Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19)
Part 27
J'ai dit les efforts de Louis XIV pour que ces scandales énormes n'éclatassent plus. Le principe de l'_impunité ecclésiastique_ (sauf le cas du flagrant délit et du crime public, impossible à cacher) est non-seulement pratiqué, mais avoué et posé sans détour. Les moeurs suivent la jurisprudence. Dans le monde dévot, nous trouvons la séparation absolue de la religion et de la morale. L'affaire de la Brinvilliers met cela en lumière. Je l'ai donnée au long et complet, dans la _Revue des Deux-Mondes_ (1er avril 1860). Son procès, ayant été fait régulièrement en parlement, devait exister aux archives de France; mais les pièces ont disparu. Heureusement la Bibliothèque en possède un assez grand nombre de copies, et quelques-unes même originales. On y trouve: 1º aux manuscrits, un volume d'actes, de fragments d'interrogatoires, et un autre volume qui contient la relation de la mort de la Brinvilliers par son défenseur (_Supplément français_, 194, 250); 2º aux imprimés, les principaux mémoires publiés pour ou contre la Brinvilliers (_Collection Thoisy_, Z, 2, 284).
Sauf Luxembourg, je ne vois pas qu'aucun des accusés de l'affaire des poisons fussent des esprits forts, des douteurs, des _libertins_, comme on disait. Je vois, au contraire, par la confession de Sainte-Croix, qu'on trouva et brûla, par celle de la Brinvilliers, qu'on ne brûla point, que ces gens pouvaient empoisonner, mais qu'ils se seraient fait trop de scrupule de ne pas satisfaire aux exigences des pratiques religieuses. Ils péchaient, mais ils s'accusaient. Ce n'étaient pas des philosophes. La société incrédule du Temple est loin encore; elle se forme vers la fin du siècle. Au temps dont il s'agit, nous sommes, au contraire, dans l'époque triomphante du mysticisme. En 1674, Marie Alacoque est favorisée de la vision qui fit fonder quatre cents couvents en vingt ans. À Paris, l'innocente Mme Guyon prêche déjà, de 1670 à 1680, sa très-dangereuse doctrine. En 1674, à Rome, éclate Molinos, l'apôtre de la mort de l'âme; approbation universelle, à Rome, en Espagne et en France pendant onze années (jusqu'en 1685); vingt éditions sur-le-champ et des traductions en toute langue. Ce succès se comprend. Dans sa douceur morbide, ce livre répondait aux besoins d'inertie que sentait le siècle souffrant. Aux trois quarts de son cours, il eût voulu déjà finir, du moins ne plus rien faire. La paralysie est son idéal. Cela n'apparaît que trop dans les hautes théories, qui, plus fidèlement qu'on ne croit, ont le reflet des moeurs publiques. Spinoza supprime la cause et le mouvement, immobilise Dieu dans l'unité de la substance. Hobbes, dans son fatalisme politique, a pétrifié l'État.--Spinoza, Hobbes et Molinos, la mort en métaphysique, la mort en politique, la mort en morale, quel lugubre choeur! Ils s'accordent sans se connaître, et, sans s'entendre, se répondent d'un bout de l'Europe à l'autre.
NOTE IV.--PROTESTANTS, DRAGONNADES, ETC.
Les documents protestants de la Révocation méritent-ils confiance? N'est-il pas imprudent de croire les victimes dans leur propre cause? Non. Ces documents sont hautement confirmés par la meilleure autorité, celle de leurs ennemis. Les persécutions successives dont les protestants sont l'objet de 61 à 83 (sauf un court intervalle) sont:--1º _constatées par l'exigence des Assemblées du clergé_, qui n'accordait au roi de l'argent qu'à ce prix.--2º Elles sont _établies par la série des Ordonnances, et par la Correspondance administrative_. Ce ne sont pas là de ces lois simplement écrites, comme on en voit tant sous ce règne. Ici, l'exécution est sérieuse, était surveillée dans chaque localité par un corps très-puissant, dont la noblesse dépend pour avoir part aux bénéfices, et dont la populace oisive reçoit chaque matin la charité et le mot d'ordre. Les ordonnances sont non-seulement exécutées, mais aggravées en fait.--3º Les récits protestants, _loin d'être exagérés, taisent souvent_ des circonstances odieuses que nous savons d'ailleurs; ils épargnent souvent aux victimes, qui avaient survécu et qui lisaient leur propre histoire, le supplice d'y retrouver des détails trop amers, de désespérants souvenirs.--4º Avec une modération véritablement admirable, _ils fournissent des circonstances atténuantes pour Louis XIV_. Ils établissent très-bien qu'il fut trompé, et qu'indépendamment de son bigotisme et de l'expiation qu'il cherchait dans cette bonne oeuvre, il fut le jouet de son entourage. Tantôt on lui fit croire que le protestantisme n'était plus rien, qu'au premier mot les protestants quitteraient «cette religion de dupes,» qui leur fermait les places et tout avenir. Tantôt on lui fit croire, au contraire, que les protestants étaient encore très-fanatiques, qu'ils enlevaient les enfants catholiques, qu'ils formaient en dessous un grand parti armé, etc. Il se laissait duper des récits les plus ridicules. Parfois on émouvait sa sensibilité pour lui faire faire des choses cruelles. Par exemple, pour obtenir de lui qu'il n'y eût plus de sages-femmes protestantes, on lui dit que, dans les accouchements où la mère était en péril, elles tuaient l'enfant pour sauver la mère; la petite âme, sans baptême, partant, était damnée. Les protestants disent encore, en faveur de leur persécuteur, que, sauf certains retours de cruauté dévote qu'on provoqua chez lui par d'adroites piqûres (_Corr. adm._, IV, 295, 460), sa tendance générale fut de modérer les fureurs ecclésiastiques. Ils relèvent aussi avec soin les efforts que firent certains catholiques charitables de toutes classes, des dames, des paysans, des soldats même, pour faire échapper les protestants, ou diminuer les sévices qu'exerçait sur eux le clergé.
Voilà les quatre choses, très-graves, qui garantissent l'authenticité de leurs récits. Ajoutez-y une candeur visible. Les pièces insérées dans Jurieu, employées dans Élie Benoît, ne sont nullement littéraires, mais de simples procès-verbaux, des exposés naïfs, trempés de larmes; c'est plus que la parole, c'est le fait tout chaud et sanglant, qui tombe là, qui saisit et qui trouble. J'ai cité dans mon texte les terribles livres du forçat _Marteilhe_, de _Jean Bion_, l'aumônier converti par les martyrs, les _Larmes de Chambrun_. J'aurais pu citer aussi _la Mort et les Souffrances de M. Lefebvre_, avocat du parlement; _les Souffrances de M. de Marolles_, conseiller du roi. Je ne connais rien de si touchant en aucune langue que la _lettre de Marolles à sa femme_, insérée dans Jurieu (étonnantes joies de la conscience! le paradis sur le banc des forçats!). Il y a aussi une sérénité merveilleuse, presque gaie, dans les lettres que les pieux galériens écrivent à des dames qui leur envoyaient des aumônes. Nombre de détails intéressants se trouvent dispersés dans la _France protestante_ de MM. Haag, ce monument immense qui a ressuscité un monde,--d'autres aussi, non moins importants dans le _Bulletin d'histoire protestante_, créé par l'honorable M. Read. Je regrette de n'avoir pu louer autant que j'aurais dû le livre très-éloquent et très-exact de M. Peyrat: _Pasteurs du désert_. Ceux de MM. Coquerel et Pelletan, sous un titre analogue, et de si grand mérite, me viendront au XVIIIe siècle.--M. Baudry a bien voulu me communiquer la partie essentielle de la _Correspondance de Louvois et Foucault_ sur les dragonnades qu'il va publier. Rien de plus intéressant.
Je fais des voeux pour qu'on publie un ouvrage important, le manuscrit de M. Dumont de Bostaquet; il appartient à un de ses descendants, qui est aujourd'hui un dignitaire de l'Église anglicane, et qui l'a communiqué à MM. Macaulay, Weiss et Coquerel; ce dernier en a mis dans le _Lien_ un extrait dont j'ai profité. Rien de plus important pour faire comprendre la situation morale des protestants en Normandie, chez des populations réfléchies, intéressées, prudentes. Grande opposition avec le Midi et l'exaltation des Cévennes.
Un autre ouvrage, d'importance capitale, que M. Cuvier vient de réimprimer, est le récit d'un notaire, M. Olry. La scène se passe à Metz, sous M. de Boufflers, l'honnête homme et le modéré, qui fut accusé d'indulgence. Elle n'en est pas moins terrible. On y voit les angoisses d'une famille respectable et intéressante, le père, la mère, une grande fille et une autre plus jeune, une servante. D'abord l'attente de la catastrophe, l'indécision, l'abattement. On perd du temps, on veut vendre ses meubles, faire de l'argent et se sauver; on ne peut. Tout à coup trompettes et tambours! Les troupes entrent; on craint le pillage. Toutes les boutiques se ferment. Le lendemain, les protestants terrifiés sont mandés devant Boufflers et l'intendant, qui ne daignent même montrer l'ordre du roi. _Se convertir sur l'heure_, pas un mot de plus. Ils signent, moins un seul qu'on jette au cachot. On va ensuite faire signer les femmes. Celle du notaire et sa fille signent tremblantes. Mais elles restent désespérées. La famille ne peut se décider à aller à la messe. Les Jésuites disent qu'elle conspire.--On y met dix dragons, qui envoient le père chez les rôtisseurs chercher de la volaille, et s'enferment avec les femmes dans une seule chambre. Ils se gorgent de vin et de viande, chantent des chansons effroyables. Les dames ont tout à craindre. Mais un secours vient du ciel. Une courageuse voisine ose venir voir ce qui se passe. Puis, un officier, qu'elles ont logé l'autre année, a pitié d'elles, emmène les dragons dans une autre pièce, et les enivre tout à fait. Mais, avant, ils ont dit qu'après souper ils reviendraient fouetter les femmes. Pendant qu'ils dorment et roulent sous les tables, toute la famille s'enfuit; le père chez un ami qui n'ose le garder, puis chez un juif. La petite fille et la servante trouvent une autre cachette. Mais la dame et la demoiselle avaient bien plus à craindre. Éperdues, la mère et la fille allèrent presque sous l'eau passer la nuit dans les saussaies. Morfondues, les infortunées trouvent pour la seconde nuit un trou de mur, se cachent dans des décombres. De là elles voyaient la chasse que l'on faisait aux fugitifs, attrapés dans les champs, chargés de grosses chaînes de fer, pour être expédiés à Toulon. Demi-mortes de froid et de peur, elles revinrent comme la bête qui se réfugie entre les chasseurs mêmes, elles rentrèrent en ville. Un juif eut la charité de leur ouvrir la synagogue, où elles passèrent une troisième nuit sur des dalles humides. Cela les acheva. Les pauvres brebis domptées, brisées aussi du bonheur imprévu de retrouver le père, ne résistent plus, elles se laissent mener chez un curé. Elles reçoivent de lui, en larmes, avec horreur, «la marque maudite» qui seule pourra faire sortir les dragons. Elles y rentrent. La maison présente un aspect désolant; tout saccagé, brisé. Le lendemain la famille est forcée d'aller aux églises, d'y entendre le catéchisme. Ce martyre ne sert à rien. Les délations des Jésuites triomphent, le père est déporté. Sur la route, en France et aux îles, il trouve de la compassion. Il se sauve aux îles danoises et en Hollande, retrouve ses filles. Mais sa bonne et chère femme est perdue à jamais, ensevelie pour toute sa vie dans un couvent de Besançon.
Aux _registres du bagne_ de Toulon, que l'amiral Baudin a retrouvés, il faut joindre les _registres et dossiers de la chaîne_ qui généralement partait de Paris, et que possèdent les _Archives de la Préfecture de Police_. M. Haag, avec une patience plus que bénédictine, et que le coeur seul peut inspirer, a exploré l'énorme collection du Séquestre qui est aux _Archives de France_; elle remplit trois à quatre cents cartons. Un inventaire en existait jadis, fait par M. Tourlet. M. Haag les a de nouveau analysés. Ce qu'il m'en communique pour les années 1687-1690, est curieux. Nombre de bons parents demandent la fortune des leurs. D'autres demandent sans parenté, sans causes ni prétexte. Exemple, le cocher de Madame demande le bien d'un protestant, dont le fils est ministre en Angleterre, etc. À Madame d'Harcourt, le bien d'un homme suicidé (V. Lemontey).--C'est la curée. Et cela fait penser à une affreuse cour de Versailles, qui existe encore, et où l'on faisait, au soir de la chasse, la grasse distribution des lambeaux aux chiens affamés. Petite, très-petite cour, qui devait être un abîme de sang, comme un puits de carnage. Un léger balcon intérieur permettait aux belles dames de regarder à l'aise et d'en aspirer le parfum.
FIN DU TOME QUINZIÈME
TABLE DES MATIÈRES
Pages.
PRÉFACE
MÉTHODE ET CRITIQUE 1
CHAPITRE PREMIER
LE ROI ET L'EUROPE.--FOUQUET ET COLBERT. 1661 21
CHAPITRE II
CHUTE DE FOUQUET.--MADAME ET LA VALLIÈRE.--LA TERREUR DE COLBERT 29
CHAPITRE III
LE COMPLOT CONTRE MADAME.--LE PARTI DÉVOT PRÉVAUT CONTRE ELLE.--MORIN BRÛLÉ. 1662-63 45
CHAPITRE IV
MADAME ET MOLIÈRE.--LES MARQUIS PROSCRITS. 1663-65. 63
CHAPITRE V
MOLIÈRE ET COLBERT.--DON JUAN.--LES GRANDS JOURS. 1665 76
CHAPITRE VI
LE MISANTHROPE.--LE ROI ATTAQUE L'ESPAGNE.--PERSÉCUTIONS, ENLÈVEMENTS D'ENFANTS. 1662-1666 88
CHAPITRE VII
CONQUÊTE DE FLANDRE.--MONTESPAN.--AMPHITRYON. 1667 103
CHAPITRE VIII
GRANDEUR DU ROI.--CRÉATIONS DE COLBERT.--LE ROI ARRÊTÉ PAR LA HOLLANDE. 1668 117
CHAPITRE IX
LA DÉBÂCLE DES MOEURS.--DÉPOPULATION DE L'EUROPE MÉRIDIONALE 125
CHAPITRE X
MORT DE MADAME. 1667-1670 136
CHAPITRE XI
PRÉLUDES DE LA GUERRE DE HOLLANDE. 1670-72 151
CHAPITRE XII
GUERRE DE HOLLANDE. 1672 159
CHAPITRE XIII
GUILLAUME.--MORT DES DE WITT.--L'ALLEMAGNE ET L'ANGLETERRE CONTRE LA FRANCE. 1672-73 176
CHAPITRE XIV
L'AUTRICHE ET L'ESPAGNE DÉFENDENT LES PROTESTANTS.--MORT DE TURENNE. 1674-75 187
CHAPITRE XV
LE SACRÉ COEUR. MADEMOISELLE ALACOQUE.--MOLINOS ET MADAME GUYON.--TRAITÉ DE NIMÈGUE. 1675-79 204
CHAPITRE XVI
LES MOEURS.--QUIÉTISME ET POISONS.--LA BRINVILLIERS.--LA VOISIN. 1676-1679 219
CHAPITRE XVII
CONQUÊTES EN PLEINE PAIX.--FONTANGES.--ASSEMBLÉE DU CLERGÉ.--PREMIÈRES DRAGONNADES.--BOSSUET. 1679-82 237
CHAPITRE XVIII
MORT DE COLBERT.--MADAME DE MAINTENON.--EXÉCUTION MILITAIRE SUR LES PROTESTANTS. 1683 248
CHAPITRE XIX
INFIRMITÉS ET MARIAGE DU ROI.--RÉVOCATION DE L'ÉDIT DE NANTES. 1684-85 261
CHAPITRE XX
LES DRAGONNADES.--CONSTANCE ET FERMETÉ DES FEMMES. 1685-86 276
CHAPITRE XXI
HÔPITAUX.--PRISONS.--CACHOTS.--GALÈRES.--LES FORÇATS DE LA FOI.--LES FORÇATS DE LA CHARITÉ 289
CHAPITRE XXII
PRISONS DE FEMMES ET D'ENFANTS.--LES REPENTIES.--LES NOUVELLES CATHOLIQUES.--FÉNELON 303
CHAPITRE XXIII
LA FUITE.--L'HOSPITALITÉ DE L'EUROPE 318
CHAPITRE XXIV
MALADIE DU ROI.--MASSACRE DES VAUDOIS.--ASSEMBLÉES DU DÉSERT.--PROPHÉTIE DE JURIEU. 1686 330
CHAPITRE XXV
TENSION EXCESSIVE DE LA SITUATION.--LES MORTS TRAÎNÉS SUR LA CLAIE.--LE ROI OPÉRÉ.--LES SUSPECTS. 1686-87 348
CHAPITRE XXVI
LES PETITS PROPHÈTES.--LES CÉVENNES.--LA BELLE YSABEAU.--JURIEU CONTRE BOSSUET. 1688 355
CHAPITRE XXVII
RÉVOLUTION D'ANGLETERRE.--GUILLAUME ET NOS RÉFUGIÉS.--LA DÉCLARATION DES DROITS. 1688 367
CHAPITRE XXVIII
ESTHER.--PALATINAT.--CÉVENNES.--LES SOUPIRS DE LA FRANCE ESCLAVE, ET L'APPEL AUX ÉTATS GÉNÉRAUX. 1689-1690 379
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
NOTE I. LA COUR.--MADAME 401
-- II. LA POLITIQUE 403
-- III. MOEURS.--HISTOIRE DE LA RELIGIEUSE DE LOUVIERS 406
-- IV. HISTORIENS PROTESTANTS 417
Paris.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, dr), rue J.-J.-Rousseau, 61.