Histoire de France 1618-1661 (Volume 14/19)

Chapter 23

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Le feu n'avait pas pris. Il n'y eut qu'une grande fumée dont les enfermés étouffaient. D'autre part, un curé parvint jusqu'à Beaufort, et lui fit honte de ce mélange horrible où il confondait ses amis. Il avança alors, sauva quelques personnes. Mais ce qui fut plus efficace, c'est que, les soldats furieux de Condé ayant été tués ou blessés en grand nombre, il ne restait guère sur la Grève que de la canaille. Ces meurt-de-faim, fort peu passionnés, imaginèrent qu'il y avait là une grosse affaire pour eux à dépouiller les richards qui seraient trop heureux de n'être que volés. Ils montèrent, trente d'abord d'un même flot. Et ils trouvèrent l'affaire encore meilleure. Ces gens, qui n'attendaient que la mort, non-seulement se laissèrent voler très-volontiers, mais leur proposèrent des traités, deux cents francs, trois cents francs, pour être ramenés chez eux. Ce commerce honteux, misérable, des vies humaines, qui s'était fait à la Saint-Barthélemy, se revit dans Paris. Les défenseurs payés se croyaient si autorisés d'en haut, qu'ils ne faisaient difficulté de dire leurs noms, leurs métiers, leur adresse, et venaient froidement toucher le lendemain le prix convenu de la veille.

Mademoiselle, qui, dans tout cela, montre un coeur de princesse, et point du tout de femme, donne la belle excuse qu'elle fit chercher un trompette pour l'envoyer devant et obtenir passage, mais qu'il ne s'en trouva pas dans tout Paris. Elle était revenue au Luxembourg. Son père, après avoir eu peur d'agir, commençait à avoir peur de n'agir pas. Il l'obligea de retourner. Il était minuit, et tout fini. Elle ne rencontra guère de vivants, mais des morts empilés dans une charrette, et si négligemment jetés, que les jambes et les bras roidis passaient d'ici et de là. «Je ne fis que changer de portière, dit-elle, de crainte que les pieds ou les mains ne me donnassent par le nez.» La nuit était très-belle, fort chaude. Cette fille sensible rit fort en rencontrant des marchandes en chemise qui causaient sur la porte avec leurs bons amis en costume plus simple encore. La Grève était moins gaie. «Je ne vis jamais, dit-elle, un lieu plus solitaire.» Beaufort la fit passer sur les poutres fumantes. Elle trouva dans un cabinet le prévôt, et le sauva d'un danger qui n'existait plus.

Il était presque jour. Paris se reconnaissait. On commençait partout à raconter la chose. Et tout retombait sur Condé. «Il y eut un mouvement d'horreur,» dit Joly.--Et Mademoiselle elle-même: «Ce fut le coup de massue pour le parti.» Et le prudent Omer Talon ne fait pas difficulté de dire: «Le coup le plus barbare, le plus sauvage qui se soit fait depuis l'origine de la monarchie[27].»

[Note 27: J'adopte ce mot de Talon. Il est incontestable. Le massacre de la Saint-Barthélemy s'explique (sans se justifier) par un horrible accès de fanatisme, celui de septembre 93 par la panique de l'invasion et la furie de la peur. Mais celui du 4 juillet 1652 n'est évidemment qu'un acte de scélératesse et de calcul.--Peu importe qu'il y ait eu peu ou beaucoup de morts. Il n'y eut que trente morts considérables, et cent en tout, à ce qu'il paraît, du côté des assiégés. Les assaillants perdirent bien plus de monde par la résistance héroïque des archers de la Ville.--Condé négociait, et c'était pour aider aux négociations, et améliorer son traité en se faisant croire maître de Paris, qu'il organisa le massacre.--Mademoiselle elle-même ne dit pas non,--Talon et Conrart affirment positivement. Leur récit est confirmé par celui des _Registres de l'Hôtel de Ville_, t. III, p. 51-73. Le procureur du roi, Germain Piètre, veut qu'on le rappelle dans Paris. L'assemblée murmure au départ des princes, leurs partisans disent dans la foule qu'il n'y a rien à espérer de l'assemblée, et déchaînent la Grève contre l'Hôtel de Ville, etc.]

Condé fit l'expérience du changement terrible qui s'était fait pour lui. Son partisan, le conseiller Leboult, vint trouver les deux princes à la tête de plusieurs des victimes échappées, et, quand ils le pressèrent d'articuler qui l'on croyait coupable, il dit fermement: «Vous.» À quoi Condé ne dit rien autre chose, sinon «que personne ne dirait cela qu'il ne le fît périr.»

Un autre de ses partisans, le conseiller Croissy, se déclara hardiment contre lui quand il voulut faire recevoir son ami Rohan duc et pair. Condé en vint à bout par la menace, et, comme il raillait Croissy en sortant et disait qu'après tout il n'agissait que pour chasser les Mazarins, Croissy, en levant les épaules, lui dit: «Je voudrais que personne n'eût pas plus d'intelligence que moi avec lui.» Mot sanglant qui notait cette duplicité exécrable: un massacre opéré pour traiter plus facilement, et la Fronde égorgée pour pouvoir mieux trahir la Fronde.

L'indignation, l'horreur de son propre parti, l'obligèrent de donner quelque satisfaction à l'opinion. Il fit dire aux églises qu'on révélât ce qu'on saurait des auteurs du massacre. Ils n'étaient pas difficiles à trouver.

On prit tout d'abord le petit laquais et le cuisinier de Condé. On les avait vus frapper Miron à terre. Le rapporteur de l'affaire trouve un matin écrit sur sa porte: «Si vous les faites mourir, vous êtes mort!»

Mais, en les défendant, Condé se fut séparé de la Fronde. L'assemblée, chargée de nommer un nouveau prévôt, nomma Broussel à l'unanimité, et l'une des victimes échappées du 4, Charton, brouillé avec les princes et désormais leur ennemi, eut presque autant de voix que Broussel. Celui-ci, octogénaire, maladif et de plus en plus, était incapable d'agir. Sa fermeté, sa probité connue, portent à croire cependant qu'il n'accepta qu'autant que l'on ferait justice. Les deux meurtriers furent pendus.

La désertion avait réduit Condé de cinq mille hommes à deux mille cinq cents. Et il n'osa plus même les tenir campés à Saint-Victor, où les bourgeois, pillés et irrités, eussent fini par les assommer. Les bouchers et nombre d'hommes pareils, pour garantir Retz, disaient-ils, avaient fait du cloître Notre-Dame une place d'armes. Les tours étaient pleines de poudres, de balles et de grenades. La terreur, lancée par Condé, lui revint à lui-même. Il offrit aux bourgeois de faire pendre ceux qu'ils voudraient, et finalement éloigna ses soldats et les mit hors Paris en jurant qu'ils ne prendraient pas un épi de blé.

Cependant le massacre avait eu son effet. Les négociations furent plus faciles. Mazarin se prit platement à croire que Condé était fort, qu'il était maître de la ville, et, comme le prétexte unique et dernier de la résistance était sa présence à la cour, il fit encore la comédie de se retirer pour un temps.

Condé semblait fou de fureur, de dégoût de lui-même. Pendant que la grande folle Mademoiselle essaye de le soutenir d'argent, il se rue dans l'orgie avec une comédienne, si bien qu'il en tombe malade. On croit relire l'histoire de Charles IX, qui se tue sur Marie Touchet.

Il put s'apercevoir que le respect était perdu. Rieux, un de ses partisans, lui résistant en face, il lui donne un soufflet, reclaqué sur-le-champ à la joue de Condé. On les prit tous les deux au corps, ce qui n'empêcha pas qu'ils ne pussent encore échanger les gourmades.

Tout le monde, sous ses yeux, avait quitté la _paille_, signe de son parti, pour mettre au chapeau le _papier_, le signe royaliste. Paris et lui étaient las l'un de l'autre. Les Espagnols avaient payé le duc de Lorraine pour venir le secourir. Il partit de bon coeur pour aller le rejoindre. Il enviait la vie errante de ce massacreur mercenaire, joyeux, plaisant dans les horreurs d'une guerre anthropophage.

Voilà Condé et Mazarin partis. Et Condé est perdu. Mazarin même, quoique tenant le roi il tienne tout, aurait peine à se relever (comme on verra) sans l'épée de Turenne.

Que reste-t-il de la Fronde? Rien matériellement qu'une prodigieuse misère. Et moralement? Pis encore: le dégoût de l'action, l'horreur d'agir jamais.

Est-ce tout? Oui, pour le présent. Pour l'avenir et pour l'effet lointain, une chose reste: _une langue_, un esprit.

Si l'on nous passe une comparaison un peu trop familière, et basse, si l'on veut, mais nette, et qui explique tout, la France avait eu jusque-là comme ce frein charnu de la langue qu'on coupe quelquefois aux enfants pour leur donner la liberté d'organe. La Fronde nous coupa le filet.

On put croire que la France allait être lancée cent ans plus tôt dans une audace extraordinaire d'esprit. Mazarino et son baragouinage avaient déchaîné la verve comique, et le burlesque même. L'idolâtrie royale fut atteinte un moment, et ce fut un fou rire d'avoir vu les visages sous les masques, surpris les dieux dans la bassesse humaine, l'Olympe sur la chaise percée. On ne s'arrêta pas au mari de la reine. La reine elle-même, «la bonne Suissesse,» comme dit Retz, que le peuple appelait sans façon _Madame Anne_, elle fut chansonnée, et, bien plus, racontée. Le _Rideau du lit de la reine_, c'est le titre d'un de ces pamphlets. Mais voici le plus fort, Richelieu sort de son tombeau. Son petit journal (d'une authenticité terrible, signé de la griffe du lion) dit au nom de l'histoire la comédie intime, bien plus forte et bien plus comique que n'auraient pu l'imaginer le faible Marigny et le bonhomme Scarron.

L'autel n'impose pas beaucoup plus que le trône. Les _esprits forts_, brûlés naguère, sont en faveur dans la Fronde, hors la Fronde. Ils se prélassent au Louvre. L'intime ami du cardinal de Retz, le joyeux Brissac, qui, la nuit, court les rues avec ses amis, las de battre le guet, trouve plus amusant de battre Dieu. Voyant le Crucifix, il y court l'épée haute, en criant: «Voilà l'ennemi!»

Le favori de Richelieu, Beautru l'athée, n'en est pas moins toujours chez la dévote reine, comme un animal domestique, chien ou chat favori. Ses bons mots sont célèbres. Un jour, à la procession, il ôte son chapeau devant le Crucifix. «Quoi! dit-on, vous, Beautru?--Oh! dit-il, nous nous saluons, mais nous ne nous parlons pas.»

Est-ce Vanini qui ressuscite! ou bien est-ce déjà Diderot? Rien de tel? Les grandes révoltes sont ajournées. La petite affaire janséniste va absorber les plus hardis.

Tant d'agitations inutiles ont excédé l'esprit public. C'en est fait de la comédie pour quelque temps. On souffle les chandelles, et la farce est jouée. L'auditoire est heureux d'être mis à la porte. Il bâille et va se mettre au lit. Les bouffons de la pièce, pamphlétaires, satiriques, rieurs gagés, n'y gagnant plus leur vie, tournent bientôt au madrigal, plus lucratif, soupirent à tant par vers, et riment pour les ballets du roi.

Ce roi jeune et galant, qui danse le _Zéphyr_, qui à lui seul joue les _Jeux et les ris_, qui tout à l'heure sera Phébus, ou le Soleil (soleil d'amour des Mancini, des La Mothe et des La Vallière), voilà l'idole de la paix, le culte nouveau de la France. Si elle est vraiment amoureuse, elle est femme, et ne rira plus.

Qui trouvera-t-on qui rie encore? qui garde l'esprit de la Fronde? Un seul homme peut-être. Dans un triste hôtel du Marais, non loin de Marion Delorme et de la jeune Ninon, l'Homère grotesque, le Virgile cul-de-jatte, Scarron, fait le _Roman comique_. Rieur obstiné, intrépide, il rit sur son grabat, sur ses propres ruines, sur les ruines du monde. Il se divertit à conter la vie aventureuse d'une société de carnaval, aussi morale, aussi rangée que l'administration de Mazarin et de Fouquet. Peinture divertissante et basse. Mais plus basse, de beaucoup, est la réalité de ce temps-là, lorsque Ragotin trône au Louvre.

La meilleure farce, au reste, de Scarron, c'est celle qu'il a faite sans en deviner la portée. Je parle de son mariage. La jeune Aubigné, qu'il nourrit, qu'il élève (jolie petite prude qu'il prend, ma foi, pour lui), comme il rirait s'il prévoyait qu'il la prépare pour le grand roi! Tant pis pour celui-ci, qui n'y pense que trente ans trop tard. Scarron doit passer avant lui.

Que fût-il devenu, le pauvre homme, si d'avance il eût lu les deux inscriptions qu'on voit aux voûtes de la chapelle de Versailles, et qui disent si bien les deux religions de l'époque: le _roi_ le dieu du peuple, et _madame Scarron_ dieu du roi!

_Intrabit in templum suum dominator._ Le roi entrera dans son temple.

_Rex concupiscet decorem tuum._ Ta beauté remplira le roi de désir et de concupiscence.

Voilà pourquoi la foule, en ces derniers temps de Louis XIV, s'obstinait, dit Racine, à demander et faire jouer les farces de Scarron. On l'évoquait pour voir cette vengeance de la Fronde. Scarron ne revint pas. Il eût trop ri. Il eût eu l'aventure de l'Arétin, qui, dans un tel accès, tomba à la renverse et se cassa la tête. Il fût mort une seconde fois.

CHAPITRE XXV

TURENNE RELÈVE MAZARIN.--RÈGNE DE MAZARIN

1652-1657

Les Mémoires véridiques du modeste Turenne et ceux de son jeune lieutenant York (depuis Jacques II) nous apprennent que, sans la fermeté de ce grand militaire, la cour et Mazarin lâchaient pied, cédaient tout. N'étant reçus ni à Paris, ni à Rouen, _ni dans aucune ville de France_, sans lui, ils fuyaient jusqu'à Lyon.

C'est-à-dire que Paris, que la France, qui vomissait Condé, ne voulait pas pour cela ravaler Mazarin. Excessif était le dégoût, et la nausée mortelle. Pour qu'on subît cette odieuse médecine, il fallut un peu d'aide. Il fallut la douce contrainte d'une exécution militaire par trois armées (de Turenne, de Condé et des Lorrains), qui fit de la banlieue, à dix lieues à la ronde, un désert comparable à ceux de Picardie et de Lorraine.

Turenne, qui s'efface partout ailleurs, dit ici nettement (et je le crois) qu'il eut les grandes initiatives du temps:

1º Il arrêta la cour, effrayée de l'entrée des Espagnols qui venaient secourir Condé; _il l'empêcha de fuir_ (juillet 1652).

2º Mazarin, s'éloignant encore pour apaiser et faire céder les résistances de Paris (août), Turenne prit toute précaution pour que cet éloignement ne fût pas définitif et _pour assurer son retour_.

3º Il inquiéta les Espagnols, qui n'allèrent pas plus loin que Laon. Il prit une bonne position à Villeneuve-Saint-Georges, et y _tint un mois en échec Condé et les Lorrains_ (septembre).

4º Enfin, il donna à la cour, à la reine et au jeune roi le courage de _rentrer dans Paris_, qu'ils redoutaient toujours. À ce point qu'arrivés aux portes, et sachant que Monsieur y était encore, la peur qu'ils eurent de ce peureux leur eût fait rebrousser chemin si Turenne n'avait insisté, se mettant au même carrosse, et les couvrant de la présence du redoutable général qui venait de primer Condé (21 octobre).

La chose réussit. Le peuple applaudit fort le roi. Déjà le clergé de Paris, Retz en tête, les corps de métier, l'avaient prié de revenir. Le 22, le Parlement est mandé au Louvre, dans une salle pleine de soldats et sous l'oeil de Turenne. Là, ce beau jeune roi, qui la veille avait été si près de rebrousser chemin, fait lire aux magistrats, vaincus sans combat, la défense de se mêler d'aucune affaire publique, ni spécialement de ses finances, ni entreprendre contre ceux à qui il confie l'administration. C'est la proclamation solennelle et définitive de la monarchie absolue, du grand règne, et de l'âge d'or, qui, parti de la banqueroute, aboutit en un demi-siècle à la sublime banqueroute des trois milliards qui rasa le pays.

Le cardinal de Retz, qui, dès septembre, a reçu le chapeau, est accueilli, caressé et choyé. La reine lui déclare que lui seul a mis le roi dans Paris (éloge vrai, il divisa la Fronde). Et lui seul aussi est frappé. Le 18 décembre, on le met à Vincennes. Alors Mazarin, rassuré, hasarde de rentrer à Paris (février 1653).

Ce qui rend dans tout cela l'initiative de Turenne bien étonnante, c'est que, _seul_ à la cour, il s'obstina pour Mazarin. La reine était entourée de gens lassés et excédés de lui. Elle avait sous la main un homme digne et capable, Châteauneuf, qui l'eût remplacé. L'aimait-elle encore véritablement? Elle venait de sentir son ingratitude, sa perversité (dans la tentative de lui enlever le jeune roi par le goût des plaisirs honteux). Dès son premier voyage, elle avait paru vacillante. Combien plus au second! Par quoi la tenait-il? Très-probablement par le mariage. Mangeuse et fort sanguine, sensuelle et dévote, le tempérament, les scrupules, la ramenaient à cet homme méprisé, odieux, dont elle avait besoin. Elle le dit nettement dans une lettre, comme les femmes n'en écrivent guère (V. Ravenel, Walckenaër, _Sévigné_, et Cousin, _Hautefort_). Elle y avoue «qu'elle n'en peut plus.... Et il sait bien de quoi.»

Turenne, très-bon observateur, vit cela, et conclut que, de toute façon, Mazarin finirait par revenir. Il craignit de compliquer la résistance militaire par une révolution de cour.

Cela semblait d'un esprit positif, d'une politique prudente, basse, il est vrai, mais sûre. Si ce coquin était indispensable, si le salut, la paix étaient en lui, il fallait bien le prendre. Mais on eût pu cependant objecter que Turenne, en portant si haut le drapeau de Mazarin, en voulant même, à son départ, _qu'on déclarât qu'il reviendrait_, se créait, par la force de ce nom détesté, une difficulté très-réelle et au roi un obstacle. Il n'y parut pas dans le Nord, mais beaucoup dans le Centre, et encore plus dans le Midi. Tandis qu'on avait si peu de forces devant l'invasion espagnole, il fallut employer des troupes en Bourbonnais, et bien plus en Guienne, où la résistance contre Mazarin dura un an encore. Pourquoi? Il s'obstinait, dans ce grand péril de la France, à faire recevoir à Bordeaux le fils du duc d'Épernon, plus détesté que Mazarin même, mais qui devait épouser sa nièce!

Hors de la guerre, Turenne était un très-pauvre homme, tout à fait terre à terre, et, s'il ne fit jamais de mauvaise manoeuvre, il fit bien des fausses démarches.

À lire ce qui précède, on le croirait un Machiavel, un égoïste et hardi courtisan, qui eût calculé que, cadet et pauvre, simple vicomte de Turenne, il arriverait plutôt au commandement général des armées en se donnant pour maître un étranger isolé, méprisé. Mais ce n'est pas cela. Ses vrais motifs furent autres, tout militaires. Pour les comprendre, il faut connaître les hommes de la guerre de Trente ans.

Turenne et sa petite armée étaient une même personne, presque autant que l'armée de Lorraine et son duc, l'aventurier célèbre. Chacun des avis de Turenne et de ses conseils à la cour fut absolument relatif à la position et au salut de cette armée. Quand il empêcha, en juillet, la cour de fuir à Lyon, on allait l'affaiblir encore, lui prendre une escorte de deux mille hommes; et cette armée, ainsi mutilée, frappée moralement par l'abandon du roi, eût bientôt cessé d'exister. Quand il exigea, en octobre, que le roi hasardât de rentrer à Paris, ce fut, dit-il, parce que, sans cela, il n'y eût eu pour l'armée «ni argent ni quartier d'hiver. Les officiers quittoient déjà tous les jours, faute de subsistances.»

Comprenons bien ce que c'est que Turenne.

Les très-bons portraits qu'on en a donnent une tête assez forte, médiocre, bourgeoise, où personne ne devinerait le descendant des Turenne du Midi, ni le frère de M. de Bouillon. C'est un terne visage hollandais (il l'était de mère et d'éducation), qui tournerait au bonasse s'il n'avait la bouche fort arrêtée, réservée, mais très-ferme.

Cet homme de si grande résolution était hésitant de parole, trivial, ennuyeux, filandreux. L'état d'infériorité où il fut longtemps, comme cadet et bas officier dans les armées de la Hollande, resta en lui toute sa vie. Il était fort modeste, fort serré, non avare, mais extrêmement économe. Ses lettres de jeunesse le disent assez. Il y parle et reparle de son habit _qui passe_. Lui-même il était né râpé.

Son flegme était extraordinaire, et rien, pas même la plus brusque surprise, ne l'en faisait sortir. Tout le monde sait l'anecdote suivante, qui, du reste, lui fait honneur. Il se levait de fort bonne heure. Un matin qu'il prenait l'air à la fenêtre, un de ses gens, voyant un homme accoudé là en bonnet de coton, le prend pour son camarade, et lui applique amicalement un énorme soufflet au bas du dos. L'homme se retourne, et c'est Turenne. «Monseigneur, s'écrie le frappeur à genoux, j'ai cru que c'était _Georges_...--Mais, quand c'eût été _Georges_, dit Turenne en se frottant, il ne faut pas frapper si fort.»

L'homme était excusable. Et tout le monde croira voir _Georges_ si vous mettez à ses portraits un bonnet de coton.

En ce temps d'emphase espagnole et de héros à la Corneille, la prose apparut dans Turenne. On vit que là guerre était chose logique, mathématique et de raison, qu'elle ne demandait pas grande chaleur, tout au contraire, un froid bon sens, de la fermeté, de la patience, beaucoup de cet instinct spécial du chasseur et du chien de chasse, parfaitement conciliable avec la médiocrité de caractère.

Les Mémoires de Turenne n'indiquent pas qu'il ait jamais eu une émotion, jamais aimé, jamais haï. On dira que ce sont des Mémoires militaires, et qu'il n'a voulu qu'expliquer ses opérations. Cependant il est surprenant de voir que même les maîtres de son art, le grand Gustave, l'habile et savant général Merci (son vrai maître en réalité), n'obtiennent à leur mort, d'un écrivain si prolixe, pas un mot de sympathie. Une ligne pour Gustave dans une lettre, une pour Merci dans les Mémoires, et voilà tout. Cependant, à Nordlingen, si Merci n'eût été tué, Turenne n'eût pas sauvé Condé, et la bataille était perdue.

Il est bien entendu que les effroyables événements qu'il traverse, l'état du peuple que son armée dévore, lui sont parfaitement indifférents. Il y a de temps en temps une ligne funèbre, mais rien de plus. «Pas un paysan dans les villages» (d'Alsace, p. 363).--«On passe cent villages sans rencontrer un homme» (en Palatinat, p. 342).--«Dans ce pays (de Moselle), il n'y a pas de quoi nourrir quatre hommes» (p. 399).

Quant aux environs de Paris, on sait, mais non par lui, dans quel état ils se trouvaient, pillés et repillés, ravagés, affamés, outragés par les trois armées, puis empestés des cadavres innombrables d'hommes et de chevaux. Les belles dames de Paris s'en vont, en se bouchant le nez, à travers les charognes, faire collation dans ces armées, et Turenne fait taire le canon quand Mademoiselle va visiter Condé. Mais ces galanteries ne diminuent point l'horreur de la guerre. «Depuis cinq ans, ni moisson ni vendange (V. Feillet). Nous rencontrons des hommes si faibles, qu'ils rampent comme des lézards sur les fumiers. Ils s'y enfouissent la nuit comme des bêtes, et s'exposent le jour au soleil, déjà remplis et pénétrés de vers. On en trouve gisant pêle-mêle avec leurs morts, dont ils n'ont pas la force de s'éloigner. Ce que nous n'oserions dire, si nous ne l'avions vu, ils se mangent les bras et les mains, et meurent dans le désespoir[28].»

[Note 28: M. Feillet a donné dans la _Revue de Paris_ (15 août 1856) un très-précieux extrait de l'_Histoire du paupérisme_ qu'il prépare. Cet extrait résume les enquêtes et rapports, manuscrits ou imprimés, que firent sur l'effroyable état de la France, pendant la Fronde, _et jusqu'à la mort de Mazarin_, les envoyés de Vincent de Paul et autres personnes charitables.--Rien de plus douloureux. On peut juger, par cette lecture, si M. de Saint-Aulaire est excusable d'appeler les plaintes de ce temps de vaines déclamations!]