Histoire de France 1689-1715 (Volume 16/19)
Part 13
Qui la racontera cette guerre? Et le peut-on? Voilà encore un côté sombre et désolant de l'affaire des Cévennes. Non, on ne peut plus la conter. Elle est presque autant impossible, enfouie et perdue dans la terre, que celle même des Albigeois. Les perfides récits des bourreaux ont menti, obscurci, tant qu'ils pouvaient. Et les récits protestants n'éclaircissent pas. Ce sont ceux des ministres, ennemis des _fanatiques_. Le seul livre important est une petite compilation confuse qui s'est faite en 1707, quand la malveillance anglicane, quand la sécheresse génevoise et l'étroit esprit des pasteurs entouraient et refroidissaient ceux qui pouvaient encore rendre hommage à la vérité. Le _Théâtre sacré des Cévennes_, ce curieux et terrible livre, le seul débris d'un monde, est écrit dans la froide atmosphère de Londres, sous la persécution. Elle était unanime; prêtres et philosophes étaient également hostiles. Les libres esprits même, sous cet étrange habit, méconnaissaient la liberté. Aussi, découragés, les témoins véridiques déposent de ce qu'ils ont vu, mais sèchement, tristement, sans détail; ils ne rougissent pas de la vérité, mais sentent qu'elle ne sera pas crue. Ils abrégent, suppriment ce qui eût tant intéressé. Triste punition d'un âge si dur! d'un parti refroidi qui ferma ses oreilles. Sa glorieuse histoire aura péri pour lui,--hélas! aussi pour nous qui l'aurions mieux comprise.
Si quelqu'un l'eût pu faire revivre, c'était M. Peyrat, l'illustre historien du Désert. Son livre a un mérite unique que les contemporains eux-mêmes n'ont point, c'est qu'il donne le sol, le paysage et la nature où le combat se passe. Il vit du souffle même et du génie de la contrée. Cela éclaire beaucoup de choses. Et cependant il reste de l'obscurité sur l'ensemble. Voici comment il m'apparaît:
La chose fut absolument démocratique et populaire. Les nobles n'y prirent aucune part.--Elle fut nationale. Les Cévennes ne reçurent aucun secours de l'étranger.
La guerre réellement, dans sa violence, ne dura que deux ans et demi, de juillet 1702 à décembre 1704. Et dans sa courte durée, elle compta trois générations de héros.
Ils m'aident à donner la formule qui la résume:
1º Les exterminateurs, le forgeron Laporte et le cardeur Séguier, nommé l'_Esprit_, l'homme des représailles qui rend au clergé supplice pour supplice;
2º L'organisateur, le beau, noble, généreux Roland, où l'insurrection eut son idéal. Il y eut ici fanatisme, mais grand, lucide et sage, l'_organisation dans l'Esprit_;
3º Les guerriers qui ne furent que cela, le trop célèbre Cavalier, garçon de dix-huit ans; un boulanger d'Anduse, qui avait été à Genève, instruit, rusé, vaillant, qui se révéla capitaine sur le champ de bataille. Ce favori des foules, petit, fort et trapu, avec une grosse tête blonde, leur apparut David, vainqueur de Goliath. Il fut juste assez fanatique pour se servir du fanatisme, l'abandonner à temps. Je l'appelle _la guerre, moins l'Esprit_.
Nulle part la France n'est plus grande, plus terrible. Il n'y eut jamais plus de trois mille insurgés, et Roland n'en voulait pas plus; il n'acceptait que des hommes solides.
Or, avec ces trois mille, ils allaient et venaient à travers quatre diocèses, et ils eurent un moment affaire à plus de cent mille hommes (en comptant les milices). On envoya contre eux un maréchal de France, et finalement Villars.
Ces pâtres, ces tisserands, qui n'avaient jamais vu le feu, s'y trouvèrent dans leur élément, superbes sur le champ de bataille. Combien plus sur les échafauds! Les bourreaux étaient consternés! Le grand Séguier fit peur à tout le monde quand on le jugea. «Comment devrait-on vous traiter?--Comme je t'aurais traité toi-même.--On vous appelait l'_Esprit?_--Sans doute. Car l'_Esprit_ est en moi.--Votre domicile?--Au Désert, au ciel.--Demandez pardon au roi.--Le roi, c'est l'Éternel.»--On lui apprit qu'il aurait le poing coupé et serait brûlé vif; on lui dit de se repentir. À quoi il répondit: «Mon âme est un jardin d'ombrages et de fontaines.»
Basville, dans les commencements, avait cru la chose peu importante, il espérait l'étouffer. Le ministre Chamillart, à son tour, différa, n'en parla qu'à madame de Maintenon, qui prit sur elle de n'en rien dire au roi. Ainsi, dans les six premiers mois, l'insurrection eut le temps de grandir. Enfin, en janvier 1703, les soixante régiments de milice parurent insuffisants. On envoya de vrais soldats sous le maréchal Montrevel, vieux fat sans talent, mais féroce. Sa victoire la plus mémorable fut l'horrible incendie d'un moulin aux portes de Nîmes, où il brûla trois cents protestants. Près de Pâques, aux Rameaux, ces malheureux, hommes, femmes et enfants, n'osèrent pas, malgré le danger, ne pas fêter la grande fête. Quand Montrevel fut averti, il était à table et peut-être ivre. Il enveloppe le moulin, y met le feu. Tout ce qui sort, reçu à la pointe des baïonnettes, rejeté dans le brasier. Une fille seule avait été sauvée par un laquais. Tous deux traînés à la potence! On eut une peine infinie à la sauver. Montrevel était hors de lui, jusqu'à sabrer des catholiques. Il voulait commencer une Saint-Barthélemy de tous les protestants de Nîmes.
Ces fureurs eurent d'abord fort peu de résultats. Si les protestants eussent été en Europe les protestants de Coligny, ils avaient le temps de secourir, de sauver leurs frères du Languedoc. Mais l'Angleterre entrait dans sa voie mercantile. La Hollande baissait de courage. Ni Marlborough, ni le pensionnaire de Hollande, Heinsius, qui conduisaient la guerre, ne comprirent l'importance de ceci. Eugène y pensa, mais trop tard. C'est là qu'on voit combien ces grands acteurs, si grands par nos sottises, étaient dépourvus de génie.
Les lettres de Marlborough, récemment publiées, disent sa situation. Il était protégé par sa femme Sarah, la maîtresse absolue de la reine Anne, un démon d'avarice qui menait tout avec les whigs. Il courtise sa femme humblement dans ses lettres.
Anne était malheureuse d'un gros mari allemand, toujours ivre. Elle-même buvait un peu, pour oublier. C'était une sotte, mais bonne; elle avait le coeur tendre, et ne put jamais signer une seule exécution. Comment lui fit-on signer l'exécution de la guerre, le massacre d'un million d'hommes? Il y fallut cette étrange amitié. Sarah, moins jolie que piquante, mais ardente et malicieuse, très-perverse, la prit, et en fit sa servante. L'effrontée n'avait pas assez de se faire payer de toutes manières, de faire autoriser son voleur de mari dans sa guerre lucrative. Il lui fallait afficher la honte de la reine, sa royauté à elle. Sans pudeur, à l'église, elle l'humiliait, lui faisait tenir ses gants, et elle avait l'impertinence de se détourner encore pour éviter l'haleine (peut-être un peu alcoolique) de cette pauvre esclave qui l'aimait uniquement.
Ni ce gouvernement de femme de chambre, ni l'aveugle routine du Parlement whig qui régnait, n'étaient pour comprendre la grande question du siècle, entrevue par quelques penseurs, et devinée des fanatiques à travers le nuage de leur inspiration. C'est que le _Jugement approchait_, que la révolte pouvait devenir la Révolution. Jurieu le dit à sa manière. Boisguilbert, dans le sombre et sublime commencement de son _Factum_, paraît le sentir à merveille. Catinat mieux encore. (Saint-Simon, ch. CCCXX.) La Révolution était prête par l'excès des misères, beaucoup plus grandes, je crois, qu'en 1789. Les idées, les formules n'existaient pas; mais la violence croissante de la situation, foulant, refoulant l'âme, lui donnait une préparation, singulière. Que fallait-il pour que la chose s'agrandît, aboutît? Former, par l'intérêt commun, l'alliance des protestants et des innombrables mécontents catholiques pour la réforme de l'État. Un homme d'esprit, audacieux, à grandes vues, le catholique La Bourlie y travaillait dès janvier 1703. Il était frère cadet du marquis de Guiscard, et il avait influence en Languedoc. Il eût fallu lui envoyer nos régiments français de réfugiés sous le légitime drapeau des vieilles libertés de la France, l'appel aux États généraux.
Un autre personnage, le marquis de Miremont, petit-neveu de Turenne, issu d'un bâtard de Bourbon, agissait fort à Londres pour obtenir une armée et en avoir le commandement. Il se gardait bien de dire le vrai caractère de l'insurrection. La reine, bonne anglicane, avait horreur des puritains. On lui habillait tout cela en faisant de Roland un comte, un colonel, un respectable _gentleman_ catholique, qui, par pitié pour les persécutés, s'était converti. L'aristocratie anglaise prit à ce roman, et on donna à Miremont, non une armée, mais la permission d'écrire une lettre _au comte des Cévennes_ (juin 1703). Miremont promettait de seconder la reine. L'envoyé ne put rapporter autre chose à Londres, sinon qu'il avait trouvé _ce comte_, ce roi des montagnes, dans un antre, sans autre cour que des paysans armés et des espèces de brigands. Il eût pu dire pourtant la noblesse héroïque de Roland qui était peinte sur son visage et qui frappait tout le monde. Une fois, dans un brillant costume, il alla s'asseoir hardiment aux États du Languedoc, sur le banc des barons, et l'on se demandait quel était ce seigneur.
Tout ce que fit l'Angleterre, ce fut d'envoyer un secours d'armes et d'argent qui n'arriva pas. On avait bien recommandé de ne rien hasarder, s'il n'y avait au rivage une bonne force qui aidât le débarquement. L'amiral qu'on chargea de cette ingrate commission s'en débarrassa vite, ne vit rien à terre, n'attendit point et s'en alla. Qu'envoya la riche Hollande? Une somme de vingt mille livres!
Cependant, les mesures les plus violentes furent prises contre l'insurrection. La Terreur fut organisée sur une échelle immense. De toutes parts il vint à Montpellier tant de captifs, qu'il n'y eut plus moyen de juger. Le tribunal condamnait si roide et si vite tout ce qu'on amenait, que des fournées immenses lui fondaient dans la main. «Aux galères! au gibet! à la roue! au bûcher!» Les prêtres épouvantés, et d'autant plus terribles, envoyaient des foules à Basville. Le misérable serf eût été perdu à Versailles, s'il n'eût répondu à cette impatience par la rapidité de ses jugements. Contre le terrorisme massacreur de Montrevel, qui tuait tout (parfois les catholiques), il essayait de maintenir ce simulacre de justice. Jugeant les yeux fermés, tout au moins il jugeait. Il n'assassina par arrêt qu'environ douze mille hommes.
Il était dépassé. Les militaires, exaspérés par un ennemi insaisissable qu'ils n'atteignaient jamais, et qui, lui, savait les atteindre, ouvrirent des avis furieux. Un Julien, maréchal de camp (un apostat), demandait qu'on passât tout au fil de l'épée, et surtout les enfants. Un autre, nommé Planque, plus ingénieux, voulait que doucement on les tirât de la montagne «pour les noyer en mer.» Basville, le _modéré_, proposa un autre parti, la Saint-Barthélemy des maisons, la démolition de près de cinq cents villages du haut pays. Dès lors plus de retraite l'hiver. L'insurgé devait mourir de froid et de faim.
Cette magnifique opération, autorisée par le roi en septembre, et poussée d'un zèle admirable, fut achevée en décembre 1703. Femmes, enfants, vieillards, par troupeaux, descendirent sous le bâton du soldat. Qu'en faire? Comment nourrir des peuples entiers? Pour les hommes robustes, les hommes de combat, on ne les tenait point. Ils n'eurent garde de se livrer. Désespérés, ils allèrent tous trouver Roland et Cavalier. Puis, la faim les poussant, ils descendirent, mais comme loups, rôdèrent autour des villes, livrèrent d'atroces combats. Ils avaient perdu la montagne, mais ils s'emparaient de la plaine.
Le pape, dès le 1er mai, avait donné indulgence plénière à ceux qui s'armeraient pour égorger les Cévénols. Un ermite entreprit de renouveler la croisade albigeoise. Il ramassa la lie des villes. Nous avons vu, et dans la Ligue, et avant la Révocation, la démocratie ecclésiastique, l'élan belliqueux des _bons pauvres_ qui recevaient la soupe aux portes des couvents. Quand les Assemblées du clergé obstinément venaient frapper le roi de la même demande d'écraser le protestantisme, en cadence, _le peuple_ (ce peuple-là) se signala. On vit l'ouvrier fainéant, on vit le perruquier bavard, qui avec un tréteau, deux planches, se faisaient un métier nouveau. Ils couraient le pays, aboyaient aux huguenots, poussaient à les piller, et le soir, chez les moines, les curés, trouvaient leur salaire, la plus grasse hospitalité. Le métier, sous l'Ermite, était meilleur encore. Derrière l'armée de Montrevel, derrière les cinquante-deux régiments de milice catholique, il ne semblait pas difficile de piller les protestants riches dans les cantons non insurgés. Ces vaillants commencèrent la guerre contre ceux qui ne bougeaient pas et que l'on avait désarmés. Mais la chose leur parut si douce qu'ils négligèrent de s'informer si les gens pillés étaient protestants. Quiconque connaît les moeurs de la canaille du Midi, son fol emportement, ses furies libertines, devine bien ce qu'elle fit. Montrevel lui-même en eut la nausée. Il fut au moment de tomber sur ces _camisards blancs_, aussi cruels que les _camisards noirs_, mais infâmes et immondes, autant que les noirs furent austères.
Il s'agissait dès lors bien moins de religion que de propriété. La noblesse protestante, qui jusque-là était étrangère à l'insurrection, devait prendre parti. Or on pouvait prévoir qu'elle n'irait pas quitter ses terres pour se jeter dans les montagnes, se joindre aux paysans armés, qu'elle suivrait bien plutôt la doctrine commode des pasteurs (_obéir aux puissances_), qu'elle resterait fidèle au roi, qu'enfin, si elle négociait avec les insurgés, ce serait pour les lui ramener, et qu'elle deviendrait le vrai dissolvant du parti.
Ce qui avait rendu les camisards très-forts, c'était de n'avoir ni nobles, ni prêtres, d'ignorer les doctrines énervantes des ministres, les molles résignations de l'Évangile, d'être un parti biblique et non chrétien. D'autre part, ces paysans ne naissaient pas, comme les nobles, dans la tradition monarchique, bâtés, sellés et le mors à la bouche. Ni au dedans, ni au dehors, les gentilshommes protestants ne voulurent entendre rien à une affaire républicaine. Comme les Juifs à Samuel, ils criaient: «Il nous faut un roi!» Quand La Bourlie en obtint quelques-uns du duc de Savoie pour les mener en Languedoc, ils firent difficulté, ne voulant faire la guerre que sous un drapeau royal, et non s'aventurer _comme des gens sans aveu_, au risque d'être pendus. Il fallut, pour les rassurer, qu'il prît le drapeau de l'Empire.
D'autre part, en Languedoc, un certain Rossel, baron d'Aigalliers, protestant, mais bon royaliste, gentilhomme avant tout, agit directement dans l'intérêt des gentilshommes, qu'il croyait celui du public. Il pensa que Basville, après la destruction des camisards, retomberait sur la noblesse protestante, punirait sa neutralité. Il alla à Versailles, persuada à Chamillart «que la persécution continuait seule la révolte, que, si l'on se confiait aux _nouveaux convertis_, en leur donnant des armes, ils persuaderaient ou combattraient les camisards.» On le crut. S'il réussissait, l'effet devait être terrible pour les camisards, qui allaient se trouver isolés dans leur petit nombre devant la masse protestante, et voir contre eux, sous le drapeau du roi, leurs frères, les nobles protestants. L'audace des insurgés aux derniers temps, leurs courses, si hardies, dans la plaine, tenaient précisément à la destruction de leurs asiles, des quatre cents villages du haut pays. Avec le plan de d'Aigalliers, et l'amnistie avec un nouvel intendant qui n'aurait pas les rancunes de Basville, ils fussent retournés à la vie agricole. Il n'était pas nécessaire pour cette oeuvre de paix d'employer le premier général de France. Il suffisait de d'Aguesseau, l'excellent intendant. On envoya Villars.
Ce fut l'heureuse idée de madame de Maintenon, qui réservait le grand théâtre de la guerre à ses amis, Villeroi, Tallard et Marsin, mais qui aimait Villars, et qui, après ses victoires, ne pouvait décemment le mettre à la retraite. Celui-ci comprit à merveille qu'il allait, à fort bon marché, se donner le laurier de héros pacificateur. C'est ainsi qu'il se pose, dans ses Mémoires, avec ses vanteries ordinaires, maintes et maintes contradictions, tantôt avouant que ces populations étaient fort douces, disposées à la paix, tantôt faisant entendre qu'elles ne se soumirent que terrifiées.
Villars pouvait-il croire, comme le trop simple d'Aigalliers, qu'on allait faire une paix sérieuse entre des partis acharnés? Il était fort léger et tâchait de le croire. Il voulait un succès rapide, quelque semblant de paix, rapporter cela à Versailles, retourner plus grand sur le Rhin. Basville, qui ne s'y trompait pas, et qui n'avalait pas plus aisément que les évêques l'amnistie et l'intervention de la noblesse protestante, Basville s'y prêta, cependant. Il sentit les avantages d'une fausse paix pour désorganiser les camisards.
Ils avaient eu un échec assez grave, mais ils s'en remettaient. Leurs redoutables chefs, Roland, Cavalier, Catinat, Ravanel, étaient tous vivants et en selle. Tous leurs corps s'étaient complétés. Villars, pour mieux les diviser, s'adressa, non pas à Roland, qui était le premier, mais au jeune Cavalier, qui n'avait jamais commandé que sept cents hommes. C'était le plus brillant, le plus populaire; sa défection pouvait être contagieuse. Il lui envoya d'Aigalliers.
Et, d'autre part, Basville, pour prévenir Villars, par un plus court chemin, lui envoya un officier et un protestant que Cavalier connaissait et respectait d'enfance, ayant été petit berger chez lui. La séduction fut très-grossière. On lui offrit de le faire colonel d'un régiment qu'il formerait de ses camisards. Il fut séduit. D'Aigalliers, qui survint ensuite, l'acheva, en chantant des psaumes avec lui, l'embrassant, lui disant qu'il suivrait sa fortune. Cavalier se laissa aller jusqu'à écrire une lettre de repentir, d'aveugle soumission à Villars. On le mena en laisse, de bourgade en bourgade, de banquet en banquet, psalmodiant et promettant la paix. La joie et l'ivresse du peuple, le vertige des foules exaltait le jeune prophète. Les vanités mondaines qui lui troublaient la tête lui faisaient dire, dans l'extase, les plus ridicules paroles: «Ô mon fils lui disait l'Esprit, tu verras le Roi!» C'était, en effet, une des choses qui l'avaient le plus tenté, l'espoir qu'on lui donna de voir ce dieu mortel!
Il n'avait cependant nul droit, nul pouvoir pour traiter. Son chef Roland, bien loin d'approcher, eut horreur du contact, s'éloigna, monta au Désert. Il y surprit, battit un gros parti de cavalerie, pendant que Cavalier, aveuglé par son fol orgueil, acceptait le triomphe que le rusé Villars lui arrangea dans Nîmes, pour bien montrer qu'il le tenait. Rien ne fut plus galant que le joli costume où parut le jeune homme. Une plume blanche flottait au chapeau d'où s'échappaient ses blonds cheveux. Son justaucorps (ventre de biche), galonné d'or, laissait voir un dessous royal, la veste et culotte écarlate. Ajoutez une belle steinkerque au cou, d'ample mousseline blanche. Les dames catholiques s'étonnèrent de voir en lui ce monstre redouté; et plus d'une fut assez folle pour vouloir toucher ses vêtements.
Villars promit généreusement ce qu'il ne pouvait pas tenir, _la liberté de conscience_, la délivrance des prisonniers, le retour de l'émigration. Il refusa les temples, les villes de sûreté.--Telles sont ses réponses écrites sur la requête écrite de Cavalier. Je m'en rapporte à cette pièce. (Peyrat, II, 165.) Villars, dans ses Mémoires, dit n'avoir pas promis _la liberté de conscience_. S'il ne l'eût pas promise, Cavalier n'eût pu un seul moment tromper les siens; démasqué et percé à jour, manifestement traître, il serait resté seul dès ce moment, inutile à Villars.
Cavalier, un peu tard, manda tout cela à Roland qui le fit venir, lui fit honte de sa précipitation, et écrivit à Villars qu'il ne traiterait pas sans les garanties de l'Édit de Nantes. Il défendit aux chefs d'obéir à Cavalier.
Mais la grande majorité protestante se déclarait pour la paix. Villars avait abattu les gibets, écrit des choses magnifiques sur la tolérance. Ces banalités éloquentes eurent le plus grand effet. Les villes protestantes s'assemblèrent, signifièrent à Roland que, s'il ne se soumettait, elles armeraient contre lui. Donc, pour manifester quelque bonne volonté de paix, il manda encore Cavalier. Celui-ci, homme de Villars, fut en danger dans ce camp fanatique, fortement menacé. Mais je ne sais quel souvenir d'affection, et la magnanimité naturelle de ces sauvages, le protégèrent. Il en sortit vivant.
Dès lors, il n'était plus grand'chose. Villars, qui avait intérêt à le maintenir important, n'y réussit qu'en lui achetant des soldats par la paye alors énorme de dix sous par jour, quarante aux officiers. Il avait eu la honte d'être forcé de fraterniser avec un chef des bandes de l'Ermite, sale coquin, qui ne marchait qu'avec un violon de guinguette, et qui vint l'embrasser avec douze brigands. Pour comble, la maréchale de Villars, une belle dame, galante et moqueuse, riait de sa triste figure. «Monsieur Cavalier, disait-elle, vous me feriez plaisir de prophétiser un peu devant moi.» On finit par lui faire une centaine d'hommes avec lesquels il partit. Dans ses Mémoires suspects, il se donne l'honneur d'une entrevue avec Louis XIV. Rien de moins vraisemblable. Selon Voltaire, bien plus croyable ici, le roi qui passait vit sur un escalier le petit homme, et lui tourna le dos. On ne s'y fiait pas. Il se sauva en Angleterre, et mourut vieux, gouverneur de Jersey.
Roland devait périr. Une tempête dispersa le secours que lui amenait La Bourlie. Les pasteurs hollandais à qui il se recommanda lui conseillèrent de se recommander _à Dieu_. C'est tout ce qu'il en tira. D'Aigalliers l'éreinta, le réduisit à rien en obtenant de Chamillart que tous pourraient partir avec leurs parents délivrés, pourraient vendre leurs biens. Roland se fit tuer. Il avait trente ans, et reste le grand chef de l'insurrection cévenole.
La dupe, d'Aigalliers, enfin et à la longue, reconnut qu'il l'était, et alla pleurer à Genève. Villars revint glorieux à Versailles, de la paix qu'il n'avait pas faite et du besoin qu'on eut de lui. Le Languedoc resta écrasé, non pacifié, et il fallut y envoyer Berwick, bâtard de Jacques II, pour assister Basville, un bourreau avec un bourreau.
Ce qu'il y eut de roues et de potences à Montpellier, de bûchers pour brûler ces martyrs, nous ne le dirons pas. Mais ceux qui, vers le soir, aux derniers rayons du soleil, suivront la lumineuse allée du Peyrou vers la mer et le ciel, verront encore leurs âmes sur la _via sacra_.
CHAPITRE XIII
GOUVERNEMENT DES DAMES--DÉFAITES DE BLENHEIM, RAMILLIES, TURIN
1704-1706
Le lendemain du jour où la mort de Roland semble pacifier les Cévennes (16 août 1704), nous éprouvons en Allemagne l'épouvantable revers de Blenheim. De quatre-vingt-dix mille hommes, il en revint cinq mille. Le reste, tué, dispersé et perdu. Le pis, un corps nombreux qui se rend sans combat; chose inouïe! _une armée prisonnière_, plus que Pavie, Azincourt et Poitiers!
Juste punition d'avoir écarté Catinat et Villars, pour donner le grand rôle aux généraux de madame de Maintenon.