Histoire de France 1598-1628 (Volume 13/19)

Part 23

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Pour réponse on mit des canons en batterie devant leurs portes. Il fallait ouvrir ou combattre (10 septembre). Ils combattirent, mais ce ne fut que cinq semaines encore après (15 octobre) qu'ils se décidèrent à traiter avec Buckingham.

Sans cette extrême répugnance de la Rochelle pour l'Anglais, l'ardeur, l'activité de Richelieu n'aurait servi de rien. Thoiras était malade, découragé; la noblesse du fort perdait patience; on parlait de se rendre. Comment leur envoyer secours? Il fallait un miracle. Les Bayonnais et Olonnais le firent par un coup tel que ceux qu'ont faits leurs flibustiers. Le mot fut: «Passer ou mourir.» On y serait mort, si on avait suivi le plan ordonné. Buckingham était averti, et ses chaloupes en mer pour couler ces coques de noix. À mi-chemin, celui qui menait l'avant-garde, le jeune la Richardière, dit le capitaine Maupas, dit aux autres: «Ils n'imaginent pas qu'on traverse leur flotte. Et c'est par là qu'il faut passer. Nous sommes très-petits et très-bas; nous passerons sous les boulets.» Cela se fit ainsi. De trente-cinq barques, vingt-neuf passèrent, le reste fut coulé. Le fort reçut des vivres en abondance. Buckingham, avec qui Thoiras parlementait, et qui croyait déjà le tenir, vit, le matin du 9 octobre, les soldats qui, du haut des murs, lui montraient au bout de leurs piques «des jambons, chapons et coqs d'Inde.» Dès lors, sa perspective était de rester là l'hiver, de périr dans l'eau sous les pluies.

Les Rochelois, qui jusque-là avaient peur de lui autant que de l'armée royale, le crurent dès lors moins redoutable, et ne refusèrent plus de traiter. Ils le trouvèrent moins haut, et il signa ce qu'ils voulurent (15 octobre). Celui qui fit l'arrangement, Guiton, un de leurs grands marins, y réserva, non-seulement les libertés de la ville, mais les droits de la province même, stipulant que, si l'Anglais prenait l'île de Ré, il ne la démembrerait pas du pays pour la faire anglaise, qu'il ne profiterait pas des forts bâtis depuis huit ans sur la côte, mais les démolirait. Admirable traité, d'un patriotisme obstiné, mais qui dut refroidir entièrement les Anglais, leur faire peu désirer de vaincre, puisque d'avance on exigeait qu'ils ne profitassent point de la victoire.

Le roi, enfin guéri, était arrivé le 12 octobre. Toutes les forces militaires dont le royaume pouvait disposer étaient devant la Rochelle, trente mille hommes d'élite et un matériel immense. Tous nos ports, du Havre à Bayonne, avaient fourni des hommes et des embarcations. Richelieu, en trois mois, par un mortel effort de volonté, d'activité, avait précipité la France entière sur cet unique point. Le succès n'était guère douteux. La Rochelle avait vingt-huit mille âmes, donc quatorze mille mâles, donc au plus sept mille hommes armés. Des dix mille de Buckingham, il n'en restait que quatre mille. Ni l'Angleterre ni la Hollande ne bougeaient. L'Espagne seule eut quelque envie d'employer ses vaisseaux, promis à Richelieu, pour lui détruire ses barques et sauver la Rochelle. C'était l'avis de Spinola; il conseillait nettement de trahir. Madrid n'y répugnait pas; mais trahir pour les hérétiques, combattre dans les rangs protestants, c'eût été pour l'Espagne une solennelle abdication du rôle qu'elle jouait depuis cent ans, l'aveu le plus cynique de sa perfide hypocrisie.

Si Buckingham eût bien gardé la mer, la France manquant de vaisseaux, il était maître encore de la situation. Mais on fit l'imprudence heureuse de mettre six mille hommes d'élite dans des barques. Ils passèrent, et il fut perdu.

Perdu en France, perdu en Angleterre. Le 6 novembre, avant de s'embarquer, il joua sa dernière carte, donna au fort un assaut désespéré. Il y perdit beaucoup de monde. Il en perdit encore plus à l'embarquement. Il n'avait rien prévu. Il lui fallut faire défiler ce qui lui restait de troupes sur une étroite chaussée; on le coupa, à moitié passé, et on lui tua deux mille hommes (7 novembre 1627).

Il n'en avait plus que deux mille, mais sa flotte était toute entière, et il était encore maître de la mer. Les Rochelois le supplièrent de rester là. Plus il y avait d'hommes dans l'île, plus vite ils seraient affamés. Le roi aurait vu du rivage ses meilleures troupes forcées de se livrer, de se rendre à discrétion. Mais Buckingham avait perdu la tête. Il avait l'oreille pleine du grondement terrible de l'Angleterre; il avait hâte d'être à Londres pour répondre aux accusations.

Il part, ayant mangé les vivres de la Rochelle, ayant rendu aux assiégeants le service de l'affamer. Cette misérable ville, abandonnée de celui qui l'a compromise, la voilà en présence d'une monarchie. Six mille hommes sans secours et à peu près sans vivres, vont se défendre un an encore contre une grande armée qui a tout le royaume pour arrière-garde, qui y puise indéfiniment, répare à volonté ses pertes.

La France est admirable dans ces occasions où il s'agit de couper un membre, de pratiquer sur soi quelque cruelle opération. Dès qu'il lui faut se mutiler, se tronquer, se décapiter, elle est forte, elle est riche. Elle n'avait pas eu d'argent pour payer exactement le Danois en 1626, lorsqu'il combattait pour elle, pour les libertés de l'Europe. Elle eut énormément d'argent en 1627 pour détruire son premier port, la terreur de l'Espagne, l'envie de la Hollande. On jeta les millions dans des constructions immenses qui devaient servir un moment. Tels de ces forts, bâtis uniquement pour prendre la ville, étaient aussi importants que la ville même. Ils étaient reliés entre eux par une prodigieuse circonvallation de trois ou quatre lieues qui enveloppait le pays. On avait fait une Rochelle monstrueuse pour étouffer la petite! pour une occasion d'une année, des murs babyloniens et des monuments de Ninive!

Tout cela n'était rien si on ne fermait la mer. On l'avait essayé en vain en 1622. Un Italien célèbre n'y pouvait réussir. L'architecte français Métézeau, et Tiriot, maçon de Paris, en indiquèrent les vrais moyens, et avec tant de simplicité, qu'on crut qu'on le ferait sans eux. On les paya, et on les renvoya. M. de Marillac, un courtisan suspect, grand ami de Bérulle, se chargea de construire la digue. Désirait-il réussir? Bérulle, qui avait tant demandé le siége pour bouleverser les plans de Richelieu, en craignait maintenant le succès dont Richelieu eût eu l'honneur. On voulait à tout prix sa chute, un politique nous dit pourquoi? _Parce qu'on savait qu'une fois la ville prise, les huguenots n'étant plus dangereux, Richelieu s'abstiendrait de les persécuter._ Or, les saints de l'époque, copistes de l'Espagne, voulaient absolument qu'on en fît comme des Moresques, _qu'on les chassât ou les exterminât_ (Fontaine-Mareuil).

Marillac, substituant son génie à celui des inventeurs, ne fit pas la digue en talus, comme ils l'avaient prescrit; il la fit droite. Si bien que le travail fut emporté au bout de trois mois. Mais la puissante volonté de Richelieu vainquit tous les mauvais vouloirs à force d'argent. L'armée entière voulait travailler à la digue; on payait aux soldats chaque hottée de pierres qu'ils apportaient. La solde en outre fut énormément augmentée. De bons et chauds habillements distribués, des vivres abondants. L'argent ne passait plus par les mains infidèles des capitaines, mais par des agents sûrs, tout droit de la caisse au soldat.

Il y avait cent à parier contre un qu'on ne pourrait achever.

Richelieu, qui, le 6 octobre encore, comptait sur la flotte espagnole, apprit en novembre par des papiers de Buckingham, et par ceux d'un agent anglais qu'on saisit en Lorraine, que l'Espagne était contre lui, que depuis un an elle organisait une coalition pour envahir la France. Découverte et bien mise à jour, l'Espagne persévéra dans une hypocrisie ridicule, nous envoyant à la Rochelle sa flotte (qu'on remercia), tandis qu'elle nous assiégeait dans Casal, où nous soutenions un Français, Nevers, héritier de Mantoue (27 décembre 1627).

L'Italie appelait la France, clouée à la Rochelle. L'Allemagne et le Nord l'appelaient. Notre envoyé en Suède, M. de Charnacé, nous fut renvoyé par Gustave-Adolphe pour dire à Richelieu que, si la France ne venait au secours par hommes ou par argent, c'était fait de l'Europe, et que la France périrait la première. Effectivement, on préparait chez l'Empereur le terrible _Édit de restitution_ qui allait déposséder l'Allemagne protestante, transférer la propriété aux catholiques, offrir des primes monstrueuses aux bandes des assassins à vendre, donner des ailes à la guerre, à la mort. Que pouvait Richelieu? rien du tout. S'il lâchait le siége, il perdait son crédit et périssait. Il devait rester là, et tous les millions de la France, si nécessaires ailleurs, il devait les jeter en plâtras dans la boue de ce port. Ces marins Rochelois qui eussent si utilement aidé contre les Espagnols, il devait les faire mourir de faim. Les flottes anglaises, ses alliées naturelles, et celles de Gustave et des protestants d'Allemagne, Richelieu devait les combattre et les détruire, s'il se pouvait!

En février, le roi brusquement lui échappe. Il s'ennuie, retourne à Paris. Coup monté très-probablement. On supposait que Richelieu suivrait, ou que, si le roi partait seul, il s'émanciperait de son ministre. Bérulle et la reine y comptaient bien; les Guises y travaillaient, fort mécontents de ce que Richelieu, surintendant de la navigation, avait subordonné leur amirauté de Provence. Au bout de quinze jours passés à Paris (Fontaine-Mareuil), _le roi avait oublié_ et la Rochelle, et Richelieu. Celui-ci ne le ramena qu'en donnant une place à un petit ami du roi qui lui sonnait du cor, le chevalier de Saint-Simon.

Ce grand homme, si mal appuyé, était resté là indomptable sur cette triste côte, pouvant chaque matin apprendre son naufrage, soit qu'une tempête emportât sa digue et délivrât la ville, soit qu'un vent capricieux soufflât de la cour sur le faible esprit de ce roi qui le soutenait seul contre la haine universelle.

Nul en réalité n'aidait bien Richelieu que la Rochelle elle même, l'intraitable vigueur qu'elle opposait aux Anglais. Qui empêcha ceux-ci de la ravitailler? (F.-Mareuil.) Le refus que les Rochelois, qui demandaient secours, leur firent pourtant d'ouvrir la ville. «Qu'offrez-vous! disait Buckingham. Quels dédommagements pour nos dépenses?»--«Nous n'offrons que nos coeurs,» dirent obstinément ces héros.

Cette résistance immortelle est garantie par un catholique, par un Oratorien, Arcère, qui avait tous les manuscrits, depuis détruits ou dispersés.

Qui ne pleurerait en voyant la France anéantir ce qu'elle eut de meilleur? L'imperceptible république se maintenait contre deux rois. Ses marins traversaient la digue; ses cavaliers défiaient l'armée royale. Vingt-huit bourgeois de la Rochelle attaquent un jour cinquante gentilshommes. En tête des vingt-huit était le tisserand La Forêt, qui se fit tuer et à qui on fit des funérailles triomphales. Un autre sortit seul des portes pour demander un combat singulier. Accepté par la Meilleraie, cousin de Richelieu, qui eut son cheval tué et fut blessé. Mais on courut à son secours.

À Pâques (1628), les marins l'emportèrent sur les bourgeois proprement dits; le parti violent gouverna, et la mairie devint une dictature. Le capitaine Guiton fut élu, malgré lui. «Vous ne savez ce que vous faites en me nommant, dit-il; songez bien qu'avec moi il n'y a pas à parler de se rendre. Qui en dit un mot, je le tue.» Il posa son poignard sur la table de l'Hôtel de Ville, et le laissa en permanence.

«Guiton était petit, mais je fus ravi de voir un homme si grand de courage. Il était meublé magnifiquement, et son hôtel plein de drapeaux qu'il aimait à montrer, disant quand il les avait pris, sur quels rois, dans quelles mers.» (Mém. de Pontis.)

Il fallait un Guiton pour soutenir la ville contre l'horrible coup qu'elle reçut, en voyant les Anglais, tant attendus, paraître et disparaître, sans rien tenter pour elle. Le 11 mai, on les vit en mer; le 18, ils étaient partis. Denbigh, beau-frère de Buckingham, pressé par les réfugiés qui étaient avec lui de forcer le passage (la digue étant encore inachevée), dit qu'il leur en laissait l'honneur; qu'il avait ordre seulement de croiser, de faciliter l'entrée des secours, mais de bien ménager sa flotte.

Dans un tel désespoir, le fanatisme de la patrie mourante poussa un homme à se dévouer pour tuer Richelieu. Il voulait seulement qu'on lui dît «que ce n'était pas un péché.» Guiton, qu'il consulta, répondit froidement: «On ne conseille pas dans ces sortes d'affaires.» Les ministres, auxquels il alla aussi, lui défendirent cet acte, disant: «Si Dieu nous sauve, ce ne sera pas par un forfait.» (Arcère, II, 295.)

La famine pressait. On avait mangé tout, jusqu'aux cuirs qu'on faisait bouillir. Un chat se vendit quarante-cinq livres. Il fallut faire une chose barbare qu'on avait toujours différée: chasser les pauvres, les vieux, les infirmes, les femmes veuves et sans secours, les envoyer aux assiégeants, c'est-à-dire à la mort. Quiconque voulait passer les lignes était pendu. Cette misérable foule, s'y présentait, fut reçue à coups de fusil. Elle revint suppliante à la Rochelle et y trouva visage de pierre, les portes closes et mornes, inexorables. Il leur fallut mourir de faim dans l'entre-deux; dont les soldats du cardinal profitaient honteusement; les femmes agonisantes se livraient pour un peu de pain.

Étrange armée française! employée ainsi, sans combattre, à cette fonction de bourreaux, d'étouffer lentement une ville. Du reste, régulière, bien ordonnée, silencieuse. Richelieu dit avec orgueil: «C'était comme un couvent.» Le soldat gagnait gros et engraissait. Sauf le jour qu'il était maçon, portait la hotte, il n'avait rien à faire qu'à entendre la messe des Minimes et des Capucins, se confesser, communier.

Sur la ligne, à cheval, voltigeaient les évêques. Ceux de Maillerais, de Nîmes, de Mende, étaient les lieutenants du cardinal. Les maréchaux en sous-ordre. Tous allaient prendre le mot dans une petite maison où Richelieu s'était logé sur le rivage. C'était là la vraie cour; l'église et l'épée affluaient, mais avec cette différence: les prélats le poing sur la hanche, enfonçant leurs chapeaux, les officiers courbés et faisant le gros dos.

Que devenait cependant l'honneur de l'Angleterre? On dit que Charles Ier en laissait parfois tomber de grosses larmes. Mais deux choses le ralentissaient. Des protestants mêmes, la Hollande et le Danemark, lui reprochaient cette protection de la Rochelle, cette guerre avec la France qui empêchait celle-ci de les secourir. D'autre part, sa jeune femme, vive, ardente et jolie, gagnait de plus en plus sur lui; elle le priait jour et nuit de ne pas faire la guerre à son frère Louis XIII et à sa famille. Aux heures où l'homme est faible, elle lui disait sur l'oreiller les propres mots de chaque lettre qu'elle avait reçue de la France.

Le Parlement anglais avait pourtant rougi à la longue, et s'était réveillé. Il vota un très-fort subside pour sauver la Rochelle. Buckingham mit la flotte en mer. Mais lentement; car on assure que sa divinité, Anne d'Autriche, lui avait écrit de trahir. Du moins, les puritains le crurent; un d'eux, Felton, l'assassina.

Nouveau retard. Cette troisième flotte ne partit qu'en septembre, trop tard pour délivrer la ville, assez tôt pour la voir périr.

Richelieu avait fait offres sur offres aux assiégés, jusqu'à se réduire à faire entrer seulement le roi avec deux cents hommes, pour dire qu'il y était entré; on eût, pour la forme, abattu l'angle extérieur d'un bastion. Mais les choses étaient à ce point qu'on ne pouvait plus se rendre. Le magistrat qui eût signé, eût été tué comme traître. Ils se traînaient, ne soutenaient plus leurs armes, ne marchaient qu'avec un bâton; on trouvait le matin des sentinelles mortes de faim à leur poste. Et, avec tout cela, on ne se rendait point. Guiton disait: «Nous y passerons bientôt, nous aussi. Il suffit qu'il en reste un vivant pour fermer la porte.»

Le 28 septembre, devant cette ville morte, quatre-vingts vaisseaux anglais apparaissent, plusieurs très-forts. Les Français n'en avaient que quarante-cinq petits, il est vrai, défendus par toutes les batteries du rivage.

Ce fut un grand spectacle. Tous à leur poste, le cardinal à la digue, le roi partout. Des dames en carrosses regardaient du haut des chaussées. Les Anglais envoyés en avant, la sonde à la main, s'arrêtent bientôt, trouvant peu d'eau. Les gros vaisseaux n'arriveraient pas, disent-ils, et les petits ne serviraient à rien. Les réfugiés français qui étaient sur la flotte anglaise, demandent alors à conduire les brûlots, à aller de leur main les attacher à l'estacade. Ils voyaient de la mer les pauvres gens de la Rochelle qui avaient bravement ouvert le petit port intérieur, et qui, de leur côté, malgré la marée et le vent, poussaient un brûlot sur la digue. L'Anglais ne donna pas à nos Français l'honneur qu'ils demandaient. Il poussa ses brûlots lui-même, très-mal et de travers. Tout avorta honteusement.

Que venait donc faire cette flotte? négocier. Milord Montaigu, en partant, avait dit à Londres aux Français de faire ses compliments au cardinal. Celui-ci, le voyant en mer à la Rochelle, lui renvoya des compliments. Tant on complimenta, que Montaigu se chargea d'aller dire à Londres que la digue décidément était infranchissable et qu'il fallait traiter.

Cela tua la Rochelle et finit tout. Le coup moral en fut si fort, qu'on courut se jeter aux genoux de Richelieu. Si les Anglais n'étaient pas venus mettre le comble au découragement, si l'on eût tenu huit jours de plus, la digue était détruite, emportée par une tempête, la ville à même de se ravitailler et de tenir longtemps encore.

Richelieu, qui voulait ramener nos protestants de France, calmer les protestants d'Europe, ne fut point dur pour la Rochelle. Après tout, que lui eût-il fait, en comparaison de ce qu'elle s'était fait elle-même? Nos soldats, en entrant, donnèrent leur pain à tout ce qui se présenta, et le roi en fit distribuer douze mille. C'était le nombre même du peuple qui restait; tous les autres étaient morts de faim.

Le cardinal de Richelieu entra, pour faire enlever les cadavres, nettoyer les rues, et, le temple étant redevenu la cathédrale, il y dit la messe le matin du jour de la Toussaint (1er nov. 1628). Le roi entra le soir, avec quelques troupes dans le plus grand ordre. Le père Suffren, Jésuite, confesseur du roi, y fit la fête des Morts.

Les Oratoriens, les Minimes, force moines, y entrèrent, s'emparèrent de différents lieux pour faire chapelle. Les habitants perdirent leurs temples et n'eurent de culte que dans un lieu déterminé plus tard.

L'héroïque Guiton, qu'un ennemi généreux eût accueilli, ne fut pas reçu du roi. Le cardinal le regarda de travers et le fit _interner_ dans je ne sais quel village.

Les villes innocentes de Saintes, Niort, Fontenay, qui n'avaient pas bougé, toutes les vieilles places de Poitou, de Saintonge, perdirent leurs murs, et bientôt peu à peu tous ceux de leurs habitants qui purent passer en Suisse et en Hollande.

Le Poitou, alors l'un des pays les plus avancés de la France, devint le plus barbare; plus sauvage et plus superstitieux que la Bretagne. Les Poitevins, derrière leurs haies, toujours seuls à la queue des boeufs, sans rapport social qu'avec des curés rustres, restèrent étrangers à tous les progrès du temps, et gardèrent au vieux fanatisme cette précieuse réserve de Vendée, qui, en 92, quand nous eûmes l'Europe à combattre, nous assassina par derrière.

Le petit pays d'Aulnis, si riche jusque-là, et si maigre aujourd'hui, fut comme anéanti. Plus de la Rochelle. Tous se firent Hollandais. Cette ville aujourd'hui est une espèce d'Herculanum ou de Pompéï. Chose bizarre! les insectes, qui ont le sens très-vif des choses condamnées à la mort, s'en sont emparés en dessous. Les termites rongent les charpentes. Telles maisons, jusqu'ici solides en apparence, s'affaisseront un matin.

Image trop naïve de cette France du XVIIe siècle, souvent brillante et luisante en dessus, et dessous chaque jour plus vide.

Un vieux secrétaire de Sully, qui s'était enfermé au siége et vit cette désolation, dit ce mot prophétique: «Voici les huguenots à la merci des puissances qui les détruiront. On en fera autant des peuples qui ne sont pas huguenots.» La richesse, en effet, la subsistance même, iront toujours diminuant en ce siècle. La France, sous Richelieu, maigrira de sa gloire, et n'engraissera pas sous Colbert. En 1709 je la cherche, et ne vois plus qu'un os rongé.

Est-ce à dire qu'il n'y aura aucun progrès? On aurait tort de le croire. En ce pays de violence, le progrès s'accomplit par des voies d'extermination. Une France meurt avec la Rochelle et l'émigration de l'Ouest. Une France meurt par les dragonnades et la banqueroute. Une en 93. Une en 1815. Et il y a toujours des Frances à dévorer.

Puis, toujours des sophistes pour la complimenter à chaque destruction. Quelle belle chose que ce pays, au moment de lutter contre l'Autriche et l'Espagne, se soit retranché son meilleur membre et détruit ses meilleurs marins! Cela s'appelle se couper une jambe, afin de mieux courir. Ou bien le mot de Molière (s'il est permis de citer la comédie en chose si triste): «Croyez-m'en, crevez-vous un oeil; vous y verrez bien mieux de l'autre.»

Du reste, j'accuse moins Richelieu que son temps, sa fatalité monarchique. Quoi qu'il en dise dans un air de bravoure (son fameux _Testament_), on voit fort bien, par ses lettres et ses actes, qu'il fut poussé, traîné. L'Espagne-Autriche lui fit commencer en France l'oeuvre de mort qu'elle accomplissait chez elle. Elle avait fait le désert d'Espagne par l'expulsion des Moresques. Elle faisait en ce moment le désert de Bohême (sur trente mille villages onze mille égorgés). Elle allait faire bientôt les déserts de Lorraine et du Rhin (où disparurent six cent mille hommes vers 1637). En 1628 Richelieu fut forcé de faire le désert de l'Aulnis par la destruction de la Rochelle, le premier ébranlement des émigrations qui continuent dans tout le siècle.

Il dit en 1626 qu'il voulait, en finances, «revenir aux états de 1608» (à Henri IV et à Sully). Pour y revenir en finances, il eût fallu y revenir en politique.

Quoique un si lumineux esprit dût généralement préférer le bien, il ne l'aimait pas de coeur. Il n'était pas bon. Il eut un sentiment élevé de l'honneur de la France, mais, comme prêtre et noble, un grand mépris du peuple. Il répète dans son Testament la vieille maxime qu'un peuple qui s'enrichirait deviendrait indocile. _Le peuple est un mulet_ qui doit porter la charge; seulement, pour qu'il porte mieux, dit-il, il ne faut trop le maltraiter.

Richelieu fut haï et de la nation qu'il sauva de l'invasion, et de l'Europe dont il aida la délivrance. Henri IV, qui n'eut le temps de rien faire, fut adoré de tous. La charmante auréole de la France en ce temps, la puissante attraction qui lui jetait l'Europe dans les bras, hélas! que devient-elle alors? Qui désirait sous Henri IV de devenir Français? Tout le monde. Et qui sous Richelieu? Personne.

Comment s'était-il fait qu'Henri IV, sans tirer l'épée, eût tant retardé la guerre de Trente ans? Contre la révolution jésuitique du Midi et de l'Allemagne, il avait dans la main la révolution protestante, affaiblie, mais vivante encore, dont il restait armé. À sa mort, en 1610, il attaquait l'Allemagne, l'Espagne et l'Italie, par trois généraux protestants, Rohan, la Force et Lesdiguières. Ses armées étaient mixtes des deux religions. Les catholiques eux-mêmes gardaient le souffle du grand siècle, son âme formidable.

Trois choses allaient en résulter: 1º les huguenots, sous un roi catholique, étant menés à la guerre des libertés du monde, se seraient de plus en plus fondus dans le tout. Ni protestants, ni catholiques, mais des citoyens, des Français;