Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19)
Part 13
Le moment est curieux pour observer si vraiment la France, dans le délire de son idolâtrie royale, se faisait illusion. Il paraissait convenu que le roi faisait tout. Tout le monde paraissait le croire, et il le croyait lui-même. Il se fit fort, en 1671, de se passer de Colbert. En 1673, il alla faire la guerre seul, se passant de Turenne et de Condé. À lui seul, l'année suivante, on lui rapporta la gloire d'avoir pris la Franche-Comté. Donc, qu'importe la mort de Turenne? Le roi n'est-il point là? Mais ici la scène change. Personne n'est rassuré. L'abattement, les alarmes sont extrêmes. Cette religion du roi, cette foi sincère dans son génie, sa fortune, pour la première fois, elle est dominée par la peur. La Champagne croit voir arriver les armées allemandes. Un fermier voulait résilier son bail pour cas de force majeure: «M. de Turenne étant mort, disait-il, l'ennemi va rentrer en France.»
Cela pouvait bien arriver si tout l'orage du Nord n'était tombé sur nos Suédois que nous payions. Battus par le grand électeur, ils virent fondre sur eux le Danemark et plusieurs princes allemands, furent ruinés en Allemagne. Ils se perdirent en nous sauvant.
Le roi, dans les Pays-Bas, avait ouvert la campagne par une sorte de reculade. Il abandonna Liége et ses forteresses, les démantela, renonçant visiblement à garder la moyenne Meuse. Sur l'Escaut, il prit Condé, menaça Bouchain. Mais, quoiqu'il eût près de 50,000 hommes, Orange, avec 35,000, entreprit d'empêcher ce siége.
Il se mit même, en grand hasard, dans une mauvaise position, entre l'Escaut et la Scarpe, où on pouvait le jeter. Occasion unique, admirable. L'armée fut rangée en bataille le soir, et coucha dans cet ordre, pour attaquer le lendemain.
Le matin, tout le monde étant déjà à cheval, Louvois demanda un conseil de guerre. Sans descendre, les maréchaux le tinrent; la cour et l'armée faisaient cercle autour, à distance. Le ministre redouté leur demanda s'ils oseraient bien faire une chose si imprudente; c'était jouer la monarchie, faire bon marché du roi qui était là en personne. Tout le monde baissa la tête, même Schomberg et Créqui qui avaient voulu la bataille.
Lorges, nouveau maréchal, hasarda pourtant de dire qu'il répondait de l'affaire, si on le laissait charger. Mais la Feuillade, attendri, larmoyant, s'adressa au roi lui-même, le pria, le conjura, lui baisa les bottes, pour obtenir qu'il ne mît pas au hasard sa tête adorée.
Le roi, touché extrêmement, loua l'ardeur des premiers, mais suivit l'avis du dernier, pensant aussi qu'il était plus royal et plus majestueux d'attendre.
Orange reçut des secours, fut sauvé. Et, peu après, un trompette lui étant venu de chez nous, avec son flegme ironique, il prit plaisir à avouer qu'il avait eu belle peur, que, si on l'eût attaqué, il était perdu. Il le chargea de le dire à M. de Lorges. Mais le trompette maladroit l'alla dire au roi lui-même, en présence de toute la cour.
Chose dure à digérer, qu'il fut ainsi constaté qu'en si belle position, avec 50,000 hommes, on ne se fût pas cru assez fort pour en attaquer 35,000. Cela mit le roi de mauvaise humeur, et, Bouchain s'étant rendu, il s'ennuya, eut assez de cette piètre campagne, et revint en plein été (4 juillet 1676).
CHAPITRE XV
LE SACRÉ-COEUR--TRAITÉ DE NIMÈGUE
1676-1679
La monumentale histoire des digestions de nos rois, commencée à la naissance de Louis XIII par les ordres de Henri IV, continue plus majestueuse sous Louis le Grand, par la plume de ses médecins, Vallot, d'Acquin et Fagon (_ms. in-folio de la Bibl._). Elle réfute la fable trop répandue d'une santé immuable. Ces docteurs le suivent partout, le racontent, le purgent et le chantent, mêlant à dose égale victoires, coliques, pituites et fluxions, la gloire et la nature. Mais il y a gloire aussi pour eux. Car si le roi combat l'Europe, ils ont un dur combat contre l'ennemi intérieur, la bile noire, dont ils parlent sans cesse. Ce fléau qui, dans son enfance, se jouait au dehors en diverses efflorescences, plus grave en avançant, se trahit par _des vapeurs_, et des chagrins sans cause, désirs de solitude, etc., etc. Contre ce Protée, cette hydre renaissante de la bile noire, on luttait constamment par un déluge de bouillon purgatif, de pilules, de médecines. Mais des signes frappants montraient l'âcreté persistante qui devait bientôt éclater en tumeurs, carie, goutte, enfin par la célèbre fistule, dont le roi fut opéré en 1687.
Ce qui étonne davantage, c'est la faiblesse réelle du roi sous sa belle apparence. «Pendant dix ans, dit d'Acquin, de 1667 à 1677, il n'eût pu faire deux lieues au galop.»
Ces dix ans sont justement le règne de la Montespan. Elle fut une maladie du roi, lui faisant la vie agitée, aigre de sa malice, et, vers la fin, nauséabonde. Quand il revint, après la reculade, cette rieuse lui fut insupportable. Le jubilé ouvert le trouva sérieux et dévot.
Dès 1675, on l'avait pu prévoir, le peuple, à la mort de Turenne, avait dit: «C'est elle qui nous vaut cela.» Les ministres craignaient et détestaient sa langue, étaient excédés surtout de l'obligation que leur faisait le roi de venir travailler chez elle. Elle tenait Colbert par son fils (lui ayant donné sa soeur pour maîtresse). Elle faisait marcher Louvois comme un dogue muselé. Quand on fit sept maréchaux, elle en prit hardiment la liste dans les poches du roi, et dit: «Mon frère Vivonne n'en est donc pas?» Le roi, Louvois, balbutièrent, se regardèrent, bref, dirent que c'était un oubli.
Et Vivonne fut mis le huitième.
En Sicile, ce Vivonne ne fit rien que manger, laisser manger, piller ses domestiques. Les Espagnols reparurent en mer, avec le redouté Ruyter et leurs alliés de Hollande. Vivonne n'avait rien préparé. Il était perdu si Colbert n'eût envoyé à son secours. Il avait réussi à obtenir du roi qu'un homme, jusque-là subalterne, mais notre premier homme de guerre, Duquesne, commandât dans cette grande circonstance. C'était un roturier, et un vieux calviniste, rude, inconvertissable. Les Turcs parlaient avec terreur de ce vieux loup, «que l'ange de la mort, disaient-ils, avait oublié.» Une furieuse bataille, entre les deux hommes invincibles, se donna par-devant l'Etna (8 janvier 1676). Les chances étaient contre Ruyter, à qui son gouvernement avait donné peu de vaisseaux, et qui, d'après ses instructions, devaient encore les diviser pour placer au centre la flotte espagnole. La bataille resta indécise, mais avec une perte terrible pour la Hollande (et pour l'humanité), la mort du bon et grand Ruyter. La jambe droite brisée, l'autre emportée, il avait continué de donner ses ordres, mais mourut peu après. Vivonne, qui était resté à terre, daigna sortir alors de son repos et eut le succès facile d'accabler les alliés découragés. Du reste, il rendit la victoire inutile par la haine croissante que ses gens inspiraient pour nous. Ils traitaient la Sicile en pays que l'on doit quitter, inventaient des conspirations pour confisquer, bien plus, prenaient des femmes. Louvois ne manqua pas d'informer le roi en dessous. Mais ce qui le blessait bien plus, c'est que Vivonne le traitait en beau-frère, sans façon, ne daignant même donner de ses nouvelles. Quand on le fit maréchal, il lui fallut deux mois pour faire l'effort d'écrire son remercîment.
Le roi avait assez du frère et de la soeur, d'une femme insolente, d'une maîtresse de dix ans et qui marchait vers la quarantaine. On guettait ce moment. Le timide père La Chaise n'en eût pas profité peut-être. Mais la conversion du roi avait été de longue date préparée en dessous par des mains plus hardies, celles des dames du parti dévot, telles que madame de Richelieu (Anne Poussart). Déjà en 1663, son intendant Desmarets profita de la maladie du roi et d'un moment dévot pour faire brûler Morin. Cette dame, entre les saintes du sombre hôtel de Richelieu, avait la veuve Scarron, personne prude et jolie, fort pauvre, discrète et calculée, propre aux vues du parti. En 1669, la Montespan, alors enceinte, voulant se faire accepter des dévotes, comme l'avait été la Vallière, se remit à elles, et leur donna ce gage de prendre de leurs mains une gouvernante pour le petit bâtard et ceux qu'elle comptait procréer. Forte prise sur le coeur du roi. Elles la saisirent sans scrupule, et chez elle on mit la Scarron.
L'hôtel de la Montespan alors était curieux. Elle y tenait deux femmes de grand contraste, la Vallière, la Scarron (1669-1674), la pleureuse et la raisonnable, la Madeleine et la précieuse. Cette pauvre la Vallière, noyée et perdue de larmes, était leur jouet, leur risée. Aux jours sérieux paraissait la Scarron. Le roi, d'abord peu sympathique, mais de sa nature médiocre et judicieux, apprécia cette personne sensée, et, si j'ose dire, admirablement médiocre. Elle le prit par un certain goût de sage spiritualité et surtout par l'influence qu'elle eut sur les enfants.
Pas un de ses bâtards ne lui ressemblait. Leur mère avait eu déjà un fils de M. de Montespan. Le premier enfant du roi, le duc du Maine, ne rappela que le mari; il en eut l'esprit gascon, la bouffonnerie; on l'aurait cru, de ce côté, petit-fils du bouffon Zamet. Créature mixte, manquée, maladive et bancroche, il reçut parfaitement l'empreinte de sa garde-malade, couvrit son esprit malin, facétieux, de la fine prudence de sa gouvernante, fut le vrai fils de la Scarron. Elle s'empara de même des autres. Elle était sèche, mais égale, avec beaucoup d'esprit de suite. Elle les fit tous à son image, de petits saints de décence et de convenance. Produits dans la demi-lumière, ils furent admirés, acceptés des âmes pieuses, qui les firent supporter de la reine même. Leur légitimation, bien autrement scandaleuse que celle des enfants de la Vallière, on l'osa. Le double adultère fut enregistré, proclamé (1673). Pas hardi qu'on n'aurait pu faire sans l'appui du parti dévot.
Tout cela avait posé la gouvernante dans une grande faveur. Chaque jour, le roi goûtait davantage ses pieuses conversations. En 1674, l'année même où il eut la première humiliation de changer sa politique, il voulut être mieux avec Dieu, finit le supplice de la Vallière, la laissa aller au couvent; elle prit le voile aux Carmélites (1675). Cette année même, madame Scarron prit un titre, se fit un établissement, modeste, mais qui la posait; elle acheta 200,000 livres la terre de Maintenon. La Montespan qui, par trahison, avait supplanté la Vallière, se vit supplantée à son tour. À qui la faute? À la grâce et à Dieu. Ce n'était infidélité, mais conversion.
Quel en serait le caractère? Le roi, sec et froid, ne donnait guère prise. Les Jésuites, trop heureux d'avoir obtenu le silence, ne voulaient rien que gouverner en dessous. Quoique amis du vieux Desmarets, ils n'osaient trop s'associer à la petite église quiétiste. L'aveugle Malaval, dès 1670, avait publié son livre d'inertie passive, autorisé du cardinal Bona. Une femme séduisante et éloquente, une veuve de vingt ans, madame Guyon, établie à Paris de 1670 à 1680, prêchait la mort mystique, l'anéantissement dans l'amour. En 1674, avait paru à Rome _la Guide_, de Molinos, chaudement approuvée des censeurs des inquisitions de Rome et d'Espagne. Elle eut vingt éditions de toute langue en six années (1674-1680). Qui empêchait La Chaise de faire venir au roi ces livres ou ces personnes, surtout l'irrésistible, la pure et la charmante, encore dans l'ombre, d'autant plus adorée?
Cette poésie n'eût pas été au roi, et elle eût effrayé La Chaise. Le sec, le négatif, le médiocre et le petit, le matériel surtout, pouvaient seuls avoir action. Même la sensualité sournoise et raffinée de Molinos aurait été trop relevée. Le confesseur jésuite, avec sa grosse tête d'âne et ses longues oreilles (dont rit Madame), était fin, connaissait son homme, ce qu'on pouvait faire avec lui. De la dévotion, le roi n'entendait que les pratiques, les actes positifs. Un acte seul pouvait mordre sur lui. Mais quel acte? Un miracle? c'était chanceux. La sainteté janséniste y avait échoué. Combien n'eût-on pas ri si les Jésuites, si la casuistique dont Pascal avait tant fait rire, l'eût essayé! Ils n'en firent pas. Ils en prirent un, tout fait, et se chargèrent de l'exploiter.
Les Visitandines, comme on sait, attendaient la visite de l'Époux, et s'intitulaient _Filles du Coeur de Jésus_. Cependant, il ne venait pas. L'adoration du coeur (mais du coeur de Marie) avait surgi en Normandie avec fort peu d'effet. Mais dans la vineuse Bourgogne, où le sexe et le sang sont riches, une fille bourguignonne, religieuse visitandine de Paray, reçut enfin la visite promise, et Jésus lui permit de baiser les plaies de son coeur sanglant.
Marie Alacoque (c'était son nom) n'avait pas été énervée, pâlie de bonne heure par le froid régime des couvents. Cloîtrée tard, en pleine force de vie, de jeunesse, la pauvre fille était martyre de sa pléthore sanguine. Chaque mois, il fallait la saigner. Et, avec cela, elle n'en eut pas moins, à vingt-sept ans, cette extase suprême de la félicité céleste. Hors d'elle-même, elle s'en confessa à son abbesse, femme habile qui prit une grande initiative. Elle osa traiter contrat de mariage entre Jésus et Alacoque qui signa de son sang. La supérieure signa hardiment pour Jésus. Le plus fort, c'est qu'on fit les noces. Dès lors, de mois en mois, l'épouse fut visitée de l'Époux. (V. le père Galiffet, etc.)
Les Jésuites, directeurs des Visitandines, ne désapprouvèrent pas. S'il y eût eu l'ombre de doctrine, de spiritualité mystique, ils eussent été bien plus prudents. Mais ce n'était qu'un fait, un acte matériel et charnel. Ils le dirent et le répétèrent. «C'est le culte du vrai coeur sanglant, de la chair, du sang de Jésus.» Nul besoin du haut mysticisme. Il suffit, disait Alacoque, de ne point haïr Dieu; de lui-même Jésus viendra mêler son coeur au vôtre.
Les deux femmes (Alacoque et Guyon) avaient également vingt-sept ans en 1675. Elles changèrent le monde catholique. La spiritualité de l'une, la matérialité de l'autre, diverses en apparence, réchauffèrent la direction. Elle reprit surtout par le nouvel emblème, par le douteux langage qu'il fournissait, par l'équivoque du coeur matériel et moral dont on usa de plus en plus. En vingt-cinq ou trente ans, on créa quatre cent vingt-huit couvents du Sacré-Coeur.
Dès l'année même où le miracle eut lieu, le culte protestant fut défendu à Paray. On éloigna les regards indiscrets. Le sacré coeur devint comme un drapeau de guerre contre le protestantisme. On l'attaqua en Angleterre et on le proscrivit en France. Le mariage italien d'York donnait espoir aux catholiques anglais. Le confesseur, le secrétaire de la duchesse d'York écrivaient au P. La Chaise, que, s'il pouvait leur envoyer quelque secours, «ils porteraient à l'hérésie le plus grand coup qu'elle eût reçu depuis Calvin.» La Chaise donna comme premier secours le miracle et un Jésuite.
Pour cette mission difficile, les Jésuites, s'ils étaient habiles, devaient choisir un demi-fou ardent, rusé, un Méridional, qui enlevât les femmes, qui inaugurât de passion ce culte du sang. Mais ils n'eurent point le génie de la chose. Ils brisaient trop les hommes pour trouver chez eux celui-là. Ils ne voulaient que des esprits prudents, sobres, un peu littéraires. Ce fut un tel homme qu'ils prirent, la Colombière, jeune professeur de rhétorique de leur collége de Lyon, prédicateur passable, estimé de Patru. Il était déjà fatigué, faible de la poitrine. En ferait-on un fanatique? ce n'était pas aisé. On essaya de le chauffer un peu en lui faisant passer un an à Paray, près du volcan. Il avait 34 ans, elle 28. Elle vit tout d'abord son coeur et celui du Jésuite unis dans celui de Jésus. La Colombière eût bien voulu en voir autant. Il y fit ce qu'il put, tâcha de croire, et y parvint dans la faible mesure d'un homme épuisé, qu'énervait ce contact brûlant.
C'était ce poitrinaire qu'on chargeait d'envahir la robuste Angleterre, la forte patrie de Cromwell! Caché trois ans dans l'hôtel d'York, ne sortant pas, n'ayant nulle idée du pays, il devait convertir les lords qu'York lui amenait mystérieusement. Plusieurs, il est vrai, voulaient croire comme le futur roi. Ces grands propriétaires, dont les clientèles étaient des armées, pouvaient entraîner le pays. Mais il fallait de la prudence. On fut peu conséquent. D'une part, on cachait le convertisseur jésuite. D'autre part, on fit chez York l'assemblée triennale de l'ordre, fait éclatant, impossible à cacher, qu'un Français dénonça.
C'était un aventurier, bâtard d'une comédienne, qui avait été d'abord compagnon d'un missionnaire, bateleur religieux. Métier commun en France, où ce gouvernement sévère laissait pourtant carrière aux perruquiers, tailleurs, aux ouvriers paresseux, qui, payés des curés, vaguaient et dressaient des tréteaux pour aboyer aux protestants. Tout leur était permis. Il se permit un faux, fila en Angleterre et écouta aux portes. Il sut l'intrigue papiste, la dit aux chefs du Parlement. Les papistes n'osèrent le tuer, mais le poignard sur la gorge lui firent jurer de partir. Ce qu'il révéla encore. Les Communes enjoignirent au lord, chef de la justice, d'ordonner l'arrestation des prêtres catholiques. La proscription fut lancée. Une agitation incroyable se fit dans toute l'Angleterre. L'un des ministres tombés qui avait le plus à craindre, Arlington, papiste caché, qui avait trahi dans un sens, pour se sauver, trahit dans l'autre, conseilla au roi, à York, d'apaiser l'agitation en donnant au prince d'Orange la main d'une fille d'York; bon conseil qui fit d'Orange le candidat national, le vrai rival de son beau-père pour la succession au trône.
Telle était la situation au jubilé de 76. La grâce travaillait souterrainement en Angleterre, et elle agissait ici au moyen d'une caisse qui achevait des conversions. L'assemblée du clergé, pour y aider le roi, avait étendu son droit de régale. Bossuet semblait avoir gagné sur lui qu'il se séparât de la Montespan. Grande victoire. Cependant, le jubilé fini, on posa cette question: Reparaîtrait-elle à la cour?--Pourquoi pas? disaient ses amis. Il serait dur de l'exiler, et elle peut vivre là chrétiennement aussi bien qu'ailleurs.--On posa le cas à Bossuet, et il faiblit. Pour qu'ils ne fussent pas trop troublés en se revoyant, on convint que la première entrevue aurait lieu devant madame de Richelieu et autres dames respectables. La scène fut étrange. Ils se parlèrent bas. Puis le roi salua profondément les bonnes dames, l'emmena dans un cabinet, d'où l'impudique sortit triomphante et enceinte. L'enfant de ce moment, le fruit savouré du scandale, outrage au monde, à Dieu, fut la femme du régent; il l'appelait _madame Satan_, et l'Europe _la Fille du Jubilé_.
Un autre enfant de cette année, c'est _Phèdre_, ce chef-d'oeuvre où Racine a creusé le mystère d'un coeur qui hait et veut le crime, remords plein de désir et sensuel regret de ne pas pécher davantage.
Les dames restaient exaspérées. Mais je crois que le roi regrettait la chose plus qu'elles. Il s'en voulait d'avoir repris sa grosse maîtresse, lorsqu'il voyait autour tant de jeunes fleurs. Il fut indisposé le surlendemain (6 août). Le 28, en expiation et pour consoler les évêques, il leur accorda que les enfants enlevés ne vissent plus leurs parents à la grille.
La plus belle expiation eût été la conversion de l'Angleterre. En même temps qu'on travaillait ses lords par les Jésuites, on gageait Charles II, on achetait la nation elle-même par un traité qui donnait moyen aux Anglais de faire tout le commerce intermédiaire qu'avait fait la Hollande. On leur sacrifiait Colbert, je veux dire ses manufactures, son tarif protecteur de 1667, qui avait commencé la guerre; on revenait aux droits modérés de 1664. Même offre à la Hollande. Le roi croyait corrompre Orange, en lui offrant une de ses bâtardes avec le Limbourg et Maëstricht.--Refus.--En plein hiver (février 1677), on envahit les Pays-Bas. En mars, le roi arrive. L'infaillible Vauban prend Valenciennes, Cambrai et Saint-Omer. Les habitants les livrent et surtout le clergé. À Cassel, Luxembourg, ayant pour lui le nombre, une bonne position retranchée, il arrange pour Monsieur une petite victoire. Le bon prince, que son aumônier jadis poussait en vain, ici mis en avant, bon gré mal gré est un héros.
Mais, loin que la paix soit avancée par ces succès, l'Angleterre s'en effraye; elle veut que son roi arme contre nous. On s'exagérait fort Louis XIV. À l'Est, il ne put résister que par un coup désespéré. Créqui brûla l'Alsace, la dévasta, comme son maître Turenne avait fait de la Westphalie en 73, du Palatinat en 75. Funèbres dates où les campagnes se marquent en faisant le désert.
Charles II, traîné par son parlement, est forcé (10 janvier 1678) de signer un traité avec la Hollande, qui ne fera pas la paix sans l'Angleterre et en recevra une armée. Le roi fit cette fois, comme il avait fait jusque-là, à chaque coup que lui portaient les deux puissances maritimes, il frappa sur l'Espagne. Il y avait plaisir à tomber sur cette Espagne désarmée, une puissance finie qui ne pouvait plus envoyer un seul homme aux Pays-Bas.
Le roi assiége Gand et Ypres, les prend. La Hollande croit le voir venir à elle, recommencer l'invasion. Orange a beau repousser la paix, on ne l'écoute plus. Sa popularité était fort compromise; on avait découvert que ce personnage double avait promis à Charles II de l'aider contre ses sujets. Il ne l'aurait pas fait, il ne pouvait et ne voulait le faire. Qui trompait-il? sans doute Charles II. Mais sa duplicité ôtait toute confiance.
La Hollande allait traiter fort honorablement. Elle était libre en conscience. Ses alliés n'ayant rempli nul de leurs engagements avec elle, elle pouvait s'arranger sans eux. Le roi lui faisait un pont d'or. Mais ayant de nouveaux succès, il fut moins pressé de traiter. Il avait regagné pour six millions Charles II, qui licencia ses troupes. Nos armées vinrent camper devant Bruxelles, et, d'autre part, ouvrirent l'Espagne par la prise de Puycerda. La France présenta des exigences et des difficultés nouvelles, tantôt l'intérêt de ses alliés, tantôt la gloire du roi, qui voulait qu'on signât chez lui, non à Nimègue, où se faisaient les conférences.
Il en fit tant, que la Hollande et l'Angleterre dirent qu'elles se liguaient contre lui, s'il n'avait signé le 11 août.--À la grande surprise de tous, la nuit du 10 au 11, à minuit, on signa en effet le traité avec la Hollande. Vive opposition des Anglais, et du prince d'Orange qui, le 14 encore, sachant certainement la paix, mais n'en ayant pas la nouvelle officielle, fondit sur Luxembourg, le surprit, lui tua beaucoup de monde. S'il eût vaincu, il biffait le traité.
Le roi, en s'arrangeant avec le peuple riche, le peuple banquier, qui soldait la coalition, avançait fort la paix. Il avait frappé l'Espagne chez elle, en Catalogne, l'Empereur chez lui, à Vienne même, par les protestants de Hongrie qu'il animait. La paix s'accomplit par deux trahisons (6 février 1679):
_L'Empereur trahit l'Allemagne_, ne réclame pas les villes impériales d'Alsace, ni les passages du Rhin. La Lorraine nous resta encore. Enfin l'Empereur laisse le roi forcer la basse Allemagne de satisfaire la Suède.
_Le roi trahit la Hongrie, la Sicile._ L'abandon de Messine se fit avec les plus odieuses circonstances. On rassura les habitants, on promit, on jura de rester. Un matin, on s'embarque. Tout le peuple accourt au rivage, veut partir avec nous. On part, et, sans traiter pour eux, sans rien stipuler pour leur grâce.--La Hongrie fut trahie de même. Quand ce peuple intrépide poussa à ce point Léopold, jusqu'à saisir sa capitale, il se crut fort de l'amitié, des promesses du grand roi de l'Occident. Au traité, pas un mot pour eux. On les laisse à la vengeance de l'Autriche, comme Messine aux supplices espagnols.