Histoire de France 1598-1628 (Volume 13/19)
Part 4
Je m'en tiendrai uniquement aux lettres du roi, aux mémoires de Sully, à la correspondance du cardinal d'Ossat.
D'Entragues exploita honteusement sa fille mineure, la vendit, le 11 août 1599, pour le marquisat de Verneuil. Mais il ne la livra pas, exigeant encore du roi une somme de cent mille écus. L'argent payé, le marchand ne la livra pas encore, jusqu'à ce qu'il eût fait faire au roi ce bel écrit: «M. d'Entragues nous donnant à compagne mademoiselle Henriette, sa fille, en cas que, dans six mois, elle devienne grosse et accouche d'un fils, alors et à l'instant nous la prendrons à femme. De Malesherbes, 1er octobre 1599. Henry.»
Nous avons l'acte authentiqué par deux secrétaires d'État (_Lettres_, V, p. 227). Pour le courage de Sully, qui prétend l'avoir déchiré, je le trouve bien douteux.
Nos ministres laissaient le roi jouer au mariage avec sa maîtresse, mais n'en persévéraient pas moins dans l'idée du mariage politique et financier, qui, selon eux, outre l'argent, allait nous créer par le pape et le grand-duc une influence en Italie.
La grande affaire était Saluces, cette porte de l'Italie, que le duc de Savoie, dans la crise de la Ligue, avait enlevée à la France: affaire religieuse autant que politique, Saluces ayant été jadis un refuge des Vaudois et des protestants italiens. Henri IV, puissant et vainqueur, ne pouvait tolérer cette usurpation qu'avait dû subir Henri III.
En décembre 1599, le duc de Savoie fit la démarche inattendue de venir à Fontainebleau. Ce prince inquiet, brouillon, mal fait, malfaisant, avait un démon en lui. Sa personne était étrange, comme son singulier empire, bossu de Savoie, ventru de Piémont. Et l'esprit: comme le corps il semblait gonflé de malice, travaillé dans sa petitesse d'un besoin terrible de s'étendre, de grandir et de grossir. Il avait hypothéqué sa fortune sur son mariage, ayant eu l'insigne honneur d'épouser une fille de Philippe II. Mais celui-ci, qu'on n'eût cru aucunement facétieux, joua en mourant à son gendre le tour de ne lui laisser par testament qu'un crucifix, tandis qu'à son autre fille il léguait les Pays-Bas.
Donc il semblait bien payé pour haïr les Espagnols. Mais ils l'amusaient toujours, lui disant que Philippe III n'avait pas de fils et qu'il était l'héritier, le leurrant d'une vice-royauté de Portugal, etc. Son favori, un Provençal, était tout Espagnol de coeur, plein de fiel contre la France; homme noir, d'ailleurs, à jeter son maître dans les plus atroces complots.
Le bossu était venu pour observer, flairer, tâter. Mais, comme il arrive dans les grands désirs, il vit ce qu'il désirait. L'aspect de la France était encore pitoyable. La misère continuait, les villes regorgeaient de mendiants, les routes étaient pleines de soldats sans pain. D'autre part, les grands seigneurs étaient maîtres des meilleures places. Voilà ce qui était vrai et qui se voyait. Mais ce qui était non moins vrai et qui ne se voyait pas, c'était un besoin immense de paix, de repos, qui rattachait le peuple au roi, et lui eût fait mettre en pièces de ses ongles et de ses dents les auteurs d'une Ligue nouvelle. Le Savoyard se crut fort, parce qu'il avait la parole de tel et tel des grands seigneurs, spécialement celle de Biron. Il ne voulut plus traiter; seulement il endormit le roi, lui promettant que dans trois mois il lui rendrait Saluces ou bien lui donnerait la Bresse en échange. Sorti de France une fois, quand échut le terme indiqué, il déclara effrontément qu'il gardait la Bresse et Saluces.
La guerre était infaillible. Le grand mariage d'argent venait d'autant plus à propos. Cette belle dot de Toscane allait faire les frais de la campagne, permettre de frapper un grand coup, de battre les Espagnols sur le dos du Savoyard. Cela était spécieux. La pauvre Henriette d'Entragues, et la promesse du roi, qui avait ce qu'il voulait, pesèrent peu contre ces raisons.
Le 9 mars 1600, le roi écrivit au grand-duc; mais il voulait une dot de 1,500,000 écus.
Somme épouvantable, impossible. Le grand-duc brisa. On marchanda, on baissa, et enfin on n'eut pas de honte de descendre à six cent mille. Mais il fallait de l'argent sur-le-champ, la guerre pressait.
On sait si peu en ce monde ce qu'on doit vraiment redouter, que le roi, au moment de se lancer dans cette guerre, ne craignait aucunement la sourde conspiration catholique, et craignait extrêmement la bruyante, l'innocente conspiration des protestants, qui persistaient à réclamer l'exécution de l'édit de Nantes. Le roi était parvenu à le faire enregistrer, mais non pas exécuter. On pariait insolemment qu'il ne l'exécuterait pas. Les protestants étaient assemblés chez _leur pape_, Du Plessis Mornay. C'était l'homme le plus estimé de l'Europe, tendrement dévoué au roi, à qui il avait cent fois donné sa vie, mais dévoué à sa foi, dévoué au parti des victimes qui venaient naguère encore d'être massacrées près de Nantes. «Si le roi était immortel, disait-il, nous serions tranquilles; mais s'il meurt, que deviendrons-nous?»
Donc il insistait. L'assemblée refusait de se séparer tant qu'on ne tint pas parole. Grave refus au moment de la guerre.
Le roi prit un parti étrange dans une affaire si sérieuse: ce fut de tuer la résistance protestante par le ridicule. Un complot fut organisé par le facétieux Du Perron, bouffon, évêque et cardinal, que nous avons vu évêque pour les vers à Gabrielle, cardinal pour l'abjuration.
Le plus sûr pour déconcerter les protestants, c'était d'humilier _leur pape_, de turlupiner, chansonner le plus honnête homme du temps. On avait déjà fait une tentative bien digne de la brutale insolence de la noblesse ligueuse; un Saint-Phal, sans provocation, osa donner à ce vieillard chargé d'années, d'honneurs et de blessures, des coups de bâton! Cela n'avait pas réussi, le roi et tout le monde s'étaient indignés; mais, cette fois, on se contentait d'une bastonnade spirituelle. Le roi entra de tout son coeur dans l'espièglerie.
Comme rien n'est parfait sur la terre, le bonhomme Du Plessis avait un défaut, celui du temps, la manie de la controverse. Même jeune, au milieu des guerres, des voyages périlleux et des aventures, sous la tente ou sous le ciel, dès qu'il avait une heure à lui, il tirait plume et papier et il écrivait de la théologie. Vieux, il venait de publier ce qu'il croyait son chef-d'oeuvre, l'_Eucharistie_. Du Perron annonce à grand bruit que l'auteur est un faussaire, qu'il a fait cinq cents faux, cinq cents citations controuvées, estropiées, etc. Il se charge de le prouver.
La chose était bien calculée. À ce défi, le vieux gentilhomme, bouillant de colère, oublie tout, quitte l'assemblée, vole à la cour et demande le combat théologique. On l'attendait là. Le roi donne des juges hostiles ou suspects. Il assiste, encourageant l'un, riant et se moquant de l'autre. D'abord, il dispense Du Perron de prouver «que ce sont _des faux_,» lui ouvre la porte de retraite, puis il le dispense encore d'indiquer d'avance quels passages il attaquera. Du Plessis ne sut que le soir, à minuit, les huit textes qu'on voulait d'abord contester le lendemain. Ces textes étaient-ils dans les Pères de l'Église? n'y étaient-ils pas? Ils y étaient, mais en substance. Du Plessis avait cité en abrégeant et résumant. Donc on le jugea coupable. Huit phrases comptèrent pour les cinq cents. Condamné, moqué, écrasé,--surtout accablé de la joie du roi et de son défaut de coeur et de l'amitié trahie, il tomba malade et dut se faire reporter à Saumur. Le plus triste pour l'humanité, ce fut une lettre du roi, où, pour flatter les catholiques, il écrivait amicalement à un homme (qu'il détestait), à d'Épernon, leur victoire et la part qu'il y avait, comme il avait pesé sur les juges, emporté la chose. La lettre fut colportée partout. Extrême fut la douleur des protestants, qui le croyaient sans retour livré à leurs ennemis.
Point du tout; c'était le contraire. Ayant donné aux catholiques ce triomphe d'amour-propre, il hasarda ce qu'autrement il n'aurait jamais osé. Il commença sérieusement à donner aux protestants découragés, humiliés, les garanties de l'édit de Nantes, villes d'asile, tribunaux à eux, etc., etc.
Quitte ainsi des protestants, le roi ne l'était nullement de l'intrigue catholique; il lui venait des avis sur la trahison de Biron. Gouverneur de Bourgogne, voisin de la Bresse, qui était au Savoyard, Biron aurait pu, le roi une fois entré en Savoie, faire entrer la Savoie chez nous. Pour cela, il eût fallu que celle-ci fût aidée à temps par les Espagnols. Mais un heureux hasard voulut que, justement à ce moment, ceux-ci reçussent à Newport de la main du prince Maurice un épouvantable coup. L'armée protestante (hollandaise, allemande, anglaise et surtout française) ne battit pas seulement l'armée espagnole, mais elle l'anéantit.
Ce fut le plus grand coup d'épée que le protestantisme eût frappé depuis cinquante ans. L'Espagne fut assommée. Il fut trop clair que, malgré toutes les fureurs de Fuentès, gouverneur de Milan, qui poussait la Savoie, l'Espagne ne prendrait pas ce moment pour rentrer dans la grande guerre de France.
Dès lors plus d'hésitation. Le 11 août, le roi, de Lyon, lança son manifeste de guerre.
CHAPITRE IV
GUERRE DE SAVOIE--MARIAGE
1601
Entre l'événement de Newport et le manifeste, en un mois, Sully, avec une activité et une énergie incroyables, avait transporté de Paris à Lyon l'énorme matériel qu'il préparait depuis un an. L'artillerie étant placée dans la main qui tenait déjà les finances, il y eut une formidable unité d'action. Sully agit en dictateur; il suspendit les payements pour toute la France, tourna tout l'argent à la guerre. Il destitua en une fois tous les nobles fainéants du corps de l'artillerie et leur substitua des hommes capables. La France eut toujours le génie de cette arme, dès qu'on l'a laissée agir. Il suffit de rappeler ce qu'on a dit dans cette histoire et de Jeanne d'Arc et de Jean Bureau, de Genouillac à Marignan, enfin des premiers essais d'artillerie volante dans les combats d'Arques.
Le Savoyard se trouva pris au dépourvu. Avec tout son esprit, il n'avait pas prévu trois choses: d'abord cette rapidité; il croyait que l'on traînerait jusqu'à l'hiver, où ses neiges l'auraient défendu. Ensuite il ne devinait pas que la guerre serait poussée entièrement par l'artillerie, qui abrégerait à coups de foudre. Troisièmement, il pensait que Biron pourrait trahir. Cette destitution de tant de vieux officiers paralysa entièrement sa mauvaise volonté. Il commanda; mais entouré, surveillé par les hommes de Sully, il ne put que marcher droit, et le malheureux fut contraint d'aller de victoire en victoire.
Le lendemain du manifeste, le corps de Biron entra dans la Bresse, celui de Lesdiguières en Savoie. En vain Biron donna avis au gouverneur de Bourg-en-Bresse de ses prochaines attaques, ses officiers l'entraînèrent, firent sauter les portes, emportèrent la place avant le temps indiqué.
Ceci le 13 août, deux jours après la déclaration. Le 17, Lesdiguières, non moins rapide, enleva la forte place de Montmélian, qui couvrait toute la Savoie; la citadelle tint seule, mais il l'assiégea, la serra. Le roi arrivait, et le 20, il fut devant Chambéry, la capitale du pays, qui se rendit sur-le-champ. L'épouvante était extrême d'une telle rapidité, mais non moins l'admiration pour l'humanité du roi, qui disait qu'il ne faisait la guerre qu'au duc, point aux habitants. Voilà une guerre toute nouvelle, la première guerre d'hommes. Avant, après Henri IV (surtout dans celle de Trente-Ans), ce sont guerres de bêtes féroces, bien pis, des guerres de soldats traîtres, qui se ménagent entre eux pour manger à leur aise le pauvre habitant désarmé.
Le duc avait dit: «Il faudra quarante ans.» Il fallut quarante jours, sinon pour terminer la guerre, au moins pour la décider.
Ses petits forts de Savoie, sur des pics, sur des passes étroites, semblaient imprenables. Et il y avait près du roi plus d'un personnage douteux qui espérait qu'on échouerait. Mais Sully était là en personne, et autour de lui la terreur de son pénétrant regard. Quels furent les instruments habiles qu'il employa, les hommes de génie obscurs qui vainquirent ces difficultés et menèrent si bien l'intrépide financier dans cette guerre inconnue des Alpes? On ne le sait. Ce qui est sûr, c'est qu'en un moment on perça la longue vallée jusqu'au mont Cenis. Et, un pas de plus, on descendait en Piémont.
Le roi avait passé en Bresse, pour voir de plus près opérer Biron. Celui-ci était furieux d'avoir si bien réussi au point que, devant un fort, il voulut faire tuer le roi, et avertit les assiégés pour qu'on le tirât. Il n'était guère moins en colère contre le duc de Savoie, qui était encore à Turin, attendant que Biron trahît et qu'on lui ouvrît Marseille, qu'on lui promettait. Il avait tout perdu de ce côté des Alpes, moins la citadelle de Montmélian, que Sully tenait dans un cercle de foudroyantes batteries, et qu'il allait bientôt raser, s'il ne la prenait. Biron fit dire au Savoyard que, s'il ne passait les monts, il était déshonoré, et qu'on ne pourrait plus rien pour lui. Donc il passa, mais à sa honte, le roi l'approchant et le provoquant, sans le faire bouger.
La dot de la Florentine n'avait pas peu contribué à rendre ces succès possibles. Le malheur, c'est qu'après la dot il fallait recevoir la fille. Le roi y songeait si peu, qu'il envoya à Henriette les premiers drapeaux pris sur la Savoie (septembre). Il voulait la consoler. Par-dessus le parjure du roi et la perte de ses espérances, elle avait eu un grand malheur. Le tonnerre tomba dans sa chambre, et elle accoucha, mais d'un enfant mort. Elle se fit pourtant porter jusqu'à Lyon, jusqu'à Chambéry, où était Henri. Il y vit l'état misérable de tristesse et de désespoir où cette fille, si jeune encore, vendue des siens, trahie par lui, était tombée; la pauvre rieuse ne faisait plus que pleurer. Il était tendre, son coeur se souleva tout entier pour elle et contre lui-même. Il voulut du moins la tromper, la calmer. Il lui dit que, s'il ne pouvait se tirer de son mariage politique, il lui ferait épouser un prince du sang, le duc de Nevers.
Le 19 octobre, il apprit que son mariage avait été célébré à Florence (Lettres du roi, V., 325), et fit ordonner aux villes de tout préparer pour l'arrivée de la reine. Mais, ce même jour, le 19 (Lettres du cardinal d'Ossat, IV, 280), il accorda à Henriette une lettre de créance pour un agent spécial qu'il envoyait à Rome avec des pièces capables d'invalider le mariage toscan et d'établir que le roi n'avait pu canoniquement s'engager avec la Florentine, étant engagé avec la Française.
L'agent de l'étrange négociation lui-même était fort étrange. C'était un homme de rien, nommé Travail, un protestant qui avait fait la guerre, s'était converti, comme le roi, et s'était fait capucin. On l'appelait le père Hilaire. Il avait beaucoup d'audace, de langue (et plus que de cervelle). Il était bien auprès du roi, qui aimait les convertis, et s'amusait des hardiesses cyniques et bouffonnes de ce capucin. C'était un second Roquelaure. De son droit de Mendiant et de va-nu-pieds, il se faisait l'ami du roi, le tutoyait: «Mon bon roi, tu dois faire ceci, tu dois faire cela ... Toi, marquise de Verneuil, ceci, cela n'est pas bien,» etc.
Travail était fort protégé par le jeune cardinal de Sourdis, le parent de Gabrielle, et sans doute il était entré chez le roi, dès le temps de Gabrielle, par cette porte du mariage français. Il restait fidèle à cette cause, mais alors pour Henriette. Le roi lui donna une lettre de créance pour le cardinal d'Ossat, qui devait le mener au pape. Cela calma Henriette, qui rentra en France. C'est ce que voulait le roi. Il garda le capucin, qui ne partit pas encore.
Cependant Marie de Médicis, après de prodigieuses fêtes qu'on fit à Florence, s'embarqua avec sa tante et sa soeur, duchesse de Toscane et de Mantoue, sur la galère grand-ducale toute incrustée de pierreries. Les Médicis (on le voit à leur chapelle) eurent toujours ce luxe inepte des pierres qui se passent d'art. Sa tante, Christine de Lorraine, ravie d'être débarrassée, la remit aux Lorraines, aux Guises. Elle venait avec trois flottes, de Toscane, du pape et de Malte, dix-sept galères, et elle n'amenait pas moins de sept mille hommes. Si l'avénement d'Henri IV fut une invasion de Gascons (comme dit le baron de Geneste), l'avénement de Marie de Médicis fut une invasion d'Italiens.
Elle alla de Marseille à Aix et à Avignon, avec une petite armée de deux mille chevaux, se reposa en terre papale. Les Jésuites y avaient fait faire d'immenses préparatifs de réception pour elle et le roi, qui ne put venir: théâtres, arcs de triomphe, partout des emblèmes et des devises. Selon le goût de ces pères (si fins et si sots, admirables aux choses puériles), tout était basé sur le nombre sept. Le roi avait sept fois sept ans. Il était le neuf fois septième roi de France, depuis Pharamond. Il avait vaincu à Arques en septembre, le 21, le trois fois septième jour; à Ivry, en mars, au jour deux fois sept, et son armée y était divisée en sept escadrons, etc., etc. Cela parut si joli que le P. Valadier, pour en garder la mémoire, en fit un livre, que la reine voulut elle-même offrir au roi.
L'esprit de cette princesse éclata dès Avignon. Le P. Suarès, qui parlait au nom du clergé, lui ayant dit galamment qu'on lui souhaitait d'avoir un enfant avant l'année révolue, «cette princesse, hors d'elle-même, en témoigna une envie égale au désir des peuples, et demanda cette grâce à Dieu.» (De Thou.)
Comme elle était fort dévote, elle avait fait en partant demander au pape d'entrer en tout monastère. Pour les monastères de femmes, le pape l'accorda sans difficulté, mais refusa pour ceux d'hommes, «à moins, dit-il en riant fort, que le roi ne le permette.» (D'Ossat.)
Elle dut attendre huit jours à Lyon, le roi s'arrêtant encore en Savoie. Enfin, le 9 décembre, il se présenta aux portes assez tard. Elles étaient fermées et on l'y fit attendre une heure par une gelée fort rude. Grand réfrigérant à ce peu d'amour qu'il avait pu apporter.
Ce premier refroidissement ne fut pas le seul. Le second et le plus fort, ce fut la princesse elle-même toute autre que son portrait, qui datait de dix années. Il vit une femme grande, grosse, avec des yeux ronds et fixes, l'air triste et dur, Espagnole de mise, Autrichienne d'aspect, de taille et de poids. Elle ne savait pas le français, s'étant toujours abstenue de cette langue d'hérétiques.
En venant, sur le vaisseau, on lui avait mis en main un mauvais roman français, _Clorinde_, imité du Tasse, et elle en disait quelques mots.
Ce qui ne dut pas être non plus extrêmement agréable au roi, c'est qu'elle n'arriva pas seule, mais avec armes et bagages. Je veux dire, avec la cour complète de cavaliers servants ou de sigisbées, que toute dame italienne, selon la nouvelle mode qui fleurit tellement en ce siècle, devait avoir autour d'elle.
Le premier, l'ancien, l'officiel, l'accepté, le patenté, était son cousin, Virginio Orsini, duc de Bracciano. C'était lui qui avait, à table, le soin de lui donner à laver, et d'offrir le bassin, la serviette, à ses blanches mains. Le second, Paolo Orsini, moins avancé et moins posé, n'en était que plus en faveur peut-être. Enfin, pour charmer le roi, un jeune homme de la figure la plus séduisante, _il signore_ de Concini, était auprès de sa femme. À eux trois, Virginio, Paolo et Concini, ils faisaient une histoire muette de ce coeur de vingt-sept ans, représentaient son passé, son présent et son avenir.
Le roi n'en fut pas moins galant. Il arrivait botté, armé, et s'il brillait peu, devant ces beaux Italiens, avec sa taille mesquine et sa barbe grise, il était beau de sa conquête, de la foudre dont il venait de renverser la Savoie. Peu sensible à tout cela, la princesse s'en tint aux termes d'une parfaite obéissance, se jeta à genoux, se dit sa servante pour accomplir ses volontés. Le roi dit gaiement, en soldat, qu'il était venu à cheval, et sans apporter de lit, que, par ce grand froid, il la priait de lui donner la moitié du sien.
Donc il entra dans la chambre.
Il faut savoir qu'à la porte de cette chambre, à toute heure, si tard, si matin qu'on y vînt, on trouvait une sorte de naine noire, avec des yeux sinistres, comme des charbons d'enfer (Voir à la bibliothèque de Sainte-Geneviève). Cette figure, peu rassurante, n'était pourtant pas un diable. C'était, au fond, le personnage important de cette cour, la soeur de lait de la reine, la signora Léonora Dosi, fille d'un charpentier, qui se parait du noble nom emprunté de Galigaï. Elle avait beaucoup d'esprit, gouvernait la princesse comme elle le voulait, remuait à droite ou à gauche cette pesante masse de chair.
Si Léonora faisait peur, elle était encore plus peureuse; elle rêvait en plein jour. Triste hibou, asphyxié de bonne heure dans l'obscurité malsaine des alcôves et des cabinets, elle croyait que quiconque la regardait lui jetait un sort. Elle portait toujours un voile, de crainte du _mauvais oeil_. La France, maligne et rieuse, pays de lumière, lui devait être odieuse. Elle devait ici s'assombrir et se pervertir, et de plus en plus devenir méchante.
Tel fut l'augure de la noce et l'agréable visage dont le roi fut salué à la chambre nuptiale. Soit que cette noire vision l'y ait poursuivi, soit que la mariée ne répondit pas à son idéal, il fut très-sérieux le matin.
On vieillit vite en Italie, et surtout les Allemandes, comme celle-ci l'était par sa mère. Rubens même, au charmant tableau où il la montre accouchée, au moment où toute femme est souverainement poétique, n'a pu, tout flatteur qu'il était, dissimuler cette lourdeur mollasse. Un bec de femme assez pointu (mademoiselle du Tillet) disait crûment d'elle et du fils: «Une vache qui fit un veau.»
Le roi fut obligé de rester près de l'épousée quarante jours pour faire la paix; paix surprenante. Il abandonna Saluces, rendit toute la Savoie.
Ce traité, agréable au peuple, désespérait l'Italie, que le roi abandonnait. Le pape y voyait l'avantage de pouvoir continuer dans Saluces, l'ancien asile du protestantisme italien, la persécution que les Jésuites y avaient organisée par les bourreaux de la Savoie.
«Chacun chez soi, chacun pour soi:» c'est la politique bourgeoise que Sully fit prévaloir et proclama par ce traité.
En échange de Saluces, le roi acceptait la Bresse, province, il est vrai, importante, qui fermait le royaume à l'est et protégeait Lyon.
Ce brusque traité effraya Biron. Il crut que le roi en savait beaucoup et il crut prudent d'en avouer un peu. Il vint le trouver à Lyon, lui dit que le Savoyard lui offrait sa fille bâtarde et une grosse dot. Le roi, bon comme à l'ordinaire, pardonna. Biron, rassuré, écrivit au Savoyard de ne pas ratifier le traité, de dire qu'il gardait la Bresse, mais voulait rendre Saluces, _à condition que le roi y mettrait un gouverneur catholique_, et non le protestant Lesdiguières. Si le roi eût accepté et mis là un catholique, il mécontentait Lesdiguières; et, s'il lui tenait parole, lui donnait Saluces, il mécontentait le pape. Il trancha tout et sortit du filet où Biron voulait le mettre, en ne prenant pas Saluces et se contentant de la Bresse.
Le roi était bon pour tous. Il promit au légat et à la reine le rétablissement des Jésuites. D'autre part, il avait fait l'accueil le plus affectueux aux envoyés de Genève, à leur vénérable doyen Théodore de Bèze, et il permit à Sully, avant de signer le traité et de rendre les places prises, de livrer aux Génevois le fort de Sainte-Catherine à la porte de leur ville; ils le démolirent en un jour.
Sous un prétexte d'affaires, il prit enfin vacances de sa femme, la laissa à Lyon. Marié le 17 janvier 1601 par le légat, il partit le 18 en poste. Le 20, il était à Paris, rendu à son Henriette.
Le 4 février, il revit la reine. Le 8, il écrit au connétable _qu'elle est enceinte_.