Histoire de France 1618-1661 (Volume 14/19)

Chapter 1

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HISTOIRE

DE

FRANCE

PAR

J. MICHELET

NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE

TOME QUATORZIÈME

PARIS

LIBRAIRIE INTERNATIONALE A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13

1877

Tout droits de traduction et de reproduction réservés.

HISTOIRE DE FRANCE

PRÉFACE

Les trente années pénibles que je traverse en ce volume sont cependant illuminées par deux grandes lumières, des plus pures et des plus sublimes, Galilée et Gustave-Adolphe. (Voir le chapitre VI.) De l'Italie, du Nord, cette consolation me venait en débrouillant l'énigme laborieuse de la politique française et de la guerre de Trente ans, et elle m'a bien soutenu. Par un contraste singulier, dans cette époque pâlissante où l'homme, de moins en moins estimé et compté, semble s'anéantir dans la centralisation politique, ces deux figures subsistent pour témoigner de la grandeur humaine, pour la relever par-dessus les âges antérieurs.

Leur originalité commune, c'est que chacun d'eux est au plus haut degré le _héros_, le miracle, le coup d'en haut, ce semble, la révolution imprévue. Et, d'autre part, ce qui est bien différent, _le grand homme harmonique_, où toutes les puissances humaines apparaissent au complet dans une douce et belle lumière.

Chacun d'eux vient de loin, et le monde s'y est longtemps préparé.

Toutes les nations d'avance avaient travaillé pour Galilée. La Pologne (par Kopernic) avait donné le mouvement; l'Allemagne, la loi du mouvement (Keppler); la Hollande, l'instrument d'observation, et la France celui du calcul (Viète). Florence fournit l'homme, le génie qui prend tout, se sert de tout en maître. Et Venise donna le courage et la liberté.

Jamais homme ne réalisa une chose plus complète. Ordinairement il faut une succession d'hommes. Ici le même trouva en même temps: 1º _La méthode_, entrevue par les médecins, mais que Descartes et Bacon cherchent encore vingt ans plus tard. Galilée la proclame par le plus grand triomphe qu'elle ait eu dans le cours des siècles.--2º _La science_, une masse énorme de faits, un agrandissement subit des connaissances, une enjambée de compas qui alla de la petite terre et du petit système solaire aux milliards de milliards de lieues de la voie lactée.--3º _Le calcul_ des faits, la mesure des rapports de ces astres entre eux.--4º _Les applications pratiques._ Il montra tout de suite le parti qu'en tirerait la navigation.

Mais ces résultats scientifiques étaient moins importants encore que les conséquences morales et religieuses. L'homme et la terre n'étaient plus le monde. Même le système solaire n'était plus le monde. Tout cela désormais subordonné, mesquin, misérable et minime. Que notre petit globe obscur décidât, par ses faits et gestes, du sort de tous les mondes, cela devenait dur à croire. Du ciel ancien, plus de nouvelle. Sa voûte de cristal était crevée, et elle avait fait place à la merveille d'une mer insondable, d'un mouvement infiniment varié, mais infiniment régulier.--Théologie visible! Bible de la lumière, ravissement de la certitude! L'universelle Raison révélée dans l'indubitable et supprimant le doute. La promesse de la Renaissance s'accomplissait déjà: «Fondation de la _Foi profonde_.»

Du reste, au premier moment, personne n'y prit garde, excepté le bon et grand Keppler, celui qui avait le plus servi et préparé Galilée, et qui le remercia pour le genre humain.

Gustave-Adolphe fut-il le Galilée de la guerre? Non, pas précisément. Il en renvoie l'honneur à son maître, Jacques de La Gardie, originaire de Carcassonne. Mais, dans cet art, celui qui applique avec génie, dans des circonstances toutes nouvelles et imprévues, n'est guère moins inventeur que celui qui a trouvé l'idée première. Donc, nous n'hésitons pas à proclamer Gustave un héros très-complet en qui se rencontra tout ce qui est grand dans l'homme: 1º _L'invention_, ou du moins un perfectionnement inventif et original de la vraie guerre moderne, guerre spiritualiste où tout est âme, audace et mouvement.--2º _L'action_, l'héroïque application de l'idée nouvelle, application heureuse et éclatante, du plus décisif résultat.--3º L'admirable beauté du but, la guerre pour la paix, la victoire pour la délivrance, l'intervention d'un juste juge pour le salut de tous.--4º Et pour couronnement sublime, l'auréole d'un caractère plus haut encore, plus grand que la victoire.

Il est intéressant de voir le double courant qui fait le héros, qui harmonise cette grande force individuelle avec le mouvement du monde, de sorte qu'il n'est pas excentrique, et qu'il est libre cependant, non dépendant de la force centrale. C'est sa beauté profonde d'avoir cette qualité.--Celui-ci est Suédois. Il est homme d'aventures. Son rêve n'est pas l'Allemagne, mais la profonde Russie qu'il voulait conquérir, et le chemin de l'Orient. C'est bien là, en effet, la propre guerre suédoise. Petit peuple, si grand! le seul qui ait le nerf du Nord (et bien plus que les Russes, population légère, d'origine et de caractère méridional.) Le vrai monument de la gloire suédoise, ce sont ces entassements de terre au pied des forteresses russes qu'ont bâties les prisonniers suédois. Les Russes qui connaissaient ces hommes, n'osèrent jamais en rendre un seul, rendant villes, provinces, et tout ce qu'on voulait, plutôt qu'un seul Suédois. Les os des prisonniers y sont restés, et témoignent encore de la terreur des Russes.--Mais, pour être Suédois, Gustave n'en est pas moins Allemand (par sa mère), protestant (de religion et de mission spéciale), enfin Français par l'éducation militaire. Nul doute que notre Languedocien, qui forma dix années Gustave dans les guerres de Pologne, de Russie, de Danemark, n'ait influé beaucoup sur son caractère même. L'étincelle méridionale n'est pas méconnaissable dans ses actes et dans ses paroles. C'est la bonté, l'esprit d'Henri IV, sa parfaite douceur. Du reste, tout cela transfiguré dans le sublime austère du plus grand capitaine, qui donna tout à l'action, rien au plaisir, et qui toujours fut grand. Un seul défaut (et d'Henri IV aussi), d'avancer toujours le premier, de donner sa vie en soldat, par exemple, le jour où, contre l'avis de tout le monde, il passa seul le Rhin.

On prodigue le nom de héros, de grands hommes, à beaucoup d'hommes éminents, à la vérité, mais pourtant secondaires. Cette confusion tient à la pauvreté de nos langues et à un défaut de précision dans les idées. Du reste, les hommes supérieurs ne s'y trompent pas, et n'ont garde d'aller sottement se comparer aux vrais héros. Turenne, l'illustre stratégiste, Condé, qui, par moments, eut l'illumination des batailles, le pénétrant et judicieux Merci, le froid et habile Marlborough, le brillant prince Eugène, auraient cru qu'on se moquait d'eux si on les eût comparés au grand Gustave. Au nom du _roi de Suède_, ils ôtaient leur chapeau. C'était un mot habituel entre eux: «_Le roi de Suède_ lui-même n'eût pas réussi à cela... Il aurait fait ceci,» etc., etc. On voit que la grande ombre planait sur toutes leurs pensées.

CHAPITRE PREMIER

LA GUERRE DE TRENTE ANS.--LES MARCHÉS D'HOMMES LA BONNE AVENTURE

1618

L'histoire humaine semble finie quand on entre dans la guerre de Trente ans. Plus d'hommes et plus de nations, mais des choses et des éléments. Il faut raconter barbarement un âge barbare, et prendre un coeur d'airain, mettre en saillie ce qui domine tout, la brutalité de la guerre, et son rude outil, le soldat.

Il y avait trois ou quatre marchés de soldats, des comptoirs militaires où un homme désespéré, et qui ne voulait plus que tuer, pouvait se vendre.

1º L'ancien marché de l'Est, ou de Hongrie, des marches turques. Le vieux Bethlem Gabor, qui avait pris part à quarante-deux batailles rangées, se maintenait contre deux empires par la double force d'une résistance nationale et des aventuriers de toute nation. Tous les costumes de guerre, les déguisements par lesquels on essaye de se faire peur les uns aux autres, ont été trouvés là. Le monstrueux bonnet à poil pour rivaliser avec l'ours, l'absurde et joli costume du hussard qui porte des fourrures pour ne pas s'en servir, et, pour sabrer, jette la manche aux vents, toutes ces comédies, fort bien imaginées contre la terreur turque, furent partout servilement copiées dans les lieux et les circonstances qui les motivent le moins.

Au total, la Hongrie, le Danube, étaient la grande école, le grand enrôlement de la cavalerie légère. Là, point de solde et point de vivres, une guerre très-cruelle, nulle loi, l'infini du hasard, le pillage, la _bonne aventure_.

2º Exactement contraire en tout était le petit marché de la Hollande. Peu d'hommes, et très-choisis, très-bien payés et bien nourris. Une guerre lente, savante. Le plus souvent il s'agissait de siéges. On restait là un an, deux ans, trois ans, le pied dans l'eau, à bloquer scientifiquement une méchante place. Il fallait la vertu de nos réfugiés huguenots, ou l'obstination britannique des mercenaires d'Angleterre et d'Écosse qu'achetait la Hollande, pour endurer un tel ennui. Plusieurs eussent mieux aimé se faire tuer. Mais ce gouvernement économe ne le permettait pas. Il leur disait: «Vous nous coûtez trop cher.»

3º Ceux qui ne possédaient pas ce tempérament aquatique perdaient patience, et s'en allaient aux aventures du Nord. Ainsi fit un certain La Gardie, de Carcassonne, homme d'un vrai génie, qui, ayant su, par les Coligny, les Maurice, tout ce qu'on savait alors, alla s'établir en Suède, et sur le vaste théâtre de Pologne et de Russie, trouva la grande guerre, la haute et vraie tactique. Son fils forma Gustave-Adolphe.

4º Enfin, le grand, l'immense, le monstrueux marché d'hommes, était l'Allemagne, lequel marché, vers 1628, faillit absorber tous les autres et concentrer tout ce qu'il y avait de soldats en Europe, de tout peuple et toute religion.

Danger épouvantable. Si cela s'était fait, il n'y avait nulle part à espérer de résistance sérieuse. C'est ce qu'avait très-bien calculé le spéculateur Waldstein, qui ouvrit ce marché. Les anciens condottieri avaient fait cela en petit; plus récemment le Génois Spinola, sous drapeau espagnol, fit la guerre à son compte. Waldstein reprit la chose en grand, avec ce raisonnement bien simple: Si j'ai quelques soldats, je puis être battu; mais, si je les ai tous, je ferai la guerre à coup sûr, n'ayant affaire qu'aux non-soldats, aux paysans mal aguerris, aux moutons... Et j'aurai les loups!

Maintenant quel fut donc le secret de ce grand marchand d'hommes, de ce puissant accapareur, l'appât qui leur faisait quitter les meilleurs services et les mieux payés, le gras service de la Hollande? Comment se faisait-il que toutes les routes étaient couvertes de gens de guerre qui allaient se vendre à Waldstein? Quels furent ses attraits et ses charmes pour leur plaire et les gagner tous, les attacher à sa fortune?

C'était un grand homme maigre, de mine sinistre, de douteuse race. Il signait Waldstein pour faire le grand seigneur allemand. D'autres l'appellent Wallenstein, Walstein. Sa tête ronde disait: «Je suis Slave.» Tout était double et trouble en lui. Ses cheveux, demi-roux, l'auraient germanisé, si son teint olivâtre n'eût désigné une autre origine. Il était né à Prague, parmi les ruines, les incendies et les massacres, et comme une furie de la Bohême pour écraser l'Allemagne. Quand on parcourt ce pays volcanique, ses roches rouges semblent encore trempées de sang. De telles révolutions tuent l'âme. Celui-ci n'eut ni foi ni Dieu; il ne regardait qu'aux étoiles, au sort et à l'argent. Protestant, il se convertit pour une riche dot, qu'il réalisa en fausse monnaie d'Autriche, et acheta pour rien des confiscations, puis des soldats, des régiments, des corps d'armée, des armées. L'avalanche allait grossissant.

Sombre, muet, inabordable, il ne parlait guère que pour des ordres de mort, et tous venaient à lui. Miracle?... Non, la chose était naturelle... Il établit le règne du soldat, et lui livra le peuple, biens et vie, âme et corps, hommes, femmes et enfants. Quiconque eut au côté un pied de fer fut roi et fit ce qu'il voulut.

Donc, plus de crimes, et tout permis. L'horreur du sac des villes, et les affreuses joies qui suivent l'assaut, renouvelés tous les jours sur des villages tout ouverts et des familles sans défense. Partout l'homme battu, blessé, tué. La femme passant de main en main. Partout des cris, des pleurs. Je ne dis pas des accusations.

Comment arriver à Waldstein, inaccessible dans son camp? Le spectre était aveugle et sourd.

Les âmes furent brisées, aplaties, éteintes, anéanties. Quand le roi de Suède vint venger l'Allemagne et voulut écouter les plaintes, il trouva tout fini. Ces gens, pillés, battus, outragés, violés, dirent que tout allait bien. Et personne ne se plaignait plus!

Un fort bon tableau hollandais, qui est au Louvre, montre aux genoux d'un capitaine en velours rouge une misérable paysanne qui a l'air de demander grâce. Elle a le teint si plombé et si sale, elle a visiblement déjà tant enduré, qu'on ne sait pas ce qu'elle peut craindre. On lui a tué son mari, ses enfants. Eh! que peut-on lui faire? Je vois là-bas au fond des soldats qui jouent aux dés, jouent quoi? La femme, peut-être, l'amusement de la faire souffrir. Elle a encore une chair, la malheureuse, et elle frissonne. Elle sent que cette chair, qui n'est plus bonne à rien, ne peut donner que la douleur, les cris et les grimaces, la comédie de l'agonie.

Le pis, dans ce tableau funèbre, c'est que ce capitaine, enrichi par la guerre et en manteau de prince, n'a l'air ni ému ni colère. Il est indifférent. Il me rappelle un mot terrible par lequel Richelieu, dans son portrait de Waldstein, termine l'éloge qu'il fait de cet homme diabolique: «Et avec cela, point méchant.»

Waldstein fut un joueur[1]. Il spécula sur la furie du temps, celle du jeu. Et il laissa le soldat jouer tout, la vie, l'honneur, le sang. C'est ce que vous voyez dans les noirs et fumeux tableaux de Valentin, de Salvator.

[Note 1: Quelle pitié de voir Schiller poser ce spéculateur en face de Gustave-Adolphe! Waldstein est grand comme fléau, mais sa spéculation était fort simple, et la prime effroyable qu'il donna au soldat devait lui attirer tous les soldats de la terre. Gustave, le maître à tous, trop grand pour dénigrer personne, ne faisait pas cas des talents militaires de ce Waldstein. Il fit de petites choses avec des moyens énormes. Son attitude d'acteur, sa tragi-comédie de solitude dans la foule, de taciturnité, etc., fait rire le grand Gustave. Il l'appelle sans façon: _Le fat_ (Narren)? ou peut-être _le sot_. Mais tout cela imprime une respectueuse terreur au pauvre dramaturge. Il copie avec une admiration bourgeoise les vieux récits allemands sur les magnificences de l'illustrissime coquin. Sa table était de cent couverts; il avait tant de carrosses. Son maître d'hôtel _était de première qualité_, etc.--Pauvretés pitoyables. Ce qui est pire dans le livre de Schiller, ce qui fausse l'histoire à chaque instant, c'est un déplorable effort d'impartialité entre le bien et le mal. Reproche, au reste, qu'on peut faire à plus d'un Allemand, entre autres à notre aimable, savant, ingénieux Ranke, qui nous a tant appris. Son Histoire de la papauté (je parle de l'original, et non, bien entendu, de la perfide traduction), avec tant de mérites divers, a le tort de grossir énormément beaucoup de petites choses. Rome d'abord. Dans sa pitoyable décadence, elle redevient le centre du monde. C'est comme un cadran solaire en bois de sapin qui dirait: «Le soleil tourne à cause de moi.» Mais, non, Rome ne s'y trompe pas. Elle est moins occupée des visions ambitieuses des Jésuites, ou du grand mensonge des missions, que de son piètre intérêt italien.--Les jésuites, de même, sont surfaits par Ranke. Leurs rêves d'Armada, de conquêtes d'Angleterre, etc., les montrent constamment chimériques. La dissidence de ceux d'Allemagne et de France, celle des Jésuites français entre eux, que je note dans ce volume, n'est pas propre non plus à nous faire admirer la sagesse de l'ordre. Possevin, leur rusé savantasse, me paraît, en conscience, un bien petit héros.--Les Jésuites ont une chose dont on doit tenir compte: c'est la lente et patiente préparation de la guerre de Trente ans par la captation des familles nobles et princières, par la séduction des mères et la conquête des enfants. Ils obtinrent une variété imprévue de l'espèce humaine, _le bigot_, vrai coup de génie, comme celui de l'horticulteur qui a trouvé la rose noire, sans parfum ni feuilles, un bâton. Ce bâton, c'est Ferdinand II. On ne savait pas bien en détail comment ils s'en servirent. L'archiviste de Vienne, Hormayer (V. les intéressants _extraits d'Alfred Michiels, Siècle_ de 1856), nous l'a complétement révélé. Nous savons maintenant comment ces Pères, tenant en haut l'Empereur, leur terrible marionnette, purent faire en bas de la démocratie pour l'extermination du peuple. Leurs apôtres, dans le carnage de Bohême, étaient des bouchers bien pensants, de pieux laquais, de dévots tailleurs, etc. On massacrait, d'une manière intelligente, jamais dans des lieux contigus, mais éloignés les uns des autres, toujours aux moments imprévus. Cela désorientait la résistance. Chacun, abattu, inquiet, se disait cependant: «Le mal est encore loin.» Chacun croyait avoir un meilleur numéro dans cette loterie de la mort. 11,000 communes sur 30,000 périrent entièrement; les autres à moitié. Le pays offrait une profonde solitude. Les gens armés qui se hasardaient à le traverser rencontraient parfois sur le soir des paysans autour du feu, préparant leur souper, et un homme dans la marmite. _Hormayer, Taschenbuch für die vaterlændische geschichte_, 1836.

Voilà des gens féroces, direz-vous, mais enfin bien habiles. Attendez. Ceci n'est que le premier acte de la guerre de Trente ans, le moment du _bigot_. Voici venir le second acte; c'est le _Marchand d'hommes_, Waldstein, le spéculateur en armées. Tout échappe aux Jésuites. Ils n'avaient pas prévu cela. Les voilà étonnés, effarés, comme un hibou qui aurait couvé un vautour. Lorsque Waldstein a été éreinté par Gustave, ils le font assassiner. Et alors ils reprennent force. Par grande habileté? ils n'en ont pas besoin, ayant pour eux la miraculeuse vertu d'une révolution territoriale qui offre à chacun le bien du voisin.]

Sort, fortune, aventure, hasard, chance, ce je ne sais quoi, cette force brutale qui va sans coeur, sans yeux, voilà l'idole d'alors. Le dieu du monde est la Loterie[2].

[Note 2: Nous possédons une curieuse histoire de la Loterie: _Del giuco del Lotto, opera del conte Petitti di Roreto_. 8º 1853, _Torino_. Elle commence en Italie au XIVe siècle, en Flandre en 1519, en France en 1539. L'auteur, admirateur des gouvernements protecteurs de la loterie, etc., n'en donne pas moins les faits les plus intéressants sur les résultats moraux de cette institution fiscale. En Lombardie, à Venise, les boulangers cuisent moins de pain la veille du tirage.--V. aussi _Delamare_, Police, _Savary_, Dict. du Commerce, l'_Encyclopédie_ (par matières), le _répertoire de Favart-Langlade_, et _Boulatignier_, de la _Fortune publique_. Savary nous apprend que Saint-Sulpice, les Théatins, les Filles-Saint-Thomas, furent bâtis à l'aide des loteries ecclésiastiques. Le nom originaire de la loterie à Gênes est _Giuco del Seminario_.--Quant à l'histoire du Jeu en général, j'ai eu un moment la tentation de la faire en recueillant les textes innombrables que me fournissaient surtout les Mémoires du XVIIe siècle, le grand siècle du jeu. Gourville spécialement est ici inappréciable. Qu'il est fier! qu'il est noble! Comme il sent bien sa dignité de _beau joueur_, de croupier, d'homme de tripot! Son assurance impose. La vertu, la probité, la morale des petites gens, sont honteuses et baissent les yeux.]

«Il est des moments, dit Luther, où Notre-Seigneur a l'air de s'ennuyer du jeu et de jeter les cartes sous la table.»

Waldstein réussit justement parce qu'il fut la loterie vivante. Il se constitua l'image du sort. Pour rien il faisait pendre un homme; mais pour rien il le faisait riche. Selon qu'il vous regardait, vous étiez au haut, au bas de la roue; vous étiez grand, vous étiez mort. Et voilà aussi pourquoi tout le monde y allait. Chacun voulait savoir sa chance.

La loterie proprement dite, aussi bien que les cartes, nous étaient venues d'Italie. Les gouvernements italiens étaient généralement des loteries où les noms mis au sac, _imbursati_, jouaient aux magistratures. La ville de l'usure, de la grosse usure maritime, Gênes, imagina la première de mettre sur ces bourses d'élections des lots d'argent que l'on tirait. De là des fortunes subites, des ruines aussi, de grosses pertes, des batailles financières, des morts et des suicides de gens qui survivaient, mais pauvres, non plus hommes, mais ombres, des millionnaires devenus _facchini_; comme un carnaval éternel; bref, une société mouvante, et toute en grains de sable, que la Fortune d'un souffle drolatique s'amusait à souffler sans cesse, à faire lever, baisser, tourbillonner.

François Ier, qui rapporta plusieurs maladies d'Italie, n'oublia pas celle-là. Il trouva la loterie d'un bon rapport et l'établit en France. Mais, à part l'intérêt du fisc, elle répondait à un besoin de cette société. La grande loterie du bon plaisir se tirant en haut pour les places, le caprice des dames faisant les généraux, les juges et les évêques, il était bien juste que les petits aussi eussent les amusements du hasard, l'émotion des surprises, la facilité de se ruiner.

Un mot entre alors dans la langue, un titre qui fait passer partout et qui tient lieu de tout, qui dispense de tout autre mérite: _Un beau joueur_. Les portes s'ouvrent toutes grandes à celui que l'on annonce ainsi. Des aventuriers étrangers entrent par là, souvent sans esprit, sans talent, même grossiers, mal faits, malpropres et malotrus. _Le joueur_ d'Henri IV, sa partie ordinaire, est un gros Portugais ventru, le sieur de Pimentel, dont le mérite principal est de voler au roi cent mille francs par soirée. C'est encore là un des mérites du faquin Concini. Son audace héroïque à jouer ce qu'il n'avait pas étonna et charma la reine presque autant que sa grâce équestre, son talent de voltige. Dans la Fronde, un valet, Gourville, marche de front avec tous les seigneurs. Et la grande fortune d'alors est celle d'un fripon de Calabre, fils du fripon Mazarino.