Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19)
Part 21
Qui est persécuté? L'Église catholique. Voilà qui est étonnant et qui effraye. Dans son chant de triomphe, se mêle un sinistre gémissement: «Qu'elle est forte cette Église et que redoutable est le glaive que le Fils de Dieu lui a mis dans la main! Mais c'est un glaive dont les superbes et les incrédules ne ressentent pas le double tranchant. Elle est fille du Tout-Puissant; mais son père, qui la soutient au dedans, l'abandonne souvent aux persécuteurs; et, à l'exemple de Jésus-Christ, elle est obligée de crier, dans son agonie: Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous délaissée? Son époux est le plus puissant comme le plus beau et le plus parfait de tous les enfants des hommes; mais elle n'a entendu sa voix agréable, elle n'a joui de sa douce et désirable présence qu'un moment. Tout d'un coup il a pris la fuite avec une course rapide, et, plus vite qu'un faon de biche, il s'est élevé au-dessus des plus hautes montagnes. Semblable à une épouse désolée, l'Église ne fait que gémir et le chant de la tourterelle délaissée est dans sa bouche.»
Cherchons qui fait pleurer l'Église. Bossuet nous l'a dit dès longtemps. Dès 1681, il désigne les esprits forts, les _libertins_, prêts à profiter des discordes du monde catholique. La presse de Hollande vient de créer le journalisme (Bayle, 1684). Une inquiétude générale semble annoncer une révolution religieuse. Le protestantisme branle, mais le catholicisme est-il solide?
Qu'arriverait-il, si, du dogme vieilli, l'esprit nouveau faisait éclore un christianisme sans dogme?
Longtemps, dans un repli des Alpes, avait existé une telle église, nue, naïve, innocente et sans théologie. Depuis un siècle à peine, elle avait, de confiance, adopté des ministres de Genève, mais n'en restait pas moins fort loin de l'esprit de Calvin, dans une heureuse impuissance de rien comprendre à sa doctrine. Pauvre petite église, la plus antique de l'Europe, par sa simplicité, elle allait se trouver aussi la plus moderne, et la plus près de nous. N'était-ce pas, à l'autel des Alpes, que la foi, la philosophie, s'épouseraient dans la liberté?
Sans bien s'expliquer tout cela, Rome, d'une haine instinctive, avait poursuivi les Vaudois. Elle en semblait troublée plus que de la savante et disputeuse Genève. Toujours, elle avait eu à Turin un nonce ardent, prêt à saisir toute occasion d'obtenir la persécution. Le politique et rusé Savoyard, qui regardait toujours de sa montagne d'où soufflait le vent de l'Europe, ayant besoin du pape par moments, alors faisait ce qu'il voulait. La propagande organisée de longue date à Turin, Annecy, Grenoble, etc., par le Jésuite Possevino et le doux saint François de Sales, procédait par l'argent, l'intrigue, surtout les vols d'enfants. Mais cela ne suffisait pas; dans ces mystérieux conciliabules dominaient des dévotes italiennes plus ardentes que le clergé même, violentes, effrénées Madeleines, qui (comme la Pianesse en 55) se croyaient damnées sans remède si elles ne se lavaient dans un bain de sang.
Pour être sûr d'en répandre beaucoup, il suffisait d'imposer aux Vaudois des logements militaires. Tout le monde connaissait, et par la tradition, et par le livre de Léger et ses gravures si populaires, l'effroyable trahison de 1655. Sous un tel souvenir, le petit peuple n'oserait jamais se fier aux soldats et se ferait exterminer plutôt. En y portant la dragonnade, on pouvait espérer cela. On travailla l'été de 1685. On fit comprendre au roi que tous les émigrants iraient à cet asile, et, dès le 12 octobre, voulant le leur fermer, il intima à la Savoie d'occuper militairement et de convertir les Vaudois. Il insista, offrit des troupes. Le duc, jeune homme de vingt ans, n'était pas pour lui résister.
Les Vaudois effrayés envoyèrent à Turin, et ne furent pas même reçus. Leurs ministres disaient qu'il n'y avait rien à faire qu'à se soumettre et souffrir tout. Cela était-il possible? On accepte le martyre pour soi; mais comment l'accepter pour sa femme et ses enfants? Comment livrer les faibles à l'infamie, l'innocence aux souillures? Résister, ne résister pas, c'était même chose; la confiance de 55 eut même résultat que la défiance de 86. Les Vaudois savaient bien que, pour les dévots savoyards, pour l'idolâtrie piémontaise, leur terre sans madones et sans moines était la terre maudite, où l'on pouvait tout faire, où nul excès n'était un crime. D'autre part, les Français, c'étaient ceux de la dragonnade, ces terribles railleurs, sans pitié dans leurs jeux, cruellement facétieux dans l'outrage et dans les supplices. Tout leur esprit n'empêche pas que, si on leur trouve un mot d'ordre, un sobriquet pour l'ennemi, ils ne le répètent à l'aveugle, n'aboient tous à ce mot, comme la meute à l'hallali du cor. Ici, ce mot était _barbets_. Les ministres dans ce dialecte s'appelant _barbes_, on nommait _barbets_ les Vaudois. Avec cela, on répondait à tout, et tout était permis. «Des hommes? non, ce sont des _barbets_.»
Les Suisses et les princes allemands, dont ils implorèrent l'intercession, ne leur donnèrent rien qu'un conseil misérable et impraticable, de quitter leur pays, de passer les Alpes en janvier. Voyage bien difficile aux hommes, impossible aux familles. Il eût fallu laisser leurs femmes, leurs enfants. L'abattement de l'Europe était extrême. Nul ne soufflait. Un roi de France, tellement uni à l'Angleterre, maître en Savoie, terrible aux Espagnols, qui, voyant ses soldats en Béarn, avaient demandé grâce, un roi qui menaçait l'Empire et voulait la moitié du Palatinat, un roi tellement absolu en France, qui régnait jusqu'à l'âme, changeait la religion d'un mot,--c'était un objet de terreur pour toute la terre. La Hollande, on l'a vu, priait que Dieu attendrît le coeur du roi. Les réfugiés, dans des vers datés de 1686, prient «ce grand prince, en qui on admire tant de vertus, de comprendre que la rigueur qu'on lui conseille est un piége pour l'empêcher d'être élu empereur.» Au 1er janvier, l'éloquent Saurin, prêchant à la Haye, dans les voeux attendris qu'il fait pour la Hollande et pour ses alliés, prie aussi pour Louis XIV: «Et toi, prince redoutable que j'honorai comme mon roi, Dieu veuille effacer de son livre les maux que tu nous a faits, les pardonner à ceux qui nous les font souffrir.»
Tel est le vrai christianisme, ennemi de la résistance. Quand il est conséquent, il reproduit son origine, la soumission à l'Empire, la résignation sous Tibère, l'oubli de la patrie pour la patrie céleste, un pieux consentement à la mort de la liberté. Les ministres ici parlent aussi bien que les évêques. Basnage ou Saurin valent Bossuet. En Languedoc, comme aux Alpes, les ministres empêchèrent d'armer. Il ne tint pas à eux que le roi n'eût un triomphe durable et éternel.
Dans ce silence inouï de la terre, il montait dans l'apothéose, ne voyant plus ce monde, entendant tout au plus quelques plaintes soumises et de faibles gémissements, mélodie du triomphe, douce au triomphateur, quand il entend derrière l'esclave soupirer et prier. C'était le moment où Lebrun, faisant tomber les toiles du plafond de sa Galerie, dévoila tout à coup cet Empyrée, tout d'or et de peintures étincelantes. La monstrueuse enflure des Borées qui soufflent la gloire n'était rien en comparaison de l'enflure délirante des inscriptions, outrage aux nations qu'on voit renversées de la foudre, terrassées, garrottées. Le roi regarda froidement, trouva cela naturel, ne fit aucune objection.
Ce défi à l'Europe, ce ne fut pas assez de le mettre à Versailles, chez le roi, on le mit à Paris sur la place publique. Les nations vaincues, les mains liées derrière le dos, furent exposées en bronze, comme au pilori de l'histoire. Un Cerbère sous le pied du roi figurait l'hérésie, la France protestante, moins liée qu'écrasée. À ce roi pape, à ce roi Dieu, qui, par delà la victoire extérieure, avait eu la victoire sur l'âme, ce n'était plus des sujets qu'il fallait, mais des adorateurs. Le dévot courageux qui, sans ménagement pour le roi, au risque de déplaire, dressa l'idole et l'adora, fut le duc de la Feuillade. Le 24 mars 1686, il donna ce spectacle à la place des Victoires. À la façon des madones italiennes, le dieu devait avoir sous lui une lampe toujours allumée, en faveur des fidèles qui viendraient y faire des prières ou suspendre des _ex-voto_. Ce luminaire fut ajourné, pour ne pas déplaire à l'Église. La Feuillade attendit. À sa mort, la chapelle devait être son propre tombeau. Un souterrain, partant de son hôtel et passant sous la place, permettait de placer, sous le maître le fidèle esclave.
Le roi envoya le Dauphin pour l'érection de la statue. Il quittait peu Versailles. Son sang s'était aigri. La violente politique de ces dernières années, la violente alimentation qui le surexcitait, les furieux conseils de Louvois, bombardements, proscriptions, tout faisait fermenter en lui une humeur âcre. Les plus légères contradictions, dans cet état de colérique orgueil, deviennent horriblement sensibles. Le roi avait chez lui un audacieux contradicteur,--un homme? non, nul n'aurait osé,--mais la nature osait. Pendant qu'il se voyait aux plafonds de Versailles, plus qu'homme, un soleil de beauté, de jeunesse et de vie, cette effrontée nature lui disait: «Tu es homme.» Elle se permettait de le prendre à l'endroit par où tous sont humiliés. Il avait eu des tumeurs au genou et avait patienté. Elle lui en mit une à l'anus. Nul remède, que chirurgical, une opération très-nouvelle, partant fort solennelle, qui ne manquerait pas de retentir en Europe, dont la chirurgie ferait un triomphe, une éternelle fanfare, pour glorifier l'opérateur hardi. Il allait devenir, comme cet homme de Molière, _un illustre malade_, une victime renommée, un fameux patient. On gardait ce secret encore, mais il ne pouvait tarder d'éclater. Quoi de plus irritant que cette attente? Neuf mois entiers, il résista, recula, craignant l'éclat de cette affaire, pensant, non sans raison, que l'Europe en rirait, et s'enhardirait par le rire.
Dans un gouvernement tellement personnel, la chose était très-grave. Un prince si cruellement contrarié au plus haut du triomphe même, pouvait céder aux plus cruels conseils. En réalité, Louvois régna seul (jusqu'en novembre, jusqu'à l'opération), et fit, avec la signature de ce malade, des choses excessives et féroces, insensées même, comme de démolir les maisons des récalcitrants. On cassait, brisait tout. Le prince de Condé, des fenêtres de Chantilly, voyait piller, ruiner ses vassaux, c'est-à-dire lui-même. Dans la banlieue même de Paris, au village de Villiers-le-Bel (Élie Benoît, 903), deux cents charretées de meubles furent enlevées, vendues par les dragons et par les faux dragons. Des paysans hardis prenaient cet habit pour piller.
Si on agit ainsi à deux pas de Versailles, qu'était-ce au loin, dans les vallées vaudoises? À l'armée de Savoie, Louvois en joignit une de quatre mille hommes. C'étaient huit ou dix mille soldats contre deux mille paysans. Visiblement, on voulait écraser. Pour comble, au moment même, ou pour les sauver ou pour les tromper, le duc gracieusement leur permit de partir, ce qui les divisa. Les uns ne s'y fiaient pas, voulaient combattre. Les autres se soumettaient, ne s'armaient pas, se croyaient gardés par leur innocence. À la vallée de Saint-Germain, violente résistance, qui irrita et fit faire mille actes cruels. Pour pénétrer plus haut, ils se firent guider par des femmes dont on fit sauter la chemise; ces pauvres créatures, ils les faisaient marcher en les piquant derrière de la pointe de l'épée.
Dans la vallée de Saint-Martin, tout ouvert, nulle défense. On vient amicalement au-devant des troupes, qui tuent, pillent, violent. Ailleurs, les généraux, le Français Catinat, et le Savoyard Gabriel, oncle du duc, donnent des paroles de paix, désarment et lient les hommes, les envoient à Turin. Restent les femmes, les enfants, les vieillards, que l'on donne au soldat. Des vieux et des petits, que faire, sinon de les faire souffrir? On joua aux mutilations. On brûla méthodiquement, membre par membre, un à chaque refus d'abjuration. On prit nombre d'enfants, et jusqu'à vingt personnes, pour jouer à la boule, jeter aux précipices. On se tenait les côtes de rire, à voir les ricochets, à voir les uns, légers, gambader, rebondir, les autres assommés, comme plomb, au fond des gouffres; tels accrochés en route aux rocs et éventrés, mais ne pouvant mourir, restant là aux vautours. Pour varier, on travailla à écorcher un vieux (Daniel Pellenc); mais la peau ne pouvant s'arracher des épaules, remonter par-dessus la tête, on mit une bonne pierre sur ce corps vivant et hurlant, pour qu'il fît le souper des loups. Deux soeurs, les deux Vittoria, martyrisées, ayant épuisé leurs assauts, furent de la même paille qui servit de lit, brûlées vives. D'autres, qui résistaient, furent mises dans une fosse, ensevelies. Une fut clouée par une épée en terre, pour qu'on en vînt à bout. Une détaillée à coups de sabre, tronquée des bras, des jambes, et ce tronc effroyable fut violé dans la mare de sang.
_Memento._ Ce serait une chose trop commode aux tyrans si l'histoire leur sauvait ces exécrables souvenirs. Les délicats peut-être, les égoïstes, diront: «Écartez ces détails. Peignez-nous cela à grands traits, noblement, avec convenance. Vous nous troublez les nerfs.» À quoi nous répondrons: Tant mieux si vous souffrez, si votre âme glacée sent enfin quelque chose. L'indifférence publique, l'oubli rapide, c'est le fléau qui perpétue et renouvelle les maux.--Souffre et souviens-toi: _Memento._
Pourquoi, dans les bibliothèques, des mains inconnues ont-elles furtivement arraché partout les gravures du livre de Léger, qui représentaient les martyres de 1655? Parce qu'ayant profité du crime, on a voulu l'enfouir dans l'oubli, le faire disparaître.--Je n'ai pas de gravures, mais je mets à la place ces tableaux véridiques des martyres de 1686, ces pages arrachées de Muston. Les archives de Turin lui ont été ouvertes, et l'on voit en tête de son chapitre XV les preuves de tout genre, qui ne permettent pas de chicaner et de faire semblant de douter.
Nulle apparence que ces crimes fussent expiés jamais. Nulle voix ne s'éleva. La Suisse ne dit pas un mot, ni la Hollande, ni l'Allemagne. Tous étaient plus effrayés qu'indignés. Chacun tremblait pour soi. Le succès de la dragonnade, la conversion subite de près d'un million d'hommes faisait croire que la France avait enfin atteint sous ce roi l'unité. La tenant en sa main, cette France, comme une épée, que n'en pouvait-il faire? Le dernier homme et le dernier écu, il aurait pu les prendre. Elle ne les eût pas refusés, quand elle ne refusait pas l'âme et la conscience. Les puissances signent à petit bruit une alliance défensive. Hollande, Suède et Brandebourg, d'autre part Espagne et Empire, font une armée sur le papier. Armée future, possible, éventuelle. Le triste empereur Léopold qui, sans les Polonais, n'eût repoussé les Turcs, sera l'Agamemnon de cette armée hypothétique (Augsbourg, 9 juillet 86). En supposant qu'elle existât, on avait vu avec combien de peine ces corps hétérogènes agissent. C'est l'histoire du dragon à plusieurs têtes et plusieurs queues, dont parle la Fontaine, monstre effrayant, paralytique, qui ne peut faire un pas. On en rit à Versailles. Le roi en fut si peu ému, qu'il prit ce moment même pour réduire sa marine, voulant en employer l'argent à amener dans son parc les eaux de l'Eure. OEuvre babylonienne qui ne fut jamais achevée, mais dont les ruines maussades ennuient, attristent l'oeil. C'est l'effet général du Versailles aquatique. Les très-rares promeneurs qui visitent, de réservoir en réservoir, cette énorme cité des eaux, sont étonnés, épouvantés. Ce que les Romains firent pour les plus nobles buts, pour assainir, abreuver des provinces, donner à des peuples entiers l'élément de la vie, de la fécondité, a coûté moins que ce joujou.
De la cour retournons au peuple. Envisageons l'aspect que présentait la foule des nouveaux convertis. C'était fort peu de leur avoir arraché une signature. Il fallait leur apprendre leur religion nouvelle, la leur faire pratiquer. Beaucoup tombaient malades sérieusement pour en venir là. Les curés étaient furieux. À grand'peine les tiraient-ils de leurs maisons pour les faire aller à l'église, où, sur des listes écrites, on les passait en revue. À la conversion du Béarn, on fit une procession générale où on les fit marcher entre des lignes de soldats. Feu d'artifice, décharges de mousqueterie, _Te Deum_, rien ne manquait à la fête. Ni la comédie désolante de ceux qu'on y poussait, et qui semblaient plus morts que vifs. On les mettait à genoux, on leur faisait subir la messe. Mais, quand il était question de les faire communier, les lèvres contractées, les dents serrées, se refusaient; à peine on leur fourrait l'hostie. Plus d'un, pâle, hâve, au retour s'alitait pour ne pas se relever. Une femme, menée à la communion par les dragons, ne parvint jamais à avaler. Elle rendit l'hostie dans un coin. Elle eût été brûlée vive, si elle n'eût réussi à s'évader. Elle le fut en effigie devant sa maison. (Lettre insérée dans Jurieu, t. II, XIII, 387.)
Dans un état si violent, on pouvait s'attendre à d'étranges choses. De résistance, aucune. Mais justement parce qu'il n'y avait aucun acte, la douleur s'exaltait et les têtes malades semblaient dans un pénible enfantement. État contagieux. Même les catholiques étaient troublés. Dès que les temples furent interdits ou détruits, vers 1685, les oreilles tintèrent. On croyait entendre des psaumes. La nuit, vers minuit ou deux heures, ils éclataient. Et cela, non pas seulement dans les montagnes des Cévennes où l'on eût pu y voir l'écho des chants lointains de secrètes assemblées, mais à Orthez en plaine découverte, en Champagne à Vassy. Tel en distinguait les paroles; tel y goûtait une vague mélodie, attendrissante, un concert d'anges, s'agenouillait, pleurait. Des femmes y reconnaissaient des voix plaintives. (V. les certificats dans Jurieu, Lettres, I, VII, 151-3.)
On défendit sous peine de mille livres d'amende d'aller écouter ces chants de nuit. Mais on les entendait aussi bien des maisons, passer, repasser sur les villes. Nul moyen d'atteindre cela. On y courait, et il n'y avait personne. Seulement, dans les airs, une grande voix de douleur planant par toute la contrée.
Elle prit corps, cette voix, en 1686. Au rude mois de janvier, sous le ciel, à la bise, par les longues nuits sombres, les ouragans neigeux d'hiver, le peuple, sans pasteur, pasteur lui-même et prêtre, commence d'officier sous le ciel. Celui qui avait sauvé sa Bible l'apportait; son psautier? l'apportait. Celui qui savait lire, lisait, un enfant parfois, une fille. Et qui savait parler, parlait. On chantait à mi-voix, craignant l'écho trop fort du ravin, des gorges voisines. Car la montagne émue eût chanté elle-même, au rhythme des forêts de châtaigniers battus des vents.
Louvois en eut avis, mais il n'y comprit rien. Il crut que ces lecteurs, ces prêcheurs, étaient des ministres revenus de Genève. Noailles, qui connaissait mieux ce peuple, avait dit qu'on ne ferait rien, si on ne l'enlevait des montagnes. Opération immense et difficile. On recula. On essaya la ruse. L'intendant du Languedoc, le fils de Lamoignon, Basville, fit dire à l'homme principal, un garçon de vingt ans, le Cévenol Vivens, cardeur de laine, que, s'il émigrait, il emmènerait qui il voudrait. On le trompait indignement. On lui donna des guides qui le menèrent en Espagne aux pas les plus affreux des Pyrénées, sur terre d'inquisition. Ainsi ce pauvre peuple, qui ne demandait qu'à partir, fut refoulé sur lui-même, sur les dragons, sur les supplices. L'exaltation doubla. Bientôt les femmes tombèrent dans des extases. Les enfants eurent des visions.
Qui aurait gardé sa raison dans ces extrémités terribles? L'un des esprits les plus sévères du siècle, le fort lutteur contre Bossuet, Jurieu, pasteur de Rotterdam, qui, à cette entrée de la Hollande, voyait, sans fin, arriver le naufrage, frappé profondément, parut délirer de douleur, s'aveugler, radoter. Tous en rirent. Le docteur Bayle en rit. Et le triomphateur Bossuet demande, en haussant les épaules, si M. Jurieu ne voit pas qu'il devient la risée des siens. Les _amis_ de Jurieu, ravis de le voir imbécile, firent frapper à sa gloire la médaille ironique, où sa maigre figure, sous un chapeau de quaker, cheveux courts et barbe pointue, dans son air extatique, fait dire: «Il est devenu fou.»
Voilà un homme perdu. Voyons pourtant ce livre de dérision: «L'Accomplissement des prophéties, ou la Délivrance prochaine de l'Église.» Il paraît le 16 mars 1686, précisément cinq mois après la Révocation. Un de ses caractères singuliers, c'est qu'il frappe à la fois et les catholiques, et les protestants. Il l'adresse aux juifs de Hollande. Trois signes ont annoncé que Dieu va se créer un peuple, absolument nouveau: 1º la Renaissance, la subite éruption des sciences; 2º l'imbécillité catholique, qui, tout en croyant que l'hostie est Dieu, la profane outrageusement; le délire du roi de France qui abreuve les protestants d'affronts, mais ne les tue pas, et se crée par toute la terre de furieux ennemis; 3º le fait étonnant, inouï, le grand signe, c'est de voir un peuple (l'immense majorité des protestants) brusquement converti du blanc au noir. Spectacle très-contraire à celui de l'Église primitive, où les persévérants furent innombrables. Donc, Dieu veut abîmer ce peuple, s'en faire un, renouveler la face du monde.
Voilà la base terrible, âprement révolutionnaire, qu'il pose pour bâtir par dessus. Le règne de l'Anti-Christ, commencé au Ve siècle, va expirer. Jurieu calcule sur les nombres de l'Apocalypse. En comptant les jours pour années, il trouve trois ans et demi, 42 mois. Le premier coup sera frappé en avril 1689.--En effet, le 11 avril 1689, fut couronné dans Westminster le champion du protestantisme, Guillaume d'Orange, et l'Angleterre ressuscitée devint, contre Louis XIV, le centre de la résistance européenne. Étonnante divination qui saisit tout le monde, et qui, prise au sérieux, ne contribua pas peu à réaliser l'événement à la date indiquée.
Après ce coup, l'Anti-Christ languira et ne fera plus que traîner. Mais enfin, dans les derniers temps qui précéderont le Jugement, y aura-t-il encore des rois, des monarchies? Jurieu ne le sait pas. Ce qu'il sait, et dont il est sûr, c'est que tout doit entrer dans l'Unité définitive, former un seul État, la République d'Israël.
CHAPITRE XXV
TENSION EXCESSIVE DE LA SITUATION--LE ROI OPÉRÉ--LA DÉTENTE--LES SUSPECTS
1686-1687
Tel le roi, telle la France. Elle subit toutes les variations de sa santé. La proscription s'aigrit avec le mal du roi. L'opération amène une détente subite, une faiblesse, une énervation générale. Résultat pitoyable qui n'est point d'amélioration. La Révocation, en 86, est une fureur; en 87, _une affaire_. On surseoit aux martyres, on se rue sur les biens.