Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19)
Part 22
Le roi, triste et violent, dans sa pénible attente, en lutte avec les chirurgiens qui, dès l'été, voudraient agir, en fait pâtir l'Europe. À la nouvelle de la ligue d'Augsbourg, quoiqu'on lui remontre humblement qu'elle est purement défensive, il fait sur le Rhin un acte agressif, plus qu'un acte, une fondation. C'est un fort qu'il bâtit sur la rive allemande, en face d'Huningue, et près de Bâle. Défi à la Suisse, défi à l'Empire. Tête de pont pour passer quand on voudra. Voilà pour le haut Rhin. Il y tenait déjà l'Alsace. Mais, plus bas, il réclamait une grande part du Palatinat au nom de la duchesse d'Orléans, soeur du duc de Bavière. Plus bas encore, il aurait eu Cologne, sous le nom de Furstemberg, son agent, son traître gagé, qui déjà lui avait fait ouvrir Strasbourg. Immobile cette année et ne pouvant chasser, il se lançait d'autant plus sur la carte avec Louvois, dans cette grande chasse allemande. L'électeur de Cologne, qui se mourait, était aussi l'évêque de Liége, et il avait encore les évêchés d'Hildesheim et de Munster, en Westphalie. Louvois par Furstemberg qu'il allait faire élire de force, donnait tout cela au roi, la Meuse centrale et le bas Rhin. Il plongeait au coeur de l'Empire. L'empereur, occupé des Turcs et des Hongrois, n'y pouvait rien.
Le seul obstacle, c'était cette affaire intérieure de la Révocation que l'on disait finie et qui traînait. Elle était cependant menée avec vigueur. Mais l'on émigrait d'autant plus. L'argent fuyait par toutes les frontières. Les rebelles échappaient, tout au moins par la mort. Soumis de leur vivant, ils avaient la malice d'attendre l'agonie pour se dédire, rétracter tout et se dire protestants. Là, une scène violente. Le confesseur faisait venir le juge au lit, et l'on signifiait à l'agonisant qu'il allait être traîné nu sur la claie. À Dijon, une femme y fut mise avant d'expirer (Élie B., 985-987). À Arvert, près de la Rochelle, une demoiselle, près de se marier, meurt, et son pauvre corps, suivi du fiancé en larmes, repaît les yeux d'une foule cruelle. Ne l'ayant eue vivante, du moins il ne la quitta pas, la garda, et la nuit l'ensevelit de ses mains.
À Rouen, la dame Vivien est traînée, mais non enterrée. Trois jours durant, elle amusa les petits garçons du collége, écoliers des Jésuites. À Cani, en Caux, un gardien fit une exhibition de la femme Diel, à tant par tête, pour voir le «corps d'une damnée.» Les personnes les plus respectables ne furent point exceptées. Le vicomte de Novion, vieil officier, la vénérable mademoiselle de Montalembert, qui avait quatre-vingts ans, furent ignominieusement traînés. Tels enterrés d'abord, mais condamnés plus tard, furent, dans l'état le plus horrible, exhumés, pleins de vers, empestant l'air, effrayant la nature. Chacun fermait ses portes et ses fenêtres au passage des hordes qui traînaient ces charognes. Un bourreau renonça, s'enfuit. Mais il lui fallut revenir sous peine de mort. Cela fit créer un supplice. M. Mollières de Montpellier, faible et malade, fut condamné à traîner un corps mort. Il tomba en faiblesse. Les soldats le frappèrent. En vain. Il était mort; on le mit sur la même claie.
Celui au nom duquel on faisait tout cela craignait la mort lui-même. L'ulcération se déclarait; il fallait opérer. Auparavant, il voulut faire un acte de piété. Il était touché, non des maux des hommes, mais de l'indigne et cruel traitement que subissait l'hostie, donnée à des bouches indignes. Il défendit de faire communier personne qui n'y consentît librement. Mais qui n'y consentait, pouvait en revenant retrouver les dragons chez lui.
L'intendant Foucauld, qui vint à Versailles au moment de l'opération, et qui le vit après, le trouva adouci. Il désirait du moins que la persécution fût plus habile, que les évêques et curés ne prissent pas si ouvertement les fonctions de police, qu'ils s'abstinssent dans leurs sermons de menaces militaires. Il blâma la férocité imprudente des confesseurs qui, au premier refus d'un mourant, forçaient le juge de venir, de procéder publiquement. Le spectacle hideux de la claie irritait trop. Plusieurs, exaspérés, proclamèrent qu'ils défiaient ce supplice, le désiraient d'avance, comme honteux aux persécuteurs. Le roi recommanda (8 décembre) de prendre en douceur ces refus de mourants et de n'en pas faire bruit. Il défendit aussi une aggravation révoltante qu'on donnait à ses ordonnances. Les femmes enfermées devaient d'abord être rasées; mais, par excès de zèle, on leur rendait la chose effrayante, infamante: elles étaient tondues par la main du bourreau (Corresp. admin., IV, 373).
On commençait à réfléchir sur l'effet de la dragonnade. Lâcher ainsi le soldat chez les riches et les gens aisés, qu'était-ce sinon soulever toutes les convoitises des pauvres? Le soldat n'était rien qu'un paysan en uniforme qui pouvait fort bien être imité par le paysan. Dans les environs de Paris, plusieurs prenaient ce métier lucratif, s'affublaient en dragons, et, sous le terrible habit vert, pillaient, rançonnaient les maisons, sans trop s'informer de la foi des maîtres. Ainsi la jacquerie militaire, lancée à l'étourdie, eût eu ce noble fruit de faire un peuple de voleurs.
On contint les soldats, mais comment contenir la cour? Elle était bien tentée. Le roi, fort affaibli, était entouré d'une foule frémissante dont les mains démangeaient. Le père la Chaise, tout désintéressé, était moins importun. Il ne prit qu'une chose, et si petite! une feuille de papier. Quelle? La _Feuille des bénéfices_, le maniement complet de l'Église de France, la nomination aux évêchés, abbayes, cures, etc., autrement dit, la disposition d'un bien de quatre milliards.
Les autres grappillaient. Ils fondirent sur les biens vacants des fugitifs. On en donnait gratis, ou on en vendait à vil prix. Pour les non-émigrants, on pouvait par le zèle des dénonciations en faire des émigrants, les dépouiller. Si quelques catholiques s'honorèrent en sauvant la fortune des fugitifs, beaucoup d'autres effrontément, dans ce moment où tout était permis, se firent héritiers d'hommes vivants, nièrent même les dépôts confiés. Un exemple, illustre en ce genre, est celui de M. de Harlay. Ce magistrat, entre les mains duquel Ruvigny, en partant, avait laissé sa fortune, se fit scrupule d'être en contravention avec les défenses du roi, se dénonça, et, ce bien confisqué, il le reçut du roi en don.
Cela est beau, rare, héroïque. Mais sans s'élever à ces hautes vertus, beaucoup s'enrichissaient par des spéculations fort simples. Madame de Maintenon, personne de conscience, et peu intéressée, ne voit nulle indélicatesse à acheter pour rien les biens pris aux proscrits. Dans une lettre souvent citée, elle engage son frère à s'établir grandement en achetant de ces terres; elle prévoit, espère «que la désolation des huguenots en fera encore vendre.»
Ainsi baissait le niveau de la conscience publique. On commença à réfléchir que l'on était bien fou de retenir les huguenots et d'empêcher l'émigration, qu'il était plus avantageux de lâcher les personnes et de garder les biens. On dit au roi que, s'il les laissait libres de partir, peu en profiteraient, qu'ils resteraient plutôt par esprit de contradiction. En mars 88, on ouvre les prisons, on ouvre les frontières. Beaucoup sont embarqués pour l'Amérique, la plupart conduits par des gardes aux portes du royaume, où on leur lit leur bannissement, la confiscation de leurs biens.
Ce fut une grande scène et bien touchante, de voir ces pauvres gens, dans leurs habits de prisonniers, maigris et les yeux caves, défiler des prisons, puis menés militairement, et souvent avec des voleurs. Leur douceur, leur patience, firent revenir beaucoup de catholiques. Déjà, dans les prisons, plusieurs avaient attendri les geôliers, les soldats. Élie Benoît a religieusement consigné, dans son histoire, les faits qui témoignent de la bonté que témoignèrent quelques dragons, et d'autres gens de condition différente. À Metz, M. de Boufflers avait d'abord montré quelque indulgence, mais il en fut réprimandé (E. B., 909, 981).
Je dois à l'obligeance de M. Gaberel un fait touchant, sur le départ des Huber, devenu plus tard une gloire de Genève. Qui ne connaît les trois, de père en fils, illustres? _Huber des oiseaux_, _Huber des abeilles_, _Huber des fourmis_. Leur ancêtre, dans son journal, fait le récit suivant: «Nous arrivâmes, un soir, dans un petit bourg, enchaînés, ma femme et mes enfants, pêle-mêle avec quatorze galériens. Les prêtres vinrent nous proposer la délivrance moyennant l'abjuration. On avait convenu de garder le plus grand silence. Après eux, vinrent les femmes et les enfants, qui nous couvrirent de boue. Je fis mettre tout mon monde à genoux, et nous prononçâmes la prière que tous les fugitifs répétaient: «Bon Dieu, qui vois les injures où nous sommes exposés à toute heure, donne-nous de les supporter et de les pardonner charitablement. Affermis-nous de bien en mieux.» Ils s'étaient attendus à des injures, à des cris; nos paroles les étonnèrent. Nous achevâmes notre culte en chantant le psaume CXVI. Ce entendant, les femmes se mirent à pleurer. Elles lavèrent la boue dont le visage de nos enfants était couvert, obtinrent qu'on nous mît dans une grange séparément des galériens. Ce qui fut fait.»
Dur et cruel exil! Laisser tout, partir ruiné! Voilà ce que la clémence du roi accorde aux protestants. N'importe. Ils en profitent. Toute la bourgeoisie fait sans bruit son petit paquet, se précipite à la frontière. Et alors le roi se repent. On fait dans les familles une barbare distinction. On laisse aller les hommes, mais on garde les femmes plus fidèles à leur foi. Elles restent enfermées aux couvents ou aux cachots des citadelles, pour pleurer toute leur vie, à jamais séparées de leurs maris, de leurs enfants.--S'ils partent, ces maris, c'est pour porter leur épée au prince d'Orange. Le roi regrette alors d'avoir été si bon; il referme les frontières, occupe les routes et les passages, refait de la France un cachot. Il emploie son armée à garder ses sujets.
Du reste, la plupart étaient cloués au sol par la misère, n'ayant pas même le petit viatique qui rend la fuite possible. Les trois cent mille qui partent, ce sont des gens aisés, pour la plupart. Les sept ou huit cent mille qui restent sont les pauvres.
Grand peuple infortuné, dont on sait peu l'histoire, sinon dans le Midi. Rien ou presque rien n'est connu de ce qu'il souffrit dans le Nord et le Centre. Il est cruel que ses douleurs ensevelies soient dérobées à la pitié de l'avenir! Elles subsistent seulement, les lois de fer qui ont pesé sur lui, lois imprimées, réimprimées aux temps de Louis XV, et réunies alors dans un terrible Code qu'on n'eût qu'à copier pour avoir les lois de 93.
De temps à autre, des lettres de ministres, d'autres actes administratifs, nous montrent l'autorité civile réprimant faiblement les aggravations arbitraires que le clergé ajoutait à ces lois. Il sentait trop qu'il n'arrivait à rien, n'atteignait pas à l'âme. De là une profonde fureur, et mille outrages, mille violences capricieuses, contre ces foules soumises. On les faisait mentir. Puis, on leur disait qu'ils mentaient. On ne leur rendait pas leurs enfants enlevés. Si on les leur laissait, on les forçait de recevoir un enseignement que la mère désolée croyait idolâtrique et de damnation. Il fallait que l'enfant apprît et désapprît, eût deux dogmes et sût deux langages.
On voyait aux églises, dans un coin réservé, sur des bancs séparés, ces malheureuses familles forcées d'assister là, toujours sous le regard. On les tannait d'offices indéfinis, de fêtes qu'il leur fallait fêter. Malgré les défenses du roi, on en faisait, sur listes, des appels continuels. Malgré le roi, encore, on exigeait sans cesse qu'ils prouvassent, par certificats, leur communion, leur assiduité à faire des sacriléges.
La difficulté et l'angoisse étaient extrêmes aux grands moments de la vie. Les naissances, les mariages, ces solennels bonheurs de l'homme, étaient des crises d'inquiétude. On pleurait d'être mère. On avait peur de naître. On ne savait comment mourir. Mais vivait-on vraiment? En alerte toujours et l'oreille dressée, comme le lièvre au sillon. Cela dura cent ans, jusqu'aux premières lueurs de la Révolution. Pendant tout un long siècle, ce peuple de près d'un million d'âmes eut plus que la Terreur et plus que la _Loi des suspects_.
CHAPITRE XXVI
LES PETITS PROPHÈTES
1688
Le XVIIe siècle peut se vanter d'un fait original, unique et inouï, qu'on ne vit pas avant, qu'on ne vit pas après. C'est que tout un grand peuple, de la France méridionale, tomba malade de douleur, frappé d'extases et de somnambulisme. Femmes, filles, enfants, sanglotaient dans les convulsions, prêchaient la pénitence, voyaient des choses parfois très-éloignées, et parfois à venir.
Isaïe fut, dit-on, scié en deux. Toute sibylle, tout prophète est victime. Mais dans les temps anciens, ce don cruel frappe un individu, non pas la race, n'est pas héréditaire. Ici, ce fut bien pis: il passa dans la génération, et la pauvre sibylle continua son malheur par l'enfantement. Le ventre de la femme prophétisa; l'enfant y tressaillait, trépignait de cette fureur. On eut ce spectacle effrayant, contre nature et monstrueux, de voir le nourrisson, sous l'accès meurtrier, prêcher déjà dans le berceau!
Les faits sont constatés, indubitables, et, quoique étonnants, naturels, fort peu miraculeux. C'est le somnambulisme aggravé par l'horreur d'une situation unique, par l'anxiété habituelle, et devenu une condition de race. De là cette précocité étonnante de prédication. Quant aux prophéties mêmes, elles étaient généralement vagues. Seulement pour les circonstances présentes, le péril du moment, l'arrivée des dragons ou une trahison imminente, les somnambules en avaient connaissance et en donnaient, presque toujours à temps, des avis fort précis.
Fléchier et les autres peuvent rire de ce désolant phénomène, en faire de fades plaisanteries, supposer que tout cela est artificiel et appris. Ils vont chercher bien loin. La vraie cause, aisée à trouver, c'est celle même dont ils sont coupables. Le désespoir fit ce miracle affreux.
Ils content qu'un M. de Serre, gentilhomme verrier, avait rapporté cet esprit de Genève, qu'il le communiqua aux enfants des montagnes, tint école de prophétie, fit par centaine des héros, des martyrs, des gens qui riaient aux supplices. La belle explication! Est-ce qu'on enseigne l'héroïsme? En fait, d'ailleurs, le contraire est exact. Fléchier et ceux qui répètent ce conte, se démentent, étant obligés d'avouer que la raisonneuse Genève fut contraire à nos inspirés, les maudit, les chassa. Les ministres, comme prêtres, détestaient ce sacerdoce populaire. À Londres, ils prêchaient contre. Nos pauvres fanatiques y auraient été lapidés, si l'excellent Misson, avec un Anglais charitable, n'avait écrit pour eux son _Théâtre sacré des Cévennes_ (1707).
Une difficulté plus grave qui m'est venue, c'est de comprendre comment l'inquisition d'Espagne, si cruellement persécutrice, n'amena pas chez ses _Nouveaux chrétiens_ ce renversement de la vie nerveuse qu'éprouvent nos _Nouveaux catholiques_ des Cévennes. Elle brûla par milliers des hommes. Mais ce n'est pas la mort apparemment qui désespère le plus l'espèce humaine. L'inquisition, avec la grossière milice de ses familiers, atteignit de moins près l'existence intérieure. Sa barbarie n'eut pas à son service l'ordre moderne, l'esprit exact de la bureaucratie, cette perfection de police à laquelle rien n'échappe.
Le clergé du Languedoc eut à ses ordres l'administration habile des élèves de Colbert, un administrateur de premier ordre, Basville, second fils de Lamoignon, un cadet qui avait sa fortune à faire, homme d'énergie peu commune, servit les prêtres mieux que s'il les eût aimés. On savait qu'en principe il n'approuvait pas la Révocation; d'autant plus cruellement, en pratique, il l'exécuta pour rester en faveur. Il avait carte blanche. On le laissa former, avec l'argent de la province, une armée régulière, huit régiments d'infanterie. On le laissa créer une milice immense, 52 régiments de catholiques. Toutes les confréries du Midi, ainsi armées au nom du roi, donnèrent aux curés double force, la violence populaire autorisée par la loi même.
Les primes de cette terreur étaient très-fortes. Un curé de village avait le traitement de nos sous-préfets (Peyrat). Tant de maisons, de biens, étaient abandonnés, que les zélés n'avaient qu'à prendre. Ajoutez le menu casuel de la persécution. Ce qui restait de protestants aisés obtenaient, pour argent, certaines tolérances de leurs surveillants ecclésiastiques.
Basville, s'il n'avait été serf du clergé, aurait compris que rien ne pouvait affermir un peuple si sérieux dans la foi protestante plus que les missions des capucins. Il était insensé de lui montrer le catholicisme par son aspect le plus choquant. Mais ce fut, ce semble, un supplice que l'on voulait lui infliger.
Cet ordre avait le privilége de mener les suppliciés à l'échafaud, de persécuter l'agonie, et sa robe sinistre rappelait le sang des martyrs. D'autant plus indignaient les lazzi des moines gascons, leur batelage, mêlé de sorties colériques. Ces farces devant le Pont du Gard! dans ces paysages bibliques, au bord de ces torrents, aussi âpres, plus purs, que le Jourdain et le Cédron! c'était un dur contraste. La terre même était indignée. On doit quelque respect à de tels lieux. L'immense théâtre des Cévennes, cette longue chaîne de volcans éteints, verse, de ses cratères, aujourd'hui verdoyants, je ne sais combien de fleuves, la bénédiction de la France, l'Hérault au sud, l'Ardèche et le Gardon à l'est vers le Rhône, à l'Occident le Lot, le Tarn, et les deux voyageurs, la Loire et l'Allier, qui vont faire deux cents lieues ensemble. Quoi de plus grand? Qu'on les parcoure, ces lieux, ou qu'on lise le sévère et splendide tableau de M. Peyrat, un sentiment de religion vous saisit l'âme. Monuments imposants des vieilles révolutions du globe, ils ne le sont que trop aussi des sauvages fureurs de l'homme. Que de malheurs les ont frappés!
Malheurs non mérités. Ces populations qu'on transforma si cruellement étaient des tribus pastorales, de moeurs très-pures, d'un caractère fort doux, dans leur sauvagerie. Les romanciers de la vie bucolique, les d'Urfé et les Florian, ont choisi pour théâtre de leurs bergeries amoureuses les versants de ces montagnes. L'Astrée, c'est le Forez, la Haute-Loire, et Némorin, c'est le Gardon. De tels lieux, un tel peuple, pouvaient inspirer mieux que ces fades fictions. La réalité y est fort sérieuse et la nature sévère, l'été brûlant, mais l'hiver dur. Sous les neiges, le cardeur de laine a de longues veillées pour écouter la Bible. L'idylle, s'il y en a, serait celle de l'Ancien Testament, dans la mélancolie de Ruth et la gravité de Tobie.
Imbus de la douceur de l'Évangile, ils résistèrent longtemps à toute tentation de vengeance. Bien plus, en pleine guerre, alors si fanatiques, et effarouchés de supplices, nous les voyons par deux fois, par trois fois, lorsqu'ils saisissent un traître qui va les livrer à la mort, le renvoyer vivant, afin qu'il s'améliore, et lui dire seulement: «Repens-toi!» (_Théâtre sacré des Cévennes._)
La patience de ce peuple, fort dispersé d'ailleurs, et faible de sa dispersion, encouragea à faire sur lui de cruelles expériences. Le chef des missions, archiprêtre des Cévennes, le violent du Chayla, en usa, abusa, longtemps à son plaisir. Il avait vécu en Orient dans les pays d'esclaves, il avait amené à Versailles l'ambassade du roi de Siam, qui, plus qu'aucune chose, flatta Louis XIV. Né de noble famille, il était de haute taille, de grande mine et guerrière, insolent. Dans sa longue tyrannie sans contrôle chez ces pauvres sauvages, qu'il regardait comme un bétail, il ne se gêna guère. Il fut tout à la fois dictateur et inquisiteur, sultan de la montagne. Qui eût osé se plaindre? Intendant, juges et généraux, tout craignait son crédit. Des familles de bergers, isolées dans leurs maisonnettes, dispersées par étages dans les hautes prairies, n'avaient ni défense, ni voix. La sombre Mende (un puits sous la montagne) était la capitale de ce terrible prêtre, d'où l'été il portait son quartier général dans les terres supérieures. Il ne s'en fiait pas aux lointaines autorités. Il avait ses soldats pour enlever les gens. Ses caves étaient fournies de prisonniers et prisonnières qu'il dragonnait lui-même.
Cela dura seize ans. On peut juger de ce que furent (autorisés par cette tyrannie) les tyrans inférieurs. Chacun, dans la gorge profonde, gardé par ses torrents, faisait ce qu'il voulait. À la seconde année (88), comble fut la mesure, le désespoir extrême, l'étincelle jaillit de partout.
On a vu en 85 qu'au premier moment du grand deuil des voix furent entendues du ciel. Elles résonnent encore, mais intérieures. Les jeunes coeurs surtout entendent, au plus profond d'eux-mêmes, ce mot mystérieux: «Mon enfant!»
Il n'y a rien de surnaturel et rien d'artificiel. Voix de douleur, voix de tendre pitié, en présence de si grands malheurs! Mais nulle idée de résistance. Des soupirs, des larmes, et c'est tout.
Cela éclate tout à coup sur une ligne de cent lieues, dans le Bas-Languedoc, dans les monts du Vélay, et sur la Drôme en Dauphiné. Presque partout ce sont des filles, innocentes sibylles, qui consolent le peuple de ce chant de colombes. Elles pleurent et défaillent, tombent dans un sommeil extatique. Les yeux fermés, à travers les soupirs, les sanglots, elles tirent de leur sein oppressé deux voix diverses, un dialogue ardent. Tantôt la voix du ciel (_Mon enfant, je te dis... Mon enfant retiens bien_, etc.). Tantôt répond le peuple et l'immense douleur: «Grâce! grâce! miséricorde!» Beaucoup de passages bibliques, et le tout en français. Chose toute simple, la Bible n'étant pas traduite dans nos langues du Midi.
La plus célèbre de ces filles est la _belle Ysabeau_, si intéressante, que Fléchier même, qui essaye de tourner en risée ces choses douloureuses, ne peut s'empêcher d'en être touché. C'était une enfant dauphinoise. À dix ans, elle avait eu une vue terrible, qui ne la quitta plus. Le premier sang versé (près de Bordeaux), une grande scène d'incendie, de massacre. D'abord l'horreur de la cavalerie chargeant, sabrant, les femmes et les enfants. Un ministre intrépide arrêtant court trois régiments, et défendant son peuple dans le temple... Et puis soudain la flamme!... Tout brûlant, peuple et temple, la colonne de feu montant avec le chant des psaumes... Cette grande vision lui resta, et, gardant les troupeaux, elle la revoyait toujours. Son père, cardeur de laine, très-pauvre, ne pouvant la nourrir, l'avait mise petite servante et bergère, dans une famille, chez la femme de son parrain. Ces gens étaient très-fiers de l'admirable enfant, mais craignaient d'être compromis par sa naïveté héroïque. À peine elle eut quinze ans, que son coeur s'échappa; le don fatal lui vint, l'extase, l'éloquence du rêve. Elle versa ses larmes en prophéties.