Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19)
Part 6
Ils connaissaient le faible du ministre, sa passion, ses fureurs impatientes, et, si je l'ose dire, sa férocité dans le bien. À ce moment, il commençait l'oeuvre énorme de sa Marine, une improvisation subite et quasi révolutionnaire, poussée avec la plus terrible violence. Il ramassait de l'argent ou par menace, ou par prière. Il ramassait des hommes pour ramer aux galères. Il en vint jusqu'à acheter des forçats turcs, juifs, grecs, même des catholiques. Nul présent ne lui était plus agréable qu'un forçat. Les intendants le savent bien; ils poussent, pressent les tribunaux pour qu'ils fassent plus de galériens. Trois lettres d'intendants (1662) témoignent de leur zèle. Non contents d'exciter les juges, ils se mettent à juger eux-mêmes. Une louable émulation s'établit entre eux et les procureurs généraux. Ceux-ci, à Bordeaux, à Toulouse, écrivent au ministre la _joie_ qu'ils ont d'augmenter les forçats, parfois aussi la _confusion_ qu'ils ont d'offrir au roi si peu de galériens. On prend pourtant tout ce qu'on peut, des mendiants, des gens trouvés en contravention pour le sel, des enfants de quinze ans, enfin, _des huguenots qui, aux processions, gardent le chapeau sur la tête_ (26 juin 1662). Voilà une mine excellente, et qui promet. On ne manquera point de forçats.
CHAPITRE VI
LE MISANTHROPE--LE ROI DÉFIE L'EUROPE, ATTAQUE L'EUROPE
1662-1666
Dans cette même année 1665, où les Grands jours marquèrent l'apogée de son énergie, Colbert retomba rudement. L'Assemblée du clergé qui reste onze mois en permanence s'ouvre et finit par les cris calculés d'une furieuse douleur, des soupirs de colère, des larmes menaçantes. Le clergé pleure d'abord sur _les enfants rendus aux protestants_. Il pleure les _prêtres condamnés_ aux Grands jours par des laïques, exécutés (pour meurtres). Douleur économique qui lui permet de garder son argent, de refuser secours au roi. Il tient bon. C'est le roi qui cède, pour avoir quelque chose. Il abandonne la réforme du clergé, qu'avaient demandée les Grands jours. Défense aux juges laïques d'intervenir dans les affaires de prêtres, _l'Église juge l'Église_; cette maxime du Moyen âge n'est pas expressément écrite, mais elle est pratiquée. Le monde saint est désormais fermé. Une décence admirable couvrira tout. Nul scandale ne rompra la noble harmonie de ce siècle.
Autre concession, immense, contre les protestants. Une déclaration royale convertit en lois générales tous les arrêts locaux rendus contre eux depuis dix ans.
En vain l'électeur de Brandebourg s'intéressa pour eux. En vain Colbert voulait les ménager dans l'intérêt de ses créations industrielles. Le roi donna de bonnes paroles à l'électeur. Et, pour Colbert, s'il put les protéger dans le haut commerce et la grande fabrique, il ne put empêcher qu'on ne les exclût de tous les petits métiers (chose bien autrement importante). Exemple: les lingères de Paris interdisaient l'aiguille aux pauvres protestantes et les faisaient mourir de faim.
Le clergé avait dit, quant aux enfants enlevés, qu'il n'obéirait point au roi, et ne les rendrait pas. Il tint parole. Quand on essayait de le faire, il ameutait son peuple de dévotes, ses mendiants, ses marchands, etc.
Les malades protestants, au lit de mort, étaient assaillis par les moines. Pour arrêter ce mal, on l'aggrava. Le moine ou le curé dut attendre à la porte; mais le juge du lieu entrait au nom du roi, demandait au malade _dans quelle foi il voulait mourir_. Scène cruelle et souvent meurtrière; cette entrée solennelle de l'homme de la loi saisissait les malades; tel qui eût résisté au prêtre cédait au juge, aux craintes qu'on lui donnait pour sa famille, mourait désespéré, malgré lui catholique par autorité de justice.
La reine mère meurt en janvier 1666, en laissant à son fils une dernière prière, celle d'exterminer l'hérésie. Le roi était bon fils; il avait par moments blessé pourtant sa mère; d'autant plus dut-il prendre à coeur cette dernière parole par laquelle elle crut expier les faiblesses de sa vie. On ne lui demandait, du reste, que ce qu'il désirait lui-même. L'extinction de l'hérésie en France, en Europe, l'humiliation des protestants, surtout de la Hollande, la conversion de l'Angleterre (sans doute à main armée), c'était l'ambition naturelle du chef du monde catholique, de l'héritier futur des rois d'Espagne, du vrai successeur de Philippe II.
Chacun voyait venir la guerre, et la cour s'en réjouissait. Deux hommes seuls, à ce moment, les plus grands à coup sûr, Colbert, Molière, s'attristent. Colbert adresse au roi ses premières plaintes sur l'excès des dépenses. Il s'effraye de l'extension des couvents. Il donne des primes à la population, une pension à qui a dix enfants. Triste aveu de l'état du pays, sous une prospérité factice.
Le grand esprit du siècle, celui qui, jour par jour, en écrit la formule, Molière, comme s'il lisait la France au sourcil froncé de Colbert, donne cette année le _Misanthrope_. Une pièce infiniment hardie (plus que _Tartufe_ peut-être et plus que _Don Juan_). Car, si Alceste gronde, c'est sur la cour, plus que sur Célimène. Mais qu'est-ce que la cour, sinon le monde du roi, arrangé pour lui et par lui? Ces mauvais choix pour les emplois publics qui révoltent Alceste, qui donc les fait, sinon le roi?
Le _Misanthrope_ fut joué chez Madame d'abord, et, je crois, fait pour elle. Depuis un an, son influence avait pâli encore. On avait cru qu'elle mourrait presque avec la reine mère. La cabale avait imprimé en Hollande les _Amours de Madame et du comte de Guiche_. On stimulait Monsieur; tantôt il la persécutait pour qu'elle le protégeât auprès du roi et qu'elle lui obtînt le Languedoc; tantôt il faisait le jaloux à froid, et lui faisait affront, pour qu'elle en crevât de dépit. Enceinte après sa couche de 1664, elle était fort souffrante, et l'enfant mourut dans son sein (juillet 1665). Le pis, c'est qu'elle ne pouvait plus accoucher de ce cadavre, qui ne vint que par lambeaux. Monsieur, le même jour, partit avec son monde, gaiement et à grand bruit, tenant à constater que la chose ne le touchait guère. Le roi fut convenable, mais il n'aimait pas les malades. Il était très-flottant en cette année (1666). Cependant la Vallière, acceptée de sa mère et du parti dévot, le reprenait toujours; elle redevint enceinte.
Madame, éclipsée, un peu seule, languissait au Palais-Royal, lorsque Molière osa lui donner cette fête, une pièce d'opposition hardie, où il a mis son coeur autant que dans l'_École des femmes_. Il y mêle la cour, son ménage et sa jalousie, ses amours et ses haines. La prude Arsinoé (la vraie soeur de Tartufe) est évidemment de la pieuse cabale. La sensible Éliante, qui triomphe à la fin, a la douceur d'Henriette. Tous les visages étaient reconnaissables. C'est ce qui amusa le roi et lui fit supporter la pièce. Il aimait à humilier ses amis mêmes. Lauzun fort en faveur, Guiche encore en disgrâce, y étaient et firent rire. «Le grand flandrin,» qui perd le temps, etc., fut reconnu pour Guiche, le chevalier de Madame. Elle demanda grâce pour lui. Molière n'y voulut rien changer. Le roi probablement tenait à ce passage. Molière aussi; au fond, le trait était favorable à Madame; il répondait au libelle de Hollande, montrait le néant du héros de ce tout romanesque amour.
Le roi, à la mort de sa mère, avait quitté Paris, vivait à Saint-Germain ou à Fontainebleau, en attendant qu'il se fît un palais. Colbert craignait ce coup. Il voyait venir la terrible et ruineuse création de Versailles (qu'on ne referait pas avec un milliard d'aujourd'hui, dit justement M. Clément). Pour retenir le roi, Colbert se fait maçon. Il rebâtit le Louvre, il augmente les Tuileries. Il écrit, pour le Louvre, un pamphlet contre Versailles. Le tout en vain. Vers 1670 s'arrêtent les travaux de Paris; Versailles dès lors absorbe tout.
Paris parlementaire, Paris dévot, Paris railleur, Paris plein de cabales, tous ces Paris divers étaient insupportables au roi. Toute la bourgeoisie parisienne avait encore le costume de Louis XIII, le noir habit qu'adopta l'Angleterre puritaine. Choquant contraste, rébellion visible, devant le costume de la cour, historié de cent couleurs, pomponné de rubans, dentelles, surchargé du chapeau à plumes, et grotesquement léonin par la vaste crinière dont le courtisan pare son chef. Ces perruques, naguère destinées à symboliser la sagesse des magistrats, des gens en robe, qui, par la robe, avaient en bas une large et majestueuse base, elles étonnent sur la tête légère du blondin à la mode, dont la jambe (un peu sèche) offre un bien léger piédestal à l'ébouriffant édifice. Merveilleuse pyramide, large d'en haut, maigre d'en bas, qui, d'après toute loi mécanique, devrait faire la culbute et marcher sur la tête. Mais tout est miracle en ce règne.
L'Europe ne rit pas. Bruxelles admire, imite, malgré les Espagnols. Puis, peu à peu, toutes les petites cours d'Allemagne, d'Italie. Paris seul s'endurcit et rit. Ville irrévérencieuse. Toujours on y verra des _ruelles_ critiques chez Ninon (déjà mûre), chez la toute jeune Mancini, duchesse de Bouillon, parmi les chats, les singes, et toutes sortes d'animaux malins qu'elle nourrit (entre autres, La Fontaine). Un très-mauvais esprit s'entretient là par les Chapelle, plus tard par les Chaulieu, la société impie du _Temple_.
Le carrousel fameux des Tuileries où le roi brilla à cheval a fermé les fêtes de Paris. Les triomphes de Versailles ont commencé en 1664 par une grande féerie de sept jours. Triomphe sans victoire, fête sans but, donnée, non pour la reine, et non pour la Vallière, une maîtresse déjà de trois années, mais donnée par le roi au roi. Louis XIV fêtait Louis XIV, essayait-là ce monde à part, une France royale et dorée, où il vécut comme hors de France, ne visitant plus le royaume (tant chevauché par les Valois). Là, vu des élus seuls, dieu solitaire de l'Empirée, il n'apparut plus aux mortels qu'aux jours où il lançait la foudre.
Colbert était terrifié. Il avait pris le pouvoir à une dangereuse condition, c'était de dire toujours au roi qu'il faisait tout, créait tout, pouvait tout. Mais le roi l'avait cru, et, sûr de sa divinité, voilà qu'il s'en allait d'un vol d'Icare se lancer dans les cieux. Colbert suivrait comme il pourrait.
Le roi, «par grandeur de courage,» avait ouvert son règne en défiant toutes les puissances. Il méprisait parfaitement les ménagements de Mazarin. Richelieu même, si fier, n'avait jamais bravé ainsi le monde; il fut très-attentif à se créer des alliances, et il eut toujours la moitié de l'Europe pour lui.
Quelle que soit mon estime pour les très-beaux travaux qu'on a faits sur ce règne, je ne puis accorder que ceci soit une continuation de la politique antérieure. J'y vois une déviation subite, étourdie, violente. Le talent des agents français, la dextérité de Lyonne, l'homme de Mazarin, ne changent rien au fond des choses. Ils n'en rendent pas plus raisonnable ce défi qu'un roi de théâtre lance à toute l'Europe.--Impunément, ce semble, pour le premier moment, mais en jetant partout des germes profonds de haine, en se créant d'infinis obstacles pour l'avenir, en préparant, de bravade en bravade, la honte, la banqueroute, et un tel amaigrissement de la France, qu'un siècle ne put l'en relever.
La grande proie, visée par Mazarin, était l'Espagne. Mais, en la poursuivant, il fallait bien savoir ce qu'on voulait. Quelle que fût sa misère, sa faiblesse actuelle, on ne pouvait oublier qu'il y avait là la ruine d'une grande nation. Devait-on l'affaiblir encore, en arracher des membres un à un, ou bien agir en bon parent, en héritier, et se mettre en voie d'obtenir un jour toute la grande succession? L'extinction probable de cette dynastie maladive en faisait prévoir l'ouverture pour un terme peu éloigné.
Encore une fois, qu'était Louis XIV? Gendre de Philippe IV, ou son ennemi?
Sa conduite, visiblement double, fut extrêmement irritante.
Un an à peine après son mariage avec l'infante, au mépris du traité, il donne au Portugal une épée, un poignard, contre l'Espagne, l'excellent général Schomberg et de bons officiers; il solde des troupes anglaises pour envoyer aux Portugais et faire accabler son beau-père. Il l'humilie dans Londres, où il exige la préséance pour son ambassadeur à main armée. Mazarin avait stipulé l'égalité des deux couronnes. Louis XIV ne s'en contente plus, et, sur cette question d'étiquette, il menace de rompre. Beau-père et plus âgé, c'est le roi d'Espagne qui cède; il envoie ses excuses à un gendre de vingt-trois ans (1662).
Ces procédés si violents n'empêchent pas qu'en même temps Louis XIV ne veuille obtenir d'amitié l'annulation des renonciations de sa femme à la couronne d'Espagne. Il se porte pour héritier et roi possible du peuple qu'il vient d'outrager.
Il négocia constamment en deux sens, contre l'Espagne et avec elle. D'une part, il détache d'elle la Hollande et les Suisses, leur demande de ne pas garantir les provinces espagnoles. Il s'intitule déjà duc de Milan; il menace les Pays-Bas, il veut la Franche-Comté. Que Philippe IV lui donne la Comté seulement et le fasse héritier (éventuel) de la monarchie espagnole, il l'aidera contre la Hollande et l'Angleterre, avec qui il vient de traiter. Étrange politique, double, violente, indifférente aux principes comme aux amitiés. Il s'offre à tous, menace ou corrompt tous, et semble avoir à tâche de leur inculquer bien qu'il n'y a aucun fond à faire sur la parole de la France, et que son allié le plus intime en pourra craindre tout.
Il en est tout de même pour les puissances maritimes, l'Angleterre, la Hollande. Le roi agit à leur égard tout à la fois en ami et en ennemi. Et ici, chez des peuples libres, le résultat est grave. Dans l'un et dans l'autre pays, il y avait un parti français. La France, en peu d'années, à force d'imprudences, va anéantir ce parti.
En 1662, lorsque le mariage de Madame semblait lier Louis XIV et Charles II, lorsque celui-ci en Portugal faisait au profit de la France la guerre contre l'Espagne, Louis XIV n'en irrite pas moins l'orgueil anglais pour la question du pavillon. L'Angleterre, après la Hollande, était la plus grande puissance maritime, et ses vaisseaux couvraient les mers. Louis XIV exige le salut de cette grande marine pour la sienne, qui n'est pas encore. Question d'avenir, qu'on devait ajourner. Une lettre violente et menaçante du roi provoqua les Anglais, humilia devant son peuple ce Charles II, instrument de la France et qu'elle eût dû ménager à tout prix.
Même année, autre coup, qui rend l'Angleterre irréconciliable. Le famélique et prodigue Charles II nous vend Dunkerque (1662). Très-importante acquisition, qui assurait notre frontière. Seulement une telle vente perdait dans l'avenir le roi sur lequel notre cour mettait tant d'espérance. Les Anglais surent dès lors qu'un Français (et un catholique) siégeait sur le trône d'Angleterre.
La même politique, inconséquente et violente, tua en Hollande le parti de la France. Le grand citoyen, Jean de Witt, était Français dans l'intérêt réel de sa patrie. Il y voyait grandir à l'horizon le jeune Guillaume d'Orange, le péril futur de la république, l'espoir du parti militaire et antimaritime, que patronnaient fort les Anglais. Jean de Witt alla loin dans son amitié pour la France, puisqu'elle obtint par lui que, si elle faisait la guerre à l'Espagne, la Hollande ne défendrait pas les Pays-Bas espagnols, laisserait prendre sa barrière naturelle de tant de places qui la couvraient. Grande et dangereuse concession d'avenir pour laquelle de Witt obtint l'avantage présent, très-doux au commerce hollandais, qu'on réduirait, pour ses vaisseaux, les droits mis par Mazarin sur l'entrée des navires étrangers.
Louis XIV haïssait la Hollande, et Colbert jalousait son énorme prospérité. Ni l'un ni l'autre ne sentait combien il était important pour nous de maintenir à la tête du pays de Witt et son gendre Ruyter, l'immortel amiral, l'ennemi naturel des Anglais, autrement dit, combien il importait de tenir divisées les deux puissances maritimes que la victoire du parti orangiste eût réunies. Si une telle union se faisait, il était facile à prévoir que la marine de Colbert, que toutes ses créations, colonies, industrie, commerce, courraient de grands hasards.
La Hollande achetait nos vins, nos eaux-de-vie, et les portait dans tout le Nord. En échange, elle nous donnait des draps, des toiles. Le petit peuple de Hollande vivait de ces fabrications. La rude guerre maritime que les Anglais, sans cause ni raison, commencèrent par la saisie des vaisseaux hollandais, gêna fort le commerce de cette république, et, par suite, son industrie. Louis XIV la secourut très-faiblement. Il lui avait porté le très-sensible coup de frapper de gros droits les draps et toiles, quarante livres par pièce de drap! Arrêt dans la fabrication, chômage, etc. Le 13 juin, une grande défaite de la flotte hollandaise exaspéra le peuple, fit crier à la trahison.
Cette situation terrible n'effraya pas de Witt. Elle fit éclater la grandeur de son caractère. Ce politique, ce savant, cet élève de Descartes, homme jusque-là de cabinet, monte sur la flotte. Mais la mer est anglaise, elle le repousse à la côte. De Witt ne s'effraye pas. Il repart après la tempête, entre dans la Tamise, et, sous les batteries des Anglais, lui-même, hardi pilote, fait tranquillement le sondage des passes principales du fleuve. Menace redoutable d'invasion qui avertissait les Anglais. Ils respectèrent la flotte de Hollande, n'acceptèrent point la bataille. Et de Witt rentra en triomphe.
À ce moment, Louis XIV portait les derniers coups à son beau-père, Philippe IV. Ce prince infortuné, souffrant de maladies cruelles (paralysie, rétention d'urine, etc.) avait cédé à l'insolence de son gendre, dans l'espoir de trouver en lui un protecteur pour son fils au berceau, le petit Charles, qui allait rester orphelin. Cependant son abaissement ne lui avait pas profité. Louis XIV ne lui permettait pas seulement d'entretenir ses fortifications des Pays-Bas, d'en compléter les garnisons. Par un luxe de perfidie qu'on ne peut expliquer, il renouvelait à Madrid la vieille idée d'une croisade de la France et de l'Espagne pour la conquête de l'Angleterre,--et cela au moment où le roi d'Angleterre, en nous rendant Dunkerque, ne révélait que trop à quel point il était Français.
En 1665, ce qu'on avait longuement préparé arrive enfin et s'exécute. Schomberg, nos officiers français, conduisant l'armée portugaise, accablent celle d'Espagne à la bataille décisive de Badajoz. Et Philippe IV en meurt. L'Espagne et l'infant Charles restent aux mains de la veuve, une Allemande, dirigée par son confesseur, le Jésuite autrichien Nithard. La veuve et Nithard ne font rien, ne préparent nulle défense. Et pourquoi? Ils ne pouvaient rien; en essayant d'armer, ils n'auraient fait que provoquer Louis XIV. C'était à lui, époux de l'infante d'Espagne, de voir s'il voulait faire la guerre au frère de sa femme, âgé de deux ans, à son propre neveu, son pupille naturel, sans défense, qui, contre ses coups, n'avait d'abri que son berceau. À lui, héritier très-probable de cet enfant malade, à lui de voir s'il voulait outrager l'Espagne dans sa tombe, ce noble peuple, déchu par ses fautes sans doute, mais aussi par sa grandeur même, qui l'avait épuisé, dispersé par toute la terre.
Le mourant, en bon Espagnol, n'avait formé qu'un voeu: que, si l'Espagne devait recevoir un maître étranger, du moins ce fût un maître faible qu'elle absorberait, assimilerait et ferait Espagnol. Voilà pourquoi il avait marié sa seconde fille à son cousin d'Autriche, et sans lui faire faire de renonciation. Au contraire, unie à la France, l'Espagne avait à craindre de se perdre. Cette préférence pour Léopold n'avait rien d'injurieux pour nous. On ne voulait rien qu'exister. Mais, sous un roi si dur, si outrageusement hautain pour ses parents (Philippe IV), pour ses amis (le roi d'Angleterre), pour le vieux pape lui-même, l'Espagne ne pouvait qu'attendre la honte, l'anéantissement.
Le prétexte de l'invasion fut ridicule. Dans une province des Pays-Bas, il était de droit civil qu'un des époux mourant, la propriété de tous leurs fiefs passât à leurs enfants; le survivant n'avait qu'un usufruit. Le but unique était d'empêcher ce survivant de se remarier. Jamais cette coutume de Brabant n'avait été étendue aux autres provinces, jamais elle n'avait eu de portée politique, n'avait réglé la haute question de la souveraineté des États.
Louis XIV allégua, de plus, qu'il n'avait pas reçu la dot d'argent promise au mariage, qu'il voulait se payer en terres. Mais ne fallait-il pas auparavant, entre parents, s'entendre et s'expliquer, chercher un arrangement, tout au moins avertir et assigner le débiteur, un mineur, un enfant? Fallait-il employer pour contrainte le fer et le feu, se mettre en garnisaire chez l'orphelin, et, pour ce payement, l'égorger.
Du reste, Louis XIV ne dit point cela au moment naturel, à la mort de Philippe IV. Au contraire, il rassura la veuve et Nithard. Il dupa celui-ci, fut plus jésuite que le Jésuite. Il dit: «Le jeune roi est mon beau-frère. Je le protégerai, lui donnerai toutes les marques d'amitié, de tendresse, qui sont en mon pouvoir.»
Dès lors il préparait la guerre, et, par des négociations habiles et suivies par toute l'Europe, il assurait, complétait l'isolement de l'orphelin.
Un portrait admirable, gravé de la main de Nanteuil (_Bibl. de Sainte-Geneviève_), nous donne naïvement le roi d'alors. Il triomphe de sa fausseté, s'en félicite et s'en admire. Il cligne malicieusement de l'oeil, semble dire: «Ah! que je suis fin!»
À quoi bon? je ne le vois pas. Il était le seul fort. L'Espagne se fiait à lui, était comme à ses pieds. Pour un léger secours de recrues allemandes qu'il lui avait permis de faire venir, l'ambassadeur reconnaissant embrassa ses genoux. L'Angleterre, frappée de la peste, de l'incendie de Londres, des intrigues papistes, de la guerre de Hollande, n'en pouvait plus. Et cette dernière, gouvernée par de Witt, par le parti français, écoutait crédulement tout ce qu'il lui plaisait de dire.
Dès avril 1667, il avait acheté un à un les princes du Rhin pour qu'ils ne secourussent pas l'Espagne. Il avait assuré au Portugal un subside annuel, énorme, à condition qu'il ne ferait jamais la paix avec l'orphelin de Madrid.
Mais le plus admirable, un vrai tour de Scapin, c'est la manière dont il attrape et l'Angleterre et la Hollande. Il jure aux Hollandais qu'il ne fera rien aux Pays-Bas sans eux, bien plus, que, s'unissant à eux, il aidera leur amiral Ruyter à forcer la Tamise. Pendant ce temps, la bonne vieille reine d'Angleterre a accommodé les deux rois, réglé la double trahison. Louis trahira la Hollande, aidera Charles contre son peuple. Charles trahira l'Angleterre et laissera faire aux Pays-Bas.
Le premier résultat probable, c'était que les Hollandais, livrés par le roi leur ami, arrivant seuls au terrible rendez-vous de la Tamise, seraient éreintés, écrasés; que les boulets anglais, travaillant pour Louis XIV, les mettraient hors d'état de se mêler de nos affaires et d'empêcher notre conquête.
Tout était prêt. L'Espagne n'avait aucun moyen d'empêcher rien. Cependant, pour se moquer d'elle, le 1er mai, on la rassure; le 8, on lui déclare la guerre (1667).
CHAPITRE VII
LA CONQUÊTE DE LA FLANDRE--MONTESPAN--AMPHYTRION
1667