Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19)

Part 12

Chapter 123,660 wordsPublic domain

Ce qui dérangea ce beau plan, ce fut la magnanimité inattendue des puritains; ils ne voulurent pas profiter d'une tolérance qui couvrait le complot papiste. Ils redemandèrent la persécution, l'exclusion des charges publiques, l'obscurité, la pauvreté. Rien de plus beau ni de plus grand.

Le Parlement put donc hardiment lancer une pierre dont tous les traîtres furent frappés en pleine poitrine; c'est le serment du _Test_. Quiconque a des charges publiques doit: 1º jurer que le roi (non le pape) est le chef de l'Église; 2º déclarer ne pas croire au principal des dogmes catholiques.

Mesure inefficace ailleurs, et ridicule sans doute partout où le serment n'est rien, chez les peuples où la parole n'a pas de gravité. Mais elle fut très-efficace en Angleterre. On se connaissait bien; qui se fût parjuré, n'en eût pas moins été rejeté, de plus, déshonoré. Par cette déclaration de guerre ouverte, on raffermit un grand peuple flottant qui se fût laissé ébranler, mais qui, voyant le papisme déclaré l'ennemi de la patrie, s'en écarta décidément. La religion de l'intolérance ne fut plus tolérée (que dans la conscience). L'État lui ôta l'arme dont elle aurait frappé l'État.

La chose était si nécessaire, que lord Bristol, un catholique, mais, avant tout, loyal Anglais, déclara que le pays était perdu sans cette mesure contre les catholiques. Le Parlement admira cette franchise et le dispensa du serment.

CHAPITRE XIV

L'AUTRICHE ET L'ESPAGNE DÉFENDENT LES PROTESTANTS--MORT DE TURENNE

1674-1675

En suivant attentivement les négociations de Louis XIV dans les lumineuses publications de M. Mignet et dans les nombreux auteurs qui, de nos jours, ont pris plaisir à nous expliquer ces oeuvres de ruse, je suis obligé, je l'avoue, de porter un jugement contraire au leur. Ils en admirent l'habileté. Moi, quelque effort que je fasse, il m'est impossible d'y voir autre chose qu'un incroyable aveuglement, une étrange ineptie qui travaille contre elle-même.

Comment se fait-il que, seul ici, je me voie en désaccord avec tous? Ils ont admiré, en artistes, la dextérité du détail. Moi, je regarde, en politique, l'inconséquence générale des actes et leurs funestes résultats.

La fortune fit tout pour lui. Il fit tout contre la fortune. On a vu, d'abord en Hollande, la partialité obstinée de M. de Witt pour la France, et la violence barbare par laquelle le roi même ruina le parti français, créa, grandit son ennemi, le prince d'Orange. Même spectacle en Angleterre, et même encore dans l'Empire. Il y détruisit ce qui pouvait l'appuyer.

Du côté de l'Empereur, les Jésuites avaient rendu à Louis XIV un service signalé. En janvier 1672, c'est-à-dire au moment même où il commençait la guerre, ils paralysèrent l'Autriche et la rendirent incapable d'y prendre une part sérieuse. De l'oppression politique qu'elle exerçait sur la Hongrie, ils firent une cruelle persécution religieuse. Jusque-là, le ministre dirigeant, Lobkowitz, destructeur des libertés de ce pays, avait procédé par la ruine et l'exécution des grands. Mais, à ce moment, les Jésuites ouvrirent une croisade contre le peuple, contre les masses protestantes. Le 2 janvier, commencèrent les dragonnades autrichiennes, missions armées où ces Pères, menant avec eux les soldats, entreprirent de violenter le plus fier des peuples. Ils surprenaient, enveloppaient à la turque chaque hameau, et brusquement convertissaient le Hongrois qui voyait sa femme, ses enfants sous le fusil.

«Qui a raconté les détails de tout cela? leurs ennemis?» Point du tout. Ils n'ont cédé à personne l'honneur de consacrer le souvenir de leurs exploits à la postérité. Le chaleureux, mais savant auteur du _Cabinet Autrichien_, Michiels, cite les bonnes et pures sources jésuitiques où il a puisé; grâce aux livres des exécuteurs, grâce aux lettres de Léopold, nous savons les petits moyens qui opérèrent ces oeuvres pies. Des ministres brûlés vifs à feu lent, des femmes empalées au fer rouge, des troupeaux d'hommes vendus aux galères turques et vénitiennes, voilà ce qui fit ce miracle. Les Hongrois trouvèrent ces arguments des Jésuites irrésistibles. Tout ce qui ne s'enfuit pas du pays fut touché et sentit la Grâce.

Les troupes de Léopold étant occupées dans une affaire si louable, le roi de France devait, à tout prix, éviter de l'en tirer, ne pas irriter l'Allemagne. S'il était forcé d'y entrer par l'agression du Brandebourg, il ne devait le faire qu'avec d'extrêmes ménagements; il devait surtout nourrir son armée. Mais la cruelle destruction de la Westphalie par Turenne (1672), la surprise que le roi en personne fit de Colmar et autres villes impériales (1663), terrifièrent les Allemands; ils coururent à Vienne, accusèrent le ministre, ami de la France. Les Jésuites le sacrifièrent et restèrent seuls maîtres; s'ils continuèrent en Hongrie leur grande oeuvre religieuse, il furent forcés en Allemagne de s'accommoder au temps, d'armer contre la France. Admirable habileté de celui-ci, qui réussit à jeter dans l'alliance protestante le gouvernement des Jésuites!

Les circonstances, en Angleterre, l'avaient favorisé de même, et de même il eut l'adresse de la tourner contre lui. Ce qu'il eût dû le plus ménager en ce monde, c'était Charles II. Le hasard, l'exil, Henriette, l'échafaud de Charles Ier et le couvent de Chaillot, avaient fait un roi exprès, vrai Français, faux protestant, sincère ami de l'étranger, léger de coeur, si vous voulez, mais non pas dans la trahison. Il fallait que le roi de France économisât cet homme si précieux, n'en abusât pas, ne le déshonorât pas, ne le fît pas trop connaître. Les grands politiques italiens auraient bien autrement mûri, caressé le complot.

Le bonheur du roi voulait que Charles II eût d'abord pour ministre Clarendon (beau-père du duc d'York, futur chef des catholiques). Mais le roi tua Clarendon par le rachat de Dunkerque, qui révéla Charles II. Pour raccommoder cela, le bonheur du roi veut encore qu'il puisse endormir l'Angleterre, envoyant deux fois comme ambassadeur l'homme de nos protestants français, le député général de leurs églises, Ruvigny, le beau-père de lord Russel, honorable chef de l'opposition. Ainsi, c'est la loyauté du parti protestant même qui se charge de répondre de Louis XIV, de couvrir le complot papiste. Mais le roi est si aveugle qu'il détruit tous ses avantages. Tantôt il presse Charles II de se convertir, tantôt il lui dit d'attendre. Lingard même et les catholiques en ont haussé les épaules.

En 1672, il lui imposa la guerre de Hollande, et, quand les flottes anglaises furent en ligne à côté des nôtres, par deux fois notre amiral d'Estrées se tint immobile et les laissa écraser. Nos officiers, désespérés de ce déshonneur de la France, exigèrent une enquête. Mais il fut prouvé invinciblement que d'Estrées _avait ordre de trahir_. Les pièces originales existent dans nos archives et sont tout entières imprimées. (E. Süe, _Marine_, t. III, 43, 65.)

Loin d'apaiser, de tromper l'indignation de l'Angleterre, le roi la porta au comble en donnant au parti papiste un centre d'organisation. Il dota, maria de ses deniers, York, le chef des catholiques, avec une Française italienne, une nièce de Mazarin. L'hôtel d'York, dans Londres même, fut une France, fut une Rome, foyer d'intrigues audacieuses, si peu cachées, que les Jésuites y tinrent leurs assemblées solennelles qu'ils faisaient tous les trois ans.

Il n'y eut jamais rien de si fou. Par cette série de sottises, de tyrannies exercées sur son valet Charles II, on peut dire que le roi de France l'étrangla de ses propres mains. Dès 1673, il est détruit, ruiné, se remet pieds et poings liés au Parlement, qui fait le procès des ministres, la paix avec la Hollande. Le renversement des Stuarts est déjà tout préparé, la révolution semble mûre. Un chef manque. Ayez patience. Voilà Guillaume d'Orange.

Encore une fois, l'activité de ce gouvernement, le mérite de ses agents, l'intérêt de leurs dépêches, les apparences judicieuses que leur aimable parlage donne aux choses les plus insensées ne peuvent faire illusion. Il est trop visible que c'est un gouvernement d'imagination, romanesque et passionné, qui ne prévit rien, ne mesura pas ses ressources. La guerre a commencé en 1672. Dès l'hiver on n'en peut plus. On est obligé, pour avoir des troupes, de rappeler peu à peu les garnisons de la Hollande. On se jette en Allemagne. L'armée n'emporte rien; Louvois ne nourrit point Turenne. Le voilà, dès le début de la guerre, dans la pénurie, dans les horreurs qui marquèrent la guerre de Trente ans. Nous retournons aux Waldstein. L'Europe reconnaît et frémit.

Le roi recule rapidement. Notons les degrés de la reculade.

Dès avril 1673, il se réduit à ce que les Hollandais offrirent et qu'il refusa. Mais alors, ils ne l'offrent plus.

En juin, se croyant relevé parce qu'il a de sa personne (sous la direction de Vauban) pris l'importante Maëstricht, il croit que l'on va céder; il veut bien se réduire encore, rendre Nimègue. Les Hollandais n'en veulent pas. Ils sont vainqueurs: en juin même, Ruyter a battu nos flottes, coupé le chemin à l'armée qu'on voulait jeter sur la côte; le plan de descente est dès lors pour toujours abandonné.

En septembre enfin, le roi croit calmer les Hollandais en ne gardant que les villes qu'il a prises aux Espagnols, Ypres, Saint-Omer, Cambrai. Mais la Hollande défend l'Espagne comme elle-même, ne veut rien entendre.

En Allemagne, la question est si violemment retournée que, dans cette guerre que le roi avait lui-même déclarée _religieuse_ et catholique, ce ne sont plus seulement les protestants qui combattent, mais la catholique Espagne et la catholique Autriche. Le Jésuite Léopold s'en va au pèlerinage fameux de Maria-Zell pour prier contre Louis XIV. Il prend en main le crucifix, prêche son armée contre la France. La croisade que Louis ouvrit, elle se fait contre lui-même.

On peut dire qu'il fit un miracle, l'amalgame des plus opposés, la suppression des vieilles haines, éteintes par une haine plus forte. Le général de l'Autriche, Montecuculli, opère sa jonction avec le prince d'Orange. Le prince des calvinistes, petit-fils du Taciturne, devient général en chef des armées du roi Catholique, défenseur de la monarchie espagnole. Le voilà maître du Rhin, maître des communications entre la Hollande, les Pays-Bas et l'Allemagne.

* * * * *

Il fallut bien que Louis XIV, impuissant contre la Hollande, revînt à sa première politique, la spoliation plus facile de la vieille ruine espagnole, la guerre de catholiques contre catholiques. Singulier revirement. Il s'adresse aux protestants. Il caresse la Hollande, veut gagner le prince d'Orange. Il va, derrière l'Empire, encourager, tromper les Hongrois calvinistes; il les compromet par l'espoir des secours qu'il ne donne point. Tout le secours fut une médaille où il s'intitule le _Libérateur des Hongrois_. En Angleterre, il paye l'opposition du Parlement et les chefs mêmes des puritains contre Charles II, pour que celui-ci, dans le désespoir, n'ait de ressource qu'en lui, soit décidément forcé de trahir et d'appeler l'ennemi.

Quelle montagne de haine s'éleva contre nous, quelle furieuse indignation, on put en juger à Senef (11 août 1674). Elle y rendit nos ennemis indomptables, et d'un ramas de soldats de toutes nations elle fit une armée aussi ferme que l'armée française. Il y eut deux batailles en un jour. L'étonnement des nôtres ne fut pas petit quand, ayant rompu trois fois les alliés le matin, se croyant victorieux, ils virent les prétendus vaincus se reformer obstinément dans un poste meilleur. Là, la France reconnut la France. Il y avait force Français sous le drapeau de Hollande. Et même les Autrichiens étaient conduits par un Français, M. de Souches. La fureur acharnée de Condé, qui eut trois chevaux tués sous lui, le massacre de 8,000 Français et de 8,000 alliés, tout cela n'amena pas de résultat décisif. Condé n'en tira d'avantage que de rester là pour enterrer les morts. Parmi ses prisonniers allemands, il se trouvait plusieurs princes dont la présence témoignait de la haine profonde de l'Allemagne. Ils avaient voulu combattre en personne et se donner le bonheur de frapper eux-mêmes un coup sur le tyran de l'Europe.

Désormais, égalité militaire entre les armées. Mais le roi a encore pour lui la supériorité dans la guerre de siéges, l'habileté de Vauban. La guerre des machines et des murs commence par le perfectionnement du génie, de l'artillerie. Chose curieuse, c'est Vauban, cet ami de l'humanité, qui, suivant le progrès logique de son art, et trouvant les moyens de prendre et défendre les places par des règles invariables, créa les plus terribles aggravations de la guerre. Il se consolait sans doute, comme toujours on l'a fait, à chaque invention meurtrière, en se disant que les campagnes, plus courtes, coûteraient moins de sang. Mais ces règles, une fois trouvées et suivies de tout le monde, les places scientifiquement canonnées, prises et reprises, sont l'objet d'une succession d'opérations alternatives, qui peuvent toujours continuer.--De plus (Vauban y songea-t-il?), la guerre change de nature; les bombes franchissant les remparts, passant par-dessus la tête des soldats, vont écraser l'habitant pacifique. Elles enfoncent les maisons du toit aux caves, éclatent, tuent, brisent, dispersent les membres, font voler les cervelles, des quartiers de femmes et d'enfants. Ces désespérés s'arment contre leurs propres défenseurs; ils forcent les soldats de se rendre. Ceux-ci, pour les contenir, les massacrent, saccagent la ville avant qu'elle le soit par l'ennemi. Horreur dans l'horreur! un enfer où se déchireraient les damnés entre eux, pour être torturés ensuite et dévorés par les démons!

Ces arts nouveaux, cette terreur des bombardements, donnaient de rapides succès. Il ne fallut à Vauban que deux mois pour reprendre la Franche-Comté, par les siéges de Besançon, Salins et Dôle. La Suisse y perdit sa vraie frontière, dont la neutralité l'avait couverte deux cents ans. Cette fois encore, comme en 1668, on avait acheté les meneurs des montagnes. L'année suivante le roi en une fois acheta la Suisse même, engageant à très-haut prix tout ce qu'elle avait de soldats (1675).

Au Nord, même marchandage d'hommes. Le roi solde les Suédois et les fait descendre en Allemagne, pour soutenir de ces mercenaires les traîtres gagés de l'Empire, Bavarois et Hanovriens.

Ainsi la guerre, de plus en plus, devient une affaire d'argent. Colbert, traîné, surmené, écrasé, écrase la France. La prodigieuse patience de ce peuple étonne le monde. À Paris, la chose est poussée jusqu'à vendre l'air et le soleil; les petits étalagistes des halles payent pour la première fois leur place au pavé. Minime et misérable taxe, mais si riche en malédictions! L'impôt du tabac, immense et croissant immensément avec le besoin de l'oubli et de l'abrutissement, est donné à la Montespan, pour aider au jeu furieux où un soir elle perdait sur une carte 700,000 écus (Feuquières, IV, 227).

Elle engraissait, cette belle, à l'instar du _gros crevé_ (sobriquet de son frère Vivonne). Elle reluisait d'embonpoint sous sa riche chevelure qui ondoyait de tous côtés. Déjà épaisse de taille, lourde et pesante de croupe, elle mangeait plus que le roi, le premier mangeur du royaume. Nul homme n'eût pu se flatter de boire en gardant mieux sa tête. Sur un repas fort arrosé, elle se versait encore surabondamment, par rasades, les plus fortes liqueurs d'Italie (Madame, I, 357).

La France, par toute l'Europe, gagnait alors le renom du peuple gueux, _du peuple maigre_. Les Anglais disaient déjà: «Ces grenouilles de Français.» Chose curieuse, deux voyageurs, à cent ans de distance, portent le même témoignage sur la misère du pays. Locke, le médecin philosophe, le vit en 1676 et 1678. L'agronome Arthur Young, vers 1784. Tous deux sont stupéfiés de la quantité de terres délaissées, de maisons ruinées. À Montpellier, Locke écrit: «Le marchand et l'ouvrier donnent _moitié_ de leurs gains à l'impôt. Un pauvre libraire de Niort qui ne mange jamais de viande, loge et nourrit deux soldats à qui il doit donner trois repas de viande par jour. En Languedoc, les terres nobles, étant exemptes de tailles, se vendent deux ou trois fois plus que celles des roturiers; celles-ci n'ont plus de valeur. Le fermage, en quelques années, a diminué de moitié,» etc., etc.

Quand le timbre et le tabac, organisés en grande ferme, vinrent encore par dessus cette misère, la Guienne et la Bretagne firent enfin explosion. Cela toucha le roi qui retira les impôts, calma tout,--puis, leur jeta une armée pour garnisaire. Force gens pendus, roués. Le port de Bordeaux ruiné. Douze cents vaisseaux étrangers s'en allèrent à vide. Voilà comme ce gouvernement furieux allait se ruinant lui-même, s'ôtant les ressources, se coupant les vivres et se fermant l'avenir.

Que serait-il arrivé si les protestants avaient donné corps aux révoltes, ou eussent pris l'occasion pour faire entrer l'étranger? Les Hollandais le croyaient. Leurs flottes, en 1674, étaient venues flairer la France. Un aventurier, Rohan, leur donnait espoir. Rien ne bougea. Nulle voix, nul signe ne leur vint de ce grand tombeau. Loin d'appeler l'ennemi, nos protestants s'employaient avec un zèle aveugle contre la cause commune du protestantisme. C'était leur homme, Ruvigny, député général de leurs églises, qui allait comme ambassadeur mentir pour Louis XIV, nier la trahison de 1673, travailler contre le prince d'Orange et empêcher l'opposition de le mettre en Angleterre en exigeant son mariage avec une fille d'York.

La France, dans cette crise intérieure, eût été certainement entamée au Nord sans les divisions intérieures des alliés, à l'Est sans la merveilleuse habileté de Turenne. Toute une année, il tint l'Empire en échec sur le Rhin. En cette longue campagne, il apparut ce qu'il était, le maître des maîtres, entre Gustave et Frédéric. Il avait en face le savant tacticien Montecuculli et une armée très-forte en nombre. Tout le monde a admiré cette _mathématique sublime_ de la tactique moderne (Henri Martin). Je crois pourtant qu'il est juste de remarquer, en faveur des adversaires de Turenne, qu'ils n'avaient nullement une armée comparable à celle du prince d'Orange à Senef. L'empereur, occupé chez lui de sa guerre de Hongrie, agissait mollement sur le Rhin, défendait à ses Autrichiens toute tentative hasardeuse. L'armée de l'Empire était formée de gens neufs à la guerre. Pendant bien des années, il n'y en avait pas eu en Allemagne.

Turenne avait ôté à cette armée son point d'appui naturel sur la rive droite du Rhin par la destruction calculée du Palatinat. Il fit soigneusement manger, consommer ce qui put se consommer, puis détruire le reste, saccager, incendier tout, faire, autant qu'on put, le désert. Que sert de dire, comme on fait, que ce furent nos auxiliaires qui firent cette désolation? Elle fut ordonnée et voulue. Le roi croyait avoir reçu un outrage personnel du Palatin, son allié de famille. Ce prince avait excusé, justifié en pleine diète, l'enlèvement d'un traître allemand, Furstemberg, agent de Louis XIV, qu'emprisonnèrent les Autrichiens. Turenne trouvait son compte dans la barbare exécution qui devait empêcher l'ennemi de subsister sur cette rive, en face de la nôtre. L'immensité d'un tel pillage lui attachait extrêmement sa petite armée.

Qu'il ait eu à cela quelque utilité stratégique et passagère, je ne le nie point, mais j'affirme que les choses qui créent des haines durables entre les nations sont mauvaises et impolitiques. Pour ma part, lorsque, dans l'été de 1828, je vis pour la première fois ce romantique palais d'Heidelberg, oeuvre ravissante de la Renaissance, encore dévasté, ruiné, je me sentis Allemand, et je gémis pour ma patrie.

Nous avons signalé dans la guerre de Trente ans le phénomène de l'identification absolue du général et de l'armée, l'_homme-légion_! Quand cela se fait on voit apparaître un monstre de force. À quel prix y arrive-t-on? à une double condition, la perfection de l'ordre au dedans de cette armée, mais la tolérance absolue des excès contre l'habitant. Le grand et froid tacticien, par ce moyen des temps barbares, se fit plusieurs fois une armée à lui. La dernière, de vingt-deux mille hommes, était dans sa main tellement, si fortement attachée, dévouée, passionnée dans l'obéissance, qu'il hasarda avec elle la plus scabreuse opération qui se soit jamais faite en guerre. Ce fut de laisser l'ennemi s'établir en Alsace, de le rassurer pleinement en séparant, dispersant sa petite armée derrière le rideau des Vosges. Ces corps épars avaient le mot pour se réunir le 27 décembre à Belfort, au point où finissent les Vosges. Par la saison la plus rude, par les neiges, les précipices, les torrents, cela s'accomplit. Et l'ennemi épouvanté vit Turenne, réuni, complet, en forte masse, fondre sur lui. Il l'enfonce à Mulhouse, le disperse à Colmar; dès le 11 janvier (1675) lui fait repasser le Rhin.

Il ne fallait pas moins que ces prodiges d'audace et d'habileté pour couvrir la décadence de Louis XIV qui se manifestait déjà. Le grand coup, le plus terrible, quoiqu'il ne produise pas encore ses effets les plus funestes, c'est que l'Angleterre, de plus en plus, tourne contre nous. Résultat naturel d'une duplicité qui chaque jour se révèle davantage. Que serait-ce si les 84 vaisseaux de l'Angleterre s'unissaient aux 134 vaisseaux de la Hollande? Donc, notre brillante marine, augmentée et suraugmentée par le mortel effort de Colbert, est obligée pour le moment de s'ajourner, de s'effacer. Elle n'ose sortir de l'Océan, et cette année ne se montre que dans la Méditerranée.

L'importante ville de Messine, révoltée contre l'Espagne, venait de se donner à nous. Par une conduite habile, on eût entraîné la Sicile entière. Le roi, avec ce tact parfait et cette connaissance des hommes dont on l'a souvent loué, nomme vice-roi de ce royaume (que l'on n'avait pas encore) un courtisan agréable, le paresseux, l'épicurien, le mangeur, le dormeur Vivonne, léger de paroles et de moeurs, admirable pour faire regretter aux Siciliens la gravité espagnole. Le mérite de Vivonne était sa soeur, la Montespan, qui voulut, et cela se fit.

Le spectacle de l'Europe, c'était la lutte savante, acharnée, de Turenne et Montecuculli dans un champ fort étroit, un espace de quelques lieues, entre Rhin et Forêt-Noire. Cette partie d'échecs très-serrée avait fini en juillet par tourner à l'avantage de notre grand calculateur. Il avait gagné l'offensive, passé le Rhin; il croyait pouvoir tourner l'ennemi. Même, il s'écria: «Je les tiens!» Il faisait une dernière reconnaissance des batteries des impériaux, lorsqu'un de leurs boulets le frappa à mort (27 juillet 1675?).

L'armée le fut du même coup. Quoique Montecuculli, malade, eût perdu deux jours, les lieutenants de Turenne, en désaccord, faillirent périr. Il nous en coûta trois mille hommes; heureusement les vieux soldats qui rapportaient le mort avec eux, se crurent encore gardés par lui, et, forts de ce paladium, réparèrent, à force de vaillance, l'ineptie de leurs généraux.