Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19)

Part 18

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Donc, le duel restait entre la dame et vingt soldats (on en mit jusqu'à cent dans une maison de Nîmes). Elle devait les servir seule, sans domestiques (défense d'en avoir de catholiques, et le petit peuple protestant abjurait). Ceux qui persévéraient étaient surtout les gens aisés. Cela donnait aux dragonnades l'aspect d'une jacquerie. On voit fort bien, à plusieurs traits, que ce qui animait ainsi les dragons au martyr de la dame, c'est que c'était une dame, une femme délicate, qui, même étant simple bourgeoise, était toujours noble d'éducation et de tenue, déplacée dans cette vie de corps de garde. Elle aurait été paysanne qu'on l'eut tourmentée moins. Contre elle il y avait, au fond, une aigreur niveleuse dont eux-mêmes ne se rendaient pas compte. La renchérie, la précieuse, la prude, la dégoûtée, on prétendait la mettre au pas, la faire devenir bonne enfant. Portes closes. Tenue en chambrée, en camaraderie militaire, ils lui faisaient faire la cuisine, tout leur ménage de soldats. Ils ne la laissaient plus sortir, riant de ses souffrances, de ses prières, de ses larmes. Mais nulle humiliation de nature ne peut dompter l'âme. Elle se relevait par la prière, par la fixité de sa foi. Outrés, ils en venaient aux coups, et, pour l'exécution, chose cruelle, souvent coupaient des gaules vertes, pliantes, qui s'ensanglantaient sans casser. Le sang les enivrait. Ils imaginaient cent supplices. Telle fut lentement, cruellement épilée, telle flambée à la paille, comme un poulet. Telle, l'hiver, reçut sur les reins des seaux d'eau glacée. Parfois ils enflaient la victime (homme ou femme) avec un soufflet, comme on souffle un boeuf mort, jusqu'à la faire crever. Parfois, ils la tenaient suspendue, presque assise, à nu, sur des charbons ardents. (Claude, Plaintes, p. 74; Élie Benoît.)

«Mais le viol était défendu.» Quelle moquerie! On ne punit personne, même quand il fut suivi de meurtre (E. Benoît, 350). On eut soin de loger les officiers ailleurs que les soldats, de peur qu'ils ne les gênassent. Du reste, les officiers, encore humains en 1683, en 1686 rouaient de coups les soldats trop humains. Les généraux riaient de voir les huguenotes houspillées, que les soldats mettaient nues à la porte et faisaient courir dans la rue. Pourvu que le libertinage n'eût point de résultat, on ne se troublait guère. On savait bien pourtant que les soldats ne copiaient que trop les Villars, les Vendôme. Ce que Madame nous en dit, personne ne l'ignorait, ni le roi, ni la cour. Mais l'infamie sans trace n'était pas l'infamie. «Un petit mal pour un grand bien,» ce mot du casuiste fit tout passer. Madame de Maintenon se résigne en disant: «Dieu se sert de tous les moyens.»

La Terreur de 93, en pleine guerre, devant l'ennemi, dans la misère et la famine, fut sauvage, mais point hypocrite, et n'eut point les gaietés diaboliques de 1685. Les femmes furent guillotinées, non insultées. Elles montèrent pures à l'échafaud; madame Roland, honorée. Mademoiselle Corday fut vierge sous le fer. Un valet ivre ayant touché sa tête, il y eut un soulèvement dans la foule, et les journaux tonnèrent. La Commune lui fit son procès.

Du reste, tous les martyres du corps ne font rien sur un libre esprit. Quoi qu'on pût entasser d'outrages et de douleurs, la victime de la dragonnade, souvent navrée, sanglante, était plus affermie. Les démons demandèrent par où on la prendrait, et si, brisant le coeur, on ne pourrait dompter la foi. On lui martyrisait son mari sous ses yeux. On profanait sa fille par des sévices honteux. Autre épreuve: on liait la mère qui allaitait, et on lui tenait à distance son nourrisson qui pleurait, languissait, se mourrait. Rien ne fut plus terrible; toute la nature se soulevait; la douleur, la pléthore du sein qui brûlait d'allaiter, le violent transport au cerveau qui se faisait, c'était trop... La tête échappait. Elle ne se connaissait plus, et disait tout ce qu'on voulait pour être déliée, aller à lui et le nourrir. Mais, dans ce bonheur, quels regrets? L'enfant, avec le lait, recevait des torrents de larmes.

Une des scènes les plus affreuses se vit à Montauban. On avait mis trente-huit cavaliers chez M. et Mme Pechels. Elle était grosse et très-près de son terme. Ils brisèrent, gâtèrent et vendirent ce qu'ils voulurent, ne laissèrent pas un lit. Ils mirent leurs hôtes dans la rue, et, avec cette femme enceinte, ses quatre petits enfants dont l'aîné avait sept ans. Ils ne permirent de rien emporter qu'un berceau. Pour adieu, ils leur jetèrent, au départ, des cruches d'eau froide dont ils restèrent mouillés, glacés. Ils erraient dans la rue, quand un ordre leur vint de l'intendant de rentrer dans leur maison pour recevoir d'autres soldats. Six fusiliers d'abord, et il en venait toujours d'autres. Tous mécontents de ne trouver plus rien, ils se vengèrent par l'insolence et leur firent souffrir mille outrages. Enfin, ils les chassèrent encore. La dame, prise de douleur à ce moment, était sur le pavé sans asile. Défense de recevoir les _rebelles_.

Elle ne savait où aller. Son mari et une sage-femme la tenaient sous les bras; le moment approchait, et elle était près d'accoucher sur le pavé. Heureusement, la maison de sa soeur se trouva libre de soldats pour quelques heures. Elle y entra et accoucha la nuit. Le matin, il vint une bande; ils firent si grand feu dans sa chambre, qu'elle et l'enfant faillirent étouffer. Voilà donc cette femme, sanglante, faible, pâle, encore forcée de se traîner dehors. Elle fait un grand effort, va jusqu'à l'intendant, croyant à la pitié, croyant à la nature. L'affreux commis la fit mettre à la porte. Elle s'assit sur une pierre. Mais là même, cette infortunée ne put être tranquille. Des soldats la suivaient, l'entouraient, l'obsédaient, la martyrisaient de risées.

Comment les dames catholiques enduraient-elles un si navrant spectacle? Elles étaient émues; mais plusieurs, par pitié pour l'âme, voulaient qu'on tourmentât le corps, aidaient à la persécution. D'autres auraient volontiers intercédé, et elles n'osaient. Aller, à travers les soldats, trouver un intendant insolent, libertin, pénétrer chez un officier brutal qui se permettait tout, comme dans une ville prise: il y avait de quoi faire reculer une femme. Les seigneurs mêmes firent des indignités. Une dame catholique qui hasarda d'aller trouver ainsi M. de Tessé pour avoir la grâce d'un homme, pleura, se jeta à ses pieds, s'y roula de douleur. Elle étouffait de sanglots. Le drôle trouva cela plaisant, en fit des farces; il se mit à la copier, se jeta aussi à genoux, bouffonna, hurla et miaula.

Pour revenir, une voisine catholique de madame Pechels qui la vit de sa fenêtre n'y tint pas, eut le coeur percé, et, la pitié se changeant en fureur, elle alla accabler l'intendant d'injures, au point qu'il perdit contenance, la laissa faire. Elle abrita l'accouchée, qui peu après rejoignit son mari. Ils ne furent pas longtemps ensemble. Elle fut chassée de Montauban, et on lui ôta ses cinq enfants. Seule, elle errait dans les campagnes, suivie, traquée comme une bête. Les paysans catholiques la cachaient et l'avertissaient. Pechels, pendant ce temps, traîna de prison en prison près de deux ans. Les plus affreux cachots ne parvinrent pas à le tuer, et enfin on l'embarqua pour l'Amérique, d'où il revint plus tard. Ces époux héroïques furent réunis. Mais retrouvèrent-ils leurs enfants?

CHAPITRE XXI

HÔPITAUX, PRISONS, GALÈRES

1686

Nos anciens hôpitaux ne différaient en rien des maisons de correction. Le malade, le pauvre, le prisonnier, qu'on y jetait, était envisagé toujours comme un pécheur frappé de Dieu, qui d'abord devait expier. Il subissait de cruels traitements.

Une charité si terrible épouvantait. Les noms si doux d'Hôtel-_Dieu_, de _Charité_, de _Pitié_, de _Bon-Pasteur_, etc., ne rassuraient personne. Les malades se cachaient pour mourir, de peur d'y être traînés. Dans les famines qui, sous Mazarin et Colbert, eurent lieu de trois ans en trois ans, rien ne pouvait décider les affamés à aller se faire nourrir à l'_Hôpital général_. Mais la cour, les puissants n'aimaient pas à voir errer ces grands troupeaux de misérables, accusation vivante de l'administration. On fit la chasse aux pauvres. On les traqua, les ramassa par tous les moyens de police, par l'effroi même des supplices infamants. Obstinément ils fuyaient l'hôpital, comme la maison de la mort. Elle y était en permanence. Les sains et les malades couchaient pêle-mêle quatre, six, dans un lit. Cette promiscuité hideuse avec les galeux et les vénériens, des gens couverts d'ulcères, faisait frémir. Il y eut des scènes terribles. Un vieux soldat estropié qui ne voulait pas y entrer, fut marqué, flagellé par les rues (1659). Des femmes mêmes furent traitées ainsi (1656, 1669).

Toute maladie contagieuse régnait là, éternisée par l'entassement des ordures et l'infection. L'ancienne France, négligente dans les palais mêmes, insoucieuse de la propreté, oubliait les soins les plus simples, les plus nécessaires à la vie. Nul progrès. Au contraire. François Ier fit faire des latrines à Chambord. Louis XIV n'en fait point à Versailles ni à ses bâtiments de Fontainebleau. De là, dans une telle splendeur, des contrastes honteux. Madame n'en a rien oublié.

Si les palais furent tels, qu'était-ce des prisons? Les vieux couvents, humides et sombres, qui presque partout aujourd'hui servent à cet usage, quoi qu'on fasse, gardent un fond indestructible de malpropreté historique, une odeur indéfinissable qui, dès l'entrée, affadit le coeur. Les malheureux qui ont connu les prisons de Louis XIV, disent que l'air vicié en était le plus grand supplice. Dans plusieurs, on ne respirait que par d'étroites fentes ouvertes sur des fossés fiévreux. Les rats, les serpents même, des insectes hideux y pullulaient dans les ténèbres. Telles prisons de nos côtes, telles du côté des Alpes sous les neiges, étaient si mouillées, si moisies et si froides qu'on y perdait les dents et les cheveux. Plusieurs cachots étaient des puits où l'eau montait en certain temps; d'autres le passage des latrines d'un couvent, d'une ville, ou enfin d'une voirie où pleuvaient les charognes, où des corruptions de toutes sortes, des entrailles de bêtes, pourrissaient sous l'homme vivant.

Dans le grand entassement des prisonniers, en 1685, on en combla les hôpitaux. Celui de Valence eut la gloire d'être le plus cruel. On y envoya des gens de partout. Quand les dragons étaient à bout, et que les Jésuites eux-mêmes n'avançaient pas, ils disaient: «Cet homme à Valence!»

L'évêque de Valence, Cosnac, nous est déjà connu. C'était un homme d'esprit, né gueux, fier, brave, un dur Gascon. Nous l'avons vu aumônier de Monsieur pour le mener en guerre, tâcher d'en faire un homme. Par madame Henriette, il aurait voulu arranger la croisade d'Angleterre. Avec un très-réel mérite, il avait une mine basse et atroce, la laideur qui promet le crime. Un long exil où il crevait d'ambition, l'envenimait encore. La persécution le lâcha, ôta la bonde à sa férocité. Il put légalement avoir un enfer à lui, l'hôpital de Valence. Mais il lui fallait un bourreau. Il fit revenir en France un homme unique et admirable pour cela, qui, ayant un petit démêlé avec la justice, se promenait hors du royaume. Celui-ci vaut qu'on s'y arrête. Les protestants n'ont guère connu de lui que ses derniers exploits. Ses procès, heureusement, qui sont à la Bibliothèque et aux Archives, nous permettent de donner la complète histoire du héros. On se rappelle la musique d'Henri III et ses enfants de choeur que soignait le bouffon Zamet.

Notre héros Guichard paraît avoir été le Zamet de Monsieur. Mais ce prince, dans ses jeux de page, moins dévot qu'Henri III, aimait que le plaisir fût assaisonné d'athéisme, de chansons contre Dieu. Guichard l'en amusait, et aussi de tels vilains petits tours qui pouvaient le mener en Grève. Un jour, il vole dans un couvent de filles les ornements d'église, aubes et nappes d'autel, pour en faire on n'ose dire quoi. Il monta vite. Au funèbre moment où la ligue se fit contre madame Henriette et prépara sa mort, un mois avant, Guichard devient, de musicien, gentilhomme ordinaire du prince.

Les choses changèrent lorsque le roi (déc. 1671) fit épouser à son frère une princesse bavaroise. Celle-ci, laide, mais forte, énergique, fit marcher son petit mari par le droit chemin du devoir. Le roi n'avait d'enfant mâle que le Dauphin, malsain, bouffi comme sa mère. La Bavaroise voulut fonder la branche cadette, faire souche d'Orléans. Trois ans de suite, elle tint Monsieur et elle eut trois enfants (entre autres le régent). Guichard perdit son prince et fut comme déporté dans la charge des bâtiments. Il eût voulu alors diriger l'Opéra. Mais le roi avait donné cette direction au charmant musicien Lulli. Guichard, dans un repas d'acteurs, dit (devant la Molière): «Lulli crèvera. Qu'est-ce qu'une vie d'homme? rien. Il y suffit d'une prise de tabac.»

Pour donner cette prise, il s'adressa à un certain Aubry, officier de police qui connaissait Lulli. Si le tabac manquait, on pouvait se rabattre sur le poignard, et Guichard pour cela avait un autre ami, exercé et adroit. Tout était prêt déjà, arsenic et tabac. Mais une soeur d'Aubry eut pitié de Lulli, et l'avertit. Le roi fit venir Monsieur, et le pria de trouver bon que le Parlement informât contre son Guichard. Celui-ci, nullement décontenancé, jeta tout sur Aubry. Il se croyait très-fort, étant protégé des évêques qui avaient été aumôniers de Monsieur, les évêques du Mans, de Valence. Le Parlement, influencé, frappa à côté du coupable sur le complice. Aubry fut chassé du royaume, et Guichard eut seulement à donner quelque argent. Aubry appelle, accusant nettement Lamoignon, l'homme des évêques, d'avoir fait rendre cette étrange sentence. Tout cela en 1675, entre les procès de la Brinvilliers et de Penautier. On flairait l'affaire des poisons. On se disait tout bas que le même Guichard avait expédié son beau-père. Il faussa compagnie, se mit hors de cour, hors de France.

En 1685, il hasarda de rentrer. Son ancien camarade, Cosnac, le couvrit, le prit à Valence. Il avait fait peau neuve. Ce n'était plus Guichard; il s'appelait le seigneur d'Hérapine. Au grand hôpital général, il déploya un vrai génie. Il s'enquit des cachots les plus cruels de France, pour les imiter tous, mais en y ajoutant des aggravations inouïes. Ayant hôpital et prison, il usait des malades contre les prisonniers, faisait endosser à ceux-ci les chemises des premiers, sales, infectes, sanglantes, tachées d'ulcères. Ils devenaient malades eux-mêmes d'horreur et de dégoût, se sentant pénétrés de ces émanations et gagnés de la pourriture.

Cette maison avait deux mérites. On n'y languissait pas. Puis, chose qui dut plaire en cour, il y avait de la décence. Les femmes y avaient des femmes pour bourreaux. D'Hérapine avait remarqué que l'homme le plus dur qui bat une femme et voit le sang partir au premier coup, tremble un peu de la main, parfois frappe à côté. Il avait pris de rudes femmes du Rhône, qui, à la vue du sang, s'irritent au contraire, deviennent aussi folles à frapper qu'un taureau qui a vu du rouge. (Lettre de Blanche Gamond à M. Murrat, insérée dans Jurieu, t. II, XV, 356.)

Personne n'est parfait. L'excellent d'Hérapine avait un défaut, l'avarice. Cela lui fit du tort. Il espérait nourrir tout son monde de coups de bâton, et n'en plaignait les rations. Mais quelques patients lui jouaient le tour de mourir. Un fut trouvé qui, de faim et de fureur, s'était mangé deux doigts. Il lui venait aussi à l'Hôpital des enfants, et jamais on n'en pouvait revoir aucun. S'ils étaient morts, il s'en lavait les mains. Mais il ne pouvait les représenter même morts, ni montrer leurs petits squelettes. La justice s'enquit. Pour la seconde fois, l'honnête homme prit peur et partit, emportant la caisse de l'hôpital. On supposa qu'il s'était souvenu de sa profession originaire, qu'il vendait les petits enfants.

D'autres maisons venaient après Valence, par certaines spécialités de supplices. Aigues-Mortes était célèbre par ses fièvres et ses tours sans toit. Bordeaux avait à faire valoir son _enfer_ du château Trompette, loges de pierre en forme de cornue, où on était debout ou roulé sur soi, sans repos. L'hôpital des forçats de Marseille n'était point hôpital; on n'y guérissait pas, on bâtonnait; c'était la porte des galères, l'entrée à l'enfer éternel.

Jamais on ne sortit des galères de Louis le Grand. Les condamnés à temps y restaient toute leur vie. J'avais l'espoir de trouver aux registres du bagne quelque chose sur ces martyrs, et je cherchai en vain. Depuis (1853), l'amiral Baudin en a retrouvé quelques-uns. Hélas! l'article de chacun, une destinée d'homme! n'y prend que quatre lignes. On y voit cependant des choses instructives, des enfants de quinze ans, et un même de douze, condamné par Basville à être forçat pour toujours; très-coupable, il a suivi son père au prêche. (_Bull. d'hist. prot._, I, 59.)

La _Correspondance administrative_ (citée plus haut) montre la facilité avec laquelle on mettait aux galères des gens _non condamnés_ (1662), un même, malgré l'opposition expresse du parlement de Toulouse (1671). Tout cela reste inconnu sous Louis XIV. Ce n'est qu'à son extrême fin, quand il est aux abois (1712) et va mourir, qu'on ose publier en Europe quelques détails; les légendes d'abord des saints forçats (Marolle, Lefebvre), mais cela pour les âmes pieuses et comme livres de dévotion. Dans deux ouvrages uniquement se trouve le tableau réel des galères. Toutefois l'Europe y fait alors peu d'attention; le roi s'en va et ses victimes avec; on s'y intéresse moins; un siècle nouveau est lancé, et les protestants mêmes semblent penser plutôt aux triomphes de l'Angleterre et de la Prusse. Reprenons-les, pour notre compte, ces chers et précieux témoignages, reliques vénérables des martyrs de la conscience.

Ces livres, très-rares, sont: 1º celui de Jean Bion, un prêtre charitable, chapelain de la _Superbe_, qui eut le coeur brisé, s'enfuit et se fit protestant; 2º celui de Jean Marteilhe, de Bergerac, qui fut douze années aux galères. Ce dernier est un livre de premier ordre par la charmante naïveté du récit, l'angélique douceur, écrit comme entre terre et ciel. Comment ne le réimprime-t-on pas?

Pris avec un ami, comme il fuyait de France, Marteilhe fut innocenté par les juges de Lille, mais condamné par un ordre du roi. Il nous a donné l'intérieur de la Tournelle de Paris, d'où la chaîne partait pour Marseille. Qu'on se figure une énorme voûte circulaire, comme notre Halle au blé, mais fermée, obscure comme un four. Telle était la Tournelle, dépôt des galériens. Là (barbarie très-inutile), ils étaient scellés par le cou à des poutres énormes sans pouvoir s'asseoir ni se coucher. Aux soupirs, aux gémissements, répondaient des averses effroyables de nerfs de boeuf, donnés au hasard des ténèbres. Des faibles, des vieillards mouraient. Pour n'être enchaîné que de la jambe, on payait tant par mois. Le capitaine de la chaîne, qui se chargeait de la conduire, n'aimait à mener que les forts pour éviter la dépense des chariots nécessaires aux malades. Donc, au 17 décembre, la chaîne où était Marteilhe se trouvant déjà à Charenton, par une gelée à pierre fendre, on les dépouille tous pour fouiller leurs habits, prendre le peu qu'ils avaient d'argent. Nus de la tête aux pieds, deux heures durant, au vent de bise! Plusieurs sont raidis et gelés; les coups n'y font plus rien, ils restent. D'autres meurent dans la nuit, dix-huit en tout. Voilà la chaîne plus légère, et le chef s'en va plus content. C'était l'usage. De cinquante qu'on emmena de Metz, cinq étaient morts au premier jour de route. D'autres à chaque étape. Le capitaine en était quitte pour avertir l'église, prendre attestation des curés.

Ceux qui voient, dans les tableaux spirituels, ternes et secs, de Joseph Vernet, nos galères de Toulon, se doutent peu de la réalité. Il n'y eut jamais machines si grossières. Point d'entre-pont. La cale était un petit trou où l'on mettait les vivres et où l'on jetait les malades. Tout le monde couchait sur le pont, ou plutôt ne couchait pas; faute de place, on restait assis. À un bout, une table sur quatre piques, où siégeait, mangeait le comite, l'âme de la galère. Courant près des bancs des rameurs, criant, jurant, hurlant avec la fureur provençale, il promenait sur cette file de dos nus l'horrible sifflement du nerf de boeuf, qui tantôt frappait une ampoule, tantôt se relevait sanglant. Par moments, épuisé de sa course effrénée, il allait se rasseoir sur son trône de fer. Ses bourreaux en second lui succédaient, et il n'y avait pas de repos. S'ils avaient molli un moment, le capitaine, de son château de poupe, l'eût vu, eût menacé de les jeter à l'eau. C'était toujours un cadet de famille, un chevalier de Malte, élevé dans la férocité de l'ordre, durci aux guerres des Barbaresques; sous l'habit de l'homme de cour, un coeur de soldat-moine, blasphémant tout le jour, n'invoquant que le diable, sans Dieu, ni foi, ni pitié, ni famille. N'ayant pour héritiers que Malte, ils mangeaient tout, vivaient royalement, buvaient et faisaient chère exquise, dans cet enfer de coups, de cris, d'hommes affamés.

Rien de plus gai qu'une galère. Tout s'y faisait rhythmiquement au concert parfait de la rame. Si l'on s'arrêtait quelque peu, les marins provençaux tendaient lestement une tente. Un d'eux battait du tambourin. Ces furieux danseurs, comme autant de sauvages, trépignaient une ronde ou sautaient la _moresque_, les sonnettes aux genoux, sans souci du cercle lugubre des hommes enchaînés sur leurs bancs.

Ceux qui, pendant des nuits, de longues nuits fiévreuses, sont restés immobiles, serrés, gênés, par exemple, comme on l'était jadis dans les voitures publiques (j'y ai été une fois cent heures de suite), ceux-là peuvent deviner quelque chose de cette vie terrible. Ce n'était pas de recevoir des coups, ce n'était pas d'être, par tous les temps, nu jusqu'à la ceinture, ce n'était pas d'être toujours mouillé (la mer lavant toujours le pont très-bas). Non, ce n'était pas tout cela qui désespérait le forçat. Non pas encore la chétive nourriture, qui le laissait sans force. Le désespoir, c'était d'être scellé pour toujours à la même place, de coucher, manger, dormir là, sous la pluie ou sous les étoiles, de ne pouvoir se retourner, varier l'attitude, d'y trembler la fièvre souvent, d'y languir, d'y mourir, toujours enchaîné et scellé.

La cale, où quelquefois on mettait le mourant, qui eût gêné trop la manoeuvre, en faisait bien vite un cadavre. L'odeur y était si terrible, qu'on défaillait en y entrant. On y était mangé des poux. «Quand j'étais forcé d'y entrer, dit l'aumônier Bion, j'étais à l'instant suffoqué et couvert de vermine. Il me semblait marcher dans l'ombre de la mort. Pour confesser, il me fallait, dans ce lieu si étroit, me coucher le long de l'agonisant, parfois tout contre un autre qui déjà avait expiré.»