Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19)

Part 19

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Charité rare! les aumôniers, presque tous, étaient des Lazaristes fort durs. Ces disciples de Vincent de Paul, dans leur simplicité apparente, leur rudesse, leur malpropreté (Marteilhe, 277), avaient dupé les rois et les Jésuites même. Ils avaient fait une énorme fortune, desservaient les chapelles royales, étaient aumôniers de l'armée, de la flotte; ils avaient même part à la nomination des curés de village. Ils furent les très-cruels persécuteurs des forçats protestants, épiant, entravant leurs communications, les empêchant de recevoir les charités de leurs frères, secours si nécessaires sans lesquels ils mouraient de faim. Quiconque était surpris distribuant cet argent devait mourir sous le bâton. Bion, Marteilhe et autres, racontent, avec terreur encore, ce que c'était que ce supplice. Le patient, collé sur un canon, bras et jambes liés en dessous, le corps nu, attendait... Un silence horrible se faisait. On prenait pour bourreau un Turc des plus robustes, qui, nu lui-même, pendant l'exécution, était frappé derrière par le comite, qui l'éreintait, s'il frappait mal. Le Turc avait en main un rondin à noeud, véritable assommoir. La vue du corps supplicié était telle, dès les premiers coups, que des galériens endurcis, malfaiteurs, meurtriers, en détournaient les yeux (Bion).

C'est le supplice qu'endura M. Sabatier, un homme de courage héroïque, qui aima mieux mourir que de révéler le nom du banquier qui lui transmettait l'argent pour ses frères. Quand la peau et la chair furent détachées des os, qu'on crut qu'il expirait, on mit, selon l'usage, du sel et du vinaigre sur cette chose informe qui restait. Il survécut pourtant, mais la voix ne lui revint pas, ni le cerveau. Il n'était ni vivant ni mort.

Les Lazaristes traitèrent presque de même des protestants qui ne pliaient pas le genou à la messe. Cette barbarie (que le roi désapprouva, dès qu'il l'apprit) fut exercée dans six galères. On porta les patients évanouis et déchirés dans l'horreur de la cale. Bion, hors de lui-même, noyé de larmes, y descendit, les trouva à peu près sans voix, calmes et doux, non abattus moralement. Ils furent étonnés et touchés de ses larmes, le consolèrent. C'était trop, son coeur échappa. «Leur sang prêchait, dit-il, et je me sentis protestant.»

Ce qui est curieux, c'est que le comite même, bourreau patenté des galères, parfois endurci trente années à déchirer la chair humaine, finissait par faiblir. Marteilhe en conte un fait étrange. Blessé par la mitraille d'une frégate anglaise, ne pouvant presque remuer le bras, guéri à peine, il retourne à la rame. Le comite arrive d'un air féroce: «Que fais-tu là, chien d'hérétique, _giffe_ (_propre à rien_, en provençal)? De quoi te mêles-tu, de ramer? Va-t'en donc au _paillot_ (c'était la chambre des vivres).»--La nuit, il le fait venir, lui dit: «J'ai peur de l'aumônier. Je voudrais ménager vos frères; s'ils sont damnés dans l'autre monde, ils seront bien assez punis.»

Ainsi le ciel moralisait l'enfer. Le spectacle constant d'une vertu si douce, d'une patience si inaltérable, troublait les tigres de pitié. Si le comite était vaincu, jugez du peuple. Plusieurs se dévouèrent aux derniers périls pour aider, guider la fuite des persécutés. On put souvent voir à la chaîne avec le protestant, le catholique charitable qui avait voulu le sauver. Avec le forçat de la foi ramait le forçat de la charité. On y voyait le Turc, qui, de tout temps, au péril de sa vie, et bravant un supplice horrible, servait ses frères chrétiens, se dévouait à leur chercher à terre les aumônes de leurs amis. Ces hommes admirables avaient si bien l'élan et l'ivresse de la charité, que, quand ils obtenaient ce périlleux bonheur, ils remerciaient Dieu à genoux.

Oh! noble société que celle des galères. Il semblait que toute vertu s'y fût réfugiée. Obscur ailleurs, là, Dieu était visible. C'est là qu'il eût fallu amener toute la terre. Un homme l'a senti, le Puget. Ses atlas de Toulon, pris évidemment sur le vif, vont tellement au coeur, qu'on croit sans peine qu'ils ont été saints.

Ce monument sacré, que vous voyez au Louvre, semble une halte de rameurs. Les deux hommes, de la ceinture en bas, ne sont plus hommes, mais élément: ils sont devenus mer, ce n'est qu'algues et coquilles. Mais le reste est au ciel. Leurs yeux y sont tournés, dans une adorable douceur.

L'un, jeune encore, naïf, oppressé de souffrances, touchant ses reins endoloris, n'en a pas moins son âme en haut. Il espère dans la mort et l'immortalité, il a aux lèvres un souffle faible, mais il voit quelque chose, une lumière... Il va monter, ce semble, dans un rayon de la foi.

L'autre, d'âge plus mûr, si aimable (qui ne l'eût aimé? qui n'eût voulu un tel ami?) est une nature crédule, tout imaginative. Il a oublié la douleur, est absent du présent. La main enfoncée dans sa joue, il jette l'ancre dans son passé. Il a débarqué heureusement au paradis de sa jeunesse. Il voit là des choses charmantes. J'en suis sûr, c'est sa mère, sa bonne femme, ses petits enfants... Doux foyer!... Que je crains qu'il ne s'éveille tout à l'heure et plus amèrement ne pleure son bonheur écoulé!

CHAPITRE XXII

PRISONS DE FEMMES ET D'ENFANTS--LES REPENTIES--LES NOUVELLES CATHOLIQUES

1686

Des dames catholiques, pour faire leur cour, ou par excès de zèle, plusieurs par vraie bonté, avaient sollicité d'être geôlières. Quand on songe qu'en France, jusqu'à nous (1840), les femmes étaient gardées par des hommes, on ne peut qu'applaudir au dévouement de ces dames. Les hôtels de madame de Saint-Simon, de Lamoignon et autres, devaient être, ce semble, d'assez douces prisons. En pratique, la chose se trouva inexécutable. Les curés, qui régnaient absolument chez ces dévotes et n'en bougeaient, rendaient la vie terrible aux prisonnières. Dans ces maisons à eux, sans surveillance, ils se livraient à d'étranges fureurs. Dès le lendemain de la Révocation (7 décembre 1685, _Corr. adm._, IV, 385), les magistrats s'affligent, s'inquiètent. Harlay et la Reynie se confient leurs tristesses. Ils écrivent «que plusieurs craignent de se faire catholiques pour n'être pas livrés aux dévots, aux zélés.» La Reynie mande et admoneste «un _bon_ curé, qui, par bonne intention, jeteroit tout par les fenestres.»

Le zèle de ces pasteurs allait fort loin. L'évêque de Lodève (prélat austère, mais furieux) avait chez lui, dans sa prison épiscopale, une jeune demoiselle. Chaque jour, infatigablement, il allait la trouver et la catéchisait. Et, chaque jour, voyant qu'il réussissait peu, des arguments il passait aux injures et même aux voies de fait, aux coups de poing; il la rouait de coups (E. Benoît).

Les couvents étaient, sans doute, des prisons plus convenables. On remit aux religieuses nombre de femmes mariées qu'on séparait de leurs maris. L'inconvénient, c'est que d'abord, dans leur excessive ignorance, elles avaient horreur de leurs prisonnières, ne les distinguant pas des juives, ou bien croyant qu'elles n'avaient de Dieu que Luther et Calvin. Les supérieures, faites à la tyrannie, s'exaspéraient aux plus humbles résistances. Les nonnes, vraies enfants, traitées comme des petites filles et soumises à toute humiliation, trouvaient naturel de traiter de même une dame, qui généralement, par son austérité, sa supériorité d'esprit et de culture, eût dû inspirer le respect. Dans ces maisons de femmes, avec leurs grilles et leurs clôtures, l'homme était maître cependant; l'aumônier obsédait la prisonnière dans sa cellule, réglait les pénitences, ordonnait les sévérités. C'est de lui, de lui seul, qu'elle dépendait entièrement.

Celles qui furent plongées aux noirs cachots des citadelles avaient du moins plus de tranquillité. Le geôlier militaire (par pitié ou argent) les ménageait et parfois même leur permettait de se réunir et de chanter ensemble leurs psaumes. Les vieux donjons d'Angers et de Saumur, de Ham, du Pont de l'Arche, si humides et si sombres, seraient devenus ainsi de petites églises.

De temps en temps, on vidait les prisons. On ramassait de grands troupeaux de femmes et de vieillards, qu'on entassait dans un vaisseau et qu'on jetait sur une plage d'Amérique. Un Français, des Cévennes, se trouvant dans un port d'Espagne, y vit un de ces vaisseaux. Sur le pont, quelques dames prenaient l'air; elles avaient la mort sur le visage. Il causa avec elles, et apprit qu'il y avait dans l'entre-pont des demoiselles de son pays, une de quinze, l'autre de seize ans qui était malade à la mort. Elles étaient justement ses cousines. Il descendit et trouva là, d'une part, quatre-vingts femmes ou filles sur des matelas, et en face, une centaine de pauvres vieux qui n'avaient que le souffle. Déjà dix-huit étaient morts depuis le départ de Marseille. Il pleurait tant qu'il ne pouvait parler. Elles lui dirent que sa soeur se cachait, errait dans les bois. Elles lui montraient beaucoup de courage. Il fut mis à l'épreuve; le malheureux vaisseau se brisa à la côte; on n'en sauva pas la moitié. Sauvées? mais le furent-elles ces infortunées sans protection, dans la vie hasardeuse et violente de nos colonies? (V. la lettre, Jurieu, I, XIX, 22).

La noyade valait mieux encore que l'affreux sort de celles qu'on gardait, qu'on mettait aux dures et sales maisons des Filles repenties. Celles surtout qui, pour fuir, avaient pris l'habit d'homme, on faisait semblant de croire que c'étaient des coureuses (Marteilhe, 83), et on les jetait dans ces lieux de correction, dont l'atroce discipline était moins désolante encore que la hideuse société.--Enfin, celle qui n'en mourait pas, de gouffre en gouffre allait plus bas encore. On pouvait la plonger dans l'Hôpital général, ce grand cimetière, un affreux Paris dans Paris, qui a eu jusqu'à 7,000 âmes. Condamnation barbare, et d'horrible sous-entendu. Avec le désordre du temps, que devenait une femme dans cette profonde mer des maladies, des vices, des libertés du crime, la Gomorrhe des mourants? Je frémis, quand j'entends de la bouche de Louis XIV: «Je lui donne trois mois; puis, _elle ira à l'Hôpital_.» (_Corr. adm._) Cela veut dire: «Jetée aux bêtes.» Mais, sut-il bien la portée de ce mot? Heureusement quelqu'un de plus compatissant bientôt la délivrait: la mort.

Dans cette succession de douleurs, au fond des citadelles, des couvents, chez les Repenties et jusque dans cette dernière fosse, l'Hôpital qui l'engloutissait, que pensait-elle, cette femme, cette mère? Elle avait deux pensées: l'une qui la relevait, c'était Dieu; l'autre qui la navrait, ses enfants;--sa fille surtout, sa fille, seule désormais, livrée à toute chance de péché et de honte, cheminant par les précipices, hélas! sans que sa mère pût lui donner la main.

En décembre 85, avait paru le terrible décret: «_De cinq ans_ à seize ans, tout enfant sera enlevé dans huit jours.»

Un enfant de cinq ans!... À un âge si tendre l'enfant fait partie de la mère. Arrachez-lui plutôt un membre, à celle-ci. Tuez l'enfant. Il ne vivra pas. Il ne vit que d'elle et par elle, d'amour, qui est la vie du faible. Les parents avaient beau se convertir, on n'enlevait pas moins l'enfant. J'ai sous les yeux une lettre de désespoir pour une petite fille enlevée (_Bull. d'Hist._, 1854, p. 358-382). Quel changement pour l'enfant même! Combien dur, combien brusque, terrible, pour une si jeune tête, imaginative et peureuse, comme elles sont à cet âge. Tout perdu à la fois. Le petit lit si doux entouré d'une mère, le jardin, la grande cheminée où elle avait sa petite chaise, plus rien de tout cela! La voilà seule, parmi des étrangères, dans un grand dortoir froid, à grands corridors froids, vastes cours glaciales qu'on traverse l'hiver au matin, sur la neige, pour s'en aller à la chapelle. Là, l'agenouillement sur la pierre, les longues prières incomprises, l'immobilité morfondue. La nourriture maigre, indigeste, pauvre pour un enfant qui croît. Des classes interminables, les petits pieds dix heures fixés aux dalles. Les alternatives violentes d'une maîtresse passionnée qui a des favorites et des souffre-douleurs, en change, varie, baise ou châtie, au hasard du tempérament et du moment, qui ne sait rien, n'enseigne rien. Pour premier, dernier mot, le fouet.

On croyait que l'enfant faiblirait aisément, qu'il oublierait le peu qu'on avait pu déjà lui enseigner. Point du tout. Il montrait souvent une ténacité singulière. Même celui qui avait un père et une mère de religion différente, s'attachait invariablement à la religion persécutée. Une fille de quatre ou cinq ans, mise au couvent par sa mère catholique, garde huit ans le ferme désir de retourner chez son père protestant. Une autre de neuf ans reste fidèle à sa mère protestante; enlevée plusieurs fois, elle résiste toujours. Telle est la noblesse instinctive, la générosité innée de l'âme humaine. L'enfant, constitué juge dans la famille par l'autorité insensée, jugeait que le vrai devait être là où il voyait le martyre.

Quelles étaient les souffrances de ces petits dans ces longues résistances? Qui l'a su? Dès sept ans, on les traitait en hommes, et c'est tout dire. La sage loi ecclésiastique dit: qu'à sept ans _l'homme est en état de connaissance_, donc, s'il résiste, pervers, malicieux. De vieilles filles, aigres et colériques, les menaient violemment, sans savoir ce qu'est un enfant, ni se douter qu'il peut être brisé. Plusieurs, en sortant de leurs mains, restèrent épileptiques. Plusieurs moururent, comme ce petit Brun, que la comtesse de Marsan livra pour jouet à ses domestiques, et qui, battu, mis au fond des latrines, tourné en rond des heures entières, constamment éveillé à coups de coude, finit par ne s'éveiller plus. (_Bull._, 1858, 435.)

Il y eut des résistances terribles et indomptables, des enfants lions. Les petites Mirat, orphelines de huit à dix ans, résistèrent douze années de suite. Enlevées de chez leur grand'mère, par les magistrats de Meaux et les archers, elles cassent les glaces du carrosse, se blessent, veulent s'élancer par la portière. Il faut les soldats pour les contenir. On les met chez un catholique. Elles se sauvent chez des parents, qui les conduisent, à qui? au président de Lamoignon, qui les avait fait enlever. Il les met à Charonne, dans un couvent dont elles sautent les murs. (Élie B., 883.) Reprises et ramenées chez lui, il les retient sous clef dans son hôtel. Mais là, leur fureur et leurs cris, la violence de leur résistance font tant de bruit, que le roi même les rend à leurs parents de Meaux. (_Corr. adm._) C'étaient alors de grandes demoiselles. On a regret de dire que l'évêque de Meaux, Bossuet, longtemps s'acharne à les persécuter, obtient leur emprisonnement. (V. ses lettres, _France prot._ de Harg., article _Frotté_.) Élie Benoît les a crues hors de France. Nous les voyons à Meaux sous la très-dure main de Bossuet.

La spéculation se mêlait à tout cela. Les couvents enlevaient de préférence les jeunes filles adroites qui avaient des talents d'aiguille, faisaient de jolies choses qu'on vendait bien (Élie B., III, 339). Bien plus encore on recherchait, on se disputait même celles qui payaient de fortes pensions (_Corr. adm._, IV. 353). L'évêque de Montauban en enlève une de quatorze ans, la met au couvent de Bordeaux: «car elle aura cent mille écus.»

Quatorze ans! âge fragile, moment délicat et sacré. C'est là surtout qu'il faut la mère, ses tendresses, son embrassement. Comment les traitait-on, ces grandes filles, de sensibilité si vive, qui ont tant besoin de ménagement? J'en vois une privée de sa mère, qu'un père et un frère catholiques enferment, battent, jusqu'à plus de vingt ans; puis, enlevée par des soldats, jetée aux couvents de Toulouse, profondes oubliettes; on ne l'a plus revue. Dans les couvents de Nouvelles catholiques, qui se créèrent partout en France, la discipline était le grand moyen. Barbaries impuissantes. Les religieuses exaspérées en vinrent à l'idée diabolique de les châtier devant témoins. Celles d'Uzès avaient huit rebelles. Elles avertirent l'intendant Basville, et firent venir le juge d'Uzès et le major du régiment de Vivonne, et, devant eux, ces impudiques, ces furieuses, dévoilèrent les huit demoiselles (elles avaient de seize à vingt ans), et les fouettèrent avec des lanières armées de plomb. (V. le récit dans Jurieu et dans Élie Benoît, 893.) Leurs cris épouvantables s'entendaient de la rue.

Que restait-il après des excès si énormes? Les isoler sans doute et les accabler une à une. Une pauvre fille en lutte contre toute une communauté, le coeur toujours serré, sentant partout la haine, nourrie du froid régime, bien calculé, qui énerve et pâlit, abreuvée d'humiliations, plongée parfois dans un vilain trou noir où elle a peur, doit sans doute à la longue défaillir ou mourir. Mais la mort, c'était sa victoire et son affranchissement. Si l'on craignait cela, on essayait tout à coup autre chose. La rebelle, par un brusque changement, était mise dans un régime de grande douceur. On l'ôtait à ces aigres nonnes, rudes béguines de province, et on la déposait dans les bras, les pieuses tendresses de dames séduisantes qui eussent apprivoisé l'oiseau le plus sauvage. La maison de Paris, comme la plupart des couvents de la capitale, élégante et humanisée, était relativement un paradis. La pauvre fille brisée ne pouvait faire, dans un si grand changement, qu'elle ne donnât un peu à la nature, ne respirât, ne détendît son coeur. L'aumônier était Fénelon.

Le quartier du Palais-Royal, où était cette maison, couvert alors de grands hôtels, de couvents, et de leurs jardins, était tout autre qu'aujourd'hui. Trois grands jardins surtout: celui du palais même, double alors d'étendue, avec le mystérieux pavillon où accoucha la Vallière; celui des Jacobins, c'est maintenant le marché; celui des Capucines, qui est la rue de la Paix. Entre les deux premiers, la butte des moulins de Saint-Roch est, comme elle fut toujours dans ce quartier, une oasis de silence et de solitude. Là se trouvait le couvent des Nouvelles catholiques.

L'autorité n'était pas une femme. Le supérieur (c'est le vrai titre de Fénelon) était cet homme charmant. Il avait vingt-sept ans quand il y fut nommé en 1678. Ce choix hardi fut un coup de génie de l'archevêque Harlay de Champvallon. Pour imposer aux protestants par un semblant d'austérité, on eût pu prendre un cuistre, un Godet par exemple. Harlay se moqua des censeurs, voulut des résultats; le spirituel prélat, peu scrupuleux, crut que la Grâce ne serait efficace près de ces raisonneuses qu'en parlant par la voix d'un homme jeune, aimable, pieux, mais très-habile aussi, qui les ferait déraisonner.

À cet âge il était prodigieusement affiné, noble visiblement et de rare distinction, faible, un peu vieux dès sa naissance. Il était en effet le fruit du dernier amour d'un vieillard. Son père, un grand seigneur, M. Fénelon de Salignac, veuf, et âgé, ayant de grands enfants, avait épousé, malgré eux, une demoiselle noble et pauvre. L'enfant qui vint de ce mariage fut fort mal reçu de ses frères, quoique, destiné à l'Église, il ne pût leur faire tort. Cette situation pénible ne contribua pas peu à lui donner la grâce et la douceur, une certaine adresse aussi, pour se faire pardonner de vivre. De ses ancêtres paternels, tous diplomates, il tenait quelque chose d'onduleux et d'insinuant. De sa mère, qui, plus jeune, eut plus de part à sa naissance, il eut des dons aimables et singuliers, ces heureuses contradictions qui plaisent dans la femme et en font une énigme; humble et plein du désir de plaire, vif et subtil, et contenu; le génie propre au monde, mais pour le mettre aux pieds de Dieu.

Écoutons Saint-Simon qui l'a vu peu avant sa mort et dans la grande position d'archevêque-prince de Cambrai: «Il avait du docteur, de l'évêque et du grand seigneur. Il fallait faire effort pour cesser de le regarder.» Mais les portraits qui restent (à Versailles et ailleurs) ajoutent des traits moins favorables, quelque chose d'usé, d'effacé, de trop raffiné, et je ne sais quelle obliquité, un mouvement fuyant de l'épaule, une allure serpentine, comme d'un ingénieux sophiste byzantin. Rien de faux et pourtant rien qui rassure assez. On sent que ce génie complexe dont le propre est l'ondulation, n'aura pas besoin de mentir pour varier et tromper tout le monde, que dis-je? pour se tromper lui-même.

Élevé près de sa mère par un très-savant précepteur dans l'étude de l'antiquité et surtout dans les lettres grecques, il fit sa théologie aux Jésuites de Paris. Un oncle qui s'occupait beaucoup de lui, vit qu'on exploitait trop sa brillante facilité. Il risqua de l'éteindre pour le fortifier, et le mit à Saint-Sulpice. Cette congrégation, alliée, amie des Jésuites, moins compromise et plus modeste, s'en tenait (comme Saint-Lazare) à l'arrêt du pape, qui, dès 1604, avait défendu d'agiter les grandes questions de la théologie, la vitale question de la Grâce. L'Église devait aller les yeux fermés, s'interdisant surtout de se comprendre elle-même. Pour la plupart, ceci réalisait l'heureux mot de Pascal, son conseil: «Abêtissez-vous.» Pour d'autres, ce renoncement d'esprit mettant toute religion au coeur, pouvait les jeter au fatalisme de sentiment, d'amour, qu'on a appelé le _Quiétisme_.

Fénelon n'en était pas là encore à Saint-Sulpice. Il lisait les Pères grecs, et ne rêvait que missions du Levant, apostolat d'Athènes, délivrance de la Grèce. On le retint ici, et on lui imposa cette charge de supérieur des Nouvelles catholiques.

Il n'y eut jamais de situation plus dangereuse. Ces filles arrivaient là, à peine arrachées de leurs mères, et tout en pleurs. D'autres ayant déjà passé par des mains dures, ayant souffert plus qu'on n'ose dire, languissantes, pâlies. Et cependant, tout intéressantes qu'elles fussent, de leur sérieuse éducation elles restaient militantes. À mesure qu'elles revenaient à elles par la douceur de cette maison, elles se défendaient de leur mieux. Eucharis discutait. Elle luttait, selon sa faiblesse, pour retenir encore le cher enseignement de famille, si mêlé à sa vie d'enfance et à ses meilleurs souvenirs. Grand contraste avec le troupeau de tant de femmes domptées qui se ressemblaient toutes, et de vieilles brebis ennuyeuses. Seulement, avec ces jeunes filles, il n'y avait aucun progrès à espérer, si on voulait rester sur le terrain de la logique. Les tirer d'un dogme à un dogme, c'était presque impossible. Mais fondre tous les dogmes dans l'attendrissement religieux, perdre tout dans l'amour de Dieu, c'était la seule voie sûre. Fénelon, on le voit plus tard, avait lu beaucoup les mystiques. Ce n'est pas tout à coup, après son entrevue avec madame Guyon, qu'il se trouva avoir cette science et cet approfondissement. Tout cela venait de plus loin, de ces années obscures où il en eut le temps, l'occasion, la nécessité.

Il est bien entendu qu'il ne dit rien de tout cela dans son petit traité de l'_Éducation des filles_ (1687), livre calculé, hors de toute théorie, manuel, judicieux, pratique et terre à terre, écrit pour mesdames de Beauvilliers et de Chevreuse, qui réussit si bien en cour et qui le fit précepteur du duc de Bourgogne. Un seul mot de mysticité, dit trop tôt, l'eût perdu près de ses maîtres de Saint-Sulpice, chez son patron Bossuet, et surtout à Versailles. Un trait essentiel de ce personnage, qui fut le plus prudent des saints, c'est que ses intimes amis l'ignorèrent toujours, et que chaque pas où il se révéla fut pour eux une surprise. Par trois fois, il les étonna, et quand ils le virent précepteur, et quand ils le virent quiétiste, enfin quand la publication du _Télémaque_ montra en lui le romancier sentimental et l'utopiste politique.