Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19)
Part 11
On ne fit ni l'un ni l'autre. Condé ayant été blessé dès la première affaire, le seul général fut Turenne, le nouveau converti, bien entendu sous le commis Louvois, qui menait le roi avec lui, administrait, réglementait tout le long du chemin. Le roi écrivait de sa main les règlements et les ordres du jour, et croyait diriger la guerre. Quatre places prises ou livrées en quatre jours, puis le passage facile du Rhin (fort ridiculement célébré), ouvraient tout le pays. Chaque jour nous mettait en main des places, des garnisons nombreuses. Louvois fit décider, contre l'avis de Turenne, qu'on garderait ces places, qu'on s'y fortifierait, qu'on ne garderait pas les soldats, qu'on les rendrait à tant par tête. Judicieux conseil qui divisait, dispersait notre armée, rendait la sienne à l'ennemi!
Il y avait cinquante ans que la Hollande ne voyait plus la guerre. C'était un grand jardin, un trésor de richesse et d'art; c'était l'asile universel des esprits pacifiques, qui ne demandaient rien que la possession tranquille d'une libre conscience. L'apparition subite de ce monstre de guerre, d'une armée de cent vingt mille hommes qui couvrit, engloutit tout le petit pays, ce fut une extrême terreur et comme le dernier jour du monde. La fausse Hollande tout d'abord se sépara de la vraie. Les catholiques d'Utrecht avaient hâte de se soumettre à leur prince naturel. Les Juifs d'Amsterdam traitaient déjà, et offraient des millions.
La Hollande n'avait guère gagné à se faire orangiste. Le prince de vingt ans, dans cet embarras effroyable, perdit de vue l'affaire essentielle, et le salut fut l'oeuvre d'un hasard. Guillaume, reculant jusqu'au fond de la Hollande, ne couvrait plus ni la Haye, siége des États, ni Amsterdam, le coeur du pays, ni le point fatal des écluses auquel tenait la ressource dernière. Il avait peu de force; le principal usage qu'il aurait dû en faire, c'était de garder les écluses; sinon, la guerre était finie. Si elle ne le fut pas, c'est à Louvois, non au prince d'Orange, que l'Europe le dut. Remercions ce grand ministre, qui, cette fois encore, sauva les libertés du monde.
Le roi Louvois, comme le roi Louis, était galant. Sa Montespan était la femme du marquis de Rochefort, qu'il fit bientôt maréchal. Turenne, qui, tout en grondant contre Louvois, savait bien cependant que sans lui il ne serait pas connétable, ni chef de la croisade anglaise, Turenne lui fit ce plaisir de donner à son Rochefort la brillante mission de précéder l'armée et frapper le grand coup.
Lancer sur Amsterdam un corps de six mille cavaliers qui s'emparerait au passage de Muyden où sont les écluses, c'était le conseil de Condé et de notre ex-ambassadeur; mais Turenne ne voulut pas se trop dégarnir de cavalerie, ne donna que quatre mille chevaux à Rochefort. Celui-ci, à son tour, non moins prudent, ne voulut pas partir sans rations de pain (dans un pays pourtant plantureux, couvert de troupeaux); il emmena dix-huit cents cavaliers. C'était trop peu pour faire peur à la grande ville. Aussi il n'y alla pas; il resta près d'Utrecht. Cent cinquante dragons seulement furent détachés sur la route d'Amsterdam. Mais la prudence est si contagieuse que ces dragons n'allèrent pas loin; déjà à Naërden, ils étaient fatigués; quatre seulement eurent la curiosité d'aller voir la ville aux écluses, Muyden. Ils la trouvent ouverte, en sont maîtres un moment; mais les habitants se rassurent, les mettent à la porte, et reçoivent secours d'Amsterdam. Les cent cinquante dragons avertis, accouraient. Trop tard. Ils n'entrent point. La Hollande est sauvée (20 juin 1672).
Dès le 7 juin, Ruyter, ayant surpris les flottes combinées d'Angleterre et de France et leur ayant livré une terrible bataille, l'une des plus furieuses du siècle, leur fit éprouver de telles pertes que, dès lors, il n'y eut plus à songer à une descente. Pendant toute l'action, Cornélius, le frère de Jean de Witt, représentant des États généraux, quoique malade, avait bravé le feu; on le voyait, dans son fauteuil, ce ferme magistrat, impassible sous la pluie de fer, respecté des boulets, donnant ce grand augure que la Patrie ne mourrait point.
Il fallait de la foi pour y croire et la voir encore. Elle avait disparu. Sauf la Zélande et deux ou trois villes, la Haye et Amsterdam, la république n'était plus. Le roi la croyait sienne, et à ce point qu'il la traitait en sujette rebelle. Dans un manifeste digne d'Attila, il disait qu'il la _punirait_ par le sac, l'incendie des villes. Quand le parti français, l'humble fils du bon Grotius, vint lui demander grâce, il n'en rapporta que le désespoir.
D'abord on refuse de le recevoir. Puis, on déclare que la paix n'est faisable qu'à trois conditions: 1º Que la Hollande rentre dans ses marais, sacrifiant la ceinture des provinces et places fortes qu'elle s'est donnée au midi et à l'est, et qui, devenue française, la mettra en état de siége éternel; 2º que la Hollande tue sa propre industrie, en recevant les marchandises françaises; 3º qu'elle se mette au coeur son ennemi religieux, qu'elle subisse partout le curé catholique, et même le clergé militaire, l'ordre de Malte, l'épée du moine armé.
Les États généraux acceptaient le premier article, livraient tout autour d'eux les places qui les couvraient. Le roi aurait dû se contenter de cela. Il les eût tenus si serrés, que tôt ou tard, il aurait eu le reste. Le clergé catholique, assiégeant le pays, l'aurait miné, pénétré en dessous comme d'une vaste infiltration, ruiné ses digues morales. Par la complicité des tolérants, des philosophes, des Grotius et des de Witt, il eût énervé la Hollande, comme il l'a fait depuis avec succès. Mais alors, il avait de bien autres ambitions; il voulait un triomphe éclatant et immédiat, qui aurait exalté les catholiques anglais, ouvert le second acte de la guerre contre l'hérésie.
Si le roi avait eu un peu de coeur, une chose l'eût rendu modéré. Le parti français de Hollande qui l'implorait le 22 juin, était en grand péril, sous le coup d'un massacre. La veille, le 21 juin, Jean de Witt avait été assassiné; blessé du moins; on crut l'avoir tué. Les de Witt étaient sûrs d'avoir le sort de Barneveldt. C'était au roi de voir s'il avait tant à désirer de donner le pouvoir au neveu du roi d'Angleterre, s'il devait perdre, envoyer à la mort les anciens amis de la France.
Les historiens, soit réfugiés, soit hollandais, qui ont écrit plus tard, sous l'influence de la maison d'Orange, ne manquent pas d'affirmer: 1º que le parti des de Witt, des Ruyter, le parti républicain de la vieille Hollande, qui fut la patrie même, _avait été imprévoyant_; 2º qu'au moment de l'invasion, _il se montra faible_. Avec ces deux allégations, ils arrivent à faire croire que la Hollande fut sauvée par ce qui était le moins hollandais, bourgeoisie nouvelle, issue d'émigrants, militaires français-allemands, et enfin la racaille de toutes nations. Tout cela pour eux, c'est le _peuple_. Le peuple, à les entendre, sauva tout, en se donnant un maître. Et, comme l'obstacle à cela, était surtout dans les de Witt, il ne faut trop regretter qu'on les ait tués. Belle circonstance atténuante pour la part directe ou indirecte que la maison d'Orange eut à l'horrible événement.
Or, pour faire croire cela, on ne manque pas de raconter que ces magistrats héroïques, qui s'étaient montrés des hommes d'action, que ces frères qui, aux jours du danger, entrèrent dans la Tamise avec Ruyter et Tromp, se trouvèrent tout à coup abattus au moment de l'invasion. Tout périssait. Mais Orange était là. Le contraire est exact. Ce sont précisément les mêmes historiens qui donnent de quoi les réfuter. Il faut bien dater seulement. Cela éclaircit tout.
Orange n'eut point l'initiative de la résistance désespérée. Loin de là, il pria les États généraux _de le laisser négocier avec Louis XIV dans son intérêt particulier_ et de solliciter une sauvegarde pour ses terres (27 juin). C'est en _août_ seulement qu'il afficha et promulgua les résolutions d'extrême défense.
Mais, _dès la fin de juin_, les anciens magistrats, M. Hop, d'Amsterdam, parlant aussi pour ceux de la Zélande, dit qu'il fallait rompre les négociations et se défendre, que l'Europe viendrait au secours, que le torrent français était déjà tari par cette quantité de garnisons où il s'était disséminé. L'assemblée, c'est-à-dire ces magistrats qu'on dit si faibles, l'assemblée se leva, jura de résister jusqu'à la mort.
L'exemple fut donné par la grande Amsterdam. Elle lâcha les écluses d'eau douce, perça les digues, livra à l'Océan l'admirable campagne qui l'entoure. Énorme sacrifice. Ce n'était pas là, comme ailleurs, des prairies qu'on mettait sous l'eau. C'étaient les villas, les palais, les plus riches maisons de la terre, les serres, les jardins exotiques, ces trésors qui déjà faisaient de ce pays l'universel musée du monde. Cela fut grand. Car la ville est sans terre; c'est un comptoir, un magasin; chacun a sa chère petite terre et son foyer aimé (_meine lust_, _meine rust_, etc.) dans la campagne voisine. On entasse là tout ce qu'on a. Ce peuple qui vit d'intérieur, quand il a couru au Japon, à Surinam, partout, y rapporte tout ce qu'il peut et enterre là son âme. Voilà ce qu'on donna à la mer.
Au prix de cette amère douleur, la Hollande affranchie se connut, et sentit que cette âme libre n'était pas enterrée, mais sur l'Océan même et sur cette invincible flotte qui vint majestueusement entourer Amsterdam. Celle-ci se tint prête à combattre, à partir, à laisser tout, s'il le fallait, se sentant en état de tout refaire, de tout créer encore; elle eût fait une autre Hollande, et plus grande, à Batavia.
CHAPITRE XIII
GUILLAUME.--MORT DES DE WITT.--L'ALLEMAGNE ET L'ANGLETERRE CONTRE LA FRANCE
1672-1673
La Hollande resta deux ans sous l'eau, attaquable l'hiver seulement dans les gelées, aux points que couvraient les eaux douces, mais tout à fait inaccessible partout où pénétra la mer qui ne gèle jamais. Donc, on avait du temps. La grande et pesante Allemagne se décidait enfin, s'ébranlait, et d'un tel mouvement que l'Empereur en fut emporté. L'électeur de Brandebourg fut la voix de l'Empire contre Louis XIV. Il négocia d'abord une simple alliance défensive qui sortit Léopold du coupable équilibre où il croyait rester.
Guillaume d'Orange qui, le 27 juin, voulait négocier pour son compte avec le roi de France, apprit (probablement le même jour), que l'électeur, l'Empereur bientôt l'Empire, armaient pour la Hollande. Première lueur d'espoir qui exalta le peuple en proportion de sa peur. Une petite ville, dont Guillaume était seigneur, commença le mouvement. Et tout suivit. Était-ce confiance dans les talents d'un homme de vingt ans qui n'avait rien fait? C'était, avant tout et surtout, le parent de l'électeur de Brandebourg et du roi d'Angleterre, qu'on portait au pouvoir pour les flatter tous deux. C'était une satisfaction qu'on donnait aux rois de France et d'Angleterre qui, hautement, soutenaient Guillaume. La nuit du 2 au 3 juillet, les États le proclamèrent stathouder héréditaire. Et le 16 juillet encore, les rois d'Angleterre et de France, renouvelant leur traité, s'engagent à exiger ce que la Hollande a déjà fait d'elle-même, lui imposent Guillaume d'Orange.
Ayant pour lui la peur publique et le voeu forcé des États, acclamé par la populace et demandé par l'ennemi, Guillaume put choisir à son aise s'il serait l'homme national ou le vice-roi de Louis XIV. Celui-ci lui offrait la Hollande mutilée, réduite, mais l'Empire lui disait de la garder entière; son parent l'électeur lui répondait qu'il serait défendu. Donc, il fut un Caton, repoussa fermement la proposition du roi (22 juillet), qui, désoeuvré, retourna à Versailles (23). Le 24, rassurés sur la guerre étrangère, les Orangistes commencèrent violemment la guerre intérieure, en arrêtant le frère de Jean de Witt.
Le parti des deux frères occupait partout la magistrature. Pour l'en tirer, il fallait qu'ils périssent ou par le fer, ou par la honte. Guillaume eût mieux aimé qu'ils se déshonorassent. Il proposa froidement à Jean de Witt de servir le stathoudérat, de défaire l'oeuvre de sa vie, et de démolir son propre parti, offrant de le faire son second. Il ne voulait rien que le perdre. Jean lui montra par un mot de bon sens qu'il le devinait bien, il dit: «Que, s'il mentait pour lui, il le servirait peu, que personne ne voudrait le croire.»
Restait l'assassinat. Pour y pousser le peuple, il fallait l'abuser, ôter aux frères la garantie sacrée que leur prêtait la parenté, l'amitié du héros national, de Ruyter. Par une calomnie exécrable, on affirma qu'ils étaient devenus ennemis, que Corneille de Witt avait empêché Ruyter d'achever sa victoire, qu'ils s'étaient disputés, battus, que Corneille en restait blessé. La preuve, disait-on, c'est qu'il est enfermé chez lui. Il y était malade; on soutint qu'il était blessé. Ruyter, lui-même, en vain jurait le contraire. Mais on ne voulut pas le croire, et le peuple lui sut mauvais gré de rester juste et vrai contre sa sotte fureur.
Le _crescendo_ des calomnies allait s'amoncelant de l'absurde à l'absurde, jusqu'au plus atroce délire. Les assassins crièrent qu'on voulait les assassiner, que Corneille payait des gens pour tuer le prince, que Jean volait le trésor. Notez qu'il n'avait jamais eu un sou dans les mains, ayant toujours refusé tout maniement des deniers publics. Ignoble accusation, mais facile à détruire par la moindre vérification. Jean en appela à Guillaume lui-même, qui pouvait le sauver d'un mot, en attestant le fait. Il fut dix jours pour trouver sa réponse. Dans cette réponse ironique qui, ne voulant rien dire, induisait à tout croire, il avait l'air de se laver les mains de ce que pourrait faire la justice du peuple.
M. Mignet, quoique généralement favorable à Guillaume et à l'établissement de la maison d'Orange, montre pourtant avec une ferme impartialité que le peuple n'alla pas trop aveuglément de lui-même, mais fut quelque peu dirigé.
On le poussa d'en haut. Bourgeois contre bourgeois agirent; l'homme du 22 juin, qui crut tuer Jean de Witt, était le fils d'un magistrat. De plus, le parti sombre et furieux des sectaires qui jadis avaient aidé Maurice à tuer Barneveldt, les puritains de Hollande, prêchèrent l'assassinat aux carrefours. Ces imitateurs imbéciles des vieux livres bibliques croyaient toujours, du sang et de l'assassinat, susciter un Juge du peuple, un sauveur d'Israël. Le juge, le sauveur, c'était ce fin et froid Guillaume qui attendait pour profiter.
Pour faire le crime, il fallut une suite de crimes. D'abord, enlever Corneille à sa ville de Dordrecht, qui seule avait droit de le juger. Le procureur de la haute cour de Hollande, le magistrat chargé de la sûreté publique, fit cet enlèvement, un acte de bandit. Après cela la haute cour ne voulait pas juger; on fit mine de la massacrer, et quand les magistrats se furent sauvés, moins trois, ces trois, demi-morts de peur, ordonnèrent la torture. Corneille y fut ce qu'il avait été dans le combat naval, un héros de l'antiquité. À ses bourreaux bibliques, il parla en Romain, citant Horace et la strophe immortelle: «Le juste, de ferme volonté, persistera... La colère de la foule, la furie grimaçante du tyran, veut en vain le crime... Il reste sur sa base, comme, aux folies du vent, le roc de la profonde mer!»
Les juges n'osèrent absoudre; ils auraient péri en sortant. Ils prononcèrent lâchement le bannissement. Au peuple, donc, de le bannir dans l'autre monde. Pour ne faire qu'un massacre, réunir les deux frères, on alla dire à Jean que Corneille le demandait. Il se rendit intrépide à cet appel, qui leur donnait la chance, ayant vécu ensemble d'un même coeur, ensemble d'y mourir.
Il n'y avait plus qu'un pouvoir en Hollande; la loi était toute en un homme. Les États effrayés envoyèrent en hâte à cet homme demander du secours. Il n'y fallait pas une armée. Un mot de lui, un messager, sauvait le droit, l'humanité. Ce mot ne fut pas dit. Guillaume s'obstina à croire que des troupes étaient nécessaires. Il ne pouvait en envoyer. Il resta inerte et muet.
Les États gardaient la prison avec un peu de cavalerie, qui tenait la foule en respect. Tout à coup, quelqu'un crie: «Les marins des villages sont en marche pour piller la ville.» Les magistrats firent semblant de le croire, envoyèrent la cavalerie aux portes; donc, livrèrent la prison,--forcée, et les prisonniers,--massacrés, traînés, tout nus, honteusement mutilés et pendus sous les yeux de Simonsson, pontife meurtrier de l'Ancien Testament, Samuel orangiste, qui crut voir Achab et Agag, les impies sous le saint couteau.
Longtemps après, notre Gourville, ce laquais effronté dont nous avons parlé, devenu un gros financier, le familier des rois, osa dire à Guillaume, _qu'on croyait_ qu'embarrassé de MM. de Witt, il avait dû naturellement profiter de l'occasion. À cette curiosité cynique, il répondit _qu'il n'y avait rien fait_, mais n'avait pas laissé de s'en sentir _un peu soulagé_.
Ce n'était pas _rien faire_, c'était agir beaucoup que d'avoir protégé le premier assassin qui dut encourager les autres, d'avoir répondu sur le vol de manière qu'on y crût, d'avoir refusé de faire son devoir de stadthouder pour sauver la prison, d'avoir récompensé les chefs mêmes des massacres; si bien que celui d'entre eux qui força la prison, devint bailli de la Haye, le gardien de la ville où siégeaient les États! Noble garde, belle garantie des libertés de l'Assemblée!
Par la force des choses, le roi se détournait de la Hollande, était forcé de faire front vers l'Empire. Il envoya Turenne (septembre) au delà du Rhin. Condé couvrit l'Alsace. Voilà la France, tout à l'heure conquérante, qui tourne à la défense, défense agressive, il est vrai, qui allait chercher l'ennemi.
Turenne n'eut pas grand mal, l'Empereur était fort hésitant, tout occupé de sa Hongrie, les Turcs près de lui, en Pologne. Son général Montecuculli avait l'ordre de suivre l'électeur de Brandebourg, mais sans agir, sans attaquer. C'était l'ordre aussi de Turenne. Guillaume, qu'ils ne purent rejoindre, mais qui eut un renfort d'Espagnols, coupa les Pays-Bas, crut prendre Charleroi, pendant que Luxembourg, notre général en Hollande, faisait sa pointe aussi, croyait prendre la Haye, enlever les États. Ce vain chassé-croisé fut stérile pour l'un et pour l'autre. La glace fondit sous les chevaux de Luxembourg, qui revint à grand'peine. Pour se dédommager, il exécuta à la lettre sur des populations soumises les menaces barbares que Louis XIV avait faites aux populations résistantes. On commença alors à savoir ce que c'était que les armées de Louis XIV, qu'on avait crues civilisées. La fameuse administration de Louvois ne les nourrit point hors de France. Le soldat fut un gueux vivant de vol, à jeun, mais toujours gai, beaucoup trop gai pour l'habitant. Dans le pays d'Utrecht, il y eut dix-sept mois de pillage. Les clefs furent défendues, afin que le soldat put entrer à toute heure de nuit dans les maisons. Outre d'énormes contributions générales, Luxembourg traita avec chaque habitant pour en tirer le plus possible; sinon, brûlés ou inondés.
La retraite des Français ne releva pas la Hollande. Elle sembla rester sous l'Océan. La victoire de la fausse Hollande, des intrus, du parti bâtard qui voulut un maître et le fit, fut l'enterrement de la patrie. Plus de génies, plus d'inventeurs; ils ne se renouvellent plus. Ce que ce pays a d'éclat, il le doit désormais surtout aux étrangers; on voit en première ligne l'émigration française, Jurieu, Saurin, Bayle, etc., les orateurs et les critiques. On voit d'exacts et pesants historiens, d'éminents érudits et d'excellents compilateurs, éditeurs, gazetiers, etc., etc. L'inondation coupe en deux cette histoire; tout avant, rien après. Trois hommes survécurent, mais pour mourir bientôt: Swammerdam et Ruysdaël, dont l'oeuvre est si mélancolique, Spinosa semble un revenant, dernier hôte d'un monde détruit. Il avait fait au siècle sa vraie philosophie, à son image, sans vie, sans air, sans mouvement, dans la fixité du destin.
La guerre de Trente ans a repris. Turenne qui, enfant, l'eut pour école, la refait vieux en Allemagne. Il s'établit dans la Westphalie, et la mange à plaisir. C'est le _père du soldat_; il ne voit nul excès, et ne veut rien savoir. L'électeur de Brandebourg, désespéré de cette guerre barbare, accepta un traité d'argent, avantageux, prodigue, que lui offrait Louis XIV. À ce trait, nombre d'Allemands sentirent, reconnurent le grand roi, acceptèrent ses subsides. Et ce roi de l'argent, qui marchandait l'Europe, se crut si fort, après son échec de Hollande, qu'il démasqua l'idée de succéder à Léopold vivant. Les Allemands purent lire dans un livre de Paris, censuré et autorisé, que l'Allemagne appartenait au roi de France.
C'est sur la France même que retombaient ces terribles folies, sur Colbert qui fut écrasé. Un mot sur la situation de ce grand et malheureux homme.
C'était, je l'ai dit, un héros plutôt qu'un homme de génie. Il ne prévit nullement. Il avait, dans son grand effort et sa terrible volonté, trop méprisé le temps. Il voulut, en un jour, hériter du long travail de la Hollande, lui succéder dans l'industrie et le commerce. Cette Hollande, tant haïe, dont 4,000 vaisseaux par an venaient chercher nos vins, nous aidait pourtant à payer l'impôt. Colbert, un matin, lui ferma la porte. Il dit: «Que feront-ils pour occuper leurs matelots?» Ils firent ce qu'on a vu pendant deux siècles: Hollandais et Anglais, de plus en plus, burent et vendirent les vins de Portugal, d'Espagne. Donc, nos vignerons furent frappés.
Pour l'industrie, la violente improvisation qu'en fit Colbert, coupée, contrariée, avorta en partie et n'eut pas ses grands résultats. Les représailles étrangères en arrêtèrent l'essor. Il étouffa dans sa création commencée. Lui, qui sous tant de rapports avait besoin de la paix, il en vint à souhaiter la guerre, qui tuerait la Hollande et nous rouvrirait le monde à coups de canon. Mais cette guerre l'accabla. Le roi lui signifia (1673) qu'il devait lui trouver soixante millions de plus, sinon _qu'un autre les trouverait_. Il fut anéanti, voulut s'en aller. Cela était impossible; tant de choses étaient commencées, et tenaient à lui seul! Voilà ce malheureux esclave traîné la corde au cou, comme lié au cheval fougueux, jeté aux voies les plus scabreuses. Le voilà relancé aux casse-cou des Fouquet et des Mazarin. Ministre d'un joueur, qu'il fasse donc des opérations de joueur, qu'il mange l'avenir, qu'il plonge au gouffre de l'emprunt; là, la voie est facile, on va la tête en bas; rien de plus doux, c'est la gravitation.
Les embarras du roi ne pouvaient qu'augmenter. En réduisant les conditions offertes à la Hollande, il insistait sur le grand point, l'établissement du culte catholique, l'introduction d'un grand clergé, colonie redoutable qui eût travaillé là pour lui. L'Angleterre finit par comprendre que ce qu'on demandait franchement en Hollande, on le ferait chez elle par la trahison de Charles II. Elle s'éveilla en sursaut et frappa juste,--sur York, sur le grand parti de Rome et de la France, ce ténia terrible qui allait grossissant, s'agitant, dans les entrailles du pays.
Charles II, le roi philosophe au-dessus de tout préjugé, avait imaginé un plan ingénieux de tolérance, couvrant d'une même protection l'Angleterre, le patriotique parti puritain,--et la fausse Angleterre française et catholique. Lui-même (13 novembre 1669) explique à notre ambassadeur comme il prépare sa trahison, donnant peu à peu le commandement des troupes, les gouvernements des places et des ports aux catholiques déguisés, aux protestants prêts à se convertir, etc. (Mignet, III. 162.) L'hôtel du duc d'York, repaire de gens mystérieux, dans ses greniers ou dans ses caves, manipulait les consciences, marchandait les fidélités. Le ministre Arlington était un bel exemple des hautes primes de l'hypocrisie.