Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19)
Part 2
Entre les corps et les députations qui vinrent complimenter le roi, il fit fermer la porte aux ministres protestants, fit chasser de Paris par un exempt le président Vignole, envoyé de leur chambre de Castres. Il leur renouvela la défense de chanter les psaumes même chez eux, supprima leurs colloques, enfin autorisa les enfants à se déclarer contre leurs pères. Les filles de douze ans, les garçons de quatorze, purent se dire catholiques, s'affranchir, élire domicile hors de la maison paternelle. Ordre aux parents de n'y pas mettre obstacle et de pensionner l'enfant converti, quelque part qu'il voulût aller (24 mars).
Trois coups en quinze jours, le dernier très-sensible. Tous les trois étaient demandés d'avance par la dernière Assemblée du clergé, qui avait voté ces demandes dès le 6 octobre (1660) et les remit en mars. Accordé sans difficulté. La banqueroute imminente que Mazarin léguait au roi le rendait fort docile pour un corps si puissant, et le seul riche, celui qu'on pouvait dire le grand propriétaire de France, avec qui il aurait si souvent à négocier!
Le roi, _donné de Dieu_, était fort impatiemment attendu du clergé. D'autre part, le peuple misérable, excédé des dix-huit années de l'interminable ministre, plaçait un grand espoir de soulagement dans son jeune roi. Il semblait que la France dût rajeunir. Dès le temps de la Fronde, la blonde figure de cet enfant sévère, quand on le mettait à cheval pour un lit de justice, charmait la foule, faisait larmoyer les bonnes femmes, comme celle d'un ange sauveur. Il n'avait pas douze ans, que les visionnaires, Morin, Davenne et autres, lui adressaient leurs rêveries et le nommaient le bras de Dieu.
Plus tard, un demi-fou, un brûlot des Jésuites, l'intime ami du confesseur du roi, Desmarets, le promet aux dames dévotes comme un vengeur suprême qui purgera l'Europe des Turcs, des Huguenots, surtout des Jansénistes.
L'objet de cette grande attente, le roi n'en était nullement étonné. Il était né en plein miracle; il était le miracle même, demandé par son père, consacré par sa mère dans la fondation du Val-de-Grâce, formé, nourri dans cette religion, hors de l'humanité à une distance prodigieuse. Ses Mémoires, écrits (ou du moins copiés) de sa main, témoignent de sa conviction forte, paisible: il croyait Dieu en lui.
Cela ne s'est jamais vu au même degré ni avant ni après. Comment réussit-on à opérer ce vrai miracle d'une foi si robuste, d'un tel culte du moi? Nulle flatterie n'y aurait suffi. Il y fallut une chose, en réalité grande et rare, l'assentiment public et l'universelle espérance.
L'adoration peut faire un sot. Et, d'autre part, le plaisir et l'empressement des femmes pouvaient faire un homme énervé. L'effet fut autre. Il resta judicieux, haut, sec et dur, très-froid. Tout cela lui venant comme chose due, agit peu sur lui. L'orgueil le conserva, dans sa forte médiocrité. Même en ses passions et ses plus grands emportements, au fond, il ne se livrait guère.
Il avait encore une bonne chose pour rester ferme dans sa divinité, une grande ignorance. S'il eût su un peu, il aurait douté. Il eût hésité quelquefois. Mazarin y pourvut. Sauf quelques mots de l'Europe au sujet du mariage, quelques conseils _in extremis_, il ne lui apprit rien. Il dut se former lui-même, et de ce que plus tard Colbert, Louvois, lui dirent, il ne prit que ce qu'il voulait. De là cette sérénité, cette grâce souveraine qu'il n'eût eues jamais, s'il eût su les obstacles et les difficultés réelles, les frottements de la machine. Dans ses instructions à son fils, il lui conseille de se fier à Dieu, qui agira par lui, de savoir peu, et de trancher.
Mais ce qu'il sut très-bien, grâce à la pénurie où Mazarin l'avait laissé dans son enfance, c'est qu'un roi qui voulait de l'argent devait tenir les clefs de la caisse et se faire son propre intendant. Cela lui donna une grande assiduité au conseil, et pour toute sa vie.
Lorsqu'à la mort de Mazarin les ministres lui demandèrent à qui désormais ils devaient s'adresser, il répondit: «À moi.»
Dans cette déclaration, très-populaire, du roi, tout le monde admira, bénit la grandeur de courage qu'il témoignait en prenant une telle charge. Le surintendant des finances, Fouquet, en rit sous cape, ne croyant pas à sa persévérance, et ne voyant pas derrière lui son mortel ennemi, son successeur Colbert.
Les Colbert offraient le contraste d'une origine fort roturière et de marchands, avec une grande bravoure, le courage militaire et l'intrépidité d'esprit. Colbert eut trois fils tués sur le champ de bataille, ou blessés. Ce courage, dans un des membres de la famille (leur oncle, le conseiller Pussort), tournait à la férocité. Pour le ministre, ceux qui le virent avouent n'avoir rencontré nulle part un homme de tant de coeur, qui eût un caractère si fort, mais si violent.
Un honnête homme était sorti de la plus sale maison de France. Colbert était intendant de Mazarin. Il avait manié ses vols, en gardant les mains nettes, très-probe à l'égard de son maître. Du reste, il n'eut pas du tout la tradition de Mazarin, mais plutôt quelque chose de l'âme de Richelieu, son patron, son idole, et l'unique saint de son calendrier.
Comment prit-il le roi? par deux choses très-simples: 1º en lui donnant dans la main plus d'argent qu'il n'en avait vu de sa vie; 2º en lui persuadant qu'il ferait tout lui-même, lui montrant pièces et chiffres, du moins quelques calculs sommaires, qui lui firent croire qu'il tenait tout.
La fortune de Mazarin, la plus grande qu'un particulier ait jamais faite, était de cent millions d'alors. Il y avait quinze millions en espèces, cachés dans des forteresses. Fouquet n'en dit rien, et Colbert le dit. Le roi, en laissant à la famille la fortune apparente, saisit la fortune cachée, et se trouva un moment le seul riche des rois de l'Europe.
Fouquet se croyait fort. Il était aimé de la reine mère, et il avait gardé sa première place, celle de procureur général au Parlement. Il ne pouvait être jugé que par ses collègues.
Fils d'armateurs bretons, ce jeune homme plein d'esprit et de feu avait apporté aux affaires le génie paternel, les goûts aléatoires des grands joueurs de mer, sur terre hardis pirates. Il comprit tout d'abord le fin du gouvernement d'alors, qui était une exploitation. Prendre peu, c'était hasardeux. Mais, en prenant beaucoup, on pouvait se créer une police qui tiendrait tout, le roi et les ministres même. Police? parlons mieux, amitié avec les grands seigneurs, que lui, Fouquet, _aiderait à soutenir leur rang_, et qui diraient ce qu'ils verraient ou ce qu'ils auraient entendu. M. de Brancas avait eu de Fouquet 600,000, M. de Richelieu 200,000, M. de Créqui 100,000 livres. La Beauvais, dont les yeux, disons mieux, l'oeil unique, eut le premier amour du roi et en qui il avait encore confiance pour ces petites choses de jeunesse, eut aussi 100,000. Combien coûtait à Fouquet le beau Vardes, l'homme le plus couru des belles dames, le mieux posé pour voir, savoir, pour tirer d'elles le secret des maris?
Avec tout cela Fouquet n'était pas fort. Et, s'il se maintint sous Mazarin, malgré Colbert, c'est que Mazarin ne pouvait le prendre qu'en se prenant lui-même, en ouvrant au grand jour le gouffre de la ruine publique. Même après Mazarin, la ruine de Fouquet, effrayant la finance, aurait arrêté la machine. On attendit l'époque principale des rentrées de l'impôt, qui, dans ce royaume agricole, se faisaient après la moisson.
Retard de quatre mois (de mai en septembre). Profitons-en pour regarder l'Europe.
Sa situation favorise étonnamment le nouveau règne. Nous aurons beau y regarder, nous ne pourrons y découvrir le moindre obstacle qui puisse arrêter le jeune roi. Maître ici par l'effet d'une idolâtrie singulière, il le sera ailleurs par l'universel épuisement.
L'Espagne n'est plus une puissance; c'est une proie. Elle ne parvient pas seulement à arrêter les Portugais, qui y entrent quand ils veulent. La seule difficulté pour envahir l'Espagne, c'est désormais de s'y nourrir. «L'alouette ne traverse les Castilles qu'en portant son grain.»
Mais la Flandre n'en est pas là. Elle attend désormais nos armées, qu'elle entretiendra.
L'Empire soutiendra-t-il l'Espagne? la lassitude de la guerre de Trente-Ans subsiste, et les solitudes qu'elle fit ne sont pas repeuplées. Le jeune empereur Léopold aura assez à faire et contre sa Hongrie, et contre l'empire turc, galvanisé par les deux Kiuperli.
Cet empire turc qu'on croit fini, le second Kiuperli le fait marcher au Nord. Du désert turc, il tire deux cent mille hommes pour envahir le désert de Hongrie. Voilà l'effroi de Léopold. S'il pense à l'Occident, ce sera tout au plus pour s'entendre avec le plus fort et retenir part dans les vols.
Où sont donc aujourd'hui les colosses du XVIe siècle, les Charles-Quint, les Philippe II, les Soliman et les Élisabeth? Et l'Italie de Charles VIII, de François Ier, où est-elle? à quelle profondeur maintenant, reculée dans la mort, enterrée deux fois, oubliée presque! Rome même, la Rome de Jules II et de Sixte-Quint? Plus déchue encore en Europe que solitaire en Italie.
Le pape réel, qu'on ne s'y trompe pas, et l'_évêque des évêques_, c'est ce jeune roi de France. Bon danseur et beau cavalier, à ces traits il est reconnu le pilier de l'Église. La Vallière, Montespan, Fontanges, etc., n'y feront rien. Entre lui et le pape, c'est lui que les Jésuites suivent et choisissent (1681). En le menant, ils furent menés eux-mêmes par l'entraînement général, en le confessant l'adorèrent, et ne connurent guère d'autre Dieu. Rien, rien ne se présente qui puisse l'arrêter en ce monde.
L'Angleterre moins qu'aucune chose, comme on va le voir tout à l'heure.
En vérité, je ne vois sur le globe que l'imperceptible Hollande qui pourrait le contrarier. Mais elle est gouvernée par le parti français.
Avant que le roi ait rien fait, tous les rois vont lui céder la préséance. Du plus lointain orient de l'Europe, la Pologne vient lui faire hommage, implorer la sagesse du nouveau Salomon, le prier d'arrêter les Russes par son intervention, lui offrir la couronne pour un Conti ou un Condé.
CHAPITRE II
MADAME--CHUTE DE FOUQUET--LA VALLIÈRE
1661
L'aurore du nouveau règne, l'espoir illimité, vague, d'autant plus charmant, qui s'attache aux commencements en toute chose, s'exprima par l'apparition de madame Henriette, fille de la reine d'Angleterre et soeur de Charles II. Elle épousa Monsieur, frère de Louis XIV, le 30 mars, vingt jours après la mort de Mazarin.
Elle avait été élevée en France, était toute Française, et pourtant à son mariage, à son installation dans sa cour du Palais-Royal, puis à Fontainebleau, elle produisit tous les effets de la plus douce surprise. Dès ce jour, les gens de mérite sentirent qu'ils étaient vus, distingués, bien voulus, et par une personne qui sentait les moindres nuances. «Elle seule sut distinguer les hommes, dit la Fare, et personne après elle.» Molière, qui s'établit alors au théâtre du Palais-Royal, reçut le premier ce regard. Le charme d'Henriette n'est nullement étranger aux caractères de femmes qu'il traça alors et plus tard, surtout à celui de Léonor dans l'_École des Maris_, d'Henriette des _Femmes savantes_, etc.
Le roi ne fut pas le moins touché. Il l'avait dédaignée enfant: femme, il la regretta.
Il faut remonter quelque peu pour comprendre la cour.
La famille de Mazarin était un fléau. Le bataillon de ses nièces (fort nombreuses) était né, formé, sous l'étoile de la reine de Suède, qui vint à Paris en leur temps. Le cynisme altier de Christine, ses courses errantes et son dévergondage, comme d'un vaisseau sans gouvernail, enfin le coup royal qu'elle frappa sur Monaldeschi, tout cela les avait éblouies, si bien qu'elles prenaient son costume, et beaucoup trop ses moeurs. Une autre singularité de ces Mazarines, c'est que leur frère, à l'instar des Condés, admirait, célébrait, les charmes de ses soeurs, et vivait avec elles dans une peu édifiante union.
L'aînée, Marie, sombre Italienne aux grands yeux flamboyants, avec un esprit infernal et l'énergie du bas peuple de Rome, enveloppa un moment le froid Louis XIV d'un tourbillon de passion. Elle eût été reine à coup sûr si son oncle n'avait découvert son ingratitude: elle travaillait déjà à le perdre. Donc il maria le roi à l'infante d'Espagne, «qui étoit une naine,» replète, le cou court, la taille entassée. La question restait tout entière avec un tel mariage. Marie, que Mazarin voulait marier en Italie, croyait bien, à sa mort, qu'elle resterait ici, reprendrait ascendant. Mais elle eut beau prier, pleurer, se jeter à genoux, le roi confirma son exil.
Restait sa soeur Olympe, plus dangereuse encore, âme et visage noirs, qui n'en avait pas moins un attrait de malice. Elle avait été pour le jeune roi comme une camarade; elle jouait la comédie avec lui, se prêtait à tout pour le prendre. En vain. Mais, mariée, comtesse de Soissons, au moins par l'adultère, les basses complaisances, l'amusement d'un salon où elle attirait les plus belles, elle tenait le roi près d'elle, et il y venait tous les soirs. L'avénement d'Henriette heureusement ôta au roi le faible qu'il pouvait garder pour Olympe. Il chargea le beau Vardes de l'en débarrasser, de s'en faire le galant. L'un semblait né pour l'autre; on n'eût pas pu trouver un couple plus pervers.
Henriette, au contraire, quelles qu'aient été les taches de sa vie, était d'une extrême bonté, qui ne s'est plus retrouvée en ce siècle. La Montespan n'amusa que par la méchanceté. Et madame de Maintenon eut un sobre esprit négatif, toute réserve, blâmant sans blâmer, qui séchait et stérilisait. Henriette n'était que bienveillance. Pour briller, elle n'avait nul besoin de critique, ni même de saillies. Elle fut toute douceur et lumière, sympathique pour tous, bonne même pour ses ennemis.
À dix-huit ans, elle annonçait une maturité singulière. Et, en effet, elle avait déjà traversé une longue vie. Elle naquit d'un moment ému; et il y paraissait. En pleine guerre, Charles Ier, le roi errant des Cavaliers, rejoint à Exeter sa peu fidèle épouse, qui avait tant contribué à le perdre. N'importe, sans querelle, on s'embrasse pour la dernière fois. De là notre Henriette, qui naît attendrissante, d'une larme et du baiser d'adieu.
La mère accouche en pleine guerre, sous le canon, dans une place assiégée, fuit avec un amant, se sauve en France. Le berceau reste en gage aux mains des Puritains. Les exemples bibliques ne manquaient pas pour les meurtres d'enfants. Cependant elle vit, et à deux ans va rejoindre sa mère. C'était aller d'une révolution à une autre, du Long Parlement à la Fronde, des batailles aux batailles, alterner les misères. La cour de France fuit à son tour, et la reine d'Angleterre est oubliée au Louvre, souvent l'hiver sans pain ni bois. L'enfant restait au lit, faute de feu.
Elle avait cinq ans en 1649, quand on décapita là-bas son père. Ici sa mère, avec son bel Anglais (qu'elle épousa, dit-on), vivait fort mal: battue, pillée par lui, dès qu'il venait un peu d'argent. C'est toute la moralité que la petite eut sous les yeux.
Les trois enfants, Charles II, Jacques, et Henriette bien plus jeune qu'eux, vivaient ensemble, très-unis. Le premier, qui n'eut jamais ni coeur ni âme, adorait pourtant sa petite soeur. Pour elle, elle n'aima, je crois, jamais rien que ses frères, et ne vit jamais que leur intérêt, qui fut toute sa politique, toute sa morale. Jouet du sort et des événements, elle flottait et n'eut guère de foi que le sentiment de famille. Elle faillit mourir un jour de la fausse nouvelle que Jacques était tué. Pour rétablir, affermir Charles II, elle eût voulu épouser le roi et donner à son frère l'appui de la France. Mais elle ne fut jamais la femme matérielle qu'il fallait à Louis XIV. Alors surtout elle était maigre; il ne sentait pas sa grâce, ou, s'il en convenait, c'était pour regarder la charmante enfant, sage et douce, comme une relique, une sainte de chapelle. Ce qu'il exprimait par un mot assez sec: «J'ai peu d'appétit pour les petits os des Saints-Innocents.»
Henriette était élevée aux Visitandines de Chaillot, fondées par sa mère, et dirigées par mademoiselle de La Fayette, la divinité de Louis XIII, laquelle (on l'a vu) avait esquivé le trône de France. Cette dame, canonisée vivante, couvrait de sa sainteté un couvent très-mondain, un parloir très-galant, et qui de plus était un centre politique, le foyer souterrain de la révolution catholique d'Angleterre. Belle expiation pour la veuve, non irréprochable, de Charles Ier. L'instrument naturel de ce grand événement pouvait être la jeune Henriette, si elle épousait au moins Monsieur, frère de Louis XIV, et si elle gardait son jeune ascendant sur Charles II, qui l'avait tant aimée.
Charles II avait fait comme son grand-père maternel Henri IV. Pour régner, il fit «le saut périlleux.» Il jura tout haut la foi protestante, assurant tout bas la France et l'Espagne qu'il se referait catholique, autrement dit roi absolu. Sous le prétexte du mariage projeté de sa soeur avec Monsieur, la reine d'Angleterre alla le voir, le sommer de sa parole et le tenter par l'argent de Louis XIV; sa mère venait le prier de rentrer dans les voies de Charles Ier, dans le chemin de l'échafaud. Mais on n'espéra le corrompre qu'en lui menant son bijou, la délicieuse Henriette. Innocente Marie Stuart, dont on abusait pour la trahison.
La cour de France tentait le roi et tentait la nation. Au roi, on proposait un mariage de Portugal, énorme d'argent comptant. À la nation, l'avantage de voler l'Espagne sur toutes les mers. Louis XIV soldait une armée anglaise, auxiliaire du Portugal, contre son beau-père, le roi d'Espagne, dont la veille il venait de presser la main.
Madame émut fort la cour d'Angleterre. Elle avait l'attrait singulier de ceux qui ne doivent pas vivre; elle ressemblait plus au décapité qu'à sa pétulante mère. (_Voy._ le petit portrait, si pâle, de Charles Ier qui est au Louvre.) C'était l'ombre d'une ombre, comme une fleur sortie du tombeau. Sur le vaisseau même qui la ramena, de violentes passions éclatèrent. La traversée fut longue, elle fut très-malade et dangereusement, presque à mourir. L'ambassadeur Buckingham, et l'amiral qui la menait, se disputaient cette mourante, étaient près de tirer l'épée. Elle se remit un peu enfin, aborda, et on put la marier.
Pour cette personne si frêle, c'était un bonheur d'avoir un mari comme Monsieur, qui n'était guère un homme, qui n'aimait pas les femmes, et qui, selon toute apparence, sauverait à la sienne les fatigues de la maternité. Jusqu'à douze ou treize ans, on l'avait élevé en jupe de fille, et il avait l'air en effet d'une jolie petite Italienne. Il avait beaucoup vécu chez la Choisy, femme d'un officier de sa maison, dont le fils passa de même sa jeunesse habillé en fille, et comme telle, accepté des dames qui couchaient parfois avec elles cette poupée, sans danger pour leur sexe.
Monsieur était le plastron de son frère; le roi s'en moquait tout le jour. La reine mère, dans leurs disputes, ne manquait pas de juger pour l'aîné et de faire fouetter l'autre. Il eut le fouet jusqu'à quinze ans. Il faut voir dans Cosnac les efforts inutiles de ce bon domestique pour en faire un homme. Il n'y réussit pas. Madame se trouva avoir une fille pour mari.
Monsieur avait vingt ans, Madame dix-sept. Mais il était resté enfant. Il passait tout le temps à se parer, à parer les filles de la reine, ou ses jeunes favoris. Il reçut bien Madame, mais comme un camarade qui l'amuserait, sur qui il essayerait les modes. Il n'imaginait pas avoir à lui dire autre chose. Il la montrait, voulait qu'on la trouvât jolie, et pourtant, par moments, il craignait qu'elle ne le fût trop et plus que lui, qu'elle ne lui enlevât ses petits amis, Guiche, Marsillac et autres.
C'était là sa seule jalousie. Quand il la vit admirée, entourée, il fut ravi, pensant que sa cour deviendrait la vraie cour royale. Mais il le fut encore plus quand il vit le roi amoureux d'elle, pensant qu'elle le protégerait, que par elle il aurait ce que ses favoris voulaient et ce que refusait son frère, un apanage, comme avait eu Gaston, la royauté du Languedoc.
La joie de Monsieur fut au comble, lorsqu'à Fontainebleau il vit le roi ne pouvoir plus se passer de Madame, arranger tout pour elle, chasses, bals et parties, et la faire enfin la vraie reine. Il pensa qu'il gouvernerait. Madame aussi n'en était pas fâchée, et laissa faire. Elle fut la déesse, l'idole du lieu. Quelle que fût la légèreté de son âge, elle réfléchissait; sa puissance sur le roi était justement ce que sa famille avait le plus désiré, ce qui assurait Charles II sur ce trône branlant, sanglant, et tout chaud de Cromwell. Elle servait son frère, le sauvait peut-être dans l'avenir. Sa mère, au couvent de Chaillot, pensait que Dieu se sert de tous moyens, et que cet entraînement du roi pourrait avoir de grandes conséquences pour la conversion de l'Angleterre et le triomphe de la religion. Madame essaya plus tard de faire rompre son mariage. Mais je crois que, du premier jour, elle le trouva fort ridicule, conçut d'autres pensées. La jeune reine pouvait mourir; quoique son gros visage d'enfant bouffi ne fût pas sans éclat, elle venait d'une race malsaine, d'un père usé (qui eut trente ou quarante bâtards), et les enfants qu'elle eut, généralement ne vécurent guère. Sa survivance revenait à Madame incontestablement. Monsieur n'aurait fait nul obstacle; il l'aurait quittée avec joie pour épouser le Languedoc et trôner là avec ses favoris.
La reine, quoique enceinte à ce moment, fut oubliée tout à fait de Louis XIV à Fontainebleau. Il s'occupa uniquement de sa belle-soeur. Cette grande forêt mystérieuse et coupée de rochers, isolée, permet peu l'étiquette. Leurs promenades solitaires duraient fort tard la nuit, et jusqu'au jour (en juin). Madame, obéissante, n'objectait rien, ni l'opinion, ni sa santé. Le roi n'y pensait pas. Il eut toute sa vie l'insensibilité de l'homme bien portant qui ne ménage en rien les faibles. Le bon portrait du Louvre nous le donne, comme il était, jeune homme à cheveux bruns, à petites moustaches, l'air sec et positif. Il a de sa mère une délicatesse de teint très-noble et peu commune, mais la lèvre autrichienne du grand mangeur, une bouche déplaisante, sensuelle et lourde, et qui accuse aussi le mépris de l'espèce humaine.
Ce que Madame avait le plus à craindre, maladive et mal mariée, c'était une grossesse qui la tuerait peut-être ou confirmerait son mariage. Tous tournaient autour d'elle, Buckingham surtout, l'ambassadeur, fils de l'amant d'Anne d'Autriche, et le jeune comte de Guiche qui professait un culte pour elle, culte éthéré pour un esprit. Le roi était jaloux de Guiche qui était exactement de son âge, mais bien plus agréable, et que Madame ne semblait pas haïr. Cela plus qu'aucune autre chose dut le piquer, jaloux et absolu, comme il était. Sa vanité en jeu eût tout brisé pour un caprice, et pour être le maître. Madame, dès l'enfance, voyait en lui le roi, celui de qui pouvait dépendre le sort de sa famille. Elle le dit elle-même, elle lui fut toujours soumise et «seroit morte plutôt que de désobéir en aucune chose.»
Le 23 juin, Charles II, payé, marié de la main de Louis XIV, conformément à leur traité secret, consomma son mariage avec la Portugaise; et le 27, le jour où la cour de Fontainebleau eut la joie de cette nouvelle, la soeur de Charles II devint enceinte.
L'intime union des deux rois, si dangereuse à l'Angleterre, et qui rendit la France si terrible à l'Europe, se resserra ainsi de deux manières; mais bien aux dépens de Madame, qui redevint très-languissante. Elle ne dormait pas dans sa grossesse, sinon à force d'opium. Elle était toujours sur son lit. Mademoiselle de Montpensier, qui l'y vit, lui trouva bien mauvaise mine, et fut frappée de sa maigreur.