sa malheureuse armée, retardée par les vivres, avait marché la nuit, et s'était à la hâte fortifiée d'abatis, de petits retranchements.

Les Hollandais hésitaient d'attaquer. Eugène le voulait. Marlborough envoya d'abord des promeneurs qui vinrent causer et regarder. La vue de ces gens bien nourris, bien vêtus, était une tentation. Les nôtres, en guenilles, sentaient d'autant mieux leur misère. Le rouge Anglais et le lourd Hollandais semblaient une risée de leurs tristes figures, de leurs bras maigres, faibles pour lever le fusil. Ces promeneurs inoffensifs furent bien reçus des nôtres. Ils avaient l'air de dire: «Pourquoi se battre? arrangeons-nous.»

Ils firent venir aussi leurs officiers, et enfin l'homme important, dirigeant, de l'armée anglaise, le factotum de Marlborough, le rusé Cadogan, qui, tout en observant nos positions et nos défenses, s'adressa à un de nos généraux, l'Italien Albergotti. On parla de paix, on regretta que Villars ne fût pas là pour en parler. De sorte que ce mot fatal de _paix_ circulait de rang en rang, l'espoir aussi, l'idée qu'entre braves gens on pouvait s'entendre. Voilà qu'on s'attendrit là-dessus; on est amis déjà, on s'embrasse sans se connaître. Villars vit le danger. Mais ces Anglais nous aimaient tant qu'ils ne voulaient pas se retirer. Pour en venir à bout, il fit tirer des coups en l'air.

S'ils n'avaient pu débaucher nos soldats, du moins ils s'en allaient instruits. Quelques dessinateurs avaient eu le temps de saisir les profils de nos défenses; on voyait les jours, les endroits où leur canon pouvait nous entamer, où leurs grosses masses se jetteraient pour nous écraser de leur nombre. Ils virent que le centre était faible, et qu'en portant la grande attaque sur la droite, ils forceraient Villars à affaiblir encore le centre pour secourir cette droite.

Ils virent supérieurement le matériel, point du tout le moral. L'impatience des souffrances, la bataille retardée deux jours, ce parlage inutile et ces embrassements de Judas, avaient donné à nos soldats une violente irritation, une sombre et terrible fureur. Villars, passant devant les lignes, vit des morceaux de pain à terre qu'ils avaient jetés. Ils ne voulaient plus manger, mais le sang de leurs ennemis.

L'expérience s'en fit par les mercenaires de Hollande. Ils vinrent faire contre notre gauche l'attaque secondaire pendant que les Anglais faisaient la principale à droite. Ces soldats allemands étaient menés par de vrais Hollandais, capitaines orangistes, et par le petit prince, neveu de Guillaume III; ils voulaient lui faire gagner sa princerie avec du sang allemand, lui faire planter le drapeau jaune sur les lignes françaises. On les laissa venir à bout portant, et là les grasses légions, mitraillées, fusillées, lardées, fondirent et disparurent. Le recul du drapeau tuait la maison d'Orange. Les pauvres diables de soldats achetés, ne refusèrent pas, gagnèrent leur argent. Ils furent ramenés trois fois par ces furieux orangistes. En un moment, les nôtres firent un tas de douze mille morts.

Notre droite, moins heureuse devant l'épaisse armée anglaise, avait faibli. Villars, pour la sauver, prit des troupes au centre; il chargeait à leur tête, quand un coup de feu lui brisa le genou. On l'emporta évanoui. Heureusement, le vieux Boufflers, qui était venu généreusement l'aider et qui déjà avait eu ce succès de la gauche, accourt au centre. Déjà il était percé par Eugène. Succès facile avec ses nombres énormes. Eugène jeta là trente mille hommes qu'il avait de trop. Boufflers avait de son côté toute la cavalerie française qui n'avait pas donné encore. Il chargea, rechargea, je ne sais combien de fois. Tout restait incertain, lorsque Marlborough vint établir une batterie qui mettait notre cavalerie entre deux feux. Cela décida la retraite. Boufflers la fit lentement avec une moitié de l'armée. L'autre moitié rejoignit bientôt.

Comment les alliés, les prétendus vainqueurs, ne profitèrent-ils pas de cette séparation? C'est qu'ils n'en pouvaient plus. Les nôtres voulaient combattre encore. On ne leur laissa rien que cet horrible champ à nettoyer. L'homme le plus véridique, le modeste Boufflers, dit qu'ils eurent environ _vingt mille morts_, et les Français sept mille.

Rien ne manquait à la laideur de l'événement. Il était inutile, puisque la France offrait tout. Il fut taché de trahison, fatal aux alliés, qui n'en tirèrent que Mons, qui, plus nombreux que nous d'un tiers, perdirent trois fois plus que nous. Ils purent sonner les cloches, mais les cloches des morts.

Même succès sur la frontière. Entrés par trois côtés, Allemands, Autrichiens, Savoyards, se donnaient rendez-vous à Lyon. La partie fut manquée. Les premiers qui parurent, les Allemands, furent jetés dans le Rhin. On commençait à voir qu'on n'entrait pas impunément en France. Marlborough avouait lui-même que les Français ne se battaient pas mal, «quand ils étaient bien conduits.» À Malplaquet, ils ne furent pas conduits; Villars fut blessé tout d'abord, et vers la fin Boufflers, dans ses brillantes charges, négligea d'appeler à lui sa droite, qui était alors disponible et aurait donné la victoire. Ainsi manquèrent les généraux. Tout se fit par l'élan et l'obstination du soldat. Il y avait donc une France, on l'avait vu, senti, mais une France à bout de ressource. L'hiver, Desmarets descendit aux hontes dernières. Il ne payait qu'en rentes les sommes exigibles. Celui qui attendait cent francs, en touchait cinq, plus un papier de 5 pour 100. C'est la dérision du _consolidé_, solidement fondé sur la banqueroute prochaine. Éperdu de détresse, il en était à voler des dépôts, à brocanter des grâces; pour argent, il amnistiait les dilapidateurs de la marine; il innocentait les faussaires. Les jeunes arbres des forêts royales, l'avenir, l'espérance, il les coupait, les vendait à bas prix.

Dans ce Versailles doré, sous les triomphants plafonds de Lebrun, l'Europe voyait un mendiant, pauvre diable en faillite, débiteur insolvable. Aux négociations que le roi ouvrit au printemps, quand il offrit de l'argent pour la guerre qu'on faisait à son petit-fils, les Hollandais se mirent à rire, et demandèrent où seraient les sûretés, quels seraient les banquiers qui répondraient pour un homme tellement ruiné. Nos négociateurs, Uxelles et Polignac, répondaient sérieusement, nommaient telles solides maisons. Mais les Hollandais prolongeaient cruellement la facétie, disant: «Si ces banquiers faisaient faillite eux-mêmes...?»

De telles risées portent malheur. On trouva partout odieuse la conduite d'Heinsius. Il voulait seulement pouvoir dire au parti de la paix: «Vous le voyez, je négocie.» Il appelait nos négociateurs, et en même temps, par tous les genres d'affronts, il tâchait d'irriter, d'exaspérer. On lui avait envoyé les deux hommes les plus endurants du royaume, décidés à sourire à chaque soufflet. L'un, le bel abbé Polignac, dispensé (comme prêtre) d'avoir du coeur. L'autre, Uxelles, un bas courtisan. Ils étonnèrent l'Europe de leur martyre diplomatique.