Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19)

Part 4

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Légère en galanterie, elle ne l'était point en affaires. Elle y était sensée, loyale. Par deux fois elle avait conseillé très-bien les deux rois.

Dans l'affaire de Fouquet, elle dit à Louis XIV qu'il s'abaissait en faisant à Fouquet l'honneur de le craindre, en allant à cent lieues arrêter un homme qu'on pouvait arrêter ici (La Fayette).

Et, dans une autre affaire plus délicate, quand Louis XIV racheta Dunkerque aux Anglais, Madame écrivit à son frère que cela le perdrait dans l'opinion (Motteville). Ce rachat, utile à la France sans doute, lui était cependant funeste dans l'avenir. Il recommençait la ruine, la démolition des Stuarts, nos vrais agents en Angleterre et nos instruments naturels. Ainsi Madame conseilla loyalement pour l'un et pour l'autre.

Mais, au moment où nous sommes ici, on avait habilement séparé le roi et Madame, séparé et brouillé, occupant l'un de la Vallière et l'autre du comte de Guiche.

Le roi craignait et détestait l'esprit. Si la Vallière le retint, le reprit, c'est que c'était une pauvre fille, toute nature, toute passion, tout orage, un jouet vivant dans ses mains. La chaleur du sang plébéien (elle n'était guère noble par sa mère) fondit un moment la glace royale. Il vit avec surprise tant d'amour, tant d'honnêteté, de remords. Cela le charmait. Il prit goût à ses larmes. Et il les renouvelait sans cesse. Tantôt c'étaient des jalousies, feintes ou vraies. Tantôt des tyrannies. Plus elle était pudique, plus elle souffrait de blesser la reine ou Madame, sa maîtresse, plus le roi la trouvait touchante et jolie de sa honte. Il avait avec elle des rendez-vous furtifs. Mais, en même temps, il la forçait de paraître avec une parure royale. Il l'entretenait des heures entières chez Madame, dans un cabinet tout ouvert, prolongeant à dessein cette situation cruelle, et le déplaisir de Madame, et le supplice de la Vallière qui n'osait pas pleurer.

La situation de Madame était fort triste. Nous la connaissons tout entière par elle-même. Elle a fait tout écrire sous ses yeux par madame de La Fayette, ses fautes même, autant que la décence le permet. Ce sont celles qu'on peut attendre d'une princesse de dix-huit ans, née en pleine corruption, en pleine intrigue, n'ayant jamais eu d'autre exemple, ni de culture que des romans, mais avec cela d'un coeur doux et charmant et qui ne sut jamais haïr. Dans ce très-beau récit, modeste, mais bien transparent, on voit les chutes de Madame, mais en même temps le noir complot qui se fit pour la faire tomber. Le grand parti dévot, le tartufe de religion, lui avait fait perdre crédit. Un tartufe d'amour l'humilia, faillit la faire mourir, un moment l'annula, au moment même où sa douceur eût pu balancer près du roi la fureur du parti dévot.

Le triste et honteux mariage de Madame avec cette fille fardée, minaudière et coquette qu'on appelait Monsieur, constituait une lutte bizarre, étrangement immorale. Cela faisait deux petites cours jalouses. Les jolis jeunes gens qu'aimait Monsieur devaient se décider. Son premier favori, Guiche, laissa Monsieur pour Madame. Plus tard, un autre, le chevalier de Lorraine, opta contre Madame, prit Monsieur, la honte et l'argent.

Quand le roi la quitta pour la Vallière, Madame, enceinte et triste, se laissa consoler par une autre délaissée, Olympe Mancini, celle que le roi avait cédée à Vardes. Ce don Juan espion, qui n'était pas fort jeune, éclipsait tous les jeunes par l'agrément, l'adresse, les tours de chat, les petites noirceurs. Olympe l'accepta, espérant par leur ligue faire sauter la Vallière, abaisser, avilir Madame, et la rendre impossible dans l'avenir.

Si on pouvait d'abord obtenir de la princesse qu'elle chassât la Vallière, celle-ci, comme un lièvre éperdu qui se réfugie dans les jambes du chasseur, se fût laissé mener chez Olympe, qui l'aurait achevée, égarée, effarée, et, de gré ou de force, jetée dans quelque affreux faux pas.

Madame était bien autrement fine, d'ailleurs, si maladive, et (malgré ses yeux pleins d'amour) peu amoureuse. Elle ne donnait guère prise. Mais elle s'ennuyait, aimait à rire, surtout de Monsieur. On savait tout cela par une certaine Montalais, une de ses filles, qui l'amusait quand elle était au lit, et qui était en même temps confidente de la Vallière. La Montalais divertissait Madame surtout en lui parlant des folies du duc de Guiche. Ce qui l'amusait dans l'affaire, c'est que Monsieur y perdait Guiche et s'en désespérait.

Guiche avait vu dans mademoiselle Scudéry et ailleurs qu'un héros de roman ne peut écrire à la dame de ses pensées moins de quatre lettres par jour. La Montalais en lisait quelque chose à Madame, qui en avait bientôt assez et s'endormait, de sorte que, pour se faire lire, Guiche assaisonna ses soupirs de ce qu'elle aimait bien mieux, de plaisanteries sur Monsieur, enfin de traits hardis qui allaient au ciel même, au Dieu d'alors, au roi, jusqu'à dire que c'était un fanfaron et un dieu de théâtre. Madame était un libre esprit et cette impiété l'amusait.

Mais dans les romans de l'époque, les héros n'écrivent pas toujours. Ils parlent, trouvent moyen de pénétrer chez leur princesse sous mille déguisements. Donc, un matin, la Montalais amène chez Madame une diseuse de bonne aventure, fort embéguinée; c'était Guiche.

Madame de La Fayette assure qu'il n'y avait amour ni d'un côté ni de l'autre. Mais la chose était à la mode. Lauzun allait partout suivant la soeur de Guiche, déguisé en vieille, en valet. Ici surtout on ne pouvait guère penser à mal. Car Madame était au plus bas; ses médecins disaient qu'elle n'avait pas beaucoup à vivre. Pour Guiche il n'y voulait que le péril, la vanité d'avoir aimé si haut. Jamais, en toute sa vie, il ne fut amoureux que de lui-même. Molière l'a pris tout vif dans ce fat (du _Misanthrope_), l'homme si content de lui et si futile, qui perd le temps à se mirer et cracher dans un puits. Moquerie amère du puissant mâle à ce sylphe de cour, aimable papillon sans tête, qui ne fit rien que voltiger.

Cette folie n'eut pas moins un effet sérieux. La Montalais la conte à la Vallière, sous le secret. Mais celle-ci avait promis au roi de n'avoir pas de secret. Elle est embarrassée. Comment trahir Madame? comment cacher quelque chose au roi? Il vit qu'elle cachait quelque chose. Elle refuse de le dire. Il est dans une colère épouvantable. La Vallière, désespérée, veut mourir, s'enterrer au couvent de Chaillot. Elle y court, mais on n'ose la recevoir. Elle reste au parloir couchée par terre, hors d'elle-même. Le roi vient, en tire ce qu'il veut. Il court en accabler Madame, toute malade qu'elle est, lui reproche l'aventure de Guiche. Et l'on fait partir celui-ci.

Restaient ses lettres dangereuses, ses moqueries du roi. Madame craignait plus que la mort qu'il n'en eût connaissance. Vardes trouva moyen de les avoir, et dès lors, Madame est à la discrétion de Vardes et d'Olympe. Ils peuvent la perdre ou s'en servir. Ils la font d'abord leur complice. Sous ses yeux, ils écrivent une lettre anonyme à la reine où on lui conte les amours du roi. Le hasard voulut que la lettre parvint au roi même. Il la montra à Vardes, qui accusa d'autres personnes, que le roi chassa de la cour. Le roi avait confiance en lui. Vardes lui disait chaque jour que le coeur de Madame était tout à son frère, qu'elle le conseillait contre nous. Mais il ne disait pas que lui, Vardes, avait persuadé à Madame que le roi ne l'aimait pas, et qu'elle devait d'autant plus s'appuyer sur Charles II.

Chacun voyait la disgrâce où Madame tombait, le froid mortel du roi. Vardes, par d'ingénieuses calomnies, trouva moyen de l'isoler, de faire partir tous ses amis. Alors, on put oser davantage contre elle. On la tenait par ses lettres qu'elle eût voulu ravoir. Vardes les promet, mais si Madame les veut, c'est chez Olympe, dans cette maison suspecte et ennemie, qu'il pourra les lui rendre. L'historien de Madame n'en dit pas plus, ne donne pas les conditions du traité. Ce qui prouve qu'elles furent dures et étranges, c'est l'insolence que Vardes montra dès ce jour-là.

La vanité de Vardes fut impitoyable et féroce, autant qu'Olympe pouvait le désirer. Pour lui, le succès en amour était d'humilier et de désespérer. Toute sa vie se passait à cela. Naguère il avait désolé, perdu, mis pour jamais en deuil la belle madame de Roquelaure, qui n'en put relever. Plus tard, à cinquante ans, il séduisit une demoiselle de vingt. Ce fut pour la briser de même. Elle mourut de désespoir. On en fit une pièce qui eût dû le rendre exécrable. Ce fut tout le contraire. Madame de Sévigné y pleura, mais en rit. Elle cache mal son admiration pour un si charmant scélérat.

Ici, vraiment, la chose était honteuse et douloureuse. C'était la perfidie, la méchanceté calculée qui insultait, je ne dis pas la princesse, mais la première femme de France par la grâce et l'esprit, une personne si bonne et si douce. D'autant plus glorieux, Vardes illustra la chose, fit voir qu'il disposait de Madame, la faisait aller comme il voulait. Il lui donna rendez-vous au lieu le plus public, au parloir de Chaillot, l'y fit attendre et ne daigna y venir.

Le roi, pendant ce temps, de plus en plus brouillé avec Madame, las par instants de la Vallière, était revenu à une demoiselle de la Mothe qu'Olympe voulait lui donner. C'était sa préoccupation pendant le procès de Morin et la querelle de Rome. Mais il en eut encore une autre. Au printemps de 1663, il prit la rougeole et fut un moment très-malade. Grand avertissement du ciel, blessé sans doute de cette guerre impie et des amours du roi. Lui-même se crut près de mourir, prit peur, fut brusquement dévot,--à ce point qu'au lieu de créer un conseil de régence dans la ferme main de Colbert, il lâchait tout, et donnait le Dauphin au dévot prince de Conti, radoteur avant l'âge, qui (dit l'évêque Cosnac) avait les os gâtés et mourut de la syphilis.

Le Parlement avait beau jeu, dans cette détente, pour faire un grand coup de sa tête et se montrer terrible. On avait ri un peu de lui depuis la Fronde. Mais il n'y eut plus de quoi rire. Les familles parlementaires avaient été durement humiliées par Colbert. Sa chambre de justice avait frappé la dynastie des Guénégaud (apparentés très-haut dans la noblesse). L'un d'eux avait eu le désagrément d'être condamné comme voleur, gracié, mais en faisant amende honorable et recevant sa grâce à genoux. Grande douleur pour toute la robe, plus encore au parti des saints, aux Guénégaud, Albret, Richelieu, Lamoignon, tous parents et amis. La magistrature avait vraiment besoin de se relever par la terreur.

L'arrêt avait été prononcé dès le 20 décembre 1662. Il ne fut confirmé que le 13 mars 1663, pendant la maladie du roi. Il était tel: _Morin brûlé vif_, deux prêtres ses disciples aux galères, la dame Malherbe flétrie, fouettée sur l'échafaud, et fouettée _nue_. Choquante addition, inusitée, qui témoignait honteusement de la fureur des juges. Morin n'en appela pas. Il avait toujours dit: «Je ne demanderai pas à Dieu _qu'il détourne de moi ce calice_.» La pauvre Malherbe appela en vain.

Un demi-siècle s'était écoulé depuis le bûcher de Vanini, et il y avait eu un grand changement dans les moeurs. Une si haute culture, une cour si élégante, un monde si poli, l'excès même et le ridicule de la politesse amoureuse dans les livres à la mode (des Scudéry et autres), tout cela rejetait bien loin l'idée de ces horreurs du Moyen âge. C'était précisément l'année où un illustre voyageur commençait à réunir chez lui les savants, les observateurs, les _curieux de la nature_. Glorieux berceau de l'Académie des sciences. Cette année, le grand Swammerdam, le Galilée de l'infini vivant, fit à Paris l'honneur insigne d'y apporter sa découverte, qui montrait la vie dans la vie, l'atome organisé contenant d'autres organismes, et cela sans fin, sans repos, sans autres bornes que la faiblesse de nos sens et l'imperfection de l'optique. Abîme ouvert aux profondeurs de Dieu!

Morin était un pauvre fanatique. Mais, dans la mort, il ne se montra pas indigne des penseurs qui, avant lui, honorèrent le bûcher. Giordano Bruno avait dit: «Vous tremblez plus à dire la sentence que moi à l'entendre.» Et Vanini: «Jésus sua du sang, et je meurs intrépide.» Morin se contenta de répondre à l'insulte avec une ferme douceur. L'Italien Mariani, qui était alors à Paris, se trouvait là (_Curiosités de la France_, Venise, 1676). La joie sauvage des juges était telle, telle leur ivresse du sang, que le président Lamoignon ne put s'empêcher de dire à cet homme qui allait mourir: «Il n'était pas écrit que le nouveau Messie dût passer par le feu.» À quoi Morin répliqua, avec présence d'esprit, par ce verset du Psaume XVI: «Seigneur, tu m'as éprouvé par le feu. Mais on n'a pas trouvé l'iniquité en moi.» (14 mars 1663).

CHAPITRE IV

MOLIÈRE ET MADAME

1663-1665

Le roi se rétablit heureusement. Autrement la cruelle victoire gagnée par le parti dévot ne se fût pas arrêtée à la mort de Morin. L'homme le plus en péril certainement était Molière qui, dans une comédie récente, l'_École des femmes_, s'était moqué de l'enfer. Cette pièce avait été jouée le 26 décembre 1662, six jours après la première condamnation de Morin, mais elle eut un succès immense, et le plus grand que l'on eût vu depuis le _Cid_. Le public ne s'en lassait pas, la demandait et redemandait avec fureur. Molière ne pouvait l'arrêter, sans paraître avoir peur et s'accuser lui-même. On la joua des mois entiers, on la joua en mars pendant l'exécution. Chaque soir, cette terrible comédie, qui blessait, disait-on, tout ce qui doit être respecté, famille, morale, décence, religion, revenait irriter les haines, donner prétexte aux cabales qui poursuivaient Molière, dévots, précieuses, et savantasses, la fade littérature du temps.

La maladie du roi eut l'effet singulier que les beaux de la cour, les jeunes et les brillants qui servaient et imitaient ses galanteries, se portèrent où le vent soufflait, glissèrent à la dévotion. Ils n'avaient pas l'audace de se faire brusquement dévots. Mais, comme transition, ils aidèrent les dévots, et se mirent à déblatérer contre la pièce impie. Ils n'en attaquaient pas encore l'impiété, mais la grossièreté, l'indécence. L'élégance de cour affectait le dégoût de cette langue forte et hardie, de cette franche plaisanterie, bourgeoise, si l'on veut, mais le vrai génie de Paris, qui prenait sa revanche et emportait Versailles. Les marquis s'indignèrent. L'esclave la Feuillade, ce chien qui voulut être enterré comme un chien, aux pieds du maître, brilla par sa colère. Il crut flatter le roi, et sans doute aussi les dévots.

Grande surprise: le roi un matin est guéri, et se lève. Il se retrouve mieux portant que jamais, le même, jeune et fort, gaillard, galant. Il le prouve à l'instant. Le triomphe de la cabale, l'affreuse exécution avait eu lieu le 14 mars. Et le 19, la Vallière est enceinte. Elle l'avait craint extrêmement. Mais dans ce retour à la vie, le roi mit de côté les ménagements et pour elle et pour l'opinion, brava tout, se moqua de tout.

Il trouva fort mauvais qu'on osât critiquer une pièce écrite par un homme de sa maison. Molière avait l'honneur d'être valet de chambre tapissier du roi. Il lui permit de se défendre. De là la _Critique de l'École des Femmes_, où les marquis figurent de façon ridicule. Cela plut fort au roi, qui, justement alors, était excédé des étourdis qui l'entouraient, allaient sur ses brisées. À ce point qu'une nuit, allant chez une dame, il trouva que Lauzun l'avait prévenu et lui fermait la porte au nez.

Donc, cette année, 1663, il fit une Saint-Barthélemy des marquis, non sanglante, bien entendu. Il mit Lauzun à la Bastille, avec ce mot: «Pour avoir plu aux dames.»

Guiche s'était sauvé en Pologne. La Feuillade, comme on va voir, partit aussi. Vardes, peu à peu démasqué, commençait à être connu du maître, et il eût fait une fin tragique, si Madame n'eût été la clémence même.

Elle reprenait peu à peu près du roi. Et, quoique les femmes maladives eussent peu d'attrait pour lui, il l'avait fort admirée, comme tout le monde, aux bals de l'hiver. Sa danse était une chose surprenante, dit Cosnac; elle n'était qu'esprit, «et jusqu'aux pieds.» La grossesse de la Vallière fit de plus en plus ménager Madame chez qui elle était, et qui (sans le paraître) eut soin de sa rivale. Madame lui donna pour la crise un pavillon solitaire et commode qui se trouvait dans le jardin, vaste alors, du Palais-Royal. Les portes mystérieuses de ce jardin permettaient les secours, les visites de médecin, celles du roi peut-être. Mais cet état touchant de la Vallière et ses souffrances le reportaient cependant vers d'autres distractions. La nullité de sa maîtresse lui faisait apprécier Madame, et il l'admirait de plus en plus.

Elle fit une chose bien habile. Ce fut de se remettre au roi de tout, de se fier à lui, de le prendre pour confident, j'allais dire, confesseur. Elle lui mit en main ses relations. Le roi fut fort touché. Il haït d'autant plus ces audacieux, ces étourdis, ces traîtres. Il ne faut pas s'étonner des attaques de Molière contre les marquis.

Un hasard singulier se trouvait avoir uni les destinées de Molière et de Madame. Les triomphes de l'une furent les libertés de l'autre. Des dédicaces de Molière, qui sont souvent des plaisanteries, une est fort sérieuse, attendrie, et elle est en tête de la pièce bouffonne et douloureuse où il dit son coeur même, la torture de sa jalousie, l'_École des Femmes_, dédiée à Madame. C'est son coeur qu'il met à ses pieds.

Reprenons d'un peu haut, le mystère, sinon honorable, au moins cruel, de la vie du grand homme.

Les _Fâcheux_, faits pour la fête de Vaux et dont le roi avait, disait-on, inspiré une scène, montrèrent Molière en grand crédit, et firent de lui un personnage. Une de ses actrices, la Béjart, était sa maîtresse. Elle n'était pas jeune. Elle pouvait prévoir qu'un homme ainsi posé et dans la force du génie, lui échapperait. Elle voulut l'avoir pour gendre. Elle avait une jolie petite fille que Molière aimait tendrement et comme un père.

De qui était-elle née? dans le pêle-mêle de la vie de théâtre, la Béjart, très-probablement, ne le savait pas bien au juste. Ce qui est sûr, c'est que l'année 1645, où naquit la petite, était celle où Molière devint un des amants de la mère. En 1661, elle avait seize ans, Molière quarante. Il l'avait élevée. Que dirait le public de voir changer les rôles, de voir l'enfant, par lui régentée ou grondée, devenir tout à coup madame Molière? La Béjart ne s'arrêta pas à cela. Sa cupidité l'emporta. Molière, dans la vie infernale de travail et d'affaires qu'il menait à la fois, ne disputait guère avec elle. Il avait plutôt fait d'obéir que de guerroyer. C'est un effet aussi de ce violent et terrible métier, lorsque (comme Shakespeare et Molière) on est en même temps auteur, acteur et directeur. On vit d'illusion, on sait à peine si l'on veille ou l'on songe. État bizarre qui jette l'âme aux hasards de la fantaisie.

Dans cette fête de Vaux, fatale à tant de gens, où la Vallière perdit l'esprit, la féerie des eaux jaillissantes, nouvelle alors et inouïe, avait mis tout le monde hors du réel, dans le pays des rêves, quand d'une coquille qui s'ouvrit brusquement, vive et svelte jaillit la naïade, une enfant héroïque, qui dit les vers «Au plus grand roi du monde.» Beaucoup furent saisis et ravis, et Molière plus qu'un autre, et il tâcha de croire ce que la Béjart lui disait.

Le théâtre n'est pas sévère, et la cour l'était moins. Les Condés, les Nevers étaient ouvertement amoureux de leurs soeurs. Le roi, beau-frère de madame Henriette, passait pour son amant. Le mariage étrange de Molière ne pouvait déplaire à Madame. La chose était hardie, mais ne pouvait lui nuire en cour. Ces pensées, peu morales, agirent sur la Béjart et sur Molière peut-être qui voulait plaire pour être fort, libre de tout dire au théâtre, sous la protection de Madame et du roi.

Ce qui porterait à croire que la Béjart savait Molière père de l'enfant, c'est qu'elle prétendait faire un mariage nominal, faire sa fille épouse en titre et héritière, la retenir chez elle, et rester la vraie femme. Arrangement ridicule que Molière supporta neuf mois, et qu'il eût supporté toujours. Mais la petite madame de Molière n'entendait nullement rester à jamais sous sa mère. Elle rompit sa chaîne, un matin, alla s'établir dans la chambre de son mari, en prit possession et l'obligea de la prendre au sérieux.

Il en était jaloux, même avant. Il en a versé la douleur dans son chef-d'oeuvre de l'_École des Femmes_, l'oeuvre la plus personnelle qui soit sortie de son génie.

La _Critique_, plutôt la défense, qu'il en fit avec l'aveu du roi (juin 1663) exaspéra les marquis. La Feuillade, rencontrant Molière, court à lui et l'embrasse, mais en lui frottant le visage contre ses boutons de diamant, et répétant le mot attaqué de la pièce: «Tarte à la crème! Molière, tarte à la crème!» Faire cet affront à un homme du roi dans le palais du roi, c'était risquer beaucoup. La Feuillade fit comme les autres; il partit comme volontaire dans les armées de l'Empereur.

Les dévots aussi bien que les marquis étaient en pleine déroute. Le roi frappa le pape (juillet), il saisit Avignon. Et il fit au clergé une douleur plus amère encore. _Il défendit les enlèvements d'enfants._ Il ordonna de rendre à leurs familles ceux qu'on tenait dans les couvents (sept. 1663). Tout le parti, Jésuites et Jansénistes, indifféremment, pleura et jeûna, prit le deuil et cria à la persécution. Il se crut au temps de Dioclétien. Les évêques allèrent trouver le chancelier, lui dirent que c'était une barbarie, qu'à cet horrible édit de tolérance _ils ne se soumettraient jamais_.

Mais d'où venait le mal? De ce que le roi certainement n'écoutait plus ses confesseurs. Et d'où venait cela? De ce que son retour à Madame le brouillait avec eux. Tout le mal était là. Comment l'en avertir, lui inspirer du moins la crainte de l'opinion? Au temps du roi Robert, on eût procédé hardiment par voie d'excommunication, et le roi, interdit, exclu du monde et rejeté des hommes, eût mangé seul avec ses chiens. On fit ce qu'on pouvait; on frappa, non le roi, mais à côté du roi, sur son Molière. Le petit monde du service, gens de la bouche, etc., déclarèrent que leur conscience ne leur permettait pas de manger avec ce valet de chambre comédien. Cela dit haut (et sans doute bas, l'accusation d'inceste). Le roi fut étonné, irrité. En présence de la conscience, il s'arrêta pourtant. Mais Molière fut vengé. Le roi, par une pension, l'adopta comme un homme à lui, et il le fit manger chez lui dans sa propre chambre à coucher. Il y avait toujours une volaille qu'on y mettait le soir, en cas qu'il eût faim, et qu'on appelait son _en cas_.

Il était bien loin de quitter Madame. Elle avait rompu avec Guiche, et elle avait hardiment chargé le roi de la rupture. Il fut ravi, se crut sûr d'elle, et elle eût tout son coeur.

Mais il était sujet aux jalousies rétrospectives. Il avait fort tourmenté la Vallière pour une vieille affaire d'un premier amour. De plus en plus il haït Vardes pour Madame. C'est, je crois, pour ce marquis de Vardes, pour Guiche, pour Marsillac, pour tous ceux qui avaient aimé, courtisé, admiré Madame qu'il prit par devant elle une vengeance, la joie d'une pièce où ils furent bâtonnés de la forte main de Molière.

Molière, s'il n'eût agi pour la vengeance de son maître, n'eût pas hasardé le prologue où le marquis dans l'antichambre fait le pied de grue avec les valets, puis la formule dure qui est restée: «_Le marquis_ est aujourd'hui le plaisant de la comédie. Et, comme dans les comédies anciennes, on voit toujours _un valet_ bouffon qui fait rire, de même maintenant il nous faut _un marquis_.»