Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19)
Part 23
On venait la voir de très-loin. Un avocat vint exprès de Grenoble, l'observa et en fut ravi. Il a laissé une relation authentique. C'était une toute petite fille, fort brune, de traits irréguliers, de forte tête et de front large, de beaux yeux, grands et doux. Quand l'extase la saisissait et que le sommeil la jetait sur un lit, elle gardait cette présence d'esprit de se couvrir d'un drap, craignant l'immodestie involontaire de ses mouvements. Dans les plus grands transports, elle ramenait sans cesse ce drap pour garantir son sein. Rien de violent, mais des plaintes et des pleurs. Elle chantait d'abord les Commandements de Dieu, puis un psaume d'une voix basse et languissante. Elle se recueillait un moment. Puis commençait la lamentation de l'Église, torturée, exilée, aux galères, aux cachots. Tous ces malheurs, elle en accusait uniquement nos péchés et appelait à la pénitence. Là, s'attendrissant de nouveau, elle parlait angéliquement de la bonté divine. Son inspiration bouillonnait, abondante et inépuisable, comme une eau longtemps contenue. Les mots coulaient d'un cours impétueux, jusqu'à s'embarrasser en finissant. Sa parole alors était comme un chant, une douce cantilène, peu variée, qui allait au coeur. Elle rougissait et se transfigurait d'une beauté merveilleuse. Tous criaient: «C'est l'ange de Dieu.»
Elle ne se cachait pas, faisant si peu de mal. On la prit et on l'amena à l'intendant du Dauphiné. Elle ne se troubla point et lui dit doucement: «Monsieur, je puis mourir. D'autres viendront qui parleront bien mieux.» Il la trouva très-innocente. Qu'avait-elle prêché? la pénitence, l'amendement des moeurs. L'on convenait que partout les inspirés obtenaient le succès d'une réforme morale. Qu'avait-elle demandé à Dieu, prédit, promis? la délivrance de l'Église? mais cette délivrance, on pouvait l'obtenir de la bonté du roi. Le seul danger était que la jeune sibylle ne devînt une légende. L'intendant jugea sagement que, pour cela, il fallait la montrer, la laisser voir à tout le monde. Elle fut mise à l'hôpital; chacun la visita et on vit une petite fille toute simple, dont l'humble apparence n'indiquait nullement de tels dons.
On ne peut trop le dire, à ce début, le point où s'accordaient Genève et les Cévennes, les ministres et les inspirés, les raisonneurs et les prophètes, c'étaient le respect du roi et la résignation. L'illustre Brousson de Nîmes, un homme de courage, de douceur admirables, qui plus tard fut martyr, avait rédigé dans ce sens la supplique générale de 1683, et constamment il en adressa d'autres, très-touchantes, dans l'espoir de changer le coeur de Louis XIV. Tout au plus admettait-il une intercession de l'Europe, liguée pour la défense. Envoyé à Berlin par nos réfugiés de Suisse, il n'agit près de l'électeur que pour un pacte défensif qui modérât le roi, le ramenât à un esprit de paix.
Jurieu, bien plus ardent, est cependant bien loin de toute idée agressive. S'il commence, en 88, à soutenir le droit de résistance, c'est qu'il y est conduit, provoqué par Bossuet.
Les effrontés apologistes de la Révocation, Maimbourg, Bruéys, Varillas, osaient écrire et imprimer qu'on n'avait point persécuté. Mais Bossuet ajoutait qu'on avait le _droit_ de persécuter.
«L'Église ne le fait pas, dit-il, car elle est faible. Mais les princes ont reçu de Dieu l'épée pour seconder l'Église et lui soumettre les rebelles.» Les exemples ne lui manquent pas. Il prouve parfaitement que, dès les premiers siècles, le christianisme, arrivé à l'Empire, s'aida du glaive des empereurs, que les ariens, nestoriens, pélagiens, furent persécutés. C'est sur ce _droit_ de forcer la conscience que s'engage la querelle, le duel des deux athlètes par-devant l'Europe, duel si grand, que la Révolution d'Angleterre semble n'en être qu'un incident. Jurieu commence en septembre 88 à publier par quinzaines, souvent par semaines, ses _Lettres pastorales_, redoutable journal où le monde trouvait à la fois et les principes et la légende, la théorie du droit de résistance et les actes des nouveaux martyrs. Bossuet n'échappe aux prises de Jurieu qu'en s'enfonçant dans sa barbare doctrine, en soutenant,--contre la nature, la pitié, la justice,--le faux droit de la tyrannie. Mais, pendant la dispute, le pied lui glisse dans le sang. Le succès de Guillaume, la révolution d'Angleterre et le grand changement de l'Europe, coupent la voix au prélat altier.
Avocat de la force, la force vous échappe. Dieu la transfère ailleurs. Rendez hommage au jugement de Dieu.
Ces lettres de Jurieu eurent un effet incalculable. Chaque semaine, arrivaient ensemble la voix du droit et la voix des souffrances, les arguments et les récits. On y lisait avidement les nouvelles de France, les fuites et les tortures, l'histoire des cachots, des galères, les saints confesseurs de la foi traînés au bagne, mourant sous le bâton. Une doctrine qui venait ainsi sanctifiée devait être invincible. Ajoutez l'émotion des grandes choses populaires, les psaumes qu'on entendit chantés au ciel, les touchantes assemblées du désert, les révélations des enfants, tout cela, transmis par Jurieu, allait au coeur des exilés, les exaltait au sacrifice.
Ils donnèrent leur sang, leur argent, à l'entreprise d'Angleterre. Le peu qu'ils avaient emporté, leur dernier sou, le pain de leur famille, ils le jetèrent dans cette loterie.
De l'argent qu'emporta Guillaume, nos réfugiés, si pauvres, donnent le tiers. Dans sa petite armée, ils donnent le général et presque tous les officiers, les chefs du génie, de l'artillerie, trois régiments invincibles. Mais tout ceci n'est rien. Ce qu'ils donnèrent surtout, c'est le souffle brûlant qui enleva la Hollande, lui fit risquer sa flotte, enfla les voiles de Guillaume. Le froid calculateur, en passant le détroit, sentait de son côté bien autre chose que l'appel de cinq ou six seigneurs anglais. Il avait l'âme d'un grand peuple immolé des Cévennes aux vallées vaudoises, et des Alpes au Palatinat.
CHAPITRE XXVII
RÉVOLUTION D'ANGLETERRE
1688
Ni la Hollande, ni l'Angleterre, n'étaient prêtes pour l'événement. C'est ce qui ressort invinciblement du très-beau récit de Macaulay. On y sent à merveille le changement qui s'était fait en Angleterre de 78 à 88. La violente horreur du papisme qu'elle montra en 78 était fort attiédie. C'était déjà un grand peuple éclairé, calme, occupé d'affaires, surtout de la grande affaire qui était de profiter de la décadence de la Hollande. Jacques, papiste obstiné, et, comme tel, exclu du trône, n'en avait pas moins été bien reçu par l'Église anglicane. Celle-ci enseignait l'obéissance à tout prince, «fût-il Néron même.» On était bien loin du temps de Milton. Sidney, si récent, était oublié. L'affaire de Monmouth et sa cruelle répression nuisit à Jacques bien moins qu'on n'aurait cru. L'odieux fut pour Jefferies, pour le roi la victoire.
Les nations ont des entr'actes dans leur longue vie. On avait tant jasé dans les cafés de Charles II, qu'on n'avait plus envie d'agir. Tous les partis étaient blasés. Ce peuple très-avancé et qui avait passé par tant d'événements et de discussions, qui avait un trésor d'expériences tel que nul en Europe n'en avait un semblable, était très-fatigué quant aux forces de la volonté. Il savait et voyait, mais voulait peu, agissait peu.
Loin de se défier du roi papiste, le parlement de 85 lui avait voté un gros revenu permanent, et lui avait arrangé à souhait les corporations électorales. À chaque pas qu'il fit contre les libertés publiques, il lui vint des adresses flatteuses. Son drapeau hypocrite, où se ralliaient tous les tièdes, les douteurs qui se croyaient des esprits forts, c'était le beau mot: _Tolérance_, suppression des lois restrictives, l'indulgence et la liberté.
_Indulgence_ pour remplir l'armée, la flotte, de catholiques dévoués au pouvoir absolu.--_Indulgence_ pour mettre aux tribunaux les hommes imbus du droit divin, pour qui le roi est la loi même.--_Indulgence_ pour appeler les Irlandais sauvages ou les dragons de France.--_Indulgence_ pour mettre les Jésuites au Conseil, et les moines partout.--Enfin, pour un centième du peuple, _liberté_ d'opprimer le reste.
Les catholiques étant si peu nombreux, Jacques voulait d'abord les appuyer des anglicans. Quand nos calvinistes français arrivèrent, il dit qu'ils n'auraient pas un sou d'aumône, s'ils ne communiaient selon le rite anglican. Mais l'Église établie ne fut pas dupe de ces avances. Il dut se chercher des alliés ailleurs, s'adressa aux puritains, et parvint en effet à s'en concilier quelques-uns, tant les haines étaient amorties! Il s'enhardit alors, sur le conseil du Jésuite Pètre, ignorant et ambitieux, à faire le pas hardi. En Écosse d'abord, _au nom de son pouvoir absolu_, il suspendit les lois contre les catholiques et les dissidents modérés. De même en Angleterre (mars 87), en ajoutant ce mot qui aigrissait plutôt: «Sauf la décision des chambres, _quand il nous plaira_ de les assembler.»
Pour soutenir cela, il remplissait l'armée de catholiques et même d'Irlandais. Il fit des catholiques évêques. Il osa même, pour terrifier l'Église anglicane, ressusciter la commission ecclésiastique d'Élisabeth, qui devait s'enquérir de la conduite des évêques et faire au besoin leur procès. Acte agressif qui leur donna le courage de la résistance. Ils refusèrent de lire aux églises la Déclaration d'indulgence, furent arrêtés, mais absous par le jury, avec applaudissement général. La nation était fort aigrie, quand une grossesse de la reine et son accouchement avant le jour prévu, donna la perspective d'un futur roi papiste. On croyait l'enfant supposé. Sept lords appelèrent Guillaume à délivrer l'Angleterre, à chasser son beau-père, à faire sacrer sa femme, fille de Jacques II (30 juin 1688).
Ces sept hommes étaient-ils la nation? Avaient-ils ses pouvoirs? Elle était mécontente, mais cela allait-il à faire une révolution? il n'y avait aucune apparence. Voilà ce qui d'abord frappa Guillaume. Du reste, il n'y avait guère espoir d'entraîner la prudente Hollande dans une affaire si hasardeuse. Si on osait la proposer, la constitution du pays était telle, qu'une seule ville pouvait arrêter tout. Cette ville n'eût été rien moins que la grande Amsterdam, qui ne voyait d'appui pour la république contre la royauté possible de Guillaume que l'alliance de la France.
Louis XIV pouvait seul, à force de folies, supprimer le parti français. Au premier moment furieux de la Révocation, on avait saisi, dragonné, même des étrangers, des Hollandais. Réclamation de la Hollande. Le roi répond durement qu'il renverra ceux qui ne sont pas naturalisés, mais gardera ceux qui ont pris qualité de Français. C'étaient des gens attirés par Colbert pour ses manufactures. Ils n'avaient guère prévu que toutes ces caresses aboutiraient à la dragonnade.
Autre grief. Pour décourager l'émigration, l'ambassadeur d'Avaux se fit une police à la Haye. Il avait des agents habiles pour tirer des réfugiés leurs secrets de famille, savoir d'eux les parents qui devaient leur venir de France. Un certain Tillières s'était fait l'hôte, l'ami, le confident de nos protestants. Ceux qui arrivaient dénués, il les plaçait, et, en attendant, leur donnait de l'argent. Il savait tout, mandait tout à Paris. L'émigrant, parti pour Bruxelles, s'en allait tout droit à Toulon. On surveilla Tillières, on surprit ses rapports avec d'Avaux. On cerna sa maison. Mais le brigand ne se laissa pas prendre, il se fit tuer et frauda l'échafaud.
Le roi fut non moins imprudent en offrant de l'argent au grand pensionnaire Fagel, qui le dit partout. Plus maladroitement encore, il irrita le commerce hollandais, prohiba le hareng et mit par là en grève soixante mille pêcheurs. Nos réfugiés profitèrent de l'irritation populaire. En longue file, habillés de deuil, ils allèrent prier les états généraux d'intercéder pour leurs familles, restées en France à la discrétion des dragons. Ce fut une grande scène, ils se mirent à genoux, pleurèrent abondamment. Cette supplication publique, continuée de rue en rue, de maison en maison, entraînait, emportait les coeurs. Ce fut bien pis, l'émotion devint une violente fureur quand le bruit se répandit que les réfugiés mêmes, établis en Hollande, le roi les demandait et voulait qu'on les lui livrât. L'honneur national en frémit, tout le monde demanda la guerre.
D'Avaux, qui voyait ce mouvement et les préparatifs que commençait Guillaume, écrit au roi qu'il doit faire marcher son armée sur Maëstricht, effrayer ainsi la Hollande, et clouer Guillaume au rivage. Le roi croit qu'une parole agira autant qu'une armée. Il fait dire par d'Avaux aux états généraux qu'il regardera tout mouvement contre Jacques comme une attaque personnelle. Il prend aussi sous sa protection le cardinal de Furstemberg, son électeur de Cologne. Défense à la Hollande d'agir ou sur terre ou sur mer, en Angleterre ou sur le Rhin.
L'orgueil de Jacques fut fort blessé d'être ainsi protégé. Il s'obstina à refuser les secours de Louis XIV. Il croyait, non sans apparence, qu'en acceptant ses troupes il se donnait un maître, que ses bons amis les Français, une fois débarqués en Angleterre, ne s'en iraient pas aisément. Le roi eût dû ne pas s'arrêter à cela, le protéger malgré lui, du moins par une flotte qui barrât le détroit et arrêtât Guillaume. Louvois, toujours jaloux de la marine, éloigna cette idée, reporta le roi vers l'armée, et l'amusa à l'idée de la conquête du Rhin. Le Dauphin, général en chef, et sous lui le duc du Maine, le fils du coeur, escamotant la gloire, voilà le projet qui charma le roi et madame de Maintenon. On se garda bien d'aller à Maëstricht, où le bâtard n'eût pu briller.
Le roi n'avait désormais en Europe d'autre allié que Jacques. Il avait contre lui et protestants et catholiques, spécialement le pape. Les évêques, les Jésuites même, peu satisfaits d'Innocent XI, animaient le roi contre lui. Défensive en 82, sa guerre au pape devenait offensive. Il était tout entier à cette vieille petite question de Rome. Elle ne pesait guère, pourtant, dans les affaires humaines. Le pape ne comptait plus. Louis XIV eût pu le laisser vieillir doucement et marcher sans en tenir compte. Mais l'encens de son Église française lui porta à la tête. La gloire d'avoir martyrisé un million d'hommes le rendit pour Innocent XI d'exigence implacable. Il l'attaqua sur l'orthodoxie même, faisant faire par l'avocat général Talon un réquisitoire contre lui, où on le signalait et comme ami du Jansénisme, et comme soutien de Molinos. Il n'était que trop vrai que ce grand docteur en dépravation avait été approuvé en 1674, sous Clément XI, par le maître du sacré palais (le censeur personnel des papes), que, de plus, il avait été toléré par Innocent XI pendant dix ans. L'homme et le livre circulaient publiquement, honorablement dans Rome, avec toutes les approbations des inquisitions romaines et espagnoles, et des ordres religieux. Le pis, c'est qu'Innocent, honnête, mais borné, connaissait Molinos, le recevait, le croyait un bon prêtre. Il fallut l'insistance du roi, de son ambassadeur, pour qu'en 85 le pape se décida enfin à le faire arrêter. Le procès fut étrange. On brûla des disciples, et on emprisonna le maître. Sa lâcheté, l'aveu qu'il fit de ses saletés personnelles, lui conservèrent la vie. Il en fut quitte pour faire amende honorable en robe jaune et pour être enfermé. On n'enferma pas sa doctrine, répandue partout désormais avec la honte de Rome, qui l'avait si longtemps acceptée, honorée.
Le pape le plus austère du siècle fut atteint de ce coup. D'autant plus fière était l'Église gallicane, d'autant plus durement le roi traitait Innocent XI. Celui-ci refusait Cologne à Furstemberg. On lui prit Avignon, on l'outragea dans Rome même. Le roi se fit maître chez lui. Une ambassade armée y entra solennellement pour maintenir le droit d'asile que les ambassadeurs avaient dans leur hôtel, et qu'Innocent, très-raisonnablement, eût voulu supprimer.
Voilà la belle guerre qui occupait Louis XIV. Il voulait faire, en Allemagne, un archevêque malgré le pape. Son armée, en quarante jours, a les succès les plus rapides. Les deux frères, le Dauphin et le petit duc du Maine, bien menés par Vauban, assiégent et prennent Philippsbourg, puis Heilbron, Heidelberg, et font trembler Augsbourg, qui est mise à contribution. À la gauche du Rhin, Boufflers prend Worms, Mayence et Trêves. Furstemberg n'est pas loin de saisir son électorat. Tous ces succès arrivent coup sur coup. Le jour de la Toussaint, la cour était à la chapelle. Vif émoi: «Philippsbourg est pris.» Le roi interrompt le sermon, dit la grande nouvelle; puis ému, le coeur paternel gonflé de la gloire de ses fils, il se jette à genoux, remercie Dieu. On pleure de joie.
On eût eu lieu de pleurer autrement. Guillaume était parti. Cela s'était fait sans mystère. Une expédition de quinze mille hommes ne se cache pas. Lui-même, dans son manifeste, disait aller en Angleterre. Louvois s'obstinait à croire que tout cela était une feinte, qu'il descendrait en Normandie. Il fit même démolir les travaux que Vauban venait de faire à Cherbourg, de peur qu'on ne s'en emparât.
Guillaume débarqua à Torbay (15 nov. 88), et fut bientôt en possession d'Exeter. Il vit l'Angleterre autre qu'on ne lui avait dit, trouva un froid accueil. Pendant dix jours qu'il fut à Exeter, personne ne vint à lui. Son manifeste, combiné pour plaire à l'Église anglicane, aux tories, aux vieux royalistes, avait ajouté de la glace à celle qui déjà était dans le pays. Il venait, disait-il, défendre le protestantisme, mais pas un mot pour le parti avancé du protestantisme, presbytérien ou puritain. Les anglicans, auxquels il s'adressait, quoique fort mécontents de Jacques, penchaient plutôt pour lui, lui revenaient, gagnés par ses concessions, et ils lui restèrent jusqu'au bout.
Heureusement, l'armée de Guillaume était ferme. Elle était précisément forte par cet élément calviniste qu'il répudiait en Angleterre, je veux dire par nos huguenots, les frères des puritains. Je m'étonne que M. Macaulay ait cru devoir laisser cela dans l'ombre. Je ne crois nullement que la grande Angleterre, avec toutes ses gloires, son aînesse dans la liberté, n'avoue pas noblement la part que nos Français eurent à sa délivrance.
Dans l'énumération homérique que l'historien fait des compagnons de Guillaume, il compte tout, Anglais, Allemands, Hollandais, Suédois, Suisses, avec le détail pittoresque des armes, des uniformes, tout, jusqu'à trois cents nègres à turbans et plumes blanches que de riches Anglais ou Hollandais ont derrière eux. Il ne voit pas les nôtres. Apparemment, la troupe de nos proscrits, par le costume, ne fait pas honneur à Guillaume. Plusieurs, sans doute, ont l'habit de la fuite, poudreux, usé, troué.
Tels quels, présentons-les ici. Les chefs du génie et de l'artillerie sont Cambon et Goulon. Les trois aides de camp de Guillaume sont aussi des Français. Trois régiments d'infanterie, en tout, deux mille deux cent cinquante hommes, sont Français, très-redoutable troupe, pleine de vieux soldats de Turenne, de gentilshommes et d'officiers, qui, dans cette guerre sainte, trouvaient bon d'être soldats. Ajoutez un escadron français de cavalerie.
Bien plus, presque toute l'armée était française par ses cadres. Guillaume y avait dispersé dans tous les corps, comme un ferment d'honneur et de bravoure, sept cent trente-six de nos officiers. (Voir les noms dans Weiss).
Ces gens-là, maintenant n'ayant rien sur la terre, nul foyer que la place qu'ombrageait le drapeau d'Orange, seraient morts trente fois plutôt que de ne le pas tenir ferme. Sous eux, les soldats achetés, les mercenaires ne purent que marcher droit. Une telle armée pouvait attendre dix jours, vingt jours ou davantage.
Macaulay ne cache pas l'extrême indécision de l'Angleterre. Il avoue que, quand Jacques eut fui honteusement, il avait cependant pour lui l'armée navale, et, dans la Convention nouvelle, _la moitié des Lords, le tiers des Communes_.
Ce tiers se serait augmenté, car l'Église anglicane était pour lui, le pressait de rester. Guillaume eut tout à craindre. Le sens de la famille est fort en Angleterre, et la vue de ce pauvre diable, détrôné par son gendre, sa fille aînée, trahi de la cadette, trahi du frère de sa maîtresse, Churchill, malmené dans sa fuite et houspillé par les marins, cela touchait beaucoup.
Quand il rentra à Londres, si misérable, on le reçut encore en roi et on sonna les cloches. S'il n'eût pris peur, n'eût fui encore, il eût pu donner ce spectacle d'une assemblée partagée par moitié, d'une nation incertaine, lasse de l'un, mais n'aimant pas l'autre, et les rejetant tous les deux.
Il est fort curieux de voir avec combien de difficultés, de façons, de grimaces, le Parlement avala la dure pilule que présentaient les whigs, avec combien de peine il fut traîné à l'acte glorieux qui fonda, pour l'avenir, pour l'exemple du monde, la liberté publique.
On ne sait pas vraiment si l'opération se fût faite, sans une maladresse insigne de Jacques, qui, de France, écrivit à l'Assemblée de ne pas désespérer de sa clémence, assurant qu'il pardonnerait aux traîtres, _sauf quelques-uns qu'il ne nommait pas_. «Il annonçait à ceux qui disposaient de son sort, que, s'ils le rétablissaient, il n'en pendrait que quelques-uns.»
Cela l'acheva, décida contre lui les Pairs qui le défendaient encore. Ils votèrent _à l'unanimité_: Plus de roi papiste;--_à la majorité de deux voix_: Point de régence (c'eût été un moyen indirect de continuer Jacques et le droit divin). Enfin, _à la majorité de neuf voix_, ils votèrent la grande hérésie, déjà votée par les Communes, reconnurent qu'il _y avait un contrat primitif entre le prince et le peuple_.
Ce contrat (idéal? historique? il n'importe guère pour la vérité éternelle) finit l'enchantement. Hallam le dit très-bien:
«Le meilleur de la constitution de 88, c'est qu'elle rompit la ligne de succession. Nul remède n'eût été trouvé (les préjugés étant si forts) contre l'éternelle conspiration du pouvoir.»
Ajoutons que ce fut le salut de l'Europe. Le grand traître depuis un siècle était la maison de Stuart qui partout avait fait la victoire catholique, les succès de l'Autriche d'abord, puis le triomphe de Louis XIV. Ce tronc fatal, il fut coupé, et avec lui le droit divin, le dogme de l'hérédité.
Si la monarchie se refit dans la quasi-hérédité que voulaient les Anglais, ce fut cependant sur la base posée par Sidney et Jurieu, l'élection primitive et le contrat social.
Le ciel ne croula point et le tonnerre n'intervint pas. Il est vrai que pour rassurer la dévotion politique des Anglais, inquiète de tant d'audace, on eut soin de faire cette chose nouvelle avec toute espèce de vieilles formes. On prit les salles antiques et l'antique cérémonial, toutes les comédies surannées et les mascarades gothiques. La jeune liberté naquit sous un masque de vieille.
CHAPITRE XXVIII
ESTHER--LE PALATINAT--LES CÉVENNES--APPEL AUX ÉTATS GÉNÉRAUX
1689-1690
Les Mémoires de Dangeau, qui nous donnent l'intérieur du roi jour par jour, font sentir qu'il vivait dans une autre planète, à une grande distance des choses humaines et ne les percevait que par un écho affaibli. Au jour décisif où Guillaume franchit le Rubicon (je veux dire le détroit), 1er novembre 1688, le roi, à Fontainebleau, touchait les écrouelles; Jacques, à Whitehall, faisait publiquement baptiser par le nonce l'enfant qui ne devait pas régner.