Histoire de France 1598-1628 (Volume 13/19)
Part 6
Dans tout le procès, le roi avait eu une crainte secrète, c'était qu'on n'enlevât Biron, que l'agitateur de la Ligue, l'Espagnol, l'ami des moines, le distributeur des soupes en plein vent, n'essayât d'agir sur le peuple. Il resta, non à Paris, mais à Saint-Maur ou Saint-Germain, prêt à monter à cheval et le pied dans l'étrier. Il écrivait à Sully qu'il prît garde à lui, qu'on pensait, pendant qu'il ne s'occupait que du prisonnier, à l'enlever, lui Sully, le mener en Franche-Comté. Il eût répondu pour Biron.
La vie de celui-ci, au reste, importait moins aux étrangers que son silence. Et ce silence fut maintenu jusqu'au bout. Biron le dit le dernier jour: «Il ne saura pas mon secret.» Comment obtint-on cette persévérance? Par ce moine dont j'ai parlé. Puis, il ne croyait pas sérieusement à sa mort, imaginant toujours qu'il serait sauvé ou par un coup de l'Espagne ou par la faiblesse du roi, qui finirait par avoir peur. Il ne croyait pas même que le Parlement aurait le courage de le condamner. Dans sa prison, il amusait ses gardes leur raconter l'audience et à contrefaire, ses juges.
Il ne fut pas peu étonné, le 31 juillet, de voir le chancelier, le greffier, une grande suite, arriver à la Bastille en cérémonie. On le trouva occupé d'astrologie judiciaire, de comparer quatre almanachs, d'étudier la lune, les jours et les signes célestes, pour y pénétrer l'avenir. Le chancelier lui demanda de rendre l'ordre du roi, la croix du Saint-Esprit, et l'engagea à faire preuve de son grand courage. Puis on lui lut son arrêt, et l'adoucissement qu'y mettait le roi, de rendre ses biens à ses parents et de ne pas le faire exécuter en Grève. Ce coup venait frapper, non un homme faible, malade, amorti par la prison, mais dans sa force, en pleine vie. La répugnance de la nature se montra aussi en plein; il laissa voir une furieuse volonté de vivre. D'abord, des cris contre le roi, si ingrat, qui laissait vivre d'Épernon, cent fois traître, et qui lui, Biron, innocent le faisait mourir ... Car il se disait innocent, soit que ces moines espagnols le lui eussent persuadé, soit que, dans les idées d'alors et l'habitude des révoltes, ce ne fût que peccadille.
Puis il retomba sur le chancelier, avec des risées terribles, bouffonnant sur sa figure, l'appelant _grand nez_, idole sans coeur, _figure de plâtre_. Il se promenait en long et en large, le visage horriblement bouleversé, affreux, répétant toujours: «_Ha! minimé, minimé!_» (Non, non, encore non!)
On lui dit doucement: «Monsieur pensez à votre conscience.»
«C'est fait,» dit-il. Et sans s'en mettre autrement en peine, il se jeta dans un torrent de discours, sur ses affaires, ses biens, ses dettes; on lui devait ceci, cela; il laissait une fille grosse, à qui il faisait tel don ... Une mer de paroles vagues qui n'auraient jamais fini. On l'avertit, il revint un peu à lui, et dicta son testament clair et ferme.
Il avait demandé Sully pour le faire intercéder. Sully fit dire qu'il n'osait.
Il était quatre heures, et Biron passait le temps aux choses de ce monde, sans souci de l'éternité. On le mena à la chapelle, et, sa prière faite, il sortit. À la porte un homme inconnu paraissait l'attendre: «Qui est celui-ci?»--Modestement, l'homme avoua qu'il était le bourreau: «Va-t'en, va-t'en! dit Biron. Ne me touche pas qu'il ne soit temps!... Si tu approches, je t'étrangle!» Il jura aussi qu'on ne le lierait point, qu'il n'irait pas comme un voleur. Aux soldats qui gardaient la porte: «Mes amis, pour m'obliger, cassez-moi la tête d'un coup de mousquet.»
Inutile de dire que les prêtres du roi n'en tirèrent rien, pas un mot d'Espagne et de Savoie, nulle confession de sa faute. Il suivit le mot des Jésuites, dont on a parlé ailleurs: «Défense de rien révéler à la mort, sous peine de damnation.»
À tous, il disait: «Messieurs, vous voyez un homme que le roi fait mourir, parce qu'il est bon catholique.»--Et, comme on lui rappelait sa mère: «Ne m'en parlez pas, elle est hérétique.» (Lettres du roi, du 2 et 7 août.)
Il mourut ainsi, en pleine fureur, en pleine vengeance, continuant d'intention son complot, et, de l'échafaud, autant qu'il était en lui, attachant d'avance au roi la furie de Ravaillac.
Sur les planches, il chicana fort, voulant d'abord être debout. On lui dit que ce n'était pas l'usage. Puis il se fâcha de voir dans cette cour une soixantaine d'assistants: «Que font là ces marauds, ces gueux? Qui les a mis là?» Il ne voulut pas du mouchoir, prit le sien, qui était trop court, reprit l'autre. Trois fois il se débanda les yeux. Tu m'irrites, dit-il au bourreau. Prends garde! je pourrais étrangler moitié de ceux qui sont ici. Ils n'étaient pas très rassurés, voyant cet homme non lié, si fort et si furieux; plusieurs regardaient vers la porte.
Le bourreau, vers cinq heures, pensant ne finir jamais, lui dit: «Monsieur, auparavant, ne faut-il pas que vous disiez votre _In manus tuas, Domine?_ Biron se remit, et l'homme, profitant de ce moment et prenant l'épée des mains du valet, par un vrai miracle de force et d'adresse, lui trancha au vol son cou gras, la tête s'en alla bondissant au pied de l'échafaud.
On voulait le mettre aux Célestins, à côté des vieux Valois. Mais ces moines furent politiques; on vit déjà l'effet du coup; ils refusèrent. Et on le mit à Saint-Paul, paroisse de la Bastille.
Pendant ce temps-là, une foule énorme se morfondait à la Grève, où on l'attendait. Des fenêtres y étaient louées jusqu'à dix écus.
La foule des amis de l'Espagne, cagots, bigots, ligueurs, Jésuites, et aussi des gens de haut vol qui voulaient braver le roi, allaient jeter de l'eau bénite, faire dire des messes à son tombeau.
Le roi, après l'exécution, était si défait, dit l'ambassadeur d'Espagne, qu'on l'eût cru l'exécuté. Huit jours après, il fut pris d'un violent flux de ventre qui le tint quelque temps très-faible.
Il n'en eut pas moins conscience d'avoir fait justice. En conversation, il disait souvent et comme un proverbe: «Aussi vrai que Biron fut traître.»
Il fut très-reconnaissant pour l'homme inflexible qui l'avait soutenu dans cette rude circonstance, il alla voir Sully, lui dit: «D'aujourd'hui, je n'aime que vous.»
Grand témoignage et mérité. L'un et l'autre, en ce coup sévère qui servit tellement la France, et qui lui donna huit mois de repos, méritèrent d'elle ce jour-là autant qu'aux jours d'Arques et d'Ivry.
CHAPITRE VI
LE RÉTABLISSEMENT DES JÉSUITES
1603-1604
La noire intrigue de Biron que le roi ne voulut pas percer jusqu'au fond n'était qu'un petit accident de la grande conjuration qui minait l'Europe, qui déjà avait accompli la partie la plus cachée de son oeuvre souterraine, et qui bientôt procéda à l'exécution patente de cette oeuvre, la _Guerre de Trente Ans_.
Henri IV était l'obstacle, avec Maurice d'Orange, et secondairement le roi d'Angleterre et d'Écosse, Jacques VI, successeur d'Élisabeth. Mais celui-ci avait donné grand espoir aux catholiques. Il ne tarda guère à faire un traité avec l'Espagne. Pour le roi de France, on comptait en venir à bout. On voyait qu'il était malade, atteint de cette cruelle affaire de Biron. On pensait non sans vraisemblance, qu'il faiblirait de plus en plus. Les zélés qui déjà avaient réussi à le marier à leur guise avec cette fausse Italienne, d'Espagne et d'Autriche, voulaient pour deuxième point faire rentrer les Jésuites en France et leur faire confesser le roi. Le troisième qu'on devait gagner sur le roi ou après lui, c'était un double mariage d'Espagne, pour espagnoliser la France, la neutraliser, l'hébéter. La France, cette tête de l'Europe, branlant, caduque, imbécile, comme elle fut sous Louis le bègue (Louis XIII), dans ses quinze premières années, on pourrait alors s'attaquer au ventre, je veux dire aux Allemagnes, ces profondes entrailles du monde européen.
Ce n'est pas qu'avant 1600 on n'ait travaillé l'Allemagne, mais c'était en préparant les moyens de la grande guerre, surtout en disciplinant l'armée ecclésiastique. Cette besogne préalable était celle du Concile de Trente, la _transformation du clergé_. Il fallait d'abord que ce corps eût l'unité automatique d'un collége discipliné par la férule et le fouet. L'âme du Concile de Trente, Lainez, ce cuistre de génie, bien plus fondateur qu'Ignace, avait mis là son empreinte. Toute la hiérarchie conçue comme une échelle de classes, sixième, cinquième, quatrième, où des écoliers rapporteurs s'espionneraient les uns les autres et se dénonceraient par trimestre.
Cet amortissement du clergé, plus facile que l'on n'eût cru, encouragea à entreprendre une oeuvre qui semblait plus hardie: la _transformation de la noblesse_.
Nous devons à M. Ranke (_Papauté_, liv. V, § 9) la connaissance d'une pièce inestimable, tirée des manuscrits Barborini. C'est le plan que le nonce Minuccio Minucci propose à la cour de Rome pour le remaniement moral de l'Allemagne. Son principe dominant est celui-ci: _C'est de la noblesse qu'il faut s'emparer._ Il ne se fie pas au peuple.
Il veut: 1º _qu'on traite les enfants nobles mieux_ que les petits bourgeois, pour attirer la noblesse aux colléges; 2º _qu'on donne les évêchés aux nobles_, «qui seuls ont droit d'y arriver.» Point de bénéfices aux bourgeois, qui pourraient devenir savants; il faut bien quelques savants, mais peu, très-peu de savants; 3º _on n'exigera pas de ces nobles prélats qu'ils résident_ dans leurs évêchés; ils seront bien plus utiles à là cour et près des princes.
Ce plan tout aristocratique porte sur cette pensée, très-juste, que la noblesse, plus qu'aucune autre classe, pouvait être corrompue par les places et par l'argent, par le plaisir, par son besoin absolu de vivre à la cour.
Justement, à cette époque, se formaient autour des princes, ces grands centres de vie galante et mondaine, les cours, et de moins en moins la noblesse pouvait vivre chez elle. Dans plusieurs pays, les Jésuites n'eurent besoin que d'une chose: il suffit que les protestants ne fussent plus admis chez les princes. En Pologne, l'effet fut terrible; les exclus furent désespérés et se refirent catholiques. En France, il en fut peu à peu de même. Les protestants non chassés furent du moins vus de mauvais oeil; il leur faillit s'éloigner. Dans les châteaux commencèrent les lamentations des femmes, les querelles domestiques. Le jour ne fut qu'un bâillement et la nuit qu'une dispute. Le mari y échappait, tant qu'il pouvait, par la chasse; mais il y retombait le soir. Hélas! malheureuse dame, exilée, perdue au désert! Loin du roi, nouveau Dieu du monde, vous ne verrez donc plus que Dieu! Ce soleil vivant vous aurait dorée d'un rayon; à son aimable chaleur auraient éclos les amours. Or, dans le monde monarchique, les amours font les affaires: le mari eût fait fortune...
La noblesse fut vaincue. Tous les _honnêtes gens_ se firent catholiques. Des colléges magnifiques furent ouverts par les Jésuites à la jeune noblesse; les enfants des princes eux-mêmes s'y assirent avec les nobles. Ces princes, élèves des Jésuites, Bavarois et Autrichiens, vont être l'épée du parti.
Du jour où la France a faibli en abandonnant l'Italie, Ferdinand d'Autriche exécute chez lui l'opération violente de chasser tous les protestants. Persécution que l'empereur Rodolphe commence en Hongrie, en Bohême, et généralement dans l'Empire, par la destruction des hauts tribunaux qui maintenaient l'équilibre entre les deux religions.
Tous les princes sont tentés par les domaines protestants, ou ceux même des catholiques. Le pape trouve bon que son favori le Bavarois s'approprie les biens des couvents, et il le charge de corriger et de stimuler les évêques.
L'artère du monde est le Rhin. Bade, Mayence, Cologne et Trèves, les évêchés peu éloignés, Bamberg, Wurtzbourg et Paderborn, avaient chassé les protestants. Mais la grande affaire était Clèves, la porte de la Hollande et de l'Allemagne, ce bas Rhin commun à tous, qui touche aux trois nations.
Dès 1598, l'Espagne s'y était jetée, et elle n'en fut distraite que par le long siége d'Ostende. La Hollande ne sauva pas cette place. Elle s'épuisa en efforts, et chacun prévit le moment où la France serait obligée de se mettre de la partie, de soutenir les Hollandais, ou de les laisser périr, ce qui livrait l'Allemagne, avec l'Allemagne l'Europe. De sorte que l'Espagnol, ruiné, séché jusqu'à l'os, un squelette, une ombre, se fût encore trouvé le maître à la fin et le vainqueur des vainqueurs.
Donc, on regardait Henri IV, et tout retombait sur lui. Sa tête était, au fond, l'enjeu du grand combat de l'Europe.
La mort de Biron lui avait causé un terrible ébranlement. L'on se demandait deux choses:
_Mourrait-il naturellement?_ Ce n'était pas impossible. Dyssenterie au moment fatal, en juillet 1602. Mai 1603, seconde crise de rétention d'urine. Dyssenterie en septembre, en décembre encore. En janvier et en avril 1604, premières atteintes de goutte.
_Mourrait-il moralement_, d'inquiétude et de chagrin, de tiraillement intérieur? La conjuration générale de bêtise et de bigotisme vaincrait-elle cet esprit si vif et si résistant?
Il semble qu'il fût alors très-bas et très-affaissé. J'en juge surtout par une chose. Sully ne parvenait pas à lui faire comprendre qu'il n'avait à craindre jamais une alliance du parti protestant avec l'Espagne. Et cependant visiblement l'Espagne devait leur faire horreur. L'avénement de l'infante Claire-Eugénie à Bruxelles avait été solennisé par une femme enterrée vive. Le conseil d'Espagne songeait à chasser tous les Morisques. La seule difficulté était que le frère du premier ministre, grand inquisiteur, voulait, non qu'on les expulsât, mais qu'on les passât au fil de l'épée. Or, c'était un million d'hommes.
L'Espagne faisait horreur. Le plus suspect des protestants, le plus intrigant, Bouillon, n'osait traiter avec elle. (De Thou.) Il se fût perdu chez les siens.
Ce qu'il faisait réellement, c'était de calomnier le roi dans l'Europe protestante, jusqu'à dire qu'il méditait avec le pape une seconde Saint-Barthélemy (Lettres, VI, p. 10). Il sollicitait le roi d'Angleterre de prendre le protectorat de nos réformés. Cela troublait fort le roi et le rapprochait des catholiques, le faisait même faiblir dans la question des Jésuites.
Moment d'obscurité profonde. Le roi ouvrait le bras à l'ennemi, favorisait, sans le savoir, le grand complot fanatique organisé contre lui-même. Et les protestants se défiaient du roi, qui déjà, dans la Bastille, amassait l'argent, les armes, pour la grande guerre nécessaire au salut des protestants.
On ne pouvait agir de face contre un homme de tant d'esprit, mais on le pouvait de côté par des moyens indirects. L'Espagne trouvait à cela d'admirables facilités; le conseil, la cour, étaient espagnols. Ce n'était pas seulement des Villeroy, des Jeannin, qui discouraient en ce sens, mais les gens les plus innocents, des mondains, des étourdis, par exemple Bassompierre, le galant colonel des Suisses. La reine, au lit même du roi, grondait, pleurait pour l'Espagne, pour l'alliance espagnole, pour le double mariage. Et si le roi se sauvait chez sa Française, Henriette, il y retrouvait l'Espagne; Henriette voulait s'y réfugier, si le roi venait à mourir. Donc, l'Espagne en tout et par tout; on la sentait de tous côtés, on la respirait. Ou, si ce n'était pas elle, c'était la Savoie, plus adroite, une sorte d'Espagne française par où le poison arrivait.
Au moment où, de la Savoie, partait un agent secret qui devait travailler les Guises, un Savoyard très-aimable, insinuant, le charmant François de Salles, venait prêcher devant le roi.
Celui-ci n'était pas Jésuite. Son maître, le P. Possevino, le grand diplomate de l'ordre, avait senti qu'il servirait bien mieux les Jésuites en ne l'étant pas. Leur but alors étant, comme je l'ai dit, de s'approprier la noblesse, il leur fallait des gentilshommes à eux, qui eussent les grâces et l'élégance mondaines. Tel était François de Salles, blond de barbe, de cheveux, d'un sourire d'enfant, avec un charme féminin qui allait surtout aux dames, qui ravit la cour, le roi. Le Crucifié, dans ses mains, perdant toutes ses terreurs, devenu gai et aimable, n'aimant qu'oiselets, fleurettes des champs, avait pris la gentillesse du rusé petit Savoyard.
Ce n'était pas Possevino, un pédant baroque (à en juger par ses livres), qui avait pu faire ce charmant disciple. C'était la cour, c'étaient les femmes, la douce conversation des Philothées et des Chantal. C'était la camaraderie de l'aimable auteur d'_Astrée_, le sire d'Urfé, ex-amant de Marguerite, réfugié en Savoie, qui, d'après les Espagnols, faisait son roman de bergers. Le confesseur de madame de Chantal, fort jaloux, dit de saint François: «Ce berger.» Et, en effet, ses sermons, ses petits livres dévots, sont des _Astrées_ spirituelles, des bergeries ecclésiastiques.
Le roi, enchanté de voir une dévotion si gaie, si peu exigeante, en contraste si parfait avec le sombre, la roideur des huguenots, inclina fort de ce côté, et, sous cette séduction, se trouva tout préparé à laisser rentrer en France les maîtres du doux prédicateur.
Au voyage qu'il fit à Metz, en 1603, la Varenne lui présenta les Jésuites de Verdun, qui le prièrent de rétablir un ordre pauvre, disaient-ils, modeste, et surtout point intrigant. Le roi dit avec bonté que, de retour à Paris, il aviserait. Tout solliciteur a besoin de suivre son juge; ils obtinrent que deux seulement, deux humbles, deux tout petits Jésuites, les pères Ignace et Cotton, suivraient l'affaire, et par conséquent accompagneraient le roi. Il consentit. Cotton s'attacha à lui et ne le quitta plus jamais. Jamais, quand il l'eût voulu, il n'eût pu arracher de lui ce lierre tenace, ce plat, froid, indestructible lichen, qui semblait collé à lui. Il s'en moquait tout le jour, mais ne le traînait pas moins. Controversiste ridicule et prédicateur grotesque, il était admirablement choisi pour un roi rieur. C'était un trait de génie d'avoir mis chez lui pour espion un fourbe sous la figure d'un sot.
Voilà l'humble commencement de cette grande dynastie des confesseurs du roi, qui, sous la Chaise et le Tellier, finiront par gouverner la France.
Le roi, au retour de Metz, fut malade deux fois, coup sur coup, en un même été. En septembre, étant à Rouen, les huîtres normandes lui rendirent son flux de ventre. Il était faible, et isolé, la cour ne l'ayant pas suivi. Mais Cotton et la Varenne ne le lâchaient pas. Ils tirèrent de lui le rétablissement des Jésuites.
Sully assure qu'Henri IV lui avoua qu'il ne se décidait à cela que pour sortir des angoisses où le tenait constamment la peur de l'assassinat, «vie misérable et langoureuse ... telle qu'il me vaudrait mieux être déjà mort.»
Tels ils furent reçus, tels ils se maintinrent. Et c'est, selon Saint-Simon, la raison même que le plus doux des Jésuites, le P. la Chaise, donnait en mourant à Louis XIV, pour qu'après lui il prît toujours un confesseur jésuite: «Dans toutes les compagnies il y a de mauvais sujets ... Un mauvais coup est bientôt fait,» etc.
Ce qui ne les aida pas peu, c'est qu'ils persuadèrent au roi que l'Espagne les persécutait, et qu'ils n'avaient que lui de protecteur au monde. Cela le toucha. Il les reçut à bras ouverts, et leur dit ce mot étonnant: «Aimez moi, car je vous aime.»
Pour rentrer, ils s'étaient faits sveltes, minces et bien petits. Il leur suffisait d'une fente. D'abord, point de confession, à moins que les évêques ne les y forçassent. C'était assez que Cotton fût auprès du roi.
Ils étaient hommes de collége, voués tout à fait aux enfants, n'aimant que l'enfance. À La Flèche, ils se chargeaient de leur enseigner le latin, laissant le roi y ajouter tout l'enseignement mondain du siècle, quatre professeurs de droit et quatre de médecine, deux d'anatomie. Les Jésuites n'avaient aucun préjugé. Les bénéfices du collége devaient s'employer à doter chaque année douze pauvres filles, innocentes et vertueuses.
Tout ce que leur reconnaissance, leur tendresse pour le roi, leur faisait demander, exiger de lui, c'était son coeur qu'ils voulaient voir à jamais dans leur église.
Après sa mort, bien entendu. Et celui des rois et des reines, à jamais, voulant être un ordre essentiellement royaliste.
Accordé. Les gallicans mêmes, des hommes du Parlement (par exemple, le greffier Lestoile), se radoucirent un peu pour eux, trouvant les sermons de Cotton doux, modestes, modérés, pacifiques et pas trop dévots, enfin d'un homme du monde.
Ce qui toucha fort Paris pour ce pauvre père Cotton, c'est que, revenant le soir dans le carrosse de la Varenne, il y fut assassiné. Par les huguenots sans doute? Ce fut le cri général. Mais qu'y auraient-ils gagné? Cotton mort, on n'aurait pas manqué de Jésuites aussi saints et aussi savants. Quoi qu'il en fut, heureusement le ciel avait veillé sur lui; l'assassinat se réduisit à une invisible écorchure, que ces méchants huguenots crurent qu'il s'était faite lui-même.
CHAPITRE VII
LE ROI SE RAPPROCHE DES PROTESTANTS
1604-1606
Richelieu nous a tracé de main de maître le portrait du créateur originaire de sa fortune, qui fut son prédécesseur dans les affections de Marie de Médicis, du signore de Concini. Concini succédait lui-même à ces cousins de la reine, les Orsini, ses premiers _cavaliers servants_. Il rendit au roi le service de les supplanter. Un homme de sa condition était moins embarrassant, et pouvait _servir_ la reine avec moins d'éclat et de bruit.
Concini était né en pleine cour, fils du ministre dirigeant de Côme de Médicis, mais cadet, troisième cadet, d'une maison qui n'était pas riche. Il avait eu force aventures, prison, fuite et bannissement. Il avait été domestique du cardinal de Lorraine; mais c'était un homme charmant, un rieur, un beau joueur, un élégant cavalier. La triste Léonora, si disgraciée de la nature, avait cependant osé regarder le brillant jeune homme. À leur départ de Florence, elle l'aida de quelque argent; et l'usage qu'il en fit, ce fut d'acheter un cheval de deux mille ducats, qu'il eut l'impertinence de donner à Henri IV.
Ce petit fait peint l'homme de la tête aux pieds. Il n'était que vanité, folie, insolence. Il passait tout le jour au jeu comme un grand seigneur. Il plut d'autant plus à la reine, qui le maria à sa Léonora, afin de le pouvoir garder. Avec cet arrangement, Marie de Médicis peut être sévère à son aise, jalouse de son mari, inexorable et terrible pour la régularité de sa maison. Une de ses filles ayant, la nuit, reçu un amant qui se sauva en chemise, la reine exigea que le roi le fît condamner à mort (par contumace heureusement).
Léonora, modeste et sage, n'aurait visé qu'à l'argent. Mais Concini, un fat, un fou, avec ses goûts de grandeur, ne pouvait manquer de suivre le vent de la cour, qui était tout à l'Espagne. Le grand-duc de Florence, son maître, s'était refait Espagnol. Marie de Médicis ne rêvait que le double mariage espagnol, qui était aussi toute la politique de l'ancien ligueur Villeroy.
Un commis de Villeroy, qui déchiffrait les dépêches, en donnait copie à Madrid. Concini communiquait par une voie plus détournée, par l'ambassadeur du grand-duc auprès de Philippe III, ses lettres passaient par Florence, pour être envoyées à Madrid.
Le roi avait ainsi l'Espagne tout autour de lui, chez lui. En avril 1605, il apprit l'affaire du commis, que Villeroy laissa fuir, et qu'on trouva dans la rivière, non pas noyé, mais étranglé.
Et, au même moment, un coup plus sensible lui était porté. Les Espagnols avaient gagné Entragues; le père d'Henriette, et son frère, le comte d'Auvergne, déjà mêlé à l'affaire de Biron.
Elle-même était-elle innocente? Son père disait oui, son frère disait non.
La faute en était au roi, qui n'avait pas su prendre un parti avec elle, et l'avait exaspérée.