Histoire de France 1689-1715 (Volume 16/19)
Part 17
Ce parti était au plus haut, puisqu'il donna au roi, comme j'ai dit, son ministre et son confesseur. Eh bien! avec tant de paroles et de vaine sensibilité, il était si peu sérieux, que sur ces vingt millions qui restaient en tout pour l'année, il en donne un à notre gouverneur des Pays-Bas, l'électeur de Bavière, pour qu'il laisse la place et l'éclat des succès au duc de Bourgogne. La dévote cabale voyait l'avenir, et Salente, le prochain règne du jeune Télémaque, et ne voyait pas l'horreur de la situation présente. Du moins elle ne la sentait pas, mais elle en jasait à merveille.
Vauban fut disgracié, comme un dangereux fou. Ordre de saisir son livre. Il meurt six semaines après de voir la France perdue. Pour Boisguilbert, on lui accorde l'essai de son système, mais où? comment? dans un essai, dérisoire, impossible, qu'on en fit justement chez un parent de Desmarets son adversaire, intéressé à faire échouer tout. Boisguilbert s'emporta, fut exilé, privé de son gagne-pain, sa place de petit juge de Rouen. Saint-Simon eut grand'peine à le sauver.
Il dit très-bien: «Les livres de Vauban et de Boisguilbert avaient un grand défaut. Ils enrichissaient le roi et sauvaient le peuple; mais ils ruinaient l'armée des financiers, des commis, des employés. _La robe_, qui a toutes ces places, en rugit tout entière.»--Il devrait ajouter _la Cour_. Les gens de cour, même tels parents de madame de Maintenon, telle duchesse, sublime d'_amour pur_ et de quiétisme, étaient autorisés par le roi à avoir part dans les affaires des traitants. Ils s'associaient (à l'aveugle, je veux bien le croire) dans mainte affaire véreuse qu'ils ne comprenaient même pas. Le roi ainsi réparait leur fortune.
Affaire de coeur et de pitié. Tous les abus de cour étaient intéressants, et il y avait la plus grande cruauté à les frapper. C'étaient tous des cas spéciaux et hors des lois, de ces _miserabiles personæ_ devant lesquelles le droit s'arrête. Vauban et Boisguilbert, qui fauchaient tout cela, semblaient des coeurs bien durs. Les bons, les doux, les pacifiques, comme Beauvilliers, Chevreuse, même leur austère jeune prince, n'auraient pas supporté le _tolle_ et les cris qu'une telle violence eût soulevés. Le roi, attaché au passé, dominé par la cour, n'eût pu la voir en deuil, en larmes.
Les hauts tenants de la situation, Beauvilliers et Chevreuse, gendres de Colbert, mirent aux finances le cousin de leurs femmes, neveu de Colbert, Desmarets, qui se fit fort de nous tirer d'affaire sans sortir des anciens errements, sans entrer dans l'inconnu périlleux des révolutions.
La qualité qu'on demandait le plus aux contrôleurs généraux, c'était la dureté, et Desmarets l'avait. Saint-Simon l'appelle cyclope, anthropophage. Il n'avait pas bonne réputation, et on l'avait chassé jadis pour une assez mauvaise affaire. Il était très-capable. Il le montra par cette belle réforme de créer les receveurs généraux, de faire par eux presque pour rien ce qui engraissait tellement les traitants. L'histoire pardonnera beaucoup à celui qui fit face à ce moment terrible, et trouva de l'argent pour le suprême effort des résistances, dans cette crise désespérée.
N'eût-il pas pu le trouver autrement? Oui, s'il avait pu faire peser la grande réforme sur les privilégiés, sur le clergé, le grand propriétaire, et, dès 1708, exiger d'eux sérieusement ce qu'il essaya d'en tirer plus tard, en un mot, faire payer la guerre, la défense du sol à ceux qui possédaient le sol. Pour cela, il aurait fallu que ceux qui influaient et qui donnèrent un confesseur au roi, le lui trouvassent hardi, d'un grand coeur qui forçât le sien et qui imposât la réforme pour expiation de son règne. Desmarets alors, ayant carte blanche, eût pu oser prendre l'argent où il était vraiment, au lieu de pressurer et de sucer à mort ceux qui n'avaient plus que les os.
Mais les amis de Fénelon, les Beauvilliers, etc., amis dévoués des Jésuites, étaient très-loin de ces idées. Leur coeur sensible eut pitié des abus, pitié du clergé, des seigneurs. Desmarets ne put rien que suivre l'ancienne route, c'est-à-dire écraser le pauvre.
Son premier pas est net et simple. Il ne paye plus. Des fonds mangés d'avance, en 1708, aucun payement. On payera en 1709, puis plus tard, puis jamais. Cependant la nécessité l'oblige d'anticiper sur les années suivantes jusqu'en 1716! Et comme on doute fort qu'on soit jamais payé, on ne lui prête plus qu'avec une usure effroyable.
Mais si l'industrie, le commerce pouvaient se relever, l'impôt retrouverait où se prendre. Le colossal effort de Colbert, le grandiose, l'éphémère monument de l'Industrie improvisée par lui, et aujourd'hui gisant à terre, ne va-t-il pas se relever sous son neveu? Pour cela, le moyen est simple. Rouvrez les portes de la France. Telle est l'obstination de nos protestants exilés dans leur amour pour elle, que la plupart encore quitteraient les meilleurs abris, pour venir travailler ici, sous l'écrasement de l'impôt. En cela justement, Desmarets est encore lié par sa malheureuse origine. Il est appelé, créé précisément par le parti dévot qui repousse l'idée de ce rappel, qui subirait plutôt toute réforme; celle-ci blesse trop leur conscience. On l'a vu par ce que nous avons cité des papiers du duc de Bourgogne.
Loin de relever l'industrie, le commerce, Desmarets, étranglé par le pressant besoin, pour un petit profit, leur porte un coup terrible. Boisguilbert avait dit que le salut se trouverait surtout dans la libre circulation. Desmarets la supprime. Il double en une fois les droits de passage sur les routes, les péages des rivières. Dès lors, le peu de mouvement qui restait a cessé. Dans ce grand corps paralytique, chaque parti s'isole. La main gauche peut mourir que la droite n'en saura rien. Nulle action que celle de la dévorante armée financière qui ronge le royaume. Nul bruit que celui des mâchoires du cyclope exterminateur, qui mange les mourants et tout à l'heure les morts.
C'est une erreur de dire que Desmarets relevait la France quand le terrible hiver de 1709 vint l'accabler. Il faut dire au contraire que les grands coups étaient portés même avant cet hiver, et que, s'il fut si meurtrier, c'est qu'il sévit sur un peuple que l'on avait mis en chemise.
On fut saisi cruellement, et l'on perdit l'esprit. Il y paraît aux contradictions singulières qu'on trouve dans les récits de ce fléau. On ne s'accorde ni sur la date du mois où il sévit, ni sur son intensité réelle. Ce qui est sûr, c'est qu'après un début d'hiver tiède, où les feuilles revinrent, on fut percé à vif d'un froid subit. Les uns disent que la mer gelait (exagération ridicule). Toutes les rivières furent prises. Le froid, dit M. Peignot dans ses recherches sur les grands hivers, fut à Paris de 16 degrés Réaumur et ailleurs de 18. Cela est rigoureux, mais nullement extraordinaire. C'est ce qui se voit habituellement en Pologne, souvent même en plusieurs parties de l'Allemagne; c'est ce qui n'est nullement inouï en France, ce qui s'est vu et avant et depuis (en 1788, en 1829).
La mortalité n'en fut pas moins épouvantable. On le comprend par ce qu'on vient de voir, que la riche Normandie, dans sa riche généralité de Rouen, ne couchait que sur la paille.--On le comprend quand on sait que le pauvre Français d'alors n'était vêtu que de toile (l'Anglais de laine);--quand on sait que partout les maisons ne se réparaient plus, que la chaumière, ouverte à la bise sifflante, était vide de bestiaux, que la famille n'avait plus ces bons compagnons, ces doux réchauffeurs de la vie humaine qui, de leurs toisons, de leur tiède haleine, la défendent si puissamment. La nature fut sévère, mais n'eût pas été homicide, si elle n'eût pas frappé sur l'homme nu, dépouillé par l'homme.
On put jouir alors de la belle ordonnance qui doublait les droits de passage. Le blé resta où il était, et ne circula point. Il s'accumula forcément ou s'entassa perfidement, attendant, spéculant sur la cherté croissante. Saint-Simon donne ici et paraît partager les horribles soupçons qui couraient dans le peuple. La cour aurait été complice! Madame va plus loin; elle affirme que madame de Maintenon, qui, pieusement en public, mangeait du pain bis, trafiquait sur les blés, et y gagna énormément. Il n'y a à cela aucune vraisemblance. Peut-être ses parents, expressément autorisés à refaire leur fortune en prenant part aux affaires des traitants, furent-ils (à leur insu) associés aux bénéfices de ces cruelles spéculations.
Louis XIV, nullement complice, agit comme s'il l'eût été. Il trouva fort mauvais que les Parlements menaçassent les monopoleurs. Il se chargea de les punir lui-même. Mais aucun de ses officiers n'aurait osé saisir des gens appuyés de si haut.
Pour comble, de pauvres laboureurs s'étant avisés de semer du _blé de mars_, alors peu répandu, la police, soit par bêtise et stupide ignorance, soit par servilité féroce pour les puissants accapareurs du froment, défendit cette culture. Défense monstrueuse! qu'on révoqua trop tard.
Des petits travaux dans Paris, donnés à quelques ouvriers, un petit essai de taxe des pauvres, tout fut misérable et honteux.
On crut un moment que la peste allait aider la faim. Des épidémies vinrent. Immense queue à la porte des hôpitaux. Ceux-ci, épuisés de ressources, revomissaient les pauvres par torrents pour mourir de faim.
Les suites du fléau furent plus cruelles peut-être encore. Les misérables survivants, les enfants pâles, étiques que laissèrent des pères épuisés, eux-mêmes n'engendrèrent que des infirmes et des avortons maladifs. L'exiguïté des Français fut proverbiale en Europe. Les gravures anglaises surtout exposent à la risée, sous leur taille de nains, les sujets de Louis le Grand (_V._ Hogarth, etc.).
Comment le roi prit-il cette crise? La misère n'était plus au loin. Elle était sous ses yeux, à sa cour, à sa table presque. Elle emplissait Versailles. Un flot de squelettes affamés venait battre la grille d'or. On ne se fia pour la repousser qu'aux Suisses qui, ne sachant que l'allemand, n'entendaient pas leurs navrantes prières. L'idée du châtiment que Dieu étend sur les rois mêmes, la redoutable idée que les puissants parfois expient les maux publics, lui vint-elle enfin à l'esprit? La peur et la pitié auraient bien pu, ce semble, agir en son coeur pour le pauvre, et lui faire enfin écouter la voix de ces réformes populaires qu'il avait si outrageusement écartées. Un homme qu'il aimait, son chirurgien, Maréchal, un homme excellent, ferme et droit, eut le courage de lui dire la situation, mais ceux à qui elle profitait trouvèrent moyen de l'irriter. On afficha dans Paris des lettres où l'on disait «qu'il y aurait encore des Ravaillac.» Bon moyen de donner le change, de le crisper, de le raidir, de le tenir dans les vieilles voies, fermé, serré dans son Versailles.
Il était tard pour qu'il changeât. Ce peuple qui criait à lui, qui croyait encore à son roi, et semblait espérer qu'il changerait les pierres en pain, ce roi n'y comprit rien que le Paris de son enfance, le Paris de la Fronde. Il s'assombrit, mais ne s'attendrit pas.
Dans l'état de sécheresse où il était, on ne peut même dire qu'au propre sens, il fût dévot. Il pouvait seulement, sans humilité vraie, s'abaisser, céder tout, se livrer entièrement aux amis des Jésuites, qui étaient ceux de la paix à tout prix.
Il faut laisser l'orgueil, être vrai, ne déguiser rien. Tout ce qu'on a dit sur la dignité du gouvernement de Versailles dans ces extrêmes malheurs est absolument faux. Deux ans durant, il donna à l'Europe un solennel spectacle d'humilité dévote dans la diplomatie, avala les risées, souffleté, tendit l'autre joue.
Depuis plusieurs années, les menées maladroites de Torcy et de Chamillart faisaient l'amusement de la Hollande. Chacun des deux ministres envoyait des agents secrets, des quidams de toute sorte qui travaillaient à part, se dénigraient les uns les autres. On les faisait parler, on en tirait ce qu'on voulait, on en riait, on ne répondait rien.
Cependant, en 1709, le grand pensionnaire Heinsius, notre rancuneux ennemi, calcula qu'en faisant semblant de vouloir nous entendre il amuserait en Hollande le parti de la paix, et réellement fortifierait la guerre par l'avilissement du roi.
Sur ce leurre d'Heinsius, on envoya bien vite M. Rouillé de Marbeuf à un très-secret rendez-vous, où il trouva deux Hollandais sans instructions, sans pouvoirs, et qui n'avaient rien à lui dire. L'entrevue secrète est publiée partout. Eugène et Marlborough simulent la surprise, une grande colère contre leur compère hollandais. Nulle paix si le roi n'abandonne Philippe V. «_Il l'abandonne_, ne demande pour lui que les Deux-Siciles.--Non, ce n'est pas assez... Il faut _qu'il le renverse_ et le chasse lui-même.--Mais le roi reprendra-t-il Lille?--Nous gardons Lille, et nous voulons l'Alsace.»
Voilà ce qu'on avait gagné à cette démarche. Une telle négociation, en mars, avant la campagne, valait déjà la perte d'une bataille. Eh bien! cela n'éclaira pas. Beauvilliers (d'après Fénelon) imaginait que, l'Espagne perdue, la France était sauvée. Un conseil eut lieu le 28 avril, où il y eut moins de raisons que de larmes. Ceux qui avaient repoussé les grandes réformes, repris la routine impuissante, exposèrent lamentablement la situation, sans dire (ni voir peut-être eux-mêmes) combien ils y avaient contribué. M. de Beauvilliers, par ce navrant tableau, fit pleurer tout le monde. Son homme, Desmarets, l'empirique, qui, en 1708, s'était fait fort de sauver tout sans recourir aux moyens radicaux de Vauban et de Boisguilbert, avoua qu'il était perdu, qu'il ne pouvait plus rien. Curieuse destinée de nos contrôleurs généraux. Chamillart avait fini par une sorte d'idiotisme. Desmarets, que vit Saint-Simon, lui parut un fou furieux dans la rage du joueur à sec.
Sous ce vertige, le conseil, effaré de désespoir et de terreur, eut recours à ce qui était la ruine et l'abîme même, la honte des offres suppliantes... Le roi écrivit de sa main à Rouillé de céder sur tout, pour tout, et sans réserve. Puis, la peur gagnant dans la nuit, on avisa le lendemain que Rouillé, ignorant l'absence absolue de ressources où l'on était, louvoierait encore, traînerait. Le ministre Torcy lui-même, emportant ce fatal secret, alla solliciter à la Haye la pitié de nos ennemis implacables. Dans sa petite maison d'où il gouvernait la Hollande, Heinsius fut bien étonné quand on lui dit qu'un homme était là dans son antichambre, et que cet homme était... la France, en son ministre des affaires étrangères. Autre bataille gagnée, à bon marché. Eugène et Marlborough ne montrèrent aucune grandeur. Ils jouèrent comme le chat féroce avec la proie. Ils dirent qu'on pourrait bien donner un royaume à Philippe V pour le dédommager, non la Sicile, mais un royaume en France, fourni par son grand'père, par exemple la Franche-Comté.
Une maladroite tentative pour corrompre Marlborough ne fit qu'éclairer sa vertu. L'irréprochable capitaine déclina respectueusement l'offre du roi. Nous étions tellement bas, et lui si haut, que ce n'était plus pour lui la peine de prendre quelque argent. Il croyait bientôt avoir tout.
La farce finit le 28 mai par l'ultimatum dérisoire qu'on fit au roi et qu'on peut dire d'un mot: _N'obtenir rien, et céder tout._ Le roi doit, _en deux mois_, chasser son petit-fils, faire sur lui la conquête de l'empire espagnol. Il doit, à l'instant même, détruire, combler Dunkerque. Et, à ce prix, sans doute, il obtiendra la paix?--Non, _une trève_ de deux mois.
Mystification insolente, mais méritée par l'excès de sottise de gens qui s'en allaient pleurer devant l'ennemi, qui énervaient ainsi la guerre à l'ouverture de la campagne.
Le roi alors, disent les historiens, se releva dignement par un appel à la nation. Cette pièce n'a point du tout ce caractère. C'est une circulaire adressée aux grands seigneurs, gouverneurs de province. Elle est pieuse plus que patriotique. Le roi montre qu'il a fait ce qu'il a pu pour avoir la paix, que la guerre n'est pas son péché, mais bien celui des alliés. Il pense que ses peuples refuseraient la paix à ces conditions qui blessent la justice et l'honneur.
Du moins sa conscience était calme; elle était en bonne main. Le P. La Chaise étant mort le 20 janvier 1709, le roi chargea MM. de Beauvilliers et de Chevreuse de choisir le Jésuite qui deviendrait son confesseur. Grande mortification pour madame de Maintenon, non consultée. Par grâce, elle obtint cependant que ses hommes, les sulpiciens, Godet, évêque de Chartres, et le curé la Chétardie, conféreraient sur le choix avec les deux ducs. Ces sulpiciens, en baisse, furent trop heureux d'être de leur avis.
Beauvilliers et Chevreuse furent ici incompréhensibles. Ils firent un choix prodigieux, inattendu et incroyable, en parfaite contradiction avec ce que le roi pouvait désirer, et directement opposé à leur propre caractère. Leur servilisme ultramontain ne suffit pas pour expliquer cela. Et il ne suffirait pas non plus de dire que, dans les grands malheurs, l'esprit baisse, que la vue devient trouble et louche. Si ce n'eût été que sottise, le résultat eût été négatif, ils auraient pris un imbécile. Il fut très-positif en mal, riche en funestes conséquences.
Dans les plus petites choses, ces messieurs regardaient Cambrai. Combien plus dans celle-ci, l'affaire vraiment la plus grave du royaume! Qui sera assez sot pour croire qu'ils aient agi sans Fénelon? Il faut voir sérieusement ce qu'il était alors, et on le voit très-bien dans sa double correspondance, de direction mystique et de direction politique. Ceux qui ont tant jasé sur ses livres auraient bien fait de lire ses lettres, tout autrement transparentes, instructives.
Il est absolument perdu dans sa guerre du jansénisme. Toute sa peur, quand son élève vient en Flandre, c'est qu'il n'écoute les Jansénistes. Il veut faire venir à Cambrai des Jésuites pour travailler ensemble à cette belle guerre. On verra avec effroi jusqu'où l'esprit de polémique put entraîner cette ombre qui ne vivait plus que par là. Dans l'affaire de la _Bulle_, il suivit les Jésuites jusqu'à l'extinction du christianisme et la condamnation des propres mots de l'Évangile.
On est stupéfait de la manière étrange et malicieusement équivoque dont il parle du jansénisme: «Les _libertins_ sont pour le jansénisme qui prêche de _suivre son plus grand plaisir_.»
Veut-il dire que les hommes de Port-Royal sont des épicuriens? C'est le premier sens qui se présente et qui trompera le lecteur vulgaire (qui est le plus nombreux). Ce qu'il veut dire au fond, c'est la calomnie éternelle des prêtres contre la Liberté. La Liberté pour eux, c'est _Quod libet_, ce qui plaît au caprice. Ils n'ont garde de reconnaître qu'elle consiste à suivre la voix, nullement capricieuse, de la conscience, interprète intérieur du Droit et de la Raison. Le respect que l'on doit à ce parti austère du jansénisme, c'est de reconnaître qu'à travers ses inconséquences, il défendit pourtant contre la Bulle (contre le _Quod libet_ anti-chrétien de Rome), l'Évangile et la conscience.
Fénelon dit ailleurs, avec une légèreté incroyable: «_qu'en deux mois, on peut finir le jansénisme_.» Une victoire si prompte implique des moyens bien violents. Quel homme était capable d'employer ces moyens? Qui pouvait faire rentrer le roi dans la voie de rigueur, la voie de la Révocation, lui faire proscrire les Jansénistes comme les protestants? Il n'en était qu'un seul.
MM. de Beauvilliers et de Chevreuse, investis du pouvoir étrange de choisir ce maître du roi, allèrent tout droit rue Saint-Antoine, aux Grands Jésuites (qu'on appelait ainsi en opposition des Jésuites enseignants de la rue Saint-Jacques). Ceux-ci n'enseignaient pas, prêchaient un peu, mais surtout confessaient. Ils intriguaient, couraient les grands hôtels. Leur vraie besogne était de ruminer sans cesse, de conspirer pour la grandeur de l'ordre.
Derrière l'église maussade de Saint-Louis et de Saint-Paul, dans une cour noire, verte d'humidité, et qui est comme un puits, on voit encore l'ennuyeux bâtiment (aujourd'hui collége Charlemagne). Les corridors étroits et monotones, percés de portes basses, vous mettent dans des chambres nues, tristement blanchies à la chaux. Dans une de ces chambres se trouvait un vieux cuistre, le P. Tellier, durci, recuit, dont l'âcre fiel jaunissait ses yeux louches. S'il ne les eût baissés, on n'eût pu supporter son regard de travers, faux, menteur, et pourtant d'un fou furieux.
Tellier avait, au grand complet, tout ce qui pouvait l'exclure de la place en question. Le roi aimait les belles figures, et celui-ci avait la mine atroce, «il eût fait peur au coin d'un bois.» Le roi, dans l'affaire de la Chine, s'était fort déclaré, avait chassé le P. Lecomte. Et justement Tellier, pour cette même affaire, eut contre lui les Missions, la Sorbonne, les Dominicains, tout le monde. Le roi était habitué avec La Chaise à être dirigé tout doucement, par un homme à tempéraments, qui, en même temps, ménageait le clergé, atténuait l'odieux de sa grande puissance. Tellier n'avait rien de tout cela; il était fait pour briser tout. Il vivait dans une seule idée (la grandeur des Jésuites), sans voir rien autre, ni ciel, ni terre. Il était clos dans cette monomanie, comme une bête dans une cage de fer. Ses confrères en avaient terreur. À peine cinq ou six, de sa trempe, hasardaient d'approcher du monstre.
Jamais un homme, même le plus mal né, n'arriverait de lui-même à cette perfection dans le mal. Il y faut l'action collective des grands corps qui, à la longue, concentrent dans un individu un enfer de méchanceté. Les Jésuites de France, maîtres de nos rois et rois réels de la grande monarchie du siècle, étaient trop gros seigneurs pour être bien avec leurs généraux (Gonzalès, Tamburini). Le vrai _Gesù_ était moins celui de Rome que celui de Paris, la grande vilaine maison. Là se tenait leur _conseil étroit_, une véritable inquisition dont le chef et la cheville ouvrière était ce Tellier. Ils réparaient leur indocilité en étant plus Jésuites que les Jésuites romains, plus intrigants, plus furieux, plus scélérats pour la grandeur de l'ordre. Ils avaient été impudents, comme on a vu, l'avaient payé. Et d'autant plus, par ces humiliations, le venin de Tellier s'était envenimé. Il était fou de haine et de vengeance. Il empoigna cet énorme pouvoir que les deux ducs lui mettaient dans les mains, comme une massue pour écraser, comme un cruel fouet de pédant, un knout, un martinet de fer.
Il faut avouer que ces honnêtes et modestes seigneurs, qui n'avaient pris ascendant sur le roi qu'à force de l'adorer, le ménagèrent bien peu ici. Vingt ans plus tôt, jamais ils n'eussent osé lui montrer seulement un tel homme. Mais alors ils pensèrent sans doute que, vieux, sec et brisé, il serait moins sensible, recevrait le mors de cette rude main, et peut-être la subirait d'autant mieux parce qu'elle était rude, et par esprit de pénitence.
Les Missions, les Sulpiciens, les ex-concurrents des Jésuites, appuyés sur l'influence décrépite de madame de Maintenon, ne purent faire équilibre. Elle continuait de baisser devant l'importance croissante du duc de Bourgogne, de Beauvilliers. Elle échoua pour mettre un homme à elle dans le conseil contre Beauvilliers. Voisin, qu'elle parvint à substituer à Chamillart, n'eut aucune influence morale. L'influence resta tout entière du côté du soleil levant, de la puissance nouvelle qui montait à l'horizon, je veux dire du côté du duc de Bourgogne. Son père, le grand Dauphin, déjà apoplectique, pouvait mourir et mourut en effet.