Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19)

Part 8

Chapter 83,787 wordsPublic domain

Puissance créatrice! un monde, une France nouvelle naissait de la pensée du roi. Le roi voulait, et Colbert écrivait. Son ouvrier Colbert, son commis, son boeuf de labour, le secrétaire de son génie, venait par un mortel travail de faire ce que le roi avait conçu en se jouant, une construction énorme, inouïe, de fantastique grandeur.

En cette création multiple, tout se trouve à la fois. Les lois, les instruments des lois, les choses avec les hommes, administration, industrie, commerce, enfin, par dessus, la machine à faire marcher tout (bien ou mal?), la bureaucratie.

_Les lois_ (1667, 1670). Des travaux immenses du XVIe siècle qui a tout préparé, les commissions de Colbert tirent l'Ordonnance civile et l'Ordonnance criminelle.

_Les voies de communication._ Le grand système de nos routes royales est commencé. La merveille du canal des deux mers est trouvée par Riquet, et en dix ans exécutée. Les douanes intérieures de province à province sont supprimées, au moins pour la moitié de la France.

_Nos colonies_ rachetées aux particuliers qui s'en étaient faits souverains. Des compagnies de commerce créées. Hors une seule, ces compagnies ne sont plus exclusives; on y entre en mettant des fonds.

_La marine_ se fait par enchantement. En quatre années, 70 bâtiments; en six, 194, dont 120 vaisseaux (1671). Mais, le plus fort, c'est la marine vivante, le peuple des marins mis sous la main de l'État. Cette France obéissante, en 1668, subit le régime _des classes_, où le roi déclare siens tous les matelots, pouvant les sommer à toute heure de quitter le service lucratif du commerce pour le service dur et pauvre des bâtiments de guerre.

Et, à côté de l'armée maritime, surgit de terre l'_armée industrielle_. On ne peut nommer autrement l'organisation que Colbert donne aux fabriques. Une France d'ouvriers en face de la France agricole.

Quelle sera cette création? À son premier essor (1664), on la croirait républicaine. Colbert dans chaque ville veut que les négociants élisent, envoient deux députés qui apportent leurs observations. Tout litige entre le commerce et le fisc est jugé par un comité de trois négociants et trois fermiers généraux.

De toute l'Europe, Colbert appelle des industries nouvelles. Les droits qu'il met, en 1664, sur les toiles et draps hollandais, anglais, permettent aux nôtres d'essayer ces grandes fabrications. Ces droits doublés, en 1667, fermant tout à coup le pays aux produits étrangers, donnent un mouvement subit, violent, quasi fébrile à l'industrie française. En 1669, la laine occupe 44,000 métiers. Lyon tout à coup devient énorme, exporte des soieries pour 50 millions. Des fortunes subites se font ici et là. Que sera-ce, quand l'industrie aura gagné partout? quand la France, maîtresse des mers, ayant succédé à l'Espagne, converti, brisé l'Angleterre, à la barbe du Hollandais, exploitera les Indes, et, dans ses nouveaux ports de Brest, Rochefort, Dunkerque, verra venir les galions? Mais qu'aura la Hollande? Ce qui la fit jadis, le hareng saur et la morue.

Telle fut l'extraordinaire ivresse et la violente fièvre qui tenaient les plus fortes têtes, non le roi seulement, mais Colbert, mais la France. Tout possible en paix et en guerre. L'administrateur de la guerre, le jeune Louvois, face rouge et tête de feu, plus violent encore que Colbert (et de famille apoplectique), brûlait de lancer sur l'Europe le char du roi, et, quoi qu'on opposât, répondait de passer dessus.

Quand Charles-Quint, après Pavie, Muhlberg, eut dans ses mains François Ier et les chefs protestants, il méprisa l'Europe et eut envie de l'empire turc. Quand Philippe II, après Lépante, voulut conquérir l'Angleterre, il trouva que c'était chose trop simple, voulut conquérir la Baltique d'où partiraient ses flottes. Tel et plus fier encore fut Louis XIV après cette surprise de deux provinces, conquérant sans combat, et vainqueur sans victoire. Dans les trois ans qui suivent, on le voit désirer, embrasser je ne sais combien de choses immenses et les plus divergentes:

1º _La succession d'Espagne._ Il en veut au moins le meilleur, le moins usé, comme la Flandre, en donnant l'os, l'Espagne à Léopold;

2º _L'élection d'Allemagne._ Ce Léopold tout jeune, moins âgé que lui de quatre ans, le roi prétend lui succéder, et il va tout à l'heure acheter la voix de la Bavière pour la future élection;

3º _L'empire turc_ se conduit mal à notre égard, et trouve mauvais que nos Français, en Hongrie, à Candie, soit toujours pour ses ennemis. Le roi (1670) va faire lever des plans de l'Archipel, s'emparer de ses îles peut-être, du chemin de Constantinople;

4º Mais plus près, les vrais mécréants, ce sont les protestants. Donc, à eux la première croisade. Toute la question est de savoir s'il faut d'abord convertir l'_Angleterre_ à main armée ou frapper _la Hollande_.

Pour résumer, le roi, monté comme à la pointe de cette création immense et subite de l'industrie et de la guerre, regardait la terre à ses pieds, et se demandait seulement ce qu'il daignerait prendre. Il se devait au monde, et, de ce qu'il était roi de France, il ne s'ensuivait qu'il dût refuser le bienfait de son gouvernement à tant d'autres nations. C'est ce qu'exprime sa médaille, où, sous son emblème, un soleil, on lit: «_Un pour plusieurs_ (royaumes).»

Le roi rentrait à Saint-Germain dans ces hautes pensées, quand l'ambassadeur de Hollande lui notifia respectueusement ce qu'on appela la _Triple alliance_, la ligue qui lui liait les mains. Son Charles II l'avait lâché. Il avait eu la main forcée par l'élan de l'Angleterre qui se joignait aux Hollandais.

La Suède, notre fidèle alliée depuis quarante années, nous lâchait également.

On fut surpris. Tout traité, en Hollande, devait être soumis aux villes qui en délibéraient. Mais de Witt, pour brusquer la chose dans ce péril, avait risqué sa tête. Il avait hardiment signé (23 janvier 1668).

Le curieux de l'affaire, c'est qu'elle semblait dirigée contre l'Espagne. On la menaçait pour la protéger. La Hollande lui parlait de sa plus grosse voix. Au contraire, elle priait le roi, lui adressait d'humbles demandes, le chapeau à la main. De Witt faisait entendre qu'il était tout Français, mais qu'il ne pouvait plus arrêter ce peuple, qu'il lui échappait, qu'il agirait sans lui. Le roi chicanait d'abord. Mais il se vit abandonné du Portugal même qu'il venait d'acheter par un subside énorme. La reine, une Française, y avait fait une révolution, s'était démariée, remariée, avait pris le trône. Cette Française elle-même tourne le dos à la France, tend la main à l'Espagne, son ennemie. Mais l'ennemi de tous, et celui que tous craignent, c'est désormais Louis XIV.

Le 2 mai 1668, il signe enfin la paix à Aix-la-Chapelle, et rend la Franche-Comté.

Il gardait la Flandre française; la Hollande la gloire.

Elle triompha modestement par une simple médaille, sans phrase, et vraiment historique: «Les lois sauvées, les rois défendus et réconciliés, la paix conquise, la liberté des mers.»

Mais le monde malin imagina et répéta qu'une médaille toute autre avait été frappée,--hostile, hardie, véridique, après tout,--Josué et le soleil: _Stetit sol_, il s'est arrêté.

CHAPITRE IX

LA DÉBÂCLE DES MOEURS PUBLIQUES--DÉPOPULATION DE L'EUROPE MÉRIDIONALE

1668

La guerre est infaillible. On peut prévoir d'ici que cet orgueil bouffi va crever en tempêtes, que la France, arrêtée dans son effort pour se renouveler, rentrera dans la voie misérable où sont les États du Midi.

La guerre naturelle et fatale de la royauté catholique contre la république protestante, l'essor effréné des dépenses et la furie des fêtes, l'infamie triomphale des favorites et favoris, l'avénement de madame de Montespan et du chevalier de Lorraine, la surprenante soumission des confesseurs aux moeurs publiques, c'est le spectacle de ce temps.

Ces brillantes années, entre les chants de gloire de Molière, Quinault et Lulli, sont comme un arc de triomphe qu'on croirait une porte de cité populeuse, et qui ne conduit qu'au désert.

On a dit que Colbert, si la guerre et Louvois ne l'avaient emporté, eût soutenu la situation; que l'effort colossal de ce grand résurrectioniste, à force de créer, eût dépassé l'effort, non moins grand, du roi, pour détruire. Je ne le crois nullement. Sous les pieds de Colbert, un terrain très-mauvais devait toujours le faire crouler. Il bâtissait sur quoi? sur les ruines de la moralité publique. Il crée le travail ici et là par les primes énormes que l'exclusion des produits étrangers donne à telle industrie. Mais le goût général est à l'oisiveté et à la vie improductive. Du plus bas au plus haut, tout regarde la cour. Qui peut, vit noblement. Colbert obtient, exige du clergé la suppression de quelques fêtes, et elles n'en sont pas moins chômées. Il promet pension aux nobles qui auront dix enfants (plus tard même aux non-nobles); mais cela ne tente personne. Les familles connues produisent de moins en moins; beaucoup finissent avec le siècle. Exemple, les Arnauld, famille prolifique, énergique. Le premier, l'avocat, sous Henri IV, _a vingt enfants_ (dix sont d'église, dont six religieuses qui meurent jeunes). Le second, Arnauld d'Andilly, sous Louis XIII, _a quinze enfants_ (dont six religieuses qui, la plupart, meurent jeunes). Le troisième, Arnauld de Pompone, ministre de Louis XIV, _a cinq enfants_ (dont deux d'église), tous éteints sans postérité. Notez que cette race vigoureuse s'est alliée en vain à la race non moins énergique, à l'héroïque sang des Colbert.

Que sera-ce des autres familles, des bourgeois peu aisés, des pauvres? Deux choses les stérilisent:

1º _L'augmentation des dépenses._ Les objets fabriqués quintuplent de valeur en un siècle; le blé n'enchérit pas; le propriétaire est gêné, vend mal son blé, en produit peu. Famine de trois ans en trois ans. Et cependant le luxe augmente; on veut briller, on craint les charges de famille.

2º _La fluctuation morale_ d'un siècle intermédiaire qui nage entre deux âmes, l'ancienne et la nouvelle, tient l'homme ennuyé, affadi. Il ne tient point à se perpétuer. Parmi ses pompes solennelles, l'idée religieuse va défaillant. Elle ne garde l'orgueil de la forme qu'en abdiquant l'influence morale. Elle ne règne qu'à force d'obéir aux vices publics, ne vit que pour autoriser l'esprit de mort qui l'emporte elle-même.

La France est sur cette pente. Mais, pour voir où elle va, il faut d'abord bien regarder les États qui l'ont déjà descendue, les deux empires surtout qui portèrent si haut le drapeau des religions du Moyen âge, l'Espagne et la Turquie. Différents dans la vie, ils se ressemblent dans la mort, et sont comme frères dans le tombeau. Une même chose les caractérise, la dépopulation.

Dès 1619, les Cortès ont dit ce mot funèbre: «On ne se marie plus, ou, marié, on n'engendre plus. Personne pour cultiver les terres... Il n'y aura pas seulement de pilotes pour fuir ailleurs. Encore un siècle, et l'Espagne s'éteint.»

Sous autre forme, mêmes plaintes en Turquie. Un Turc des plus vaillants, un des héros de la guerre de Candie, déjà vieux, ne pouvait rencontrer des femmes par les villes, sans s'écrier: «Le salut soit sur vous, mes femmes, anges de la terre, fleurs de l'arbre céleste!... Priez pour nous! que Dieu vous comble de ses grâces. Car vous enfantez des soldats.» (Hammer.)

Dès cette époque, le sérail périssait. Peu de femmes. On n'achetait que des enfants; l'impôt sur ce commerce fut supprimé vers 1600. Les quatre _ministres du diable_, vin, café, tabac, opium, donnèrent le goût des plaisirs solitaires, des ivresses non partagées. De la Turquie, les cafés se répandent en Europe, en Angleterre, bientôt en France (1669). Avant la fin du siècle, l'ignoble tabagie a pénétré partout.

L'effort que Colbert fait ici pour relever la France, se fait là-bas par moyens turcs. Un Albanais, cuisinier du sultan, Mohamed Kiuperli, _homme doux_, dit l'histoire, fait un affreux hachis, trente-six mille supplices en cinq ans. Il discipline les janissaires par l'extermination, tue jusqu'aux parents du sultan. La cruauté des Turcs redevient redoutable. Ils serrent Candie, ravagent la Hongrie.

Le fils du cuisinier, un savant, un guerrier, Ahmed Kiuperli, submerge la Hongrie d'un déluge de Turcs et de Tartares, qui monte au nord, et jusqu'en Silésie. C'est surtout pour faire des esclaves; quatre-vingt mille filles et enfants en une campagne, tandis que les Barbaresques en ramassent sur toutes les côtes. L'empire, sous ce vizir lettré, retourne, par calcul, à ses barbaries primitives, les grandes razzias d'enfants grecs pour le sérail qui les donne à l'armée. Ahmed en une fois fait deux mille pages du sultan.

La France, de plus en plus chef de la catholicité, de moins en moins s'entend avec les Turcs. Nos volontaires, sous la Feuillade, brillent à Saint-Gothard, où le Turc, repoussé, n'en impose pas moins la paix à l'Autriche, et le tribut à la Transylvanie (1664). Même événement en Candie, où la Feuillade, Noailles, nos vaillants étourdis, embarrassent les Vénitiens qu'ils viennent secourir. Ahmed triomphe encore et achève de prendre Candie (1666). Ces succès, et ceux qu'il aura sur la Pologne, n'empêchent pas que la Turquie ne s'affaisse, ne croule, par l'énervation de la race et sa stérilité immonde. Les casuistes turcs et le mufti lui-même (Hammer) donnent l'exemple et le précepte. Le Coran est vaincu. Toutes les fastueuses rigueurs de sévérité musulmane sont inutiles. Un athée brûlé vif, la fermeture des cabarets, la défense du vin, ne relèvent pas Mahomet. Kiuperli lui-même délaisse sa réforme; découragé, succombe. En défendant le vin, il mourra d'eau-de-vie (1676).

L'Espagne était plus bas, beaucoup plus bas que la Turquie. Les Kiuperli parvinrent à créer de grandes armées. L'Espagne, contre le Portugal qui l'envahit, trouve à peine quinze mille invalides. La Castille n'est qu'épines et ronces; dans la Vieille seulement, trois cents villages abandonnés, deux cents dans la Nouvelle, et deux cents autour de Tolède. L'Estramadure est un grand pâturage, habité des seuls mérinos. Mille villages en ruine au royaume de Cordoue. La Catalogne voit tous ses laboureurs fuir aux montagnes et devenir brigands.

De saignée en saignée, l'Espagne s'est évanouie. Une fois un million de juifs, puis deux millions de Maures, ou chassés ou détruits. Et l'émigration d'Amérique (au calcul de M. Weiss), coûte trente millions d'hommes en un siècle!

Du reste, il suffisait de la vie noble pour annuler l'Espagne. Elle tombe à six millions d'âmes, dont un million sont nobles ou prêtres. Mais tout le pays devient noble. Le chevrier sauvage vit noblement sur la bruyère; son fils noblement sera moine.

En 1619, les Cortès demandent en vain (ce que voudrait Colbert en 1666) la réduction des couvents. Ils croissent, multiplient, fleurissent de la désolation générale. Les religieuses, surtout, augmentent au XVIIe siècle.

Le mariage vaut la virginité; il devient infécond. On a vu le progrès du docteur en stérilité, du grand casuiste, le Diable, qui, dans ses fêtes du sabbat, avait enrôlé les sauvages populations du nord de l'Espagne, des montagnes de France. Il est intéressant de voir les premiers Espagnols qui firent une science de la casuistique, l'ingénieux Basque Navarro et le savant Sanchez, lutter encore pour la génération, sans laquelle tout finit à la fois, l'État et l'Église. Pour obtenir de l'époux que la famille dure et pour qu'on naisse encore, ils subtilisent et se tourmentent, descendent aux plus étranges complaisances, y plient l'épouse. En vain. Tout cela n'émeut guère le triste seigneur qui ne veut rien que finir noblement. Rien ne gagnera l'Espagne que la stérilité permise, l'autorisation de mourir.

Le brillant pamphlet de Pascal est loin de donner l'idée de cette grande révolution des moeurs européennes, loin de faire soupçonner l'étonnante élasticité avec laquelle la casuistique s'accommoda aux besoins de chaque peuple, céda selon les lieux, les temps.

Par exemple, en Pologne, ce qui pesait le plus à ce génie fier et mobile, ce cavalier sans frein, c'était l'éternité du mariage, ses empêchements, ses servitudes. On le gagna par là. Tantôt doux et tantôt sévères, les Jésuites, parfois, dispensèrent des vieux empêchements canoniques pour parenté. Et parfois, au contraire, pour favoriser les divorces, ils firent valoir ces empêchements, rendirent aux époux le service de trouver qu'ils étaient parents. Les reines leur livrèrent les rois, et ceux-ci le royaume. Casimir fut Jésuite. De là advint ce qu'on peut appeler le premier démembrement. Les Cosaques, persécutés par le clergé latin, renièrent la Pologne et se donnèrent à la Russie.

Le mariage resta indissoluble en Italie, mais le mariage à trois. La casuistique, ayant soulagé le mari de tout devoir envers sa femme, consola celle-ci en lui laissant un chevalier servant, mari plus assidu qui sauvait l'autre de l'ennui de vivre avec elle. Ces unions étaient publiques; tous trois, confessés et absous, communiaient ensemble aux grands jours. Elles devinrent légales, furent stipulées dans les contrats. Un illustre vieillard de Gênes, un S., en 1840, montrait un de ces actes parmi ses papiers de famille, acte notarié au dernier siècle: «La noble demoiselle, âgée de dix-huit ans, consent à prendre tel, un mari de vingt-huit, mais il lui garantit par écrit qu'elle gardera son chevalier servant, qui en a trente-deux.»

Ces languissantes Italiennes, dans leur oisiveté, au lieu d'avoir un singe, un petit chien, aimaient à traîner après elles un homme-femme, qui portait l'éventail ou donnait le mouchoir. Rien de plus froid. L'éternel tête-à-tête se passait à bâiller. Mais le mari bâillait aussi d'avoir à perpétuité cette ombre inséparable de sa femme, presque toujours un cadet sans fortune, un parasite. Chaque famille eut un enfant, sans plus. L'amour était stérile autant que le mariage. Tout était sec, la table maigre, avec des dehors fastueux. De réforme en réforme, on fit la plus économique, de supprimer la femme et ne plus se marier. Plus de maison. Ils vivaient seuls dans leurs palais déserts, avec quelques pages en guenilles.

Nos Français n'allèrent pas si loin. Pourquoi? Faut-il admettre que Pascal réforma la casuistique, que les _Provinciales_ produisirent une grande réaction morale? Les Jansénistes disent: «Avant Pascal, les fameux manuels d'Escobar et de Busenbaum eurent quarante, cinquante éditions; après Pascal, une seule.» Vain triomphe, les choses n'en vont pas moins leur train, et les Jésuites n'ont que faire d'imprimer. Ces manuels deviennent inutiles, mais c'est parce qu'il sont dépassés. Le pas nouveau, hardi, qui se fit depuis Escobar, éclate dans la pratique. Mais on n'écrit plus presque rien. Et c'est seulement un siècle après que la casuistique, dans son code italien, avoue l'abandon des barrières qui, sous Escobar même, défendaient encore la nature.

Les moeurs turques, italiennes, adoptées d'Henri III, moquées sous Henri IV, reprennent un peu sous Mazarin. L'opéra italien (1644), ses travestissements, les amusements de carnaval, ramènent ces scandales. Les Condés et Contis n'y donnent que trop. Monsieur avec éclat, ayant contre sa femme son confesseur, le bon père Zoccoli (1667).

Du reste, ces exemples eurent peu d'imitateurs. Les mornes plaisirs égoïstes, leur somnolence, n'allèrent jamais aux nôtres. Ils ne contentaient nullement le besoin de gaieté, de malice, qui est au fond de ce peuple. La débonnaireté des casuistes alla plus loin que nos péchés.

La femme reste la reine du plaisir, de l'intrigue. La vieille farce du mari trompé, si populaire chez nos aïeux, devient l'histoire universelle, autorisée d'en haut. Qui donc sera plus sage que le victorieux roi de France? D'Amphitryon surgit un rire inextinguible. Cette glorieuse apothéose du cocuage par un cocu de génie qui s'exécutait noblement, convertit tout le monde. Chacun sentit, goûta la moralité de la pièce: Tout est divin, venant des dieux.

Ici c'est le contraire des romans de chevalerie, où l'inférieur, le pauvre, le vassal, est favorisé de la dame. Le mystère est plus simple. L'amant, c'est le maître, le roi, celui de qui l'on attend tout, celui chez qui l'on mange. Comment résister à cela? Vivonne, frère de la Montespan, montrant ses joues rosées, rendait hommage à la cuisine royale. Et, pour la grasse Alcmène, le secret de son coeur fut le mot de Molière: «Le véritable amphitryon, c'est l'amphitryon où l'on dîne.»

Tout cela est fort gai, et le semblerait davantage s'il ne s'y mêlait point de larmes. Mais la farce n'amuse guère si elle n'en est assaisonnée. La Montespan eût ennuyé bien vite si elle n'eût possédé la Vallière, n'eût eu à piquer le souffre-douleur. Elle le sent si bien, qu'elle ne permet pas que ce jouet échappe; elle la garde, elle s'en sert, la prend pour femme de chambre, se fait coiffer par elle. Bien plus, ils l'avilissent, ne la comptant pas plus qu'un petit chien que le roi lui jette un jour avec risée.

Une autre chose qui amusait la cour, c'étaient les cris, les plaintes de M. de Montespan. Mais il passa toute mesure en allant faire vacarme chez madame de Montausier, malade, et qui mourut bientôt. Le roi, alors, fit une chose nouvelle en France, qui jamais ne se vit, ni avant ni après. Lui-même, de sa main, écrivit le divorce de M. et de madame Montespan, envoya cet acte bizarre au Châtelet.

Il ne s'en tint pas là. Il en tira une honteuse vengeance, le flétrit de l'argent qu'il le força de prendre; il lui paya sa femme, le chassa de Paris avec cent mille écus.

Partout même spectacle. Du plus haut au plus bas, chacun avilit bravement le faible et l'inférieur, qui avale ses larmes, tâche de rire, et flétrit à son tour quelqu'un plus bas encore, qui ne se vengera pas. Cascade et cataracte de honte qui va de classe en classe, de la cour à la ville, de la ville à la France, de la France aux nations.

Le grand écho de la douleur, c'est celui qui, d'office, est chargé de faire rire. Molière était malade, tout en faisant fortune, chargé d'affronts, d'argent et de soucis. L'_Avare_ n'avait pas réussi. On ne riait que des cocus et de la bastonnade. Il gardait pour lui seul ces rôles de gens battus. Est-ce à dire qu'il n'en sentît rien? _Georges Dandin_ est douloureux. _Pourceaugnac_ est horrible. «Vous n'avez qu'à considérer cette tristesse, ces yeux rouges et hagards, ce corps menu, grêle, noir...» Hélas! c'était Molière, et lui-même faisait son portrait.

CHAPITRE X

MORT DE MADAME

1667-1670

Madame avait beaucoup de l'esprit des Valois, le charme des deux Marguerite. Cette fleur de l'ancienne France devait-elle refleurir par elle? Verrait-on de nouveaux Valois briller près de la forte (quelque peu lourde) branche de Bourbon? C'était un espoir de Louis XIV. On croyait bien que l'unique enfant mâle qu'ait eu Madame, le petit duc de Valois, pourrait être un François Ier. Il mourut au berceau. Irréparable perte dont elle ne releva jamais bien. Les quatre années qu'elle vécut depuis furent une suite de maladies. Elle fut deux fois encore enceinte, non sans danger; sa taille était un peu tournée; ce défaut de conformation devait marquer de plus en plus.

Dans l'été de 1667, elle fit une fausse couche, et reçut en même temps deux très-sensibles coups. Le roi qui vint de Flandre la voir, la consoler, avait pris justement à ce moment une maîtresse, et la plus odieuse, la méchante, la moqueuse, la Montespan. Dès l'hiver, elle remplit tout de sa grosse personnalité. En même temps, Monsieur, subjugué et décidément femme, eut un ami en titre, le chevalier de Lorraine, son cavalier qui lui donnait le bras et le menait au bal, en jupe, minaudant et fardé.

Désormais, c'est une autre cour. Et nous sommes tombés d'un degré. La médiocrité du roi, sa matérialité pesante apparaissent sans remède dans l'objet de son choix. Le scandale du double adultère s'affiche hardiment, effacé par la honte d'un frère avili.