Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19)
Part 20
Le Quiétisme florissait à Paris depuis longtemps. Dès 1670, madame Guyon l'y prêchait sous les formes de l'Amour pur. Je ne crois nullement que Fénelon, qui y vint alors étudier et vécut dix-huit ans à Paris (jusqu'en 1688), ait pu ignorer ces doctrines. Elles n'allaient que trop à son âme tendre et subtile, de sensibilité contenue. Libre de Saint-Sulpice, transplanté de ce sol ingrat dans le charmant jardin des fleurs malades, il lui fallut puiser pour elles à la seule source qu'offrît l'aridité du temps. Le Quiétisme, à son premier degré élémentaire (obéissance, passivité, renoncement à soi-même et abandon à Dieu), c'était l'enseignement naturel de la situation. Dans la mesure prudente où un homme si fin put administrer ce calmant, il devait engourdir à merveille des âmes endolories, dont tant de cruels souvenirs renouvelaient les blessures. Jamais, sans ce loto, le pauvre coeur n'eût oublié.
Oublier! Mot pénible à dire. Cette maison ruinée, ce père en fuite, cette mère prisonnière, tout cela revenant dans les songes, avec tel air des psaumes, faisait pleurer encore, et les beaux yeux parfois en étaient rougis le matin. À la longue ces ombres austères s'en allaient pâlissant. On avait des amies, des compagnes caressantes, si tendres! qu'on eût craint d'affliger. Le parloir agissait. Par les visites de grandes dames venaient l'air de Versailles, les belles nouvelles, tout l'olympe de cour, la chronique des nobles mariages. Ajoutez d'autre part un appel incessant au coeur, un miracle par jour, un Dieu qui se donne sans cesse et veut se donner davantage. Fénelon, généreusement, accorde la communion fréquente, et même quotidienne. État prodigieux, si émouvant pour une enfant à cet âge de crise, de se sentir toujours son jeune sein habité de Dieu!
Ainsi, très-haut, très-bas, entre une vie de miracles et une vie déjà semi-mondaine, entre Versailles et le dixième ciel, l'âme flottait. À ces brusques passages on s'affaiblit bientôt. Elle perdait surtout de son activité, avait de moins en moins la disposition de sa raison. Le meilleur directeur qui constamment dirige, nous ôte l'habitude de faire un seul pas de nous-mêmes. Mollement soutenu à la lisière, on n'aime plus à appuyer le pied. Nulle initiative. Il est bien plus facile de suivre et laisser faire, «d'attendre en attendant,» ce que dira la voix aimée d'une autorité douce, qui, par moment, sévère, est encore aimée d'autant plus.
L'âme ainsi croit ne plus rien faire. Mais l'imagination va toujours son chemin. Ignoraient-elles, ces jeunes saintes, que les obéissantes, les charmantes et les empressées, bien connues et triées par madame de Maintenon, passeraient à sa maison, sous l'oeil et la spéciale protection? Oserai-je le dire? Quiconque a vu l'agréable uniforme, noble, sérieux, mais galant, de Saint-Cyr, qui ne dérobe nul avantage de jeunesse, au contraire fait valoir le cou, le joli bras (gravures de Lavallée), qui l'a vu pensera que plus d'une convertie sentit là l'attrait de la Grâce. Celle du roi était assurée à cette maison. Les demoiselles qui l'amusèrent d'_Esther_ et d'_Athalie_, y trouvèrent faveur et fortune, et de beaux établissements.
Du reste, Fénelon lui-même, dans son _Avis à une dame de qualité sur l'éducation de sa fille_, conseille pour celle-ci deux choses. Il faut, dit-il, faire de Dieu son ami, l'ami du coeur, être avec lui comme avec son intime, lui dire tout sans cérémonies. Mais en même temps il est capital pour la jeune fille de se mettre à portée de trouver un sage mari, _propre à réussir dans les emplois_.
Tel est cet habile homme, et tel l'étonnement qu'il donne toujours de le trouver visant si haut dans la dévotion, et pourtant si pratique dans la voie de son temps. Mais cela est-il facile à concilier? La préoccupation des places s'arrange-t-elle bien avec les libertés de la vraie vie religieuse? Qu'eût dit le Moyen âge de ces deux ambitions, et de ce mot si fort, qu'il dit légèrement, sans en mesurer la portée: Être l'intime ami de Dieu!
CHAPITRE XXIII
LA FUITE--L'HOSPITALITÉ DE L'EUROPE
1686
Dans les révolutions de notre orageuse patrie, bien des fois les mêmes frontières ont vu l'émigration. Bien des fois les forêts des Ardennes, les gorges du Cerdon, entre Lyon et Genève, nos côtes d'Océan, leurs anses solitaires, connues du seul contrebandier, ont vu des fugitifs, sous mille déguisements, chercher leur salut dans l'exil. Toutefois, entre proscrits et proscrits, grande est la différence. Le protestant pouvait rester; on faisait effort pour le retenir. Qu'il dît un mot, et il gardait ses biens et sa patrie, s'épargnait des dangers terribles. L'émigré de 93 voulait sauver sa vie; celui de 1685 voulait garder sa conscience.
La fuite du protestant est chose volontaire. C'est un acte de loyauté et de sincérité, c'est l'horreur du mensonge, c'est le respect de la parole. Il est glorieux pour la nature humaine qu'un si grand nombre d'hommes aient, pour ne pas mentir, tout sacrifié, passé de la richesse à la mendicité, hasardé leur vie, leur famille, dans les aventures d'une fuite si difficile. On a vu là des sectaires obstinés; j'y vois des gens d'honneur qui, par toute la terre, ont montré ce qu'était l'élite de la France. La stoïque devise que les libres penseurs ont popularisée, c'est justement le fait de l'émigration protestante, bravant la mort et les galères, pour rester digne et véridique: _Vitam impendere vero._ La vie même pour la vérité!
Voilà pourquoi les chemins du passage, ces défilés, ces forêts, ces montagnes, ces lieux d'embarquement, sont sacrés de leur souvenir. Que de larmes y furent versées! Il était rare que l'on partît ensemble. La famille se séparait parfois pour émigrer par des lieux différents, ou bien par l'impossibilité de faire fuir des malades, des faibles, des femmes enceintes qui traînaient de petits enfants. On se quittait, le plus souvent, pour des destinées bien diverses. Tel périssait, telle était prise, enfermée, perdue pour toujours. On ne se revoyait qu'au ciel.
Le terrible danger d'une séparation éternelle, des lois féroces, aggravées coup sur coup, rien ne pouvait les retenir. «Celui qui fuit, aux galères pour toujours. Son dénonciateur aura la moitié de ses biens (août 1685).»--«Celui qui aide ou guide le fugitif, est de même pour toujours galérien (7 mai 1686).» Et ce n'est pas assez; on ajoute _la mort_.
Nul roman comparable pour l'intérêt des aventures et le pathétique des situations à ces histoires trop vraies. Un comique terrible, à tout moment, vient s'y mêler à la tragédie. Il n'est sorte de ruses, de bizarres déguisements, qu'on n'emploie pour échapper. Les femmes, spécialement, y furent héroïques, admirables, ne reculèrent devant nul danger, nulle souffrance. Plusieurs même se défigurèrent pour être moins reconnaissables. De jeunes demoiselles, devenues tout à coup intrépides et aventureuses, à quinze ans, à seize ans, se hasardaient dans les bois, les déserts, à la merci d'hommes de mine affreuse et affamés d'argent, qui eussent fort bien pu tuer, dépouiller la pauvre brebis sans défense, au lieu de faire pour elle un pénible voyage, qui pouvait leur valoir la mort. Marteilhe en cite deux, qui, habillées en homme, allaient échapper en plein hiver par la forêt des Ardennes, faire trente lieues sous les arbres chargés de givre, par des voies défoncées, sur un affreux verglas. Elles furent prises et mises en son cachot. Elles étaient de son pays et de sa ville. Elles furent si heureuses de la rencontre, qu'elles en pleuraient de joie. Lui, se défiant de sa sagesse, il n'accepta pas cette société charmante, et protégea les innocentes mieux qu'elles ne faisaient elles-mêmes, leur obtint un cachot à part.
Il y a mille histoires d'embarquements aventureux. Plusieurs se jetaient à fond de cale dans les bâtiments qui partaient, sous des tonneaux de vin, même dans des tonneaux vides ou sous des monceaux de charbon. Une famille restait là parfois quinze jours dans les ténèbres, dans des gênes extrêmes, pour attendre le vent favorable. On allait jusqu'à prendre une simple barque. On se jetait au premier pêcheur pour passer l'Océan. Le comte de Marancé passa ainsi, avec sa femme et quarante personnes, dans une barque, malgré la plus rude saison. Il y avait là des femmes grosses, d'autres qui allaitaient. Point de vivres. On crut passer vite. Le mauvais temps retint en mer; on resta des jours et des nuits sous la brume glacée. Les nourrices, épuisées, n'avaient plus de lait, donnaient de la neige aux enfants. Tous étaient demi-morts quand la blanche dune d'Angleterre parut enfin à l'horizon.
Heureux encore ceux-ci. Mais M. de Bostaguet, un autre gentilhomme normand, fut attaqué cruellement, et séparé des siens, au moment de s'embarquer. Nous avons ce récit de sa main même. Il confesse avec grand chagrin, dans une mâle pudeur de soldat, qu'il avait eu le malheur de faiblir, qu'ayant chez lui je ne sais combien de femmes, mère, soeurs, filles et belles-filles, nièces, enfants et sa femme enceinte, il n'avait pas eu le courage de les exposer aux dragons, et qu'il avait faibli. Mais la désolation de cette chute était si grande dans la famille, qu'avec tant d'embarras, une mère de quatre-vingts ans, des petits enfants, etc., on résolut de se remettre à Dieu, de laisser tout, terres et maisons, et de fuir à tout prix. Cette lourde et nombreuse couvée que traînait Bostaguet, ces pauvres femelles tremblantes, qui avançaient lentement vers la mer, tout cela fut rejoint bien vite par les soldats, les garde-côtes. Bostaguet et ses gendres, ses domestiques, se défendirent à coups de pistolet; il y eut des hommes tués, mais lui-même fut blessé. Cependant le troupeau de femmes fuyait sur les falaises le long de la mer. Situation terrible, car à cette heure le flux montait. Bostaguet eut le déchirement de sentir qu'on allait les prendre, les lui ôter sans doute pour toujours. Il s'enfuit, fut caché par des paysans catholiques, même par des curés charitables, mais mal pansé, martyrisé. Enfin, il échappa, entra dans l'armée de Guillaume. Longues années après, il put faire revenir ce qui restait de sa famille.
Tels ne revinrent jamais. Capturés par les Barbaresques, ils furent vendus en Afrique, en Asie. D'autres prirent des brigands pour guides et furent assassinés. Des guides mercenaires, pour mieux tromper les gardes, faire évader un riche, les endormaient en leur livrant des pauvres. Des forbans se chargeaient de faire passer la Manche, prenaient des fugitifs à bord; puis, une fois en mer, leur arrachaient ce qu'ils avaient et les mettaient au fond de l'eau.
On a réimprimé un beau et terrible récit: _Les larmes de Chambrun_, pasteur d'Orange. C'était un homme énergique, éloquent, né pour soutenir tous les autres, et qui pourtant tomba. Il était alité dans ce moment dans un cruel accès de goutte, à qui une fracture de la cuisse ajoutait d'atroces douleurs. Dans cette ville, qui appartenait au prince d'Orange, la dragonnade fut plus furieuse qu'ailleurs, proportionnée à la haine qu'on supposait au roi pour Guillaume. Le comte de Tessé, un officier féroce et railleur, fut envoyé là.
Le logement ne fut pas plutôt fait qu'on entendit mille gémissements. On ne voyait dans les rues que visages inondés de larmes. La femme criait au secours du mari lié, roué de coups, pendu au feu, menacé du poignard. Le mari appelait pour sa femme mourante, qu'un coup avait fait avorter. Des cris d'enfants: «On tue mon père! on abîme ma mère! on veut mettre à la broche mon petit frère!...» Quarante-deux dragons s'établirent dans la chambre de Chambrun et autour de son lit. Ils allument cent bougies, battent de quatre tambours, se coiffent de serviettes, fument à son nez pour le faire étouffer. Ils boivent tant que le sommeil leur vient, mais leurs officiers entrent et les éveillent à coups de canne.
Chambrun avait fait fuir sa femme. Mais on la ramène à Tessé. Le rieur dit cruellement: «Eh bien, tu serviras à toi seule tout le régiment.» Elle se roula à ses pieds, désespérée. Elle était perdue, si un religieux à qui Chambrun avait rendu service ne l'eût cautionnée. Sans la faire abjurer, par un pieux mensonge, il dit: «Elle a fait son devoir.»
Rejointe à son mari, elle avisa à le faire emporter. Au moindre mouvement, il souffrait des maux indicibles. Quand on le vit partir sur un brancard, toute la ville pleurait, les catholiques comme les protestants. Les dragons mêmes étaient émus, et, dit-il, changeaient de couleur.
Le martyre du malade s'aggrava à Valence. Un cousin de madame de Sévigné, La Trousse, y commandait. Il lui ôta sa courageuse femme, qui seule faisait sa fermeté, et le malheureux abjura. Plus tard, guéri à Lyon, la frontière étant moins gardée, il trouva le moyen d'échapper déguisé en officier général, avec grand bruit, grand train, une voiture à quatre chevaux. Sa pauvre femme y eut bien plus de peine, fuyant de son côté avec trois demoiselles de Lyon. Les guides qu'elles avaient payés eurent la barbarie de les laisser en pleine montagne. C'était l'hiver. Elles erraient et ne trouvaient pas le chemin. Elles restèrent neuf jours sur la neige, chassées dans le Cerdon, traquées le long du Rhône. Les demoiselles, vaincues de froid, de fatigue et de faim, voulaient revenir à Lyon et se livrer. Madame de Chambrun eut du coeur pour les quatre, ne leur permit pas le retour, et finit par leur montrer enfin des hauteurs les tours de Genève, le salut et la liberté.
L'exemple que la petite Genève donna alors est le plus grand, je crois, qu'on puisse trouver dans l'histoire de la fraternité humaine. Cette ville de seize mille âmes, pendant près de dix ans, reçut, logea, nourrit quatre mille fugitifs. Énorme effort, excessive dépense, et soutenue avec une persévérance admirable. Augmenter sur-le-champ d'un quart sa population, sa consommation, c'est ce qu'aucune ville n'aurait supporté. Si Paris a un million d'âmes, représentez-vous ce que serait l'invasion subite d'un quart en plus, de deux cent cinquante mille âmes. Ajoutez que, de ce côté, venait la partie la plus pauvre de l'émigration. Nos braves paysans du Jura, avec des dangers incroyables, par les sapins, les précipices, en plein hiver, par les sentiers des chèvres, les faisaient passer un à un, mais dénués et sans bagages. Comme des naufragés ou comme l'enfant qui vient de naître, ils abordaient nus à Genève, n'apportant que leur corps mal vêtu, affamé, souvent martyrisé. Toujours de nouveaux arrivants. Ils s'écoulaient, d'autres venaient. C'était un torrent de fantômes; on eût dit la marche des morts vers la vallée de Josaphat.
Les maisons de Genève ne sont pas grandes. La famille d'alors était serrée et close, d'une certaine raideur pour l'étranger et d'un _aparté_ puritain. Tout cela disparut. La pitié et la charité changèrent violemment ces choses de forme. Les portes s'ouvrirent grandes. On mit des lits partout, cinq ou six dans chaque chambre. Telle maison en eut quarante-cinq! Toutes les habitudes changées, complet bouleversement. La dame génevoise, concentrée jusque-là, un peu prude et méticuleuse, prend chez elle, avec elle, au saint des saints de la famille, ces pauvres inconnues. Elle coupe ses robes à leur taille, se dépouille pour couvrir des enfants presque nus. Grande table et petite chère. Pour nourrir tout ce monde, elle accepte, elle impose aux siens une sobriété rigoureuse. Elle vide les greniers et les caves. Elle prend l'eau pour elle et réserve le vin pour ces malheureux épuisés.
Nos Français du Midi, sous la bise de Genève, au souffle du mont Blanc, dans ces grands courants froids que le Rhône, que l'Arve, ces furieux torrents, amènent là de toutes parts, supportaient avec peine le cruel hiver de 1686. Leurs hôtes, non contents de manger avec eux tout ce qu'ils avaient, s'endettèrent généreusement. De leur crédit chez les marchands, ils enlevèrent du drap, du linge, des chaussures, habillèrent tout ce peuple. Nos Français discrètement, pour ménager le bois de la maison et soulager leurs hôtes, les laisser respirer un moment, allaient presque tous chercher un peu de soleil sur la pente abritée que depuis on appela le _Petit Languedoc_. Cette rampe domine le beau Jardin des plantes que Rousseau, Candolle et Saussure, rendent tellement illustre. Mais ce grand souvenir de la charité génevoise glorifie plus encore ce beau lieu et le rend sacré.
Cependant arrivaient les lettres insistantes de Louis XIV pour qu'on chassât les réfugiés. La petite ville, sans armes, avec ses vieux mauvais remparts, n'eut garde de désobéir. On ordonna à son de trompe leur expulsion. Il en sortit des foules par la porte de France. Mais, à minuit, on les faisait rentrer par la porte de Suisse. Pendant que les crieurs proclamaient leur bannissement, les huissiers de la ville en habit noir faisaient pour eux la collecte de porte en porte. Fureur et menaces du roi, qui va, dit-il, agir. Genève, en ce péril, décida que ceux qui viendraient désormais seraient conduits à Berne. Mais rien ne put lui faire abandonner ceux qu'elle avait reçus. Elle en garda trois mille. Berne et Zurich la rassurèrent en lui offrant au besoin une armée de trente mille hommes. (V. l'intéressant mémoire de M. Gaberel, tiré des actes.)
Au reste, de quoi s'étonner? quoi de plus français que Genève, ce lac sacré, ce doux pays de Vaud? La France y recevait la France. Ceux qu'elle doit surtout remercier, ce sont les nations étrangères, d'autres langues, de moeurs opposées, qui nous ouvrirent les bras noblement, généreusement. L'Allemagne du Nord, dans son ingénieuse hospitalité, fit que ces fugitifs se crurent dans la patrie, leur fit exprès des villes pour vivre ensemble où on ne parla que leur langue. Ils eurent leurs tribunaux et se jugèrent eux-mêmes. L'Angleterre, magnifiquement, dépensa sans compter, sans se lasser jamais. Elle donna l'argent; et un de nos réfugiés, Schomberg, lui porta la victoire.
Mais, de toute l'Europe, la plus excellente hospitalité fut celle de la Hollande. Elle fut l'_arche_ dans ce déluge. Peuple froid de parole, mais chaud en acte, solide en amitié, avare pour être généreux. Au jour de la Révocation tous donnèrent largement, tous, juifs, luthériens, anabaptistes, catholiques même. Mais, ce qui valait mieux, excellents organisateurs dans les choses de la charité, les Hollandais créèrent de nombreux établissements de refuge, et surtout pour les femmes. Chaque ville voulut en avoir. Ici, les dames furent reçues, là les femmes de ministres, ailleurs les jeunes demoiselles. Tout cela, par une noble attention, dirigé par des Françaises. Vivres, pensions, propriétés, rien ne manqua à ces établissements. Amsterdam bâtit mille maisons pour les nôtres. La Frise et toutes les provinces leur donnaient des terres et des exemptions d'impôts. Ce n'est pas tout. Les Hollandais, les Anglais de concert, firent savoir dans la Suisse, qu'ils n'avaient pas assez de pauvres, d'émigrés et de fugitifs, et prièrent qu'on leur en cédât.
Racontons le meilleur. Dans ce grand élan de pitié, quand les complaintes des martyrs se chantaient partout en Hollande, le coeur le plus touché, le plus tendre, qui n'en disait rien, c'était la belle et bonne femme de Hollande. Elle qui ne vit que d'intérieur, de famille et de doux ménage, elle sentit à fond cette terrible révolution de la famille, tant d'époux séparés, de veufs et d'orphelins. Elle adoptait ceux-ci, accueillait ceux-là. Souvent, en donnant tout, elle voulait davantage et se donnait elle-même. Les dames les plus riches ambitionnèrent et recherchèrent la main des plus pauvres de ces exilés. C'était le plus souffrant, celui qui avait tout perdu, santé, famille, enfants, celui qui arrivait le plus frappé de Dieu, à qui leur coeur allait de préférence. Qu'on me permette ici de m'arrêter, de rappeler un fait plus ancien qui précède la Révocation, mais qui s'est renouvelé souvent dans ce siècle.
L'antique église des vallées vaudoises des Alpes, image trop fidèle du christianisme primitif, dans son innocence agricole, n'était que plus haïe des papistes et très-spécialement des Jésuites du Piémont. Tout-puissants à la cour, de vingt ans en vingt ans, ils y firent lâcher les soldats. Dans la persécution de 1655, tout le petit pays étant couvert de troupes, écrasé, sauf les hauts sommets neigeux, inhabitables, l'intrépide pasteur Léger s'y maintint, résolu à ne pas quitter son troupeau. Plusieurs hivers durant, sans abri que les antres, vivant du peu que des hommes hardis y portaient à grand risque, toujours il échappa à la poursuite des dragons. Mais il n'échappait pas à la nature terrible de ces lieux. Plus d'une fois, la tourmente l'enleva, le jeta demi-brisé dans les torrents. Plus d'une fois, sur des pentes rapides, il fut roulé par l'avalanche. Souvent, couvert de givre, la barbe et les cheveux hérissés de glaçons, il perdait figure d'homme. On le priait en vain d'abandonner cette vie impossible. Il s'obstinait. Mais il devenait sourd, aveugle par la neige, et ses membres roidis lui refusaient le mouvement. Il fallut donc descendre. Il arriva en Suisse et sur le Rhin, n'ayant rien que sa Bible, dévasté, ruiné, une ombre d'homme, hélas! une ombre douloureuse, ne faisant un pas sans gémir. Il était dans son lit quand une lettre lui vient de Hollande, la lettre d'une dame veuve. Cette dame, fort riche, lui écrivait que, s'il n'était malade, elle n'eût pas osé s'offrir à lui, mais que, dans cet état, elle croyait pouvoir le prier d'accepter sa main. Cette charmante bonté eut l'effet d'un miracle. Notre homme, hier dans les affreux glaciers, tombe dans une bonne ville de Hollande. Son antre est maintenant une opulente maison, un nid chaud, partout tapissé. La dame qu'à sa lettre il croyait vieille, voici que c'est une jeune sainte, qui veut le servir à genoux. Il remercie Dieu, ressuscite. Son grand coeur et sa gratitude, son amour, le refont. Le voilà un autre homme plus vivant qu'il ne fut jamais, plus chaleureux. On le sent à son livre, à cette oeuvre admirable, la brûlante histoire des martyrs.
CHAPITRE XXIV
MASSACRE DES VAUDOIS--LES VOIX D'EN HAUT ASSEMBLÉES DU DÉSERT
1686
«Poussons au ciel nos acclamations, dit Bossuet (25 janvier 86), et disons à ce nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose, ce que les 630 Pères dirent autrefois dans le concile de Chalcédoine: «_Vous avez affermi la foi, vous avez exterminé les hérétiques. Roi du ciel, conservez le roi de la terre!_» Voilà ce que nos pères ont admiré. Mais ils n'ont pas vu, comme nous, les troupeaux égarés revenir, leurs faux pasteurs les abandonner, sans même en attendre l'ordre, et _heureux_ de pouvoir donner leur bannissement pour excuse.»
Mot dur pour les ministres, que l'on chassa si cruellement en gardant leurs enfants! Ceux qui restaient furent jetés aux galères (50 en une fois dès 1684). Bossuet l'a oublié. Il semble croire ce que le roi écrit en Hollande et en Angleterre (20-27 déc. 85). «Qu'il n'y a _point de persécution_, que les protestants émigrent _par caprice d'une imagination blessée_,» etc. (V. Dépêches de d'Avaux.)