Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19)
Part 17
De l'Angleterre, plus de nouvelles. Elle n'existe plus. Charles II, qui s'en va, n'a pas un mot pour l'intérêt de l'Europe, et pas un pour l'humanité, pour cette grande foule protestante, qui attend s'il ne viendra pas du moins une prière en aide aux martyrs.
Cette absence de résistance et d'intercession même, cette patience excessive de tous aurait dû adoucir le roi. Il restait triste, amer. Quels ennuis le maintenaient tel? Sa santé, et sans doute l'ennui qu'il trouvait déjà dans son nouvel intérieur.
Madame de Maintenon était-elle la femme douce et bonne qui illumine le foyer d'un rayon de tendre amitié? On l'a supposé. Mais ses lettres font sentir qu'elle n'avait rien de cela. Elle était sèchement, tristement judicieuse, et, sous formes discrètes, sournoisement violente. Elle avait de l'esprit, mais un petit esprit impérieux, à régler le menu, à diriger dans le détail. Quant à prendre hardiment le grand gouvernement, à faire marcher le roi dans une voie de raison, il lui aurait fallu pour cela un ferme caractère et du courage, se risquer pour la France et pour l'humanité. Dans sa longue vie subalterne, elle avait pris des habitudes de déférence, de prudence servile (habilement sauvées par l'attitude). Elle était lâche, au fond. Son confesseur, Godet, n'était pas pour la soutenir en face des Jésuites. La médiocrité platement calculée de Saint-Sulpice, dont il était, ce juste-milieu pâle, et sa grossière finesse, ne la fortifiaient guère. Elle devait craindre les Jésuites. Nul doute qu'ils n'eussent préféré une personne tout à fait à eux.
La conscience du roi était-elle paisible? Il avait une femme stérile (dont la stérilité lui comptait beaucoup près du roi). Les primitifs casuistes exigent que l'amour conduise à la génération. Ils y ont renoncé plus tard (V. Liguori). Mais, alors, la casuistique disputait sur cela, faisait la prude encore. Dans ses égarements mêmes, le roi avait suivi la règle et procréé. Ici, converti cependant, près de sa vieille amante, n'ayant dans le plaisir de but que le plaisir, il progressait dans le péché.
Et dans ce péché même, l'ancien lui restait cher. Celle-ci ne donnant pas d'enfants, permettait au roi d'enrichir les enfants du double adultère. Elle en faisait les siens. Le lien entre elle et le roi, image burlesque de l'Amour, était le petit boiteux, le duc du Maine, avorton de malheur, rusé bouffon, de Scapin fait Tartufe. Lui-même se chargea de chasser sa mère de Versailles, et mérita par la bassesse sa monstrueuse grandeur. Dans la détresse du royaume, le roi, pour ses bâtards, trouva plus de deux cents millions. Il en fit des princes et des dieux, glorifia l'adultère, jouit encore de mettre sur l'autel le fruit du vieux plaisir, de le faire adorer.
Cet endurcissement personnel lui faisait chercher d'autant plus l'expiation facile des persécutions protestantes. S'il donnait à ses bâtards des fortunes scandaleuses, en revanche, il croyait sauver nombre d'enfants qu'il faisait catholiques. Les moyens les plus violents furent employés à cette oeuvre pieuse. Beaucoup mouraient. L'extrême éloignement des temples conservés où l'on pouvait baptiser encore, causa aux nouveau-nés mille accidents cruels. Les familles, bravant la mer qui rend si dangereuse l'entrée de la Gironde, allaient les porter à Bordeaux, ou bien à la Rochelle. L'hiver fut rude. Ils périssaient de froid. Un grand peuple se trouva un jour à la porte du temple de Marennes, ses enfants dans les bras. Hélas! ils étaient morts, plusieurs gelés au sein. Une lamentation immense s'éleva (il y avait dix mille âmes), tous pleurèrent, et les hommes même. Pas un ne put chanter les psaumes, et il n'y eut que des sanglots.
Il paraît que la chose fut racontée au roi. On lui dit que des enfants, tirés et disputés entre leurs pères et leurs convertisseurs, avaient eu des membres arrachés. Il fit donner des ordres pour qu'on s'adoucît en Saintonge.
C'est aux protestants mêmes, à leur grand historien, Élie Benoît, que nous devons la connaissance de cette hésitation qui fait honneur à Louis XIV. Les écrivains catholiques, au contraire, nous feraient croire à une dureté inflexible qui n'est nullement dans la nature.
Le conseil, sauf Louvois, n'inclinait pas à la violence. Le parlement de Paris, quelque dompté qu'il fût, avait montré timidement son avis, en réduisant à de légères amendes les peines cruelles qu'on lui demandait. Les intendants n'étaient pas d'accord. Deux seulement, je crois, exprimèrent un avis.
L'intendant du Languedoc, d'Aguesseau, ouvrit un plan de conciliation, le plus hardi sans doute qu'aucun catholique eût risqué. Les protestants n'ont pas rendu justice à cette tentative généreuse, qui nuisit fort à son auteur, et lui fit perdre l'intendance du Languedoc. Dans ce plan, le dogme voilé était réellement immolé à l'humanité et au sentiment fraternel. Une dame de haut rang appuyait. Des mondains appuyaient. L'évêque d'Oléron, prélat aimable et tendre aux femmes, qui ne voulut jamais persécuter, dit aux ministres ce qu'eût dit Henri IV, que d'une religion à l'autre la nuance était trop légère pour valoir qu'on se disputât. Les ministres ne le crurent point. Une foi pour laquelle leur peuple souffrait tant, et qui déjà faisait tant de martyrs (cinquante ministres aux galères, en une fois) ne pouvait être ainsi trahie. Ce plan d'ailleurs, ni Rome, ni le roi, ne l'auraient jamais accepté, ni les gallicans même. Nicole eut le malheur, en cette même année 84, de publier un livre contre les victimes, fort d'insolence et faible de raison (V. l'excellente analyse de Sainte-Beuve dans son Port-Royal). Du milieu des supplices et du fond des galères, les ministres firent encore un appel à la discussion, et Bossuet répondit par un altier mépris à ces hommes livrés aux bourreaux.
Un grand événement avait eu lieu qui portait au plus haut la confiance du clergé et du roi. Charles II était mort, et, contre toute attente, le catholique Jacques II, exclu du trône et pourtant soutenu de l'Église anglicane, était devenu roi d'Angleterre (16 février 1685). Dès le premier jour de son règne, il mendie l'argent de la France. La grande messe de Pâques est pompeusement célébrée à Whitehall après cent vingt-sept ans.
Le clergé de France, assemblé en mai à Versailles, et se sentant si fort, si près d'arriver à son but, tint un langage modéré, demanda peu contre les protestants, mais remercia le roi d'avoir, _sans violence, fait quitter l'hérésie à toute personne raisonnable_.
C'est ce qui le flattait le plus, d'entraîner tout par son ascendant seul. _Sans violence_, Foucauld, l'intendant du Béarn, lui promettait alors de faire la conversion de ce pays. «Les ministres d'eux-mêmes parlaient de se convertir.» On lui donna cinq mille volumes de Bossuet et des dragons. Mais la lecture aurait été trop longue. Tout d'abord, dans chaque village, les soldats menèrent le peuple à l'église. Mille outrages dans les maisons. Les femmes fuient aux montagnes; cinq ou six, serrées de trop près, aimèrent mieux périr, se précipitèrent, furent noyées, brisées par les gaves.
Des scènes, moins obscènes peut-être, mais tout aussi cruelles, se passaient en Écosse. Jacques avait lancé les dragons, trop célèbres, de Claverhouse, contre les puritains. La prière pour le nouveau roi, exigée d'eux, en était le prétexte. Des femmes, des enfants furent martyrs. Pour plusieurs, on abrége, on leur casse la tête à coups de pistolet. Les autres font spectacle. Une fille liée au rocher fut livrée à la mer montante, et jusqu'au bout chanta ses psaumes sous les yeux d'une foule en larmes qui demandait en vain sa grâce (Macaulay).
La tentative de Monmouth, fils naturel de Charles II, et candidat des puritains, fut, en juin et en juillet, étouffée dans des torrents de sang. Le juge favori de Jacques II, Jeffreys, se vantait d'avoir «exécuté plus de traîtres que l'Angleterre n'en vit depuis Guillaume le Conquérant.»
Un de ces traîtres qu'on pendit était un chirurgien coupable d'avoir pansé un homme. Des filles de dix ans auraient été exécutées si les parents n'eussent donné de l'argent à la reine. Une vieille dame qui avait sauvé un proscrit fut accusée par lui, et (comble d'horreur!) brûlée vive.
La situation de la France était autre. La question religieuse n'y était point compliquée de révolte. Nulle injustice, nul outrage ne réussissait à lasser la patience de nos protestants. Il était difficile de trouver à la persécution quelque prétexte politique. À cet effet, un pamphlet clérical, assez habile, fut lancé et troubla fort le roi. On y montrait les protestants comme un grand corps armé qui eût agi d'ensemble sous l'impulsion d'un directoire secret. Rien ne contribua davantage à le décider. Il croyait faire une oeuvre et politique et populaire, désirée de la France. De violentes explosions d'artisans, mendiants, etc., avaient eu lieu; des bandes, menées par les curés, avaient détruit des temples, malgré l'autorité. Celle-ci eût été trop coupable si elle eût plus longtemps contenu ce bon peuple dévot.
Le roi était parfaitement entouré, et la lumière ne pouvait lui venir.
Ce n'était pas madame de Maintenon, ex-protestante, qui aurait osé l'éclairer. Elle eût voulu, je crois, pouvoir se reculer, ne pas parler. Pour une si grande résolution, d'une portée si vaste et si obscure, où le roi plus tard pouvait varier, elle eût bien mieux aimé dire modestement qu'elle n'était qu'une femme et ne se mêlait pas de choses si hautes.
Mais les Jésuites ne pouvaient lui permettre de s'abstenir.
Madame, mère du régent, dit expressément qu'elle écrivit _un mémoire pour conseiller la Révocation_ (II, 128, 171). Et le bon sens indique qu'il en dut être ainsi. Si elle ne leur eût donné un gage décisif, elle n'eût jamais obtenu le consentement à la chose si difficile, qui faisait son sort, le mariage.
Sa situation, pendant deux ans, avait été intolérable. Elle n'était sûre de rien, et elle était la personne la plus dépendante du monde. Sa garantie unique était l'altération de la santé du roi, qui peut-être le rendrait fidèle.
Sous ce rapport, la nature la servit.
Non-seulement il perdit les dents, mais une carie de la mâchoire se déclara, un trou se fit dans l'os. Quand il buvait, il devait s'observer; autrement le liquide remontait et voulait passer par les narines (_Journal ms. des médecins_, 1685). Cette désagréable infirmité accusait un état morbide plus général qui, peu après, amena une fistule.
L'épouse devint garde-malade.
Les Jésuites eurent ce qu'ils voulurent. Ce fut un pacte entre elle et eux. Elle se soumit, baisa la griffe, _conseilla la proscription_. Et ils se compromirent, _consentirent le mariage_. Mais ils ne le firent point, ils le laissèrent faire, se réservant sans doute de pouvoir dire plus tard au roi (s'il lui venait un repentir) que lui-même les avait forcés.
Pour le roi, les deux choses étaient affaires de conscience.
Par la révocation, il expiait le double adultère. Par le mariage, il s'amendait, légitimait et régularisait la position d'une femme dévouée qui l'avait guéri de la Montespan.
Madame dit (II, 108) que le mariage eut lieu _deux ans après la mort de la reine_, donc dans les derniers mois de 1685. M. de Noailles (II, 121) établit la même date.
Pour le jour précis, on l'ignore.
On doit conjecturer qu'il eut lieu après le jour de la Révocation, déclarée à la fin d'octobre, ce jour où le roi tint parole, accorda l'acte qu'elle avait consenti, et où elle fut ainsi engagée sans retour.
Sinistre mariage. En novembre, à l'entrée du terrible hiver des supplices et des fuites, il se fit la nuit à Versailles, dans le plus grand mystère.
Ils furent mariés simplement par le curé de la paroisse, Hébert, qu'on fit évêque pour payer sa discrétion. Il avait laissé des mémoires que connut la Beaumelle.
Les témoins furent (non Bossuet, comme on l'a dit, mais les valets intérieurs), Bontemps et un autre. Le roi Louis XIV édenté et boitant (d'une tumeur du 28 octobre), le roi, dis-je, et madame veuve Scarron, dans son deuil et ses coiffes noires, s'unirent à ce moment qui, pour tant de familles, fut celui de la séparation éternelle.
Déjà, de toutes parts, coulaient les larmes, éclataient les soupirs, et, si du côté de Paris le vent eût porté cette nuit, on eût entendu les sanglots.
CHAPITRE XX
SUITE
LES DRAGONNADES
1685-1686
La Révocation, si longtemps préparée, eut pourtant tous les effets d'une surprise. Les protestants s'efforçaient de douter. Ils avaient trouvé mille raisons pour se tromper eux-mêmes. L'émigration était très-difficile; mais son plus grand obstacle était dans l'âme même de ceux qui avaient à franchir ce pas. Il leur semblait trop fort de se déraciner d'ici, de rompre tant de fibres vivantes, de quitter amis et parents, toutes leurs vieilles habitudes, leur toit d'enfance, leur foyer de famille, les cimetières où reposaient les leurs. Cette France cruelle, qui si souvent s'arrache sa propre chair, on ne peut cependant s'en séparer sans grand effort et sans mortel regret. Nos protestants, le peuple laborieux de Colbert, étaient les meilleurs Français de France. C'étaient généralement des gens de travail, commerçants, fabricants à bon marché qui habillaient le peuple, agriculteurs surtout, et les premiers jardiniers de l'Europe. Ces braves gens tenaient excessivement à leurs maisons. Ils ne demandaient rien qu'à travailler là tranquilles, y vivre et y mourir. La seule idée du départ, des voyages lointains, c'était un effroi, un supplice. On ne voyageait pas alors comme aujourd'hui. Plusieurs, après avoir enduré contre toutes les persécutions, quand on les traîna dans les ports pour les jeter en Amérique, désespérèrent, moururent, ne pouvant quitter la patrie.
On ignorait cela, et on prit toute précaution pour les tromper, les retenir, les empêcher d'emporter leur argent. En 1684 avaient eu lieu les grandes exécutions militaires dans tout le Midi. Mais, en 1685, il n'y eut que la petite affaire du Béarn. Le clergé parla bas, avec modération. Des petits édits vexatoires, qui les blessaient dans le détail, leur firent croire qu'on n'avait pas l'idée d'une proscription générale. On mit partout des troupes, on ferma la frontière (le dénonciateur de l'émigrant a _moitié de ses biens_). Mais, en même temps, pour leur donner espoir, on adoucit les gênes qui entravaient le mariage protestant. Cette faveur (du 15 septembre) les rassure quelque peu, de sorte que l'immense coup de la Révocation, un mois après (18 octobre), les trouve au gîte immobiles, hésitants, ne sachant ce qu'ils ont à faire.
Et l'édit même de la Révocation est encore équivoque. Il supprime le culte, chasse les ministres, veut que les enfants deviennent catholiques. Sur les parents, il ne s'explique pas; il semble s'arrêter au seuil de la conscience, réserver l'intérieur et respecter la foi muette.
La police, à Paris, donna le commentaire. Le 19 octobre, on dit brutalement aux gens de métier, aux pauvres, qu'il fallait se convertir sur-le-champ. Ils furent terrifiés, n'objectèrent rien. Le roi crut tout fini. Le 20, il autorise les bourgeois protestants à s'assembler pour faire d'ensemble une déclaration de conversion.
Pour le Midi, Noailles demanda explication à Louvois qui répondit dans ces termes obscurs: «Le roi veut que _vous vous expliquiez_ durement avec les derniers qui s'obstineront à lui déplaire.» Noailles enfin comprit, et _s'expliqua_ par ses dragons.
Ce mot _dragon_ veut dire ici soldat. Il y en avait de tous les corps. C'était l'armée entière qui était rentrée à la paix. En guerre, nourrie chez l'habitant, Louvois voulait encore l'entretenir ici de même, et il la jeta sur la France. Elle sentit cruellement les maux dont elle avait accablé l'étranger.
On avait dragonné la Hollande, la Westphalie, le Rhin. On a vu les tolérances de Turenne pour son misérable soldat. Au défaut de vivres et de solde, on lui donnait les libertés de la guerre, une joyeuse royauté de gueux chez ceux qui le logeaient. Les Hollandais assurent que l'élève, l'ami de Condé, Luxembourg, disait bonnement: «Amusez-vous, enfants! pillez et violez.» Qu'il l'ait dit, c'est peu sûr: mais l'horreur du pays d'Utrecht prouve assez qu'il agit ainsi.
En France, les gaietés du soldat avaient été devancées par le peuple. La canaille de la Rochelle avait fait une farce de la destruction du Temple. Elle avait descendu la cloche, l'avait dragonnée et fouaillée pour avoir servi les huguenots. On l'enterra, et on la fit renaître. Une dame servit de sage-femme, une autre de nourrice. Réconciliée et baptisée, la cloche jura qu'elle ne sonnerait plus le prêche, et fut honorablement remontée au clocher d'une paroisse.
Ces facéties, racontées à Versailles, durent aider à tromper le roi, à lui faire prendre légèrement les amusements de ses dragons, les tours d'écoliers qu'ils jouaient à ces orgueilleux endurcis. L'usage de _berner_ se retrouvait partout dans notre vieille joyeuse France. Aux prisons, on _bernait_ (parfois à mort), on sautait sur la couverture celui qui ne payait pas la bienvenue (V. Marteilhe). Aux colléges, on _bernait_, on bafouait le mauvais camarade, trop fier, triste, morose. Exemple, ce neveu de Mazarin, qui, au collége de Clermont, retomba hors de la couverture sur le pavé, et se tua.
Tel l'écolier, tel le dragon. C'était le soldat le plus gai, le soldat à la mode, dont on contait les tours, comme ceux du zouave aujourd'hui. Mais le zouave est fantassin, est peuple. M. le dragon, au contraire, de quelque trou de paysan qu'il vînt, une fois suffisamment dressé, brossé à coups de canne, était un gentilhomme, un marquis, à l'instar de son colonel général, Lauzun, roi de l'impertinence. Il avait du seigneur, il avait du laquais. Rossé par l'officier, il le rendait au paysan. Vrai singe, il aimait à mal faire, et plus mal que les autres; c'était son amour-propre. Il était ravi d'être craint, criait, cassait, battait, tenait à ce qu'on dît: Le dragon, c'est le diable à quatre.
Il s'apprivoisait cependant, s'il trouvait des gens de sa sorte, à rire, boire avec lui. Quand il entrait en logement, chez le bourgeois aisé, il ne pensait d'abord qu'à faire ripaille, à user largement de cette abondance inaccoutumée. Il aurait volontiers mangé avec ses hôtes. Mais ceux-ci, les huguenots, étaient son antipode. Il tombait là dans une famille triste et sobre, consternée d'ailleurs, qui obéissait, le servait, mais était à cent lieues de s'entendre avec lui. Les enfants avaient peur, fuyaient. Le mari restait sombre. La dame, les demoiselles, effarouchées du bruit et des chansons obscènes, étouffées du tabac dont l'odieuse fumée remplissait la maison, avaient grand'peine à cacher leur dégoût.
Cela seul eût gâté les choses. «Nous sommes les maîtres après tout. Tout est à nous ici.» Ils ne se gênaient pas, donnaient carrière à leur malice, gâtaient, brisaient, détruisaient pour détruire. Ne criant assez fort, ils se mettaient parfois à battre à la fois de quatre tambours. Pour crever le coeur à la dame, ils forçaient son armoire, gâtaient, pillaient son linge, orgueil de la femme économe, en prenaient le plus fin, des draps de toile de Hollande pour en faire litière aux chevaux.
La femme protestante, bien plus que son mari, plus nettement, plus obstinément, montrait son horreur du papisme. Noailles dit (1684) qu'en Languedoc, les gentilshommes sont déjà convertis, qu'ils s'efforcent de convertir leurs femmes, et n'y réussissent pas. On voit en 1685 et 1686, qu'à Paris, les femmes obstinément s'assemblent pour prier (_Corresp. admin._, IV, 351). Le roi croit que la persévérance de certains maris ne tient qu'à celle de leurs femmes; qu'elles cèdent, ils céderont (IV, 349). Donc, le procureur général les séparera, enfermera les femmes aux couvents des Nouvelles-Catholiques (368).
Un protestant, un catholique, dans la rue, se ressemblaient fort. Mais, au premier coup d'oeil, on distinguait la femme protestante. Celle de la bourgeoisie marchait dans le petit bonnet, la fraise, la jupe étroite du temps de Louis XIII. Même la dame protestante se reconnaissait tout de suite à je ne sais quoi de serré, de modestement fier, si on peut dire. Telle elle était d'enfance. Dans une famille sérieuse et très-fermée, comme sont les familles calvinistes et israélites, la demoiselle n'est point formée aux grâces mondaines par la société. Elle ne connaît d'homme que son père. Et ce père, qui lui lit le livre saint, en réalité est son prêtre. Son seul confesseur est sa mère. Ici tout est droit, point de courbe. Une telle fille reste vierge, même après qu'elle est mariée, vierge de coeur et de pudeur, non sans roideur, peut-être. Elle est austère d'aspect, et plutôt triste. Qui s'en étonnera, après tant de persécutions? Son père, en lui lisant la Bible, sombre histoire des fléaux de Dieu, souvent a dû confondre les _sept servitudes_ antiques avec celles de nos temps. Les massacres d'Achab ou ceux de Charles IX, pour la famille émue, c'est même chose. Et quelle mère, sous Louis XIV, entendit sans frémir l'histoire d'Hérode, la guerre aux innocents?
L'enlèvement des enfants commença vingt-cinq ans avant la Révocation,--donc, la terreur des mères. Leur vie était tremblante, leur coeur toujours serré. Le mari gentilhomme, s'il n'avait plus la cour, avait la chasse, allait, venait. Le mari commerçant, bien plus distrait encore, avait les intérêts, l'application de la fabrique, le mouvement du commerce. Elle, rien que ses enfants et Dieu. Sédentaire, solitaire, elle les tenait bien près sous elle. Il eût suffi que le dimanche l'enfant, mené au temple, passât devant l'église, vît les cierges et les fleurs, dit: «Que c'est beau!» Il était catholique, enlevé et perdu. Pour une femme dans ces angoisses, la prière était l'état habituel, et le constant recours à la protection d'en haut. La moindre idée mondaine, de réunion, de toilette, lui eût semblé un grand péché. Si, par malheur, elle était belle (de pureté surtout et de vertu visible), elle l'était avec tremblement, en demandait pardon à Dieu. Les enfants, de bonne heure, étaient à l'unisson, tout sages, tout sérieux dès le maillot, très-discrets, point bruyants. On le vit dans les fuites, dans les cachettes où un rien perdait la famille; ils ne bougeaient, étaient muets, souffraient tout, ces pauvres petits.
En décembre 1685, parut l'édit terrible pour enlever les enfants de cinq ans. Qu'on juge de l'arrachement! Un coup si violent supprima la peur même. Des cris terribles en jaillirent, des serments intrépides de ne changer jamais.
Chaque maison devint le théâtre d'une lutte acharnée entre la faiblesse héroïque et les furies de la force brutale. Les soldats, ces esclaves de la vie militaire, formés par le bâton, voyaient pour la première fois les résistances courageuses de la libre conscience. Ils n'y comprenaient rien, étaient étonnés, indignés. Tout ce que l'homme peut souffrir sans mourir, ils l'infligèrent au protestant. Pincé, piqué, lardé, chauffé, brûlé, suffoqué presque à la bouche d'un four, il souffrit tout. Tel eut les ongles arrachés. Le supplice qui agissait le plus, à la longue, c'était la privation de sommeil. Ce moyen des dompteurs de lions est terrible aussi contre l'homme. La femme résista mieux aux veilles. Bien souvent, il était rendu qu'elle ne l'était pas et lui reprochait sa faiblesse, le ranimait. On chassait alors le bonhomme, on l'envoyait aux vivres, on le tenait loin de chez lui (V. le ms. de Metz).